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Effondrement de la biodiversité : les abeilles et la Reine Rouge

Effondrement de la biodiversité : les abeilles et la Reine Rouge
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Chroniques de l’urgence écologique

Focus sur l’effondrement de la biodiversité, ses conséquences et sur la nécessité d’instaurer un paradigme écologique qui replace l’Homme au cœur de son environnement.

                Du 4 au 17 décembre a lieu la COP Biodiversité au Mexique. Pourtant, rares sont les médias et les politiques de grande envergure à tirer la sonnette d’alarme. Nous avons tous été témoins du grand battage médiatique autour de la COP21 sur le Climat. Étonnamment, la sensibilisation citoyenne sur la biodiversité est moindre comparé à l’ampleur de la catastrophe qui se profile. Tous les voyants sont au rouge [1], et si rien n’est fait, les deux tiers des vertébrés auront disparu d’ici 2020. Une étude, publiée le 7 décembre par cinq ONG de protection de l’environnement, estime que seuls 10% des engagements pris par 101 pays membres de la COP Biodiversité (objectifs d’Aichi, plan stratégique 2011-2020) sont à la hauteur des ambitions initialement fixées. Pour ce qui est de la France, force est de reconnaître tout de même des initiatives. On citera la création accrue d’aires marines protégées et l’interdiction, acquise de haute lutte, des insecticides néonicotinoïdes en agriculture, en partie responsables de l’extinction des abeilles. Pour autant, au regard de l’urgence vitale que constitue la préservation de celles-ci, est-il justifié de devoir attendre 2020 l’interdiction totale de leur usage ? A-t-on une alternative crédible à leur rôle de pollinisatrices ? A quel titre plus vital que celui de la survie de l’homme et de son environnement accorder des dérogations ? Tout le monde aura compris que sans les abeilles, officiellement en voie de disparition, nous pouvons faire une croix sur tout un système, naturel et gratuit, qui nous permet de nous nourrir. Que dire des quotas de tirs de loups, variable d’ajustement française pour soulager les conflits entre chasseurs, éleveurs et associations environnementalistes, alors que l’espèce est menacée et protégée au niveau européen ? De la multiplication des zones marines mortes du fait de l’élévation des températures océaniques, de la pollution et de la surpêche ? Que dire enfin, du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes qui compte sacrifier des zones humides uniques sur l’hôtel de la modernité et de l’économie ?  Si la secrétaire d’Etat à la biodiversité, Barbara Pompili, a signé au nom de la France la « Déclaration de Cancun » qui vise l’intégration de la protection de la biodiversité dans les secteurs de l’agriculture, de la foresterie, du tourisme et de la pêche, la réalité fait mentir les promesses. 

                Preuve de la considération subsidiaire des politiques pour la question de la biodiversité, l’écologie est pour le moment la grande oubliée de la campagne présidentielle française. [2] Pour preuve, « sur 570 minutes de débat à la primaire de la droite, 7 ont été consacrées à l’Ecologie ! » Pourtant, à en croire le sondage YouGov réalisé en septembre dernier, 74% des français estiment que l’environnement devrait occuper une place « très ou plutôt importante » dans la campagne présidentielle. Les seuls rescapés des débats à droite auront été le principe de précaution, pour le fustiger, et le nucléaire, dont on aura de cesse de répéter qu’il est vendu dans un joli papier cadeau par François Fillon et sa clique ordolibérale [3]. Ainsi, si les libéraux prônent le « laisser-faire » quasi-mystique des marchés, les ordolibéraux considèrent que la libre concurrence n’est pas spontanée et que l’Etat doit agir pour l’aider à se développer, en édifiant son cadre juridique, technique et moral [4]. Au diable donc le principe de précaution, obstacle à l’innovation et à l’économie ! Fi des réglementations environnementales (interdictions de certains pesticides, restriction des OGM) qui entravent, soi-disant, le dynamisme de la filière agricole ! Pillons, rasons, polluons, tuons… puisque c’est bon pour la croissance ! Mais l’espoir perdure car la conscience écologique imprègne la jeunesse. Dans une enquête publiée en décembre 2016 et réalisée par Générations Cobayes, 98% des 55 000 jeunes sondés (18-35 ans) répondent qu’il est nécessaire, voire vital, d’agir personnellement, à notre échelle, pour réduire notre impact sur la planète et les êtres humains. Soit les intentions des candidats de droite ne sont pas à la hauteur des revendications des Français, soit les électeurs de la primaire de la droite et du centre (à savoir une majorité d’hommes, retraités et de CSP+) ne sont pas représentatifs des aspirations réelles de la société française et des générations futures.

