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Danielle Simonnet : « La bataille culturelle est première »

Danielle Simonnet : « La bataille culturelle est première »
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On a parlé réseaux sociaux, humour, uberisation et populisme avec la Conseillère de Paris et coordinatrice du Parti de Gauche, Danielle Simonnet…

LVSL – Vous réalisez des vidéos courtes pour attirer l’attention sur différents problèmes, comment combinez-vous votre savoir-faire politique classique et cet usage des réseaux sociaux ?

Danielle Simonnet – Ma première tâche politique c’est d’éveiller les consciences. A travers ces vidéos courtes, j’essaye, en partant de problématiques concrètes de démontrer la logique néolibérale à l’œuvre, d’aborder un sujet d’actualité, pour faire réagir. C’est une tâche essentielle que de mener ce type de bataille culturelle, car il ne faut pas oublier que la bataille culturelle est première.

LVSL – Vos vidéos vous donnent accès à une large audience. La vidéo sur La Poste ou vous dénoncez les fermetures de bureaux, a récemment fait 500 000 vues sur Facebook…

DS – Oui, je me suis rendue compte qu’un communiqué de presse est moins souvent repris par les médias, alors même que la plupart des médias disposent d’une audience qui est limitée. Une vidéo peut dire tout autant, et aussi bien qu’un article dans la presse, tout en étant partagé des milliers de fois, et vues par des centaines de milliers de personnes. Une vidéo à fait plus d’un million de vues (Ndlr : 1,2 million), c‘est celle d’une intervention à la mairie de Paris sur les liens financiers entre le groupe Lafarge et l’Etat islamique, alors que Lafarge fournissait le sable de Paris Plages.

C’est un sujet grave : comment lutter économiquement contre les terroristes, mais pris avec un exemple concret, et avec l’objectif de dénoncer un pouvoir public hypocrite. Une vidéo avec autant de personnes qui la regardent, je pense que ça peut permettre d’éveiller des consciences .

« Il faut casser le sentiment d’incompétence entretenu par la technocratie actuelle »

LVSL – Est-ce que ça vous permet de sortir d’une zone de confort politique (celle où l’on s’adresse à des convaincus) et ainsi de vous adresser à des publics, des électorats, différents de celui de la gauche radicale ?

DS – Tout à fait, je le vois dans les commentaires sur les réseaux sociaux. Ma page Facebook est passée de 4000 j’aime à presque 22 000 en 6 mois depuis que je fais des vidéos courtes. Et je vois bien dans les commentaires, quand j’explique pourquoi il faut voter pour Mélenchon à la fin de mes vidéos, même si beaucoup de personnes apprécient mes idées ils ne sont pas forcément d’accord avec cette conclusion. C’est que l’objectif est réussi.
J’ai touché un public plus large que les gens de la France Insoumise (Ndlr : Mouvement de soutien à la candidature de Jean-Luc Mélenchon et au programme L’Avenir en Commun) ou PG-compatibles (Ndlr : PG, Parti de Gauche, cofondé par J-L Mélenchon) . C’est ça qui m’intéresse : avoir un auditoire beaucoup plus large, ce qui me force à synthétiser un propos.
Par exemple, la vidéo sur La Poste qui a fait énormément de vues, devant un bureau de poste qui transfère ses activités aux petites supérettes, je dis : « Il n’y a pas écrit La Poste ici mais carrefour ». Une telle manière de dénoncer ce gouvernement qui casse la poste publique peut enclencher une réflexion sur le devenir du service public mieux qu’un propos désincarné.


Il est nécessaire de s’exprimer tels que nous sommes : des citoyens comme tout le monde. et mes vidéos ne font pas la leçon, j’assume d’être une citoyenne comme tout dans le monde qui interpelle sur un problème concret et largement ressenti. C’est aussi un moyen de casser le sentiment d’incompétence entretenu par la technocratie actuelle qui véhicule l’idéologie dominante. C’est une bataille essentielle pour que le peuple reprenne le pouvoir.
Voilà pourquoi je me suis filmée dans mon plumard (rires) pour dénoncer le travail le dimanche ! Et puis ce sont aussi les femmes qui vont subir cette remise en cause d’un acquis essentiel. Là c’est du concret et c’est de l’universel : tout le monde à envie de faire la grasse mat’ le dimanche ! Il faut montrer que la politique concerne tout le monde et cela implique de se mettre dans un rapport d’égalité.

