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Alep et les médias : propagande contre propagande

Alep et les médias : propagande contre propagande
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La reprise d’Alep par les forces de Bachar al-Assad a été l’un des événements les plus médiatisés de la guerre civile syrienne. Pour la presse française, la situation est claire : un dictateur sanguinaire (Bachar al-Assad) massacre un peuple désarmé. Pour la presse adverse, les enjeux sont tout aussi tranchés : tout est de la faute des Etats-Unis et de la CIA, les acteurs locaux ne sont que des pions de l’impérialisme américain sans aucune autonomie. Le réel est-il vraiment aussi manichéen qu’un blockbuster hollywoodien ?

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Ces derniers jours, les médias français ont entamé une campagne contre RT (Russia Today) et Sputnik News, les médias russes favorables au gouvernement de Vladimir Poutine et à la victoire de Bachar al-Assad en Syrie. Ils sont accusés de diffuser en France la « propagande » pro-russe et de véhiculer la « désinformation » venue du Kremlin. Les médias français, chacun le sait, ne versent ni dans la propagande, ni dans la désinformation. Ils sont neutres, objectifs, indépendants, impartiaux, pondérés, honnêtes ; et farouchement pro-américains.

Compassion à deux vitesses

Comparons le traitement médiatique de deux événements semblables en plusieurs points : la reprise d’AlepEst par les forces de Bachar al-Assad, entre les mains de rebelles dont la plupart sont islamistes ; la reprise de Mossoul par l’armée irakienne, aux mains de l’Etat Islamique. Le gouvernement syrien est appuyé par l’armée russe à Alep, tandis que le gouvernement irakien est appuyé par l’armée américaine à Mossoul. Ces deux villes, peuplées d’à peu près deux millions d’habitants, sont d’une importance stratégique cruciale : de l’issue de la bataille d’Alep et de la bataille de Mossoul dépendent l’avenir de la Syrie et de l’Irak. On attendrait d’une presse indépendante qu’elle accorde autant d’importance à ces deux événements. Ce n’est pas le cas. Depuis le 1er décembre, les journaux Libération, l’Obs, le Monde, l’Express et le Figaro évoquent Alep à 587 reprises ; contre 75 pour Mossoul.

Deux poids deux mesures

La bataille d’Alep est systématiquement présentée sous l’angle des victimes civiles que provoquent les bombardements russes et syriens. La bataille de Mossoul, lorsqu’elle est mentionnée, est systématiquement présentée comme une libération des habitants de la ville par les armées américaine et irakienne. « Massacre » dans un cas, « libération » dans un autre.

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N’importe quel témoignage impliquant le gouvernement syrien ou l’armée russe dans les atrocités commises à Alep est fidèlement retranscrit ; en revanche, les médias ignorent ceux qui mettent en cause l’armée irakienne appuyée par les Etats-Unis à Mossoul ; le 14 décembre, ce sont 40 civils qui ont été tués par celle-ci selon le journal pan-arabe Al-Araby. Ces victimes n’ont pas intéressé la presse française, complètement muette à ce sujet.

La destruction des hôpitaux d’Alep par les armées de Bachar al-Assad et de Poutine a été extrêmement médiatisée par la presse française ; les journalistes se sont longuement épanchés sur les victimes civiles causées par ces destructions. Le 7 décembre dernier, l’armée américaine a bombardé et détruit un hôpital à Mossoul ; à la quasi-unanimité, la presse française n’a pas mentionné ces bombardements. Lorsqu’elle est sortie de ce silence désarmant, c’est pour commenter cette destruction d’un strict point de vue militaire ; la question de savoir quelles étaient les victimes civiles de ces bombardements n’a visiblement intéressé personne.

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Pourquoi les victimes des bombardiers de l’OTAN n’ont-elles pas mérité la même couverture médiatique que les victimes des bombardements de Bachar Al-Assad et de l’armée russe ?

La responsabilité des forces de l’OTAN niée en bloc

Au-delà du cas de Mossoul, les médias français passent sous silence la responsabilité des pays de l’OTAN dans la tragédie syrienne et irakienne ; ils occultent systématiquement le contexte qui a permis à Daech de naître et aux organisations djihadistes de prospérer dans la région. Le terrorisme islamique ne naît pas de rien. Il a été considérablement favorisé par l’invasion de l’Irak en 2003 et de la Libye en 2011, qui ont renversé des gouvernements semi-laïques et livré ces pays aux islamistes. En Irak, le licenciement massif des fonctionnaires de l’armée a provoqué une alliance entre les anciens militaires du régime baasiste et les djihadistes, ce qui a conduit à la naissance de l’État Islamique. La nébuleuse islamiste a été renforcée par l’ingérence des forces de l’OTAN en Syrie et par l’irresponsabilité du régime de Damas.