                Quels sont aujourd’hui, les sujets prioritaires pour le devenir de notre société ? S’alarmer et s’engager pour la biodiversité, c’est comprendre que, sans elle, c’est tout notre système de santé, notre système agricole et notre économie qui s’effondrent. Rien que ça ! Et la plus grande leçon que la nature puisse nous donner, c’est l’équité de son jugement. Que l’on soit au RSA, que l’on paye l’ISF, ou que l’on cherche à ne plus le payer, nous aurons tous une part du gâteau. A la différence, non négligeable, que l’on ne subit et ne subira pas les effets de la crise écologique de la même manière, selon la classe sociale, le genre ou la minorité ethnique à laquelle on appartient. [5] Pour faire simple, « en période de désastres naturels, les plus affectés sont ceux qui sont le moins bien équipés ! » [6]Préparez-vous à vivre dans un désert ou dans un aquarium, soit que l’on parie davantage sur l’élévation des températures, l’érosion des sols ou la fonte accélérée des glaces ; et le tout sans une once de vie animale et végétale ! Et si nous cessions de cantonner l’écologie aux rubriques « planète » ou « environnement » ? C’est ce que martèle à juste titre La Fabrique Ecologique. Il s’agit de réaliser que c’est une redéfinition globale de la place de l’être humain au cœur de son environnement qui est en jeu. Dans le second tome d’Alice au pays des merveilles, la Reine Rouge annonce : « Ici, voyez-vous, il faut courir le plus vite possible pour rester sur place. » Cette course fatidique est celle que nous vivons : lorsque l’environnement évolue plus vite qu’une espèce vivante ne peut s’y adapter, cette espèce est vouée à s’éteindre [7]. Et quand viendra notre tour, quand les conséquences de l’effondrement de la biodiversité, dont nous sommes responsables, dépasseront notre capacité d’imagination et d’adaptation, ni les abeilles, à jamais disparues, ni les OGM, ni le nucléaire ne nous permettront d’échapper à notre triste sort. Quand la Reine Rouge nous aura coupé la tête, il ne restera qu’un fauteuil vide sur une plage de sable fin.

Photo : The salton sea / Wayne Standler

[1] Biodiversité : tous les indicateurs sont au rouge, Pierre Le Hir, Le Monde, 7 décembre 2016.

[2] Sur 570 minutes de débat à la primaire, 7 ont été consacrées à l’Ecologie ! We Demain, 1 décembre 2016.

[3] Vous avez dit urgence ? Ecologie, primaire et sparadrap, Manon Dervin, Le vent se lève, 6 décembre 2016.

[4] L’ordolibéralisme allemand, cage de fer pour le vieux continent, Pierre Rimber et alii., Le Monde diplomatique, août 2015.

[5] La nature est un champ de bataille, Razmig Keucheyan, Essai d’écologie politique, La Découverte, 2014.

[6] Michèle Bachelet, présidente du Chili en septembre 2014 à New-York.

[7] L’effet de la Reine Rouge, Leigh Van Valen, 1973.

Manon Dervin Rédactrice à la rubrique Ecologie. Chroniques de l'urgence écologique. Sciences Po Rennes - AgroParisTech.
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