Beppe Grillo, fondateur et figure tutélaire du Mouvement Cinq Etoiles ©Niccolò Caranti

Cet article d’Alberto Tena a initialement été publié par la revue Contexto le 4 mars 2018 et fournit des clés de compréhension importantes sur l’histoire du Mouvement Cinq Étoiles. Les résultats impressionnants du 4 mars démontrent la vigueur de la deuxième phase du mouvement, moins contrôlée par Beppe Grillo. Traduction réalisée par Lou Freda. 


Sur tous les schémas électoraux où les politologues ont l’habitude de situer les partis de gauche à droite, du rouge au bleu, le M5S est placé au centre et affublé d’une couleur gris foncé. Parmi ceux qui l’analysent et le critiquent, on retrouve le même lieu commun : l’absence totale de définition et l’incapacité à mettre sur pied un programme politique cohérent en matière de valeurs et techniquement solide.

Cela s’est d’ailleurs reflété dans la grande difficulté du M5S à trouver des soutiens parmi les intellectuels italiens. Seuls quelques historiens de l’intelligentsia de gauche, comme Dario Fo, ou des chanteurs tels que Ramazotti ou Rafaella Carrá, ont publiquement déclaré leur appui au mouvement. Mais on ne peut qu’observer la perte continuelle de soutiens de la part de profils plus solides, comme celui de l’économiste et ancien collaborateur de Stiglitz, Mauro Gallegati, qui a fini par abandonner le mouvement pour cause de divergences avec la direction.

En dépit de ces lacunes, le M5S est parvenu à se maintenir – avec des hauts et des bas et de nombreuses disparités géographiques – depuis 2013 autour de 20% des voix. Aux élections du 4 mars, le mouvement a obtenu plus de 32% des votes et est devenu la première force politique d’Italie.

Jusqu’à mi-2014, le Cinq Etoiles demeure un phénomène peu connu pour ceux qui ne s’informent que par le biais de la télévision. C’est précisément en 2014 que Beppe Grillo accepte pour la première fois de donner une interview en direct dans une émission qui vise à présenter le M5S « al popolo della televisione ». Jusqu’alors, tout s’était joué exclusivement sur internet et à l’échelle locale. Bien que le parti soit officiellement né en 2009, les difficultés à comprendre la nature du M5S persistent, à l’étranger tout comme en Italie. Totalement transversal d’un point de vue idéologique, né sur les réseaux sociaux et doté d’une ligne politique très claire consistant à ne tisser aucun pacte avec les autres partis (ligne tantôt abandonnée, tantôt réaffirmée), le Mouvement Cinq Etoiles suscite encore de grandes interrogations.

Giuseppe Grillo était surtout connu pour avoir été expulsé de la télévision publique en 1987, — il n’y est pas revenu jusqu’à l’interview de 2014 déjà mentionnée —, après avoir raconté une série de blagues sur la corruption du Parti Socialiste et de Bettino Craxi. C’est à partir de ce moment qu’il s’est dédié presque exclusivement au théâtre, où ses monologues et ses satires politiques sur la corruption, la surconsommation et la mondialisation, et en particulier sur l’environnement et l’eau publique, ont obtenu un énorme succès. Cette notoriété et son obstination en matière de contestation politique l’ont poussé à démarrer une activité militante à travers son blog. Aux côtés de son ami Gianroberto Casaleggio, directeur d’une entreprise de conseil en webmarketing, il a réussi à en faire l’un des blogs en langue italienne les plus influents du monde.

« Les « V-days » ont été des manifestations massives et ont constitué un processus de mobilisation sociale capable de connecter, de manière très semblable à ce qu’on a pu observer en Espagne dans les années 2010, les réseaux sociaux et la politique, internet et la rue. »

A cette époque, les campagnes les plus connues de Beppe Grillo exigeaient le retrait des forces armées en Irak, ou visaient à rassembler des signatures pour la démission d’une vingtaine de députés condamnés pour corruption. Entre 2007 et 2008, à partir de son blog, Grillo organise deux grandes manifestations, intitulées « Vaffanculo-Day », le jour du « on envoie tout le monde se faire enculer ». La première de ces journées visait la démission des députés condamnés pour corruption et la limitation des mandats, la deuxième s’opposait au financement public des moyens de communication et à la connivence de ces derniers avec l’élite au pouvoir. Les « V-days » ont été des manifestations massives et ont constitué un processus de mobilisation sociale capable de connecter, de manière très semblable à ce qu’on a pu observer en Espagne dans les années 2010, les réseaux sociaux et la politique, internet et la rue. La grande différence réside dans le fait que cette mobilisation s’est formée en marge non seulement des structures des partis, mais aussi des organisations historiques des mouvements sociaux, apparus durant la vague de mobilisations de la fin des années 60 et toujours actifs aujourd’hui. Dans les années suivantes, des convergences sont tout de même apparues autour de revendications plus concrètes, comme le refus de la ligne à grande vitesse Lyon-Turin, ou l’eau publique.