Le régime syrien avait ostensiblement laissé prospérer l’islamisme sur son sol pendant les années 1990, et a libéré des prisons les islamistes au début de la guerre civile, ce qui a permis de rendre la rébellion syrienne infréquentable.  D’autre part, les moyens militaires et financiers que les États-Unis ont mis à disposition des « rebelles » syriens ont bien souvent profité aux combattants islamistes ; et pour cause : les services secrets américains ont dû collaborer avec l’Arabie Saoudite et la Turquie pour effectuer ces livraisons. On sait en outre, grâce à un rapport du Center for International Policy, que Barack Obama a livré en tout et pour tout 115 milliards de dollars d’armes à l’Arabie Saoudite : munitions, mitrailleuses, chars d’assauts, véhicules blindés, explosifs, missiles, avions de chasse… On se doute bien que si les autorités saoudiennes ont commandé toutes ces armes, ce n’est pas pour les exposer dans un musée. On sait au contraire que tout au long de la crise syrienne, l‘Arabie Saoudite a armé et financé les rebelles islamistes qui combattent Bachar Al-Assad, y compris l’Etat Islamique. Il est difficile d’estimer la part des armes américaines livrées à l’Arabie Saoudite qui ont fini aux mains des rebelles islamistes, mais le soutien logistique ne fait aucun doute.

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Extrait d’un e-mail d’Hillary Clinton à son directeur de campagne datant de 2014 et révélé par Wikileaks. Il indique que son cabinet était au courant des liens étroits entre les Etats du Golfe et l’Etat Islamique ; malgré cela, le gouvernement américain a continué à livrer plusieurs milliards de dollars d’armes à l’Arabie Saoudite…

Néanmoins, le lien de cause à effet entre ingérence américaine et montée de l’islamisme au Moyen-Orient n’est que rarement évoqué dans la grande presse française. Le chiffre colossal de 115 milliards de dollars d’armes livrées à l’Arabie Saoudite par les Etats-Unis n’apparaît pas une seule fois dans la presse traditionnelle.

Guerre Froide médiatique : le crépuscule de l’analyse critique

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Episode IV: un nouvel espoir. Episode V: l’Empire contre-attaque. Est-ce la presse qui emprunte son vocabulaire à Hollywood ou l’inverse?

La négation de ce contexte permet de balayer d’un revers de la main la complexité de la situation. Le récit médiatique de la crise syrienne est calqué sur le schéma des grosse productions d’Hollywood : les « rebelles » syriens, soutenus par les démocraties occidentales, résistent encore et toujours à Bachar Al-Assad, valet de « l’Empire » de Russie dirigé par le sinistre Vladimir Poutine, dont le but est de mettre un terme au « monde libre » et à ses valeurs de liberté et de démocratie… « Dictateurs de tous les pays unissez-vous », résume Romain Goupil dans Libération. Grosses ficelles. Et pourtant, c’est de cette manière que la presse traditionnelle évoque la tragédie syrienne.

Cette analyse binaire occulte la dimension économique et géostratégique de ce conflit. En 2009, le Qatar et les pays européens avaient demandé à Bachar Al-Assad des parts de marchés sur les gazoducs syriens ; celui-ci avait refusé tout net. La question de la propriété des oléoducs et des gazoducs syriens, convoités par le Qatar et les pays européens, constitue un élément non négligeable dans les relations entre la Syrie, l’Europe et les monarchies du Golfe, ainsi qu’une source de tensions entre ces pays. Dans quelle mesure ces enjeux économiques expliquent-ils l’engagement des chefs d’État des pays de l’OTAN aux côtés des forces anti-Assad ? C’est une question importante jamais abordée et à laquelle nous n’avons aucune réponse. La Turquie, pour sa part, ne cache plus son intention de reformer un empire néo-ottoman.

Du côté russe, le soutien au régime syrien peut s’expliquer, entre autres, par le fait que la seule base dont dispose la marine russe en Méditerranée se trouve à Tartous, en Syrie. Cette dimension est, quant à elle, plus souvent mise en avant par la presse française.

Quand la presse appelle à piétiner le Droit International

bernard-henri-levyLe 18 décembre, Bernard-Henri Lévy a publié une tribune dans le Point et le Monde. Avec la subtilité qui caractérise son argumentation (qui inclut une référence obligée à Hitler et une comparaison entre Bachar Al-Assad et Pol-Pot), le philosophe en appelle à une intervention militaire en Syrie. Il faut « faire la guerre à la guerre et bombarder les bombardiers », écrit l’auteur du serment de Tobrouk. Autrement dit, réitérer ce qui a été réalisé en 2003 en Irak et en 2011 en Libye : une intervention militaire américaine qui a pour but de renverser le gouvernement. Même son de cloche chez Libération qui, dans un article intitulé « communauté internationale : les six moments du renoncement en Syrie », regrette que Barack Obama ne soit pas intervenu en Syrie pour renverser Bachar Al-Assad.

