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De la Rotonde à Whirlpool : une campagne glauque

De la Rotonde à Whirlpool : une campagne glauque
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Dans cette campagne de second tour flotte un parfum d’irréel. Après une semaine de campagne, la caste arrogante et son candidat, coupés de la réalité du pays, croyant que le vote leur revient naturellement, ne cessent de baisser dans les sondages jetant les secteurs populaires dans les bras du FN. Récits. 

La campagne catastrophe de Macron

La campagne a commencé par un contraste saisissant : E.Macron à la Rotonde, brasserie bourgeoise du 6ème arrondissement de Paris, célébrant sa victoire parmi les siens, au sein de la bonne société, au milieu des journalistes parfumés qui l’ont soutenu et des oligarques qui se frottaient les mains. De son côté, Marine Le Pen était dans le Nord, dans cette France des oubliés de la mondialisation, où le maire FN mène pourtant une guerre contre les pauvres et dirige sa ville comme un despote. Le discours de Macron était vide. Sa mise en scène triomphale. Il n’avait pas l’air de comprendre la gravité du moment.

S’en suivit le choeur des pleureuses de la caste. Médiacrates et politiciens au service de l’oligarchie jouaient les violons en s’alarmant de la présence de l’extrême-droite au second tour de l’élection présidentielle pour la seconde fois en 15 ans. N’avaient-ils pourtant aucune responsabilité dans cette situation ? N’avaient-ils pas tous repris en choeur les propositions du FN pendant leurs quinquennats respectifs parvenant ainsi à les légitimer ? N’avaient-ils pas propagé la misère partout dans le pays tout en s’obstinant à fasciser les protestations populaires et à ignorer leurs votes contre les traités européens ? Quand aux médiacrates, dont la haine de classe a hanté la campagne, n’avaient-ils pas servi la soupe au FN, en le dédiabolisant, en imposant sa présence permanente dans les médias et le débat public, en désignant Marine Le Pen candidate du peuple ? Personne n’en tirait une quelconque conclusion. Personne pour dire, que peut-être, il faudrait s’interroger sur les quelques dérives qu’une mondialisation sans contrôle, jetant les classes populaires dans les bras de l’extrême-droite, avait provoqué. Non. Rien. La caste est absolument sûre d’elle-même. Rien ne la fera douter. Ils étaient trop occupés à insulter Mélenchon qui faisait pourtant reculer l’extrême-droite en contestant son hégémonie parmi les chômeurs et les jeunes et en entamant fortement sa dynamique parmi les ouvriers et les employés. Oui mais voilà, Mélenchon avait brisé le choeur des formules convenues en indiquant qu’il consulterait les 440 000 Insoumis qui ont présenté sa candidature, suggérant que l’on pourrait songer à en finir avec cette éternelle errance qui nous fait naviguer de Charybde en Scylla en votant pour la cause libérale pour éviter sa conséquence nationaliste. D’ailleurs, les mêmes qui traitaient J.L.Mélenchon d’autocrate et de dicateur la semaine d’avant n’étaient pas gênés de le villipender parce qu’il n’ordonnait pas aux masses en rangs serrés de voter pour celui qu’il critiquait la veille.  A part Mélenchon, ils appelaient donc tous en coeur à se jeter sans condition dans les bras de M.Macron pour éliminer, pour quelques années encore, ce diable de confort qu’est Marine Le Pen. Ce diable, ils ont contribué à le créer afin que la seule alternative au système ait le visage de l’extrême-droite.

Emmanuel Macron triomphant alors que le FN flirt avec les sommets. @ Eric FEFERBERG / AFP

Quand à la campagne de Macron, elle défie les lois de la gravité depuis lundi. On en est presque à espérer qu’elle ne soit pas trop lamentable pour mettre à Le Pen la pilée qu’elle mérite. Ainsi, après un dimanche soir où il a grondé un journaliste qui osait lui demander s’il n’était pas un peu indécent de se pavaner au milieu de la bonne société, dans un restaurant chic, triomphant parmi les siens comme quelques heures avant Porte de Versailles, quand la situation politique est si grave. Il le grondait en lui expliquant qu’il n’avait rien compris à la vie et se justifiait en expliquant qu’il avait fait la faveur à ses « officiers de sécurité » et ses « secrétaires » de les inviter à sa table. Monseigneur est trop bon. Comment pouvait-on chercher Manon à un homme si généreux ?

