Celle que les Allemands ont surnommé "Mutti" (maman) et que les Grecs ont comparé à Adolf Hitler.
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On aurait pu croire que l’Union européenne et l’Allemagne s’offusqueraient de la position de la coalition M5S-Lega sur l’immigration. Le week end dernier nous a permis de comprendre que cette question était somme toute périphérique à côté de l’austérité budgétaire et des principes de la zone euro. Il y a 13 ans, les Français disaient non à cette Europe des grandes puissances financières et de l’ordolibéralisme allemand. Les Italiens se font désormais domestiquer par leurs maîtres outre-Rhin et leur commis Mattarella pour avoir été un peu trop critiques à l’égard de l’austérité et du fonctionnement de la zone euro.


Doit-on comparer la situation italienne avec le déroulement de la crise grecque ? Angela Merkel juge que oui. Celle-ci a en effet déclaré que la situation italienne allait bien entendu être problématique, mais que « comme à l’époque de la crise grecque et de Tsipras, il y a eu des problèmes, mais nous avons fini par nous accorder ». « Nous accorder » est donc le synonyme de faire capituler un leader démocratiquement élu, et de lui faire appliquer une austérité contraire au programme sur la base duquel il avait été propulsé au pouvoir. Voilà le sens de la démocratie selon Berlin. Si ce n’est pas assez clair, Angela Merkel a aussi déclaré : « Nous voulons collaborer avec tout le monde, mais il y a aussi des principes à l’intérieur de la zone euro ». A chaque crise, la rengaine qui consiste à déclarer, à l’instar de Jean-Claude Juncker, « qu’il n’y a pas de choix démocratique contre les traités européens » se réactive. Comme pour nous rappeler que nous vivons en régime de souveraineté limitée, et que l’on peut certainement débattre de la taille des haies et des abribus, mais en aucun cas de politique monétaire et budgétaire.

Au-delà des personnalités politiques allemandes, la presse s’en est aussi donnée à cœur joie. Comme l’a rapporté Libération, l’hebdomadaire des élites allemandes Der Spiegel a publié un éditorial dans lequel on explique que la Ligue et le M5S sont « des piques-assiettes » : « Comment pourrions-nous définir autrement le comportement d’un pays qui demande de financer le farniente et qui menace ensuite ceux qui sont sommés de régler leurs dettes ? Au moins, les clochards disent merci quand on leur donne quelque chose. » En Allemagne, on soumet les peuples d’Europe du Sud et on exige un sourire en retour. On compte sur les marchés aussi, puisque le commissaire européen Günther Oettinger a déclaré qu’il espérait que la panique financière pèserait dans le résultat des prochaines élections italiennes, déclenchant ainsi un tollé en Italie.

La France n’est pas bien plus courageuse. Emmanuel Macron a salué la décision de Sergio Mattarella de refuser de nommer Paolo Savona ministre de l’économie, considéré comme trop eurosceptique. Il y a vu un « grand sens de la responsabilité » et une décision courageuse, tout en lui renouvelant son soutien. Le courage consisterait donc désormais à bafouer les résultats d’une élection démocratique.

C’est toute l’Europe de la finance et de la soumission à l’austérité qui s’est activée ces derniers jours contre la coalition du Mouvement Cinq Étoiles et de la Lega, parce que ces forces voulaient proposer comme ministre de l’économie un économiste pourtant loin d’être subversif. Paolo Savona est en effet l’ex-président de la Confindustria, le MEDEF italien. Il est cependant l’un des auteurs d’un document publié en 2015 dans lequel il détaillait les dégâts de l’euro sur l’économie italienne, et les modalités pour en sortir. Il préconisait alors un plan secret de sortie de l’euro, dont la préparation serait dévolue à des experts en dehors de l’administration. De quoi suspecter la coalition gialloverde d’intentions cachées à l’égard de la zone euro, bien que Luigi Di Maio et Matteo Salvini aient déclaré à plusieurs reprises ne pas vouloir en sortir.