D’une part, ces appels à l’intervention se basent sur une imprécision : les pays de l’OTAN sont déjà intervenus en Syrie, en livrant des armes directement aux rebelles ou par Arabie Saoudite interposée. Toutefois, les Etats-Unis ne se sont pas engagés autant qu’ils en avaient la possibilité. Cela est en partie lié à la stratégie de pivotement américain vers l’Asie et au désengagement progressif du Moyen-Orient qui en résulte.

D’autre part, ces appels à l’ingérence constituent une violation fondamentale du Droit International. La Charte de l’ONU condamne sans ambiguïté l’ingérence dans les affaires d’un Etat souverain. La non-ingérence, on s’en souvient trop peu, est un acquis des luttes de décolonisation : les juristes du Tiers-Monde ont imposé aux puissances coloniales le respect de leur souveraineté nationale afin que les pays pauvres puissent se développer comme ils l’entendent, indépendamment de la volonté des pays riches. C’est ce principe d’égalité entre les nations, qu’elles soient faibles ou fortes, qui est remis en cause par un « droit d’ingérence » aux relents coloniaux, « droit d’ingérence » contraire au Droit International mais sans cesse invoqué par les médias. Bien entendu, le droit international a aussi été violé par le régime de Damas; on se souvient notamment de son rôle dans la guerre civile au Liban, mais cela ne valide en rien une quelconque intervention unilatérale des pays de l’OTAN.

Propagande contre propagande

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RT et Sputnik News, les deux principaux médias pro-russes auxquels on peut avoir accès en France.

Critiquer l’impérialisme des pays de l’OTAN n’implique pas de donner un blanc-seing à l’action de la Russie en Syrie. Les bombes russes n’épargnent pas davantage les civils que les bombes américaines, et la manipulation médiatique qui a cours au sujet d’Alep n’est pas une excuse pour minimiser la souffrance des civils bombardés par l’aviation russe. La propagande de Moscou est souvent reprise comme alternative à la propagande de l’OTAN sans esprit critique, notamment sur internet. C’est un jeu mortifère pour le peuple syrien.

De la même manière,  le discours propagandiste de la presse occidentale n’implique pas que les médias pro-russes aient une vision moins biaisée du conflit. On ne peut pas exactement dire des principaux médias pro-russes que l’on trouve en France, RT (Russia Today) et Sputnik News, qu’ils s’illustrent par la virulence de leurs critiques à l’égard de la politique étrangère de Vladimir Poutine. Dans le monde merveilleux de RT et de Sputnik News, les bombes russes ne font pas de victimes civiles, les rebelles tués par les soldats de Bachar Al-Assad sont nécessairement des « terroristes », et la Syrie est divisée entre Bachar Al-Assad et son peuple d’une part, l’Etat islamique et les agents de la CIA de l’autre. Si les médias occidentaux calquent leur récit géopolitique sur un scénario de film hollywoodien, la presse pro-russe semble avoir pour source d’inspiration la filmographie propagandiste d’Eisenstein, qui met en scène des hordes de barbares cruels en lutte contre le monde civilisé de la Russie.

La presse pro-russe est étroitement dépendante du gouvernement de Vladimir Poutine. Sputnik News relaie les informations de l’agence de presse Rossia Segodnia, créée par le gouvernement russe en 2013 comme organe de communication pour sa politique à l’étranger. Quant à RT, la chaîne est directement financée par l’Etat russe.

La dépendance des médias à l'égard du pouvoir moquée par les internautes.
La dépendance des médias à l’égard du pouvoir moquée par les internautes.

En temps de guerre, les médias ne font plus de l’information mais de la propagande. Les faits sont soigneusement filtrés par le système médiatique, le contexte est simplifié à l’extrême, les crimes des ennemis sont exposés par le menu tandis que ceux des alliés sont blanchis. Une situation complexe où s’entremêlent intérêts géostratégiques, tensions religieuses et luttes de pouvoir est transformée en Western. L’URSS a disparue mais la Guerre Froide continue. Le Bloc Soviétique est tombé, la propagande demeure.

Crédits:

https://www.buzzfeed.com/rosiegray/how-the-truth-is-made-at-russia-today?utm_term=.woEGxqx3y#.lkwk242K8

https://kbrocking.com/2015/06/21/why-you-shouldnt-trust-the-mainstream-media/

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