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Le 18 Mars 2018 aura lieu l’élection présidentielle de la Fédération de Russie. Vladimir Poutine, tour à tour Président de la Fédération de Russie (2001-2008/2012-…) et Premier Ministre (2008-2012), concourt à sa réélection. S’il semble presque acquis que l’ancien agent du KGB ne devrait pas faire face à une concurrence trop rude, d’autres candidats sont en lice.


 

Le Parti Communiste de la Fédération de Russie, deuxième parti du pays par son poids électoral, n’enverra pas comme depuis les années 90 son secrétaire général Guennadi Ziouganov mais laissera cette opportunité à Pavel Groudinine. Ex-ingénieur et ancien membre de Russie Unie, le parti de Vladimir Poutine, sa candidature est en outre soutenue par le Front de Gauche de Serguei Oudalstov, fraîchement sorti de prison. Sera également présent le vieux leader du Parti Libéral Démocrate, Vladimir Jirinovski, ultra-nationaliste qui avait connu son heure de gloire grâce à d’importants succès électoraux durant l’ère Eltsine.

Si ces trois partis forment un triptyque assez traditionnel de la politique russe, certains visages sont plus neufs : c’est le cas de Ksenia Sobtchak, une jeune femme ayant fait fortune à la chute de l’Union soviétique et surnommée « la Paris Hilton russe » en raison de sa richesse et de ses liens avec l’univers de la télé-réalité. Notons par ailleurs que la candidature d’Aleksey Navalny, opposant « anti-corruption » à Vladimir Poutine, n’a pas pu être validée en raison de ses condamnations judiciaires. Il est également accusé d’antisémitisme ainsi que d’entretenir des liens troubles avec l’extrême-droite. Navalny accuse quant à lui Ksenia Sobtchak d’être une marionnette du pouvoir chargée d’incarner une caricature de candidate libérale…

« Poutine a recréé un clivage ancien en Russie entre conservateurs, orthodoxes et nationalistes d’un côté, libéraux politiques et économiques de l’autre. »

La stratégie politique de Vladimir Poutine – qui, cela est presque certain, sera réélu – mérite d’être analysée. Poutine a recréé un clivage ancien en Russie entre conservateurs, orthodoxes et nationalistes d’un côté, libéraux politiques et économiques de l’autre. Vladimir Poutine entretient des liens très forts avec l’Église orthodoxe russe, porte-étendard des valeurs nationales aux yeux du Kremlin, orthodoxie qu’il conjugue volontiers avec l’expression d’une forme de nostalgie pour l’Union soviétique, encore très forte en Russie. Bien que cette alliance des valeurs-ennemies d’hier puisse sembler incongrue, elle témoigne de la volonté de Poutine de s’inscrire dans la continuité de l’Histoire russe. Histoire russe qui est en grande partie marquée par l’hostilité à l’égard de « l’Occident », d’abord pour ses valeurs libérales et révolutionnaires du temps des Tsars, ensuite pour son économie de marché à l’ère soviétique.

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Ksenia Sobtchak | ©Evgeniy Isaev

 

« Le choix des citoyens de la Fédération de  Russie, dans la conception poutinienne, serait celui-ci : l’autoritarisme, l’oligarchie ou le chaos. »

Cette volonté d’incarner l’Histoire russe trouve ses racines dans le traumatisme de la crise des années 1990.  Suite à la chute de l’Union soviétique, la Russie s’est retrouvée dans une situation d’effondrement généralisé à tous les niveaux. Le vieux système soviétique a laissé la place à une Russie gangrenée par la misère, le chômage, la délinquance et la corruption. Une Russie qui semblait en plus affaiblie dans le concert des nations ; en témoigne le soutien timide apporté par l’administration Eltsine à son allié serbe pendant les conflits d’ex-Yougoslavie et du Kosovo.  Poutine, par son autoritarisme, réussit le tour de force d’incarner le retour d’une Russie forte, dans l’esprit des Russes. Il le fait en réhabilitant l’Union soviétique et ses symboles, en prônant un soft power basé sur le conservatisme et le nationalisme. L’incarnation de ces valeurs s’accompagne d’une pratique du pouvoir de plus en plus personnelle. Les années 90 servent d’épouvantail selon le principe : « Poutine ou le chaos ». Les candidats libéraux incarnent, dans l’imaginaire poutinien, le retour des oligarques au pouvoir. Les candidats communistes et ultra-nationalistes incarnent eux aussi une importante source d’instabilité : entre les positions chocs de Jirinovski (qui propose d’étendre l’emprise de la Russie sur l’ensemble des anciennes républiques soviétiques) et la volonté de « restaliniser la Russie » portée par le KPRF (Parti Communiste de la Fédération de Russie), le choix des citoyens de la Fédération de  Russie – dans le récit poutinien – serait celui-ci : l’autoritarisme, l’oligarchie ou le chaos.  

« Pour contrebalancer l’influence de la Chine, la Russie veut intégrer ses alliés européens dans l’Union européenne (la Serbie et le Monténégro notamment) afin qu’ils servent de courroie de transmission aux intérêts moscovites »

Poutine sait bien qu’il s’agit ici d’une mise en scène politicienne. La Russie ne peut se contenter d’un projet impérial, eurasiste et conservateur.  Son économie basée sur le parc énergétique gazier ne peut se permettre de se couper de l’économie européenne, à l’heure où la Chine affiche ses ambitions commerciales au grand jour et multiplie les échanges avec l’Union européenne. Les ambitions chinoises se manifestent sous la forme d’une « nouvelle route de la soie » reliant la Chine à l’Union européenne et passant par l’Asie centrale, ère d’influence russe dans l’esprit de Poutine. Une opposition trop ferme aux intérêts de l’UE conduirait la Russie à abandonner son ère d’influence à la Chine, ruinant par la même occasion le projet eurasien de coopération entre la Russie et les puissances régionales d’Asie centrale. Ce jeu d’échecs permet de comprendre pourquoi la Russie veut voir intégrer ses alliés européens dans l’Union européenne (la Serbie et le Monténégro notamment) : leur fonction est de servir de courroie de transmission aux intérêts moscovites.

Ces élections démontrent que la situation russe est loin d’être aussi binaire que la stratégie politique de Poutine voudrait le laisser penser. D’un côté, Vladimir Poutine se porte garant des valeurs russes en opposition à l’Occident libéral, de l’autre il ne peut se passer de l’Union européenne de crainte d’une concurrence trop rude avec la Chine, puissance émergente dont l’économie connaît une croissance bien plus importante que celle de la Fédération de Russie. Ces élections sont celles d’une grande puissance qui a besoin d’affirmer son soft power mais qui se retrouve concurrencée par des alliés importants.

 

Crédits photos : http://en.kremlin.ru/events/president/news/51716


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