« Le peuple doit se réapproprier sa souveraineté. L’humour et l’émotion peuvent être les meilleures portes d’entrée de la conscience politique. »

LVSL – Ça rentre dans une stratégie populiste de s’adresser au-delà de l’électorat de gauche ?

DS – Il faut se méfier du terme « populiste » qui est souvent utilisé à tort et à travers. Mais oui je veux permettre au peuple de se réapproprier sa souveraineté, dans une démarche populaire, en suscitant, avec de nouvelles façons de faire (les criées dans le métro, les réseaux sociaux…) l’envie de reprendre en main notre destin collectif. Si c’est du populisme je l’assume avec fierté. Je suis convaincue qu’avec de l’humour, avec le rire on peut aussi atteindre une subversion absolue. La politique du spectacle s’en sert, à nous de le retourner pour contester le système, avec ceux qui ont confiance dans l’avenir, parce qu’ils sont dans cette insolence là, d’essayer de changer le cours de l’histoire. L’humour et l’émotion peuvent être les meilleures portes d’entrée de la conscience politique. L’humour dans ce qu’il a d’insolent est une arme contestataire.

LVSL – Vous animez aussi une « conférence gesticulée » intitulée « Uber, les Salauds et mes Ovaires »…

DS – L’invention des conférences gesticulées de Franck Lepage, vient de la volonté de montrer que tout le monde, par ses engagements personnels, syndicaux, associatifs, citoyens, est en capacité d’être médiateur, de produire du savoir, de donner une incarnation à du savoir froid. Plutôt que de faire des conférences avec des sachants, où l’on déverse un contenu froid, la conférence gesticulée s’appuie sur une dynamique de groupe. Dans la méthode d’élaboration, c’est vraiment de l’éducation populaire. Ça m’a permis notamment d’assumer l’aspect féministe sur Uber, de raconter les anecdotes drôles que j’avais pu vivre. Ensuite, les gens viennent à un spectacle, donc je n’ai effectivement pas les mêmes gens que j’aurais à un meeting politique. Et ça c’est intéressant. Et ensuite il s’agit de savoir comment on raconte une histoire dans laquelle tout le monde peut se projeter, avec des gens qui s’ouvrent au contenu qui est transmis.

LVSL – Pouvez-vous nous rappeler les dangers de l’uberisation ?

DS – L’uberisation c’est le développement de plate-formes qui mettent en relation clients et autoentrepreneurs pour un service, et elle se développe dans plusieurs secteurs. C’est une façon pour le capitalisme d’exploiter des nouvelles technologies, et d’imposer des salariés sans droits. C’est un grand remplacement ! Pas celui des fachos, mais le grand remplacement des entrepreneurs qu’on substitue au salariat, où les plates-formes s’exonèrent des cotisations salariales, du droit du travail, et où on peut entre autre déconnecter d’une plate-forme comme Uber sans procédure de licenciement. La logique de la plate-forme est de ponctionner de l’argent, et de s’exonérer des cotisations fiscales, parce que ça va directement dans les paradis fiscaux, en passant par les Pays-Bas. L’uberisation, en s’appuyant sur le consumérisme, en proposant un service a priori moins cher, plus pratique et moderne, rend complice d’un suicide social collectif. Les consommateurs sont invités à utiliser l’uberisation et à devenir complices de la casse de l’État social, et d’un système d’évasion fiscale.

Donc c’est vraiment la grosse merde. (Rires)

LVSL – On a vu que Mélenchon était l’homme politique avec le plus d’abonnements sur Youtube, est-ce que cela peut avoir une influence sur l’élection présidentielle cette présence sur les réseaux sociaux ?

DS – Bien sûr ! C’est la capacité d’être son propre média, de mener sa campagne de manière autonome par rapport aux médias structurellement liés à des logiques oligarchiques. Maintenant il n’y a pas que ça, il y aussi un excellent programme, des mobilisations sur le terrain… Il ne faudrait pas croire que les réseaux sociaux peuvent se substituer à la présence sur le terrain, d’où l’intérêt de grands rassemblements humains, physiques. Le 18 Mars nous faisons une grande marche qui permet à la force citoyenne de se vivre comme force et de se retrouver physiquement. Et ça augmente sa capacité à se construire elle même et à exister en tant que force qui peut prendre le pouvoir.

Pour conclure, le travail sur internet vient en complément du travail militant !

(Propos recueillis par Paul Ajar)

Antoine CARGOET Fondateur et rédacteur en chef de Le Vent Se Lève.

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