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Élections CROUS : « Big-Bang syndical » ou non-événement ?

Élections CROUS : « Big-Bang syndical » ou non-événement ?
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Du 15 au 24 novembre, avaient lieu les élections dites « CROUS ». Ce sigle barbare parlera aux étudiants (et éventuellement aux parents aussi). Ces centres régionaux des oeuvres universitaires et scolaires ont 4 grandes compétences : l’attribution et le versement des bourses, la restauration universitaire, les résidences universitaires et des aides financières pour des projets associatifs.

Rassurons-nous tout de suite : point de « gestion » étudiante de ces beaux établissements. On ne compte que 7 élus étudiants par académie sur 28 membres des Conseils d’Administration, dont 3 autres élus (représentant les personnels). Inutile de s’étonner que les CROUS continuent à augmenter les loyers et les prix des cafétérias ou à verser les bourses en retard. Bien sûr, çà et là, des élus ou syndicats parviennent à arracher telle ou telle avancée bien utile : il faut bien entretenir la flamme de la croyance dans les bienfaits de cette (non)-démocratie.

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Une campagne hors-sol

Pourquoi tant de concurrences syndicales alors si les bénéfices sont si maigres ? Et bien parce que ces 7 élus par académie désigneront les 8 élus nationaux. Et un élu national signifie de l’argent et de la représentativité. L’objectif des différentes organisations (FAGE, UNEF, UNI…) est surtout de pouvoir s’asseoir dans une position plus confortable dans le cadre de négociations ministérielles mais aussi de bénéficier de plus de subventions publiques.

On comprend mieux la gabegie financière que représentent ces élections : au-delà des tracts, affiches et bulletins imprimés, il faut déplacer des dizaines de militants voire des centaines dans chaque CROUS pour battre la campagne le jour du scrutin.

L’enjeu est national… et assumé comme tel. Nous sommes habitués à voir une grande uniformité des discours (et des tracts) de l’UNEF : le discours a une portée revendicative exclusivement nationale, au risque d’oublier des problèmes locaux plus susceptibles de « parler aux étudiants ». Le centralisme a ses avantages mais aussi ses inconvénients. On retrouve la même dynamique à l’UNI où nationalisation rime avec politisation du discours : partant de problèmes basiques (files au RU, mauvaise qualité des repas…), l’UNI nous amène une solution libérale (des tickets resto U à utiliser dans le privé), parfois sans se demander si, sur des campus hors-les-murs, la restauration publique n’est pas la seule offre à portée.  

Les listes dites « corporatives », portées par des associations de filières et soutenues par la FAGE ou PDE (voir plus bas pour les sigles), ont un discours bien moins revendicatif. Pourtant les problématiques locales semblaient y prendre une place plus centrale : c’est de moins en moins le cas. Ainsi les listes Bouge ton CROUS ont une tendance à uniformiser leurs discours.

Au final, le phénomène est troublant : la concurrence d’en haut entre des mots d’ordre s’adressant moins aux étudiants qu’aux gouvernants se double sur le terrain d’un vide sidéral.

Qui sont ces organisations ?

unef-programmeL’UNEF, Union Nationale des Étudiants de France, centenaire mais « réunifiée » depuis 2001, était jusqu’à ce jour, la première organisation étudiante. Elle revendique 20.000 à 30.000 adhérents. Classée à gauche, jugée proche du PS, on y trouve de nombreux militants politiques (PRG, PS, PCF, PG, NPA…). Elle a un mot d’ordre central : « l’allocation d’autonomie ». Jadis défendue par F. Hollande, reprise aujourd’hui par J.-L. Mélenchon sous une forme atrophiée, il s’agit d’une aide mensuelle pour tous les étudiants pour répondre à leurs besoins fondamentaux. L’UNEF est en perte de vitesse depuis plusieurs années et multiplie les (petits) revers électoraux (à force ça se voit) même si sa force est sa présence « nationale » : son sigle seul rapporte des voix.

