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Alep, ville martyre ou ville libérée ?

Alep, ville martyre ou ville libérée ?
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Il faut sauver Alep ! Tel est le mot d’ordre qu’on entend partout depuis que les forces fidèles au gouvernement syrien appuyées par l’aviation russe ont lancé une offensive finale sur la ville d’Alep jusqu’à présent en partie aux mains de l’opposition syrienne. La plupart des grands journaux français, des grandes chaînes de télévision et des hommes et femmes politiques semblent d’accord pour condamner la Russie et la Syrie. La violence de l’offensive, et notamment des bombardements russes, et la mort de très nombreux civils ne peut que nous consterner. Néanmoins il nous faut nous méfier d’une vision trop manichéenne et trop simpliste de la situation.

Alep une ville divisée entre islamistes et loyalistes

Les principaux médias occidentaux nous présentent une vision biaisée de la situation d’Alep. Ils dépeignent une ville assiégée par les forces de Bachar El-Assad et protégée par des « rebelles modérés ». Cette description est très éloignée de la réalité. Tout d’abord la ville d’Alep n’a jamais été entièrement aux mains des rebelles. La bataille d’Alep commence en juillet 2012 quand les forces rebelles venues des environs d’Alep entrent dans la ville. L’accueil de la population est alors mitigé. Si une partie d’entre elle accueille favorablement les insurgés, une autre, notamment composée de la bourgeoisie sunnite et des minorités religieuses, reste fidèle au régime [1]. Les quartiers kurdes [2] sont quant à eux tenus par les forces du PYD, un parti nationaliste, laïc et socialiste, et tentent de maintenir une certaine neutralité.

Au moment de l’offensive finale de novembre/décembre, les rebelles contrôlaient les quartiers Est de la ville dans lesquels vivaient environ 200 000 personnes tandis que les forces loyalistes contrôlaient les quartiers Ouest dont la population s’élevait à environ 1 million d’habitants. La majorité de la population résidait donc dans les quartiers fidèles au pouvoir ce qui tranche avec l’image donnée par les médias d’une ville rebelle et explique les démonstrations de joie [3] qui ont marqué l’annonce de la défaite des rebelles chez une population d’Alep-Ouest qui subissait depuis des années les tirs d’artillerie et de snipers rebelles [4].

À l’ouest d’Alep, où la joie éclate et les yeux pleurent

Des habitants d’Alep-Ouest, fidèles au régime, célèbrent la victoire de l’Armée Syrienne © Charlotte d’Ornellas (source Aleteia)

Par ailleurs, présenter les forces rebelles comme des opposants modérés, des démocrates ou des laïcs est une manipulation. Si en 2011, l’opposition était diverse, elle est désormais dominée par les islamistes. Bachar El-Assad n’est d’ailleurs pas étranger à cette islamisation de la rébellion étant donné qu’il a relâché des dizaines d’islamistes au début du conflit. Ces mêmes islamistes ont bénéficié de larges financements par des grandes familles d’Arabie Saoudite et du Qatar. A l’exception des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) [5] dirigées par les kurdes, tous les groupes rebelles coopèrent avec les islamistes. Loin d’être une zone libérée de la tyrannie, Alep-Est était aux mains de groupes salafistes ou issus des Frères Musulmans qui n’ont rien à envier à Daesh et dont le but est l’instauration en Syrie d’un état islamique dominé par la Charia.

Environ 80% des rebelles syriens à Alep appartenaient à l’une des deux « chambres d’opération », qui coordonnent leurs activités, les 20% restant étant composés de petits groupes indépendants qui gravitent autour de ces deux coalitions. La première, Jaïch Al-Fatah (Armée de la conquête), regrouperait environ un tiers des rebelles et est constituée de combattants salafistes, à commencer par le Front Fateh al-Sham, branche syrienne d’al-Qaida. La seconde, Fatah Halab (Conquête d’Alep), regrouperait la moitié des forces rebelles, pour la plupart des groupes liés aux Frères Musulmans [6]. Quant aux FDS, seules forces d’opposition démocrates et laïques du conflit, elles n’hésitent pas à coopérer avec les loyalistes pour lutter contre les islamistes, notamment à Alep. Au départ neutre, les FDS ont commencé à combattre les rebelles après que ces derniers aient lancé plusieurs attaques contre les quartiers kurdes de la ville, et c’est finalement l’intervention des forces syriennes et russes qui leur a permis de reprendre l’entièreté de ces quartiers.