C’est en tout cas le constat effectué par le président de la République Sergio Mattarella qui, en contradiction flagrante avec ses prérogatives constitutionnelles, a mis un véto pour des raisons politiques contre un ministre. En effet, le président de la République a la possibilité de mettre ce type de véto pour des raisons personnelles et pénales, comme il l’avait fait pour l’avocat de Silvio Berlusconi ou pour Roberto Maroni, mais pas pour des raisons politiques. Il a justifié sa décision en expliquant que le fait de nommer Paolo Savona conduirait à une panique financière, alourdirait l’endettement des entreprises et menacerait l’épargne des Italiens. A la place des forces démocratiquement élues, il a décidé de nommer un ancien économiste du FMI, Sergio Cottarelli, surnommé « Monsieur ciseaux » pour les coupes austéritaires qu’il préconise régulièrement. Celui-ci n’obtiendra même pas la confiance au Parlement et fait resurgir dans l’esprit des Italiens le spectre du gouvernement technique dirigé par Mario Monti.

Quel est le résultat de cette décision ? Une crise de régime sans précédent depuis 1992 et une panique financière ! Les taux Italiens se sont envolés. Le taux auquel l’Italie emprunte à 10 ans a vu son niveau grimper à 3%.  Le spread (l’écart de taux avec l’Allemagne) a atteint 300 points de base. Par ailleurs, la société italienne est en train de se polariser entre les forces politiques qui sont vues comme étant « soumises à Bruxelles et à Berlin » et celles qui défendent la souveraineté des Italiens. La Lega et le M5S ont mobilisé une rhétorique très offensive à l’égard de Sergio Mattarella et des forces qui l’ont soutenu, et les désignent comme des commis de l’étranger.

Le M5S et la Lega ne sont pas les seules forces à critiquer la décision de Sergio Mattarella. Potere al Popolo et Stefano Fassina, classés à gauche, ont durement dénoncé la décision du président de la République. Ces deux forces rejettent tout soutien à la coalition gialloverde qu’elles s’apprêtaient à combattre, mais l’urgence est désormais de résister au retour de l’austérité en Italie.

Les premiers sondages qui font suite à la décision de M.Mattarella d’appliquer son véto et de conduire à un retour aux élections sont univoques. La Lega est désormais donnée à 27,5% bien loin des 18% qu’elle a rassemblés le 4 mars dernier. Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi, s’effondre à 8%. Le Parti Démocrate se maintient tandis que M5S recule légèrement à 29,5% selon un sondage réalisé par SWG. Les autres enquêtes convergent dans le même sens et cette dynamique ne pourrait être qu’un début, notamment pour Matteo Salvini, qui apparaît comme l’homme fort qui ne cède pas au cours de la crise. C’est dire à quel point la décision du président de la République permet de faire « barrage aux populismes »… Elle a l’effet inverse puisqu’elle renforce le poids de l’extrême-droite dans la société. Que va-t-il donc se passer lors des nouvelles élections qui devraient avoir lieu à l’automne prochain ? Les choses ne sont pas claires, mais il n’y a aucune raison que la Lega et le M5S ne reconduisent pas leur coalition étant donnée la polarisation à laquelle nous assistons actuellement en Italie. Les prochaines élections sont en train de se transformer en référendum contre l’establishment à la solde de Bruxelles et de Berlin.

Luigi Di Maio appelle de son côté à sortir les drapeaux italiens et à manifester à Rome samedi 2 juin contre le coup de force du président de la République. Matteo Salvini, quant à lui, manœuvre habilement et est en train de marginaliser son ex-partenaire de coalition Silvio Berlusconi, lequel a soutenu la décision de Sergio Mattarella. L’incertitude règne sur le maintien des coalitions passées, tant le champ politique italien est en train d’être bouleversé par la crise de régime.

Mais que va-t-il se passer si ces forces l’emportent de nouveau et sortent renforcées du prochain scrutin ? Va-t-on encore une fois apposer un véto contre un ministre trop critique à l’égard de la zone euro ?

L’ordre germano-européen est en train de s’effondrer en Italie, et les rêves de réforme de l’Union européenne d’Emmanuel Macron avec. Il ne pouvait en être autrement, même s’il est encore temps de limiter les dégats que pourrait occasionner une crise des banques italiennes auxquelles les banques françaises et allemandes sont largement exposées. L’Italie n’a pas connu de croissance depuis son entrée dans la zone euro et voit des millions de jeunes partir à l’étranger. Dans le même temps, le pays gère seul une crise migratoire qui le dépasse. Berlin a cru pouvoir bénéficier éternellement d’un système qui étouffe les pays d’Europe du Sud jusqu’à séquestrer la souveraineté populaire, tout en favorisant les excédents de l’industrie allemande. Nous vivons le crépuscule d’une époque, et on ne peut qu’espérer que son agonie ne soit pas trop longue.


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