La FAGE, Fédération des Associations Générales Étudiantes, est une fédération d’associations nationales et locales. Elle revendique 300.000 membres de son réseau. Elle est la première organisation étudiante. Sous une image associative bienveillante se cache une organisation complexe, à la structure pyramidale non centralisée où la direction nationale tient un discours réformiste « à la CFDT » et où la base se désintéresse de la politique universitaire, les associations ayant bien d’autres fonctionnalités. Rappelons que, nationalement, la FAGE s’est dite favorable à la Loi Travail, dans le sillage des centrales syndicales dites « réformistes » (ou « jaunes » pour les intimes). Son mot d’ordre : l’AGI (Aide Globale Individualisée), une fusion des aides existantes linéarisées (sans effet de seuil).

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PDE, Promotion et Défense des Étudiants, est un réseau de fédérations nationales disciplinaires d’associations de filière, issues d’une scission « anti-syndicale »… de la FAGE.

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L’UNI, Union Nationale Inter-Universitaire, la « droite étudiante » est une organisation universitaire regroupant étudiants et enseignants (et oui). Proche des confins de la droite (de la « Droite Populaire »), elle assume un discours méritocratique, socialement marqué et conservateur.

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Solidaires Étudiant-e-s est une fédération syndicale étudiante membre de l’Union Syndicale Solidaires (vous savez les « SUD » qui bloquent la France). Si elle dispose d’une trentaine de bases locales, cette fédération n’a jamais été représentative, malgré quelques victoires électorales locales. Elle tient un discours relativement critique vis-à-vis des élections, tout en y participant souvent, discours que vous trouvez en filigrane dans cet article, ne nous en cachons pas, mais qui implique un rapport complexe aux élections et des stratégies locales très variables. En voulant à tout prix éviter une « cogestion » que le système n’autorise pas et un « électoralisme des autres » bien réel, Solidaires Étudiant-e-s peut (parfois et à tout moment) tomber dans un « groupuscularisme », repli sur soi, sur des guerres picrocholines, bien en dessous des problématiques des étudiant.e.s. Et ce alors même que Solidaires fait bien le lien, comme l’Unef parfois également, entre problématiques locales et nationales.      

 

La FAGE triomphe de l’UNEF, dans l’indifférence estudiantine

Les présentations des acteurs de la pièce étant faites, parlons des résultats, désormais connus : la FAGE obtient 76 élus (+6 par rapport à 2014), l’UNEF 66 (-11) et l’UNI 12 (-2). 42 élus sont classés « autres » mais une bonne moitié sont sur des listes soutenues par la FAGE ou PDE. Sur le plan national, si le scrutin au CNOUS (Centre national des œuvres universitaires et scolaires) est indirect, on peut déjà parier que la FAGE aura 4 à 5 élus au CNOUS sur 8, l’UNEF 3 ou 4 et PDE 0 ou 1.

Mais le principal enseignement du scrutin est bien la participation : elle est en chute libre partout. Nationalement, elle passe de 9 à 7,5% en 4 ans. Et, si on y regarde de plus près (par bureau de vote), c’est dans les universités qu’elle dévisse le plus : elle s’effondre parfois de 30 à 60% sur certains sites universitaires. Pourtant les dispositifs militants envoyés de partout étaient tout aussi conséquents.

Deux hypothèses sont alors avancées. La première, hypothèse avancée notamment par les organisations, est une « défiance » des étudiants envers leurs représentants et envers une classe politique qui n’écoute pas leurs galères. Ce phénomène aboutirait à une abstention « dans le jeu » (1) d’étudiants politisés ne souhaitant pas ou plus participer à un système non-démocratique à bout de souffle et dont les résultats sont limités. La faible action du gouvernement en matière de vie étudiante depuis 5 ans alimenterait ce désintérêt et cette défiance. 

La deuxième hypothèse est plus cruelle pour les organisations étudiantes. Elle est, pourtant, selon nous, bien plus tangible. Depuis plusieurs années, les effectifs de l’UNEF s’effondrent. Sur le terrain, les équipes locales se délitent. Le reproche régulièrement fait à l’UNEF de n’être là que le jour des élections est de plus en plus vrai. Même avec 30.000 adhérents revendiqués, l’UNEF n’arrive pas à rassembler plus de 2 voix par adhérente. Le chiffre des adhésions est sans doute surestimé mais ce n’est pas une spécificité de l’UNEF, loin de là : l’UNI fait moins de voix qu’elle n’a revendique d’adhérents. Mais ce petit calcul cynique traduit un effondrement de l’UNEF en tant qu’acteur de la vie étudiante locale. Les signaux sont nombreux au-delà des élections : élus absentéistes, activité locale faible, activité unitaire en baisse… Si son ingénieurie électorale et ses moyens lui permettent d’exister encore, elle se réduit localement parfois à un petit groupe fermé sur lui-même et peu influent. Bien sûr ce n’est pas une conclusion applicable partout : toute tendance souffre d’exceptions notables. On peut regretter ou se féliciter de cette situation mais elle est une réalité de plus en plus tangible, souvent partagée « en off » par les camarades de bonne foi, au-delà des débats Facebook et Twitter stériles.