La bataille d’Alep et ses acteurs au 30 Novembre 2016 (source Le Monde Diplomatique)

Une dénonciation hypocrite des massacres par les Occidentaux

Si la colère et la tristesse qui touche les Français est saine, l’hypocrisie des grands médias et des hommes politiques atlantistes (présents en nombre au PS comme chez LR) est scandaleuse. Plutôt que de chercher à expliquer la situation, ils exploitent l’émotion provoquée pour faire avancer leur agenda pro-OTAN. Ils présentent les faits sans les expliquer ou sans chercher à les vérifier. Ils évoquent la présence de civils dans la partie Est de la ville en « oubliant » de préciser que l’armée organise leur évacuation [7], et que les djihadistes les empêchent de s’enfuir et les utilisent comme bouclier humain [8]. Des massacres de masse sont évoqués, et même pour certains un génocide, commis par les milices chiites [9] alors que des sources sur place comme le Père Ziad Hilal, chargé de l’Aide à l’église en Détresse, remettent en cause ces récits [10].

Ils mettent en avant le bombardement d’hôpitaux sans préciser le fait que les djihadistes utilisent régulièrement écoles et hôpitaux comme entrepôts d’armes ou bases d’opération. Le bombardement de l’hôpital de Mossoul, utilisé comme base par Daesh, par les Américains a d’ailleurs été passé sous silence par les média français [11]. Et comment expliquer la focalisation sur Alep alors qu’en ce moment même l’Arabie Saoudite bombarde massivement le Yémen, avec l’appui des Américains, pour écraser les rebelles chiites ? Là-bas, c’est tout le pays qui subit un véritable martyr. Un rapport de l’UNICEF fait état de 2,2 millions d’enfants yéménites souffrant de malnutrition aiguë [12]. Ces vies là ont-elles moins d’importance aux yeux de nos médias ? Les bombardements Américains et saoudiens valent-ils mieux que les bombardements russes et syriens ?

La Salle funéraire de la ville de Sanaa au Yémen après un bombardement de l’aviation saoudienne. Photograph: Mohammed Huwais/AFP/Getty Images (source The Guardian)

La vérité est que la Syrie paie aujourd’hui l’inconséquence et l’absence de vision des Occidentaux. Obnubilés par l’idée de faire tomber un gouvernement pro-russe, ils ont armé des groupes islamistes et refusent tout compromis. En 2012, la Russie avait proposé une solution en trois points : 1. ne pas armer les rebelles; 2. organiser des négociations entre le gouvernement et l’opposition; 3. permettre à Bachar El-Assad de se retirer sans risquer de poursuites [13]. Ce plan aurait peut-être permis une vraie transition en Syrie et le départ d’Assad. Il fut refusé par les Occidentaux, trop sûrs de pouvoir se débarrasser rapidement du régime et avec lui de la seule base militaire russe du Moyen-Orient. Le peuple syrien en paie aujourd’hui le prix.

Si nous voulons mettre un terme à ce conflit atroce, il faut cesser immédiatement d’armer des terroristes, reconnaître le gouvernement syrien et mettre autour de la table le régime (et ses alliés russes et iraniens), les kurdes, l’opposition laïque, etc. pour trouver une solution politique. Hélas, très peu d’hommes politiques Occidentaux défendent cette position. Les rares, comme Jean-Luc Mélenchon, qui proposent ce type de solution, se font immédiatement traiter de pro-russes ou de poutinolâtres comme si discuter avec la Russie revenait à soutenir son gouvernement. Alors qu’en ne négociant pas avec les Russes et les Iraniens, on leur laisse toute latitude pour imposer leur terrible façon de gérer le conflit.  Et, tandis que les kurdes et leurs alliés furent mis de côté pour ne pas froisser l’islamiste Erdogan, président de la seconde puissance militaire de l’OTAN, les djihadistes, et leurs protecteurs saoudiens et qataris, furent invités au dernier sommet sur la Syrie.

Alep est une ville libérée mais cette libération s’est faite au prix du martyr de ses quartiers Est et de leur population. Si l’on peut se réjouir de la défaite des islamistes qui ensanglantent le monde entier, on ne peut que déplorer la terrible façon dont elle s’est faite. Tant que la France laissera à Assad et à Poutine le monopole de la lutte contre le terrorisme en Syrie, les méthodes ne changeront pas.