Connaître ces éléments est tout aussi important que de connaître l’origine de Pablo Iglesias et des fondateurs de Podemos en Espagne (précisons que les parallélismes entre le M5S et Podemos servent ici exclusivement à mieux comprendre le phénomène des nouveaux partis). Il est nécessaire de laisser de côté les théories complotistes qui ont accompagné jusqu’alors les analyses du M5S, qui en viennent à présenter le mouvement comme le résultat d’une manipulation des réseaux sociaux ou comme une sorte de fascisme camouflé.

Une explication (inutile) qui est très semblable à celle avancée par la gauche pour rendre compte du succès de Berlusconi, avec les nouvelles technologies en plus.

Deux éléments sont à prendre en compte dans l’ascension du Mouvement Cinq Etoiles. Le premier concerne la capacité de Grillo et du M5S à s’approprier les demandes latentes construites pendant le berlusconisme et abandonnées par la suite par le Parti Démocratique, pour les mêmes raisons que les autres partis de la social-démocratie européenne. En conjuguant cela à la désaffection transversale à l’égard de l’Etat et de son système de partis depuis Tangentopoli, le M5S a ouvert la voie à un processus de construction d’une identité politique alternative. Le deuxième élément renvoie à l’innovation dans la construction de l’organisation, différente des partis traditionnels, et qui par sa singularité parlera sans doute à bien des activistes espagnols. Le M5S partage avec Podemos et ses alliés la caractéristique fondamentale d’être un parti véritablement nouveau, en ce sens qu’il s’est construit en dehors et en autonomie vis-à-vis des partis classiques et de la plupart de leurs traditions organisationnelles.

Depuis sa naissance, le M5S a vivement rejeté l’idée de devenir un parti formel, doté de son appareil professionnalisé et organisé, et qui se présenterait comme un représentant, un médiateur entre les citoyens et les institutions. « Nous ne sommes pas un parti, nous ne sommes pas une caste, nous sommes des citoyens, un point c’est tout », clame l’un des hymnes du M5S qui circulent sur la toile. La loi d’airain de l’oligarchie, théorisée par le sociologue Robert Michels, est une référence sans cesse mobilisée par les militants du M5S entre 2005 et 2009, période de création de l’organisation. C’était là selon eux la clé qui expliquait la désaffection et la prise de distance des citoyens à l’égard des partis. L’organisation du mouvement devait donc rompre avec cette dynamique et produire de la participation depuis le bas. Pour éviter la dérive oligarchique, la structure devait rester liée à la base. Dans la pratique, cela s’est traduit par une grande fragilité : la figure omniprésente de Grillo de même que les dynamiques d’organisation du groupe parlementaire national sont remises en question par de nombreux secteurs qui voient dans l’enracinement sur le territoire la principale force du mouvement. Cette analyse courante parmi les cyberactivistes du M5S est celle qui explique le mieux la plupart des décisions prises dans la période de gestation du mouvement.

En juillet 2005, Grillo a proposé aux followers de son blog de se coordonner par le biais de l’outil virtuel Meetup, dans l’intention de « transformer une discussion en un mouvement pour le changement ». Un réseau social pensé spécifiquement pour faciliter la coordination entre les différents groupes, ouvrir des espaces de débat et organiser des rencontres.

« C’est précisément dans les meetup locaux qu’on constate la plus forte dynamique de mouvement et la plus grande distance vis à vis de la figure et du pouvoir de Beppe Grillo »

Quiconque a participé à un processus comme le Mouvement des Indignés en Espagne peut comprendre que les outils virtuels, employés à des fins d’organisation, jouent un rôle crucial dans les dynamiques politiques. On peut observer comment se sont progressivement formés trois niveaux de participation : les militants (inscrits sur le blog et sur Meetup), les sympathisants (ceux qui lisent régulièrement le blog et le suivent sur Facebook ou Twitter) et les électeurs. Il existe en même temps une forte indépendance entre les échelles nationale et locale : c’est précisément dans les meetup locaux qu’on constate la plus forte dynamique de mouvement et la plus grande distance vis à vis de la figure et du pouvoir de Beppe Grillo.