Vint alors la séquence où Macron, arbitre des beautés, grondait la droite pour son manque de clarté, admonestait Mélenchon en indiquant que ses électeurs « méritaient mieux », l’accusant même d’avoir trahit ses électeurs. Il demandait même un vote d’adhésion à son programme. Quelques jours plus tard, Castaner, un de ses proches, dira qu’aucune ligne du maigre programme de M.Macron ne serait amendée. Des injonctions moralisatrices et une demande d’adhésion à son programme : rien de mieux pour rebuter des électeurs peu enclins à voter en masse pour M.Macron au second tour. Les médiacrates allaient répandre la bonne parole en insinuant que J.L. Mélenchon ne faisait pas de différence entre Le Pen et Macron. Ils répandaient les tracts du FN comparant le programme de la France Insoumise au leur (ce ne fut pas si difficile puisque France 2 avait fourni la base de travail).

La séquence dévastatrice de Whirlpool 

La semaine se conclut par la séquence sociale. La plus risquée pour Macron. Il s’adresse généralement aux secteurs populaires avec une violence de classe difficilement masquée. La séquence fut en effet dévastatrice. Macron avait prévu de rencontrer les syndicats de l’usine Whirlpool menacée de délocalisation en Pologne. Cas typique où la merveilleuse mondialisation et la magnifique Europe-qui-nous-protège que M.Macron vante, pourrit la vie des gens.

Le candidat aux législatives dans la Somme et réalisateur du documentaire « Merci Patron » a interpellé Emmanuel Macron, mercredi, devant l’usine Whirlpool d’Amiens.@ Capture d’écran. Europe 1

La situation sur place est parfaitement claire. En 1989, Whirlpool comptait 38 usines dans l’Europe des douze. Il lui en reste aujourd’hui sept dans l’UE des 28. Le groupe a poussé l’extension du Marché Commun aux pays de l’Est pour mettre les travailleurs en concurrence et mener des délocalisations en veux-tu en voilà. Avant l’intégration des pays de l’Est dans l’UE, le groupe ne pouvait délocaliser en raison des diverses barrières administratives et fiscales. Le patron du groupe, Wisse Dekker, l’expliquait dès 1989 : « Auparavant, il fallait jusqu’à 35 documents pour les déclarations d’import-export et les formulaires de transit. S’occuper de cette paperasse rendait le voyage trois à cinq fois plus long que nécessaire, et le coût de ces opérations administratives équivalait à 3 % de la valeur commerciale des produits » (Harvard Business Review, mai 1989). Il ajoutait : « Les coûts sociaux, en Europe, nuisent à la compétitivité [vous savez la Sécurité sociale, les allocations chômage, handicapés, les dépenses pour l’éducation, et ainsi de suite]. Aussi, on doit trouver les moyens d’avoir une industrie européenne compétitive grâce à des changements politiques. » Président de la Table Ronde des Industriels, le principal lobby patronal à Bruxelles, il fait pression sur les dirigeants en place. Immédiatement, Jacques Delors s’exécute et fait l’Acte Unique pour supprimer tous les blocages. Il ajoute un plan d’infrastructures permettant de réduire les coûts de transport. C’est le Trans Europe Network : 12 000 kilomètres de voies rapides pour poids lourds. Beau bilan carbone ! Les pays de l’Est intègrent l’UE. C’est ainsi que Whirlpool a pu délocaliser pour produire moins : en exploitant les travailleurs d’Europe de l’Est et en mettant les travailleurs d’Europe de l’Ouest au chômage. La délocalisation de l’usine produisant des sèches-linge n’est donc que le dernier surgeon d’une longue liste. Pourtant, les ouvriers ont fait des « efforts » comme on dit : suppression de 153 postes, hausse de 3 heures de travail sans augmentation, abandon des 13 jours de RTT, et l’Etat a offert plus de deux millions de Crédit Impôt Recherche et un cadeau sur la taxe professionnelle. Les actionnaires américains appartenant au Fonds de Pension détenant Monsanto et Exxon Mobile, eux, n’ont pas fait d’efforts : leur dividendes viennent d’augmenter de 10%. D’ailleurs, Whirlpool n’est pas le seul cas. Amiens est sinistré par une suite de plan sociaux : Goodyear, Bigard, Abélia, Sièges de France ont fermé boutique.

Autant dire que quand il arrive sur place, il n’est pas  à l’aise le père Macron. Attali, le parrain de Macron, avait donné le ton en qualifiant « d’anecdote » la fermeture de l’usine et les 300 vies qu’elle détruisait. Pendant que Macron discutait avec l’intersyndicale pour leur expliquer qu’il ne pouvait rien faire puisqu’il défendait l’UE et la mondialisation, Marine Le Pen s’est pointée sur le parking de l’usine pour prendre des selfies avec des sympathisants, dans une séquence apparemment bien préparée. Quelques heures plus tard, Macron arrivait sous les sifflets. La ficelle est grosse mais le plan com’ est réussi. Macron s’est fait avoir comme un bleu par une femme politique plus expérimentée que lui.