Il est plus que temps que la France rompe avec l’impérialisme américain qui ravage le Moyen-Orient et retrouve sa place de non-aligné. Il est plus que temps que les Américains et leurs alliés comprennent qu’ils ont perdu en Syrie à cause de leur refus de négocier et qu’ils cessent de soutenir des djihadistes. Il est plus que temps que les compromissions avec des régimes comme l’Arabie Saoudite, le Qatar ou la Turquie qui arment le terrorisme islamiste, cessent. Enfin, il est plus que temps que les discussions avec la Syrie, l’Iran et la Russie reprennent. Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons espérer mettre fin au martyr du peuple syrien.

Sources :

[1] La dimension communautaire est importante pour comprendre ce conflit. Les musulmans sunnites constituent environ 75% de la population mais ont été marginalisés par un pouvoir qui favorisait les musulmans chiites qui ne constituent que 15% de cette population, mais dont est issu le président Assad. Les rebelles recrutent donc principalement chez les sunnites. Les chrétiens, qui représentent 10% de la population, sont plutôt hostiles à une rébellion dont ils craignent les dérives islamistes. Ces tensions intercommunautaires ont été exacerbées par la guerre qui a fait éclaté l’identité syrienne. Néanmoins il serait simpliste de ne voir dans ce conflit qu’un affrontement sunnites/chiites. De nombreux sunnites combattent dans le camp loyaliste. A Alep l’une des principales milices loyalistes (Liwa al Quds) est composée de palestiniens sunnites.

[2] Les kurdes sont une minorité, de religion sunnite, qui vit sur un territoire à cheval sur la Syrie, l’Irak, l’Iran et la Turquie. Le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), dont le PYD constitue la branche syrienne, lutte depuis 1978 pour l’indépendance du Kurdistan. Il est principalement actif en Turquie où il combat le gouvernement turc.

[3] http://fr.aleteia.org/2016/12/21/a-louest-dalep-ou-la-joie-eclate-et-les-yeux-pleurent/

[4] Selon l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme, proche de l’opposition, pour la période du 22 avril au 22 août 2016, les tirs d’artillerie rebelles ont causé la mort d’au moins 538 civils dont 110 femmes et 136 enfants en zone loyaliste.

[5] Les FDS ont été fondées en octobre 2015 sous la direction des kurdes du PYD. Elles regroupent des milices d’autodéfense kurdes et chrétiennes et des branches de l’Armée Syrienne Libre ayant fait défection après la prise de contrôle de l’opposition par les djihadistes. Elles visent à la fondation d’une Syrie laïque, démocratique et fédérale.

[6] https://www.monde-diplomatique.fr/2016/12/EL_KHOURY/56922

[7] http://www.lemonde.fr/syrie/article/2016/12/21/l-evacuation-d-alep-se-poursuit-au-compte-gouttes_5052588_1618247.html

[8] http://www.lefigaro.fr/international/2016/12/09/01003-20161209ARTFIG00292-des-rebelles-empechent-les-civils-de-fuir-alep-est.php

[9] Par ailleurs, les milices incriminées sont en grande partie composées de chiites, notamment afghans, irakiens ou pakistanais, qui ont subi de lourdes persécutions de la part des sunnites. Si cela n’excuse en rien d’éventuels massacres, cela nous incite à rejeter une vision trop manichéenne des choses. De plus, cela doit nous interroger sur ce qui se passe à Mossoul où des milices chiites, chrétiennes et yézidis prennent part aux combats. Que se passera-t-il quand, une fois la bataille gagnée, ces miliciens se retrouveront face à leurs bourreaux et à ceux qui les ont dénoncés, eux et leur famille, à Daesh ?

[10] http://www.famillechretienne.fr/politique-societe/monde/un-pretre-present-sur-place-temoigne-de-la-situation-a-alep-209642

[11] https://www.theguardian.com/us-news/2016/dec/07/islamic-state-iraq-mosul-hospital-airstrike-us-military

[12] http://www.leparisien.fr/laparisienne/sante/yemen-2-2-millions-d-enfants-souffrent-de-malnutrition-aigue-13-12-2016-6449862.php

[13] http://www.lefigaro.fr/international/2015/09/15/01003-20150915ARTFIG00278-les-occidentaux-auraient-refuse-un-plan-russe-visant-a-ecarter-bachar-el-assad.php

Comment(3)

    1. Bonjour,
      LVSL n’est pas affilié au parti de gauche. Ce média est composé de rédacteurs qui viennent de toute la gauche, et n’est donc engagé derrière personne. Notre seul objectif : stimuler la réflexion de nos lecteurs. A eux d’en tirer les conclusions qu’ils voudront. Merci

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