Les votes en ligne sont très fréquents et servent à établir les listes électorales, les programmes ainsi que les lignes politiques locales, qui doivent toujours rester en conformité avec les orientations générales du mouvement. Pour participer pleinement à un groupe meetup local, il faut attester d’une présence de six mois, bien que toute personne qui souhaite s’inscrire puisse le faire.

Dans les meetup nationaux, la question est beaucoup plus complexe. Actuellement, une grande partie de l’activité est centralisée autour d’une nouvelle plateforme du nom de Rousseau. C’est un système d’exploitation qui leur a permis d’élaborer, de manière participative, leur programme électoral, de rassembler des fonds et d’engager des votes en ligne sur différents thèmes : l’immigration, le concubinage, des alliances au sein du Parlement européen. Mais à cette échelle, et jusqu’à récemment, l’influence de Grillo s’est avérée bien plus déterminante, bien que l’humoriste n’occupe aucun poste au sein de l’organisation ou des institutions. En 2017, Grillo a cessé d’exercer officiellement la fonction de porte-parole, mais il détient toujours un pouvoir informel, ce qui engendre un certain nombre de problèmes et de critiques, notamment lorsqu’il a été question d’exclure certaines personnalités du mouvement.

Les cas des députés Massimo Artini et Paola Pinna sont particulièrement emblématiques. Accusés de ne pas rendre de compte à propos de leurs rémunérations, ils ont été expulsés sans même avoir la possibilité de se défendre, suite à une proposition de vote en ligne improvisée par Grillo. La seule consultation d’importance qui s’est traduite par un revers pour la ligne de Grillo est celle qui a amené les inscrits du M5S à refuser de proposer le rétablissement du délit d’immigration clandestine.

« Grillo, en tant que « signifiant », est devenu l’élément capable d’agglutiner et d’unifier les différents aspects du mécontentement »

En 2013, quand le M5S atteignait son apogée en tant qu’organisation, il existait environ 1 200 groupes meetup dans plus de 900 villes, et autour de 150 000 membres affiliés à Grillo ou au mouvement. Celui-ci rassemblait plus de 5 000 personnes à Naples, et près de 2000 à Milan, Rome, Florence et Bologne. Ce sont eux qui ont créé la colonne vertébrale du M5S, surplombée par l’outil virtuel que constituait le blog de Beppe Grillo. D’un point de vue formel, il semble difficile de déchiffrer clairement la relation entre Grillo et le M5S. Grillo s’est toujours présenté comme le « mégaphone » du mouvement, comme celui à même d’ouvrir des espaces pour que tous les membres du mouvement puissent s’exprimer, ou encore comme un « gardien » de l’exécution des accords collectifs.

La clé du leadership de l’ex-comique réside dans sa faculté à construire une unité à partir de l’hétérogénéité des membres des meetup. C’est ce rôle qui lui a conféré le nom de « Chef politique ». Les militants du M5S se voient d’ailleurs appelés « Grillini ». Grillo, en tant que « signifiant », est devenu l’élément capable d’agglutiner et d’unifier les différents aspects du mécontentement, qui s’exprimaient depuis un moment sans pour autant se référer aux mêmes problèmes. Cette donnée est essentielle pour comprendre le pouvoir informel mais central de Beppe Grillo au sein du M5S, bien supérieur aux intérêts obscurs de l’entreprise Casaleggio Associati ou au rôle de la manipulation technologique.

Grillo n’a jamais fait partie « organiquement » de la structure du mouvement, sinon en tant que fondateur, et il ne s’est jamais présenté comme candidat au poste de député ou de premier ministre. Mais le fait que l’émergence du M5S soit étroitement liée à sa personne et à son site internet lui confère une influence décisive dans la construction du discours, ce qui constitue l’aspect le plus despotique de son pouvoir. Car cette position échappe sans aucun doute au contrôle démocratique des bases et attribue à Beppe Grillo une capacité politique concrète, la possibilité de définir le dehors et le dedans du mouvement. Ce qui semble clair aujourd’hui, c’est que la relève assurée par Luigi Di Maio, nouveau secrétaire général de l’organisation, aux côtés d’autres figures visibles, va marquer une étape bien différente de celle de l’époque Beppe Grillo. Les résultats impressionnants des élections du 4 mars témoignent de la consolidation de l’ère post-Grillo du M5S.