L’imposture Le Pen

Il y avait quelque chose d’indécent et d’humiliant à voir Marine Le Pen, sourire radieux, contente de son plan com’, prendre la pause avec des ouvriers et des ouvrières en pleurs car ils voyaient leur vie disparaître et les deux finalistes de la présidentielle en faire leur beurre.

Cela ne doit pas nous faire oublier l’imposture que représente Marine Le Pen. En effet, Marine Le Pen est opposée à la plupart des acquis sociaux des travailleurs. Elle est pour le passage aux 39 heures, faisant sauter la rémunération des heures supplémentaires. Elle explique qu’elle est pour le retour de la retraite à 60 ans, ce qu’elle refusait quand elle faisait la campagne de Jean-Marie Le Pen. Problème : elle explique dans un entretien à Valeurs Actuelles datant de juillet 2016 qu’elle demandera des sacrifices aux gens pour payer les retraites. Elle propose la suppression du compte pénibilité, maigre compensation à l’inique réforme des retraites de F.Hollande.  Elle veut continuer avec le CICE et propose une enième baisse de cotisations comme M.Macron, CICE avec lequel s’engraisse les actionnaires de Whirlpool tout en délocalisant. Elle veut la diminution des obligations liées au seuil social de 50 salariés et la fusion des institutions représentatives du personnel entre 50 et 300 salariés, diminuant ainsi les moyens qu’ont les salariés de s’opposer aux délocalisations et aux prises de position de fonds d’investissements rapaces qui viendraient ruiner une entreprise. Par ailleurs, elle insulte les syndicats dès qu’elle le peut. Le FN s’est opposé à la grève contre la loi El Khomri qualifiant la grève de méthode « archaïque ». Les ouvriers de Whirlpool qui luttent contre la délocalisation par la grève apprécieront. De plus, elle ne propose aucun droit nouveau pour les salariés. Propose-t-elle le droit de préemption des travailleurs sur la propriété du capital qui leur permettrait de reprendre possession d’une usine qui ferme ? Que nenni ! Propose-t-elle une loi contre les licenciements boursiers pour éviter qu’une usine ne ferme alors que le groupe fait des profits ? Point du tout. Propose-t-elle un droit de veto des comités d’entreprises pour permettre aux représentants des salariés de s’opposer à la prise de position d’un actionnaire vorace qui viendrait prendre les brevets et les carnets de commande pour jeter les salariés à la poubelle en délocalisant ? Diable non !

Au contraire. Quand elle est venue sur le site de Whirlpool, elle n’est restée que 10 minutes pour son plan com’. Elle n’a pas discuté avec les syndicats qui, selon elle, « ne représentent qu’eux même » et »mangent des petits fours ». D’ailleurs, les travailleurs ne s’y sont pas trompés, eux qui ont répondu à M.Macron qui leur disait qu’ils votaient certainement Le Pen: « non, on vote Mélenchon! ». En effet, dans le canton où se trouve l’usine, les habitants ont mis Jean-Luc Mélenchon en tête avec 28% des voix. 

Résultat des courses : Macron et sa bande jettent l’électorat populaire dans les bras du FN. Dans un sondage datant de vendredi, il ne gagne plus qu’avec 59% des voix contre 41. « Son avance était de 26 points au surlendemain du premier tour, elle n’est plus que de 18 points à la fin de la semaine (…) Emmanuel Macron paie là pour une part la mauvaise séquence Whirlpool », estime Odoxa. Beau résultat pour le « seul barrage contre le FN ». Les castors auraient peut-être du choisir un autre chef de bande.

La vérité, c’est que Macron croit la partie gagnée et qu’il prépare d’ors et déjà les législatives. Dans cette perspective, comme il sait qu’il aura difficilement une majorité, son objectif est de parfaire l’explosion de la droite, raison pour laquelle il encense X.Bertrand qui a pris clairement position pour lui alors qu’il rejette, sans le nommer, Laurent Wauquiez qui cautionne le vote blanc. Mais son plus gros adversaire est la France Insoumise. Elle est la seule force qui l’empêche encore d’organiser une recomposition autour d’une majorité libérale au pouvoir avec pour seule opposition un Front National renforcé par l’explosion de la droite et la politique libérale que conduira M.Macron. C’est la raison pour laquelle il passe son temps à insulter J.L.Mélenchon, tout comme les médiacrates qui répètent les aboiements du chef de meute. Ils ne supporteraient pas qu’au milieu de ce duel entre le système et l’extrême-droite s’immisce une autre alternative. On sait depuis longtemps que les demi-habiles sont maladroits. L’ours Le Pen n’est pas encore mort. A trop jouer avec le feu, Macron pourrait s’y brûler.

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