La FAGE n’est pas dans la meilleure forme non plus. Sous sa poussée se cache surtout une « mobilisation » de son réseau. Car oui, la FAGE a 2 fois plus d’adhérents qu’il n’y a de votants aux élections CROUS. Un chiffre provocateur qui traduit la dure réalité d’une organisation qui, pour exister, doit jouer l’équilibriste entre différentes tensions (localisme, corporatisme, réformisme…). C’est d’un équilibre précaire que la FAGE tire sa « force », favorisée par la faiblesse des autres. Le risque d’une « victoire à la Pyrhus », qui créerait ou renforcerait des tensions, n’est pas à exclure.

Alors quand on parle de « syndicats étudiants de masse », il faut bien comprendre que ces masses sont bien légères et bien volatiles. La nostalgie, mythifiée (2), d’une UNEF syndiquant 80% des étudiants (regroupant les associations de filière et sans dimension revendicative), encadrant la vie étudiante et faisant progresser les droits étudiants ne sauvera pas l’UNEF d’aujourd’hui.

La vie étudiante, les galères, les joies, les préoccupations doivent être abordées et étudiées au-delà des mots d’ordre. Ce n’est pas en réimportant les discours du passé ou du monde partisan que nous combattrons pour conquérir de nouveaux droits. Ce n’est pas en accusant toute association non satellisée de « corporatisme » ou de « déviationisme » que nous mettrons en place des cadres larges de mobilisation. Des exemples, plus ou moins réussis, de coopération entre associations et (ex-)syndicalistes étudiants ont montré la richesse mais aussi les limites d’une représentation étudiante de terrain.

A la recherche de l’introuvable effet « Loi Travail »

Alors que la FAGE et l’UNI pavanent médiatiquement, considérant que la défaite de l’UNEF s’explique par la mobilisation contre la Loi Travail, on peut en douter pour plusieurs raisons.

William Martinet, ancien président de l'UNEf et Alexandre Leroy, président de la FAGE à l'Elysée au sujet de la Loi Travail
William Martinet, ancien président de l’UNEF et Alexandre Leroy, président de la FAGE à l’Elysée au sujet de la Loi Travail

Si l’UNEF a été nationalement visible, son implication locale a été certes importante en mars mais a fortement diminué dès la mi-avril, à l’exception notable de cas locaux. Les cortèges « jeunes » portés par l’UNEF se sont rapidement limités aux militants eux-même. Si l’UNEF a pu renforcé quelque peu son nombre d’adhésions, par une portée médiatique sans égal, elle a souffert d’un désamour important au sein de noyaux mobilisés. 

Si l’UNEF recule, l’UNI, notoirement anti-désordre moral et social, recule également et assez fortement dans nombre d’académies. Quant à la FAGE, elle tient ses positions mais ne profite pas de l’effondrement de l’UNEF.

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Le (maigre) effet « Loi Travail » est peut-être à rechercher chez Solidaires Étudiants. Si la fédération syndicale de lutte se présentait dans moins d’académies (6 contre 9 en 2012 et 2014) et n’obtient aucune élue, elle obtient des résultats en forte hausse malgré la participation en baisse. De même, des listes plus combatives que l’UNEF à Toulouse ou Grenoble réalisent des scores non négligeables. Avec peu d’adhérents et peu de militants mobilisables le jour du scrutin, ces listes produisent des résultats grâce à de petits réseaux mêlant sympathies syndicales et revendicatives et implantations sur des terrains circonscrits mais parfois fort fertiles en temps de mobilisation. Car soyons assez clairs, le vote étudiant est moins un acte individuel d’adhésion à des programmes syndicaux que le reflet de dynamiques d’implantations et de mobilisations collectives de réseaux (3).

Tristan Haute, Doctorant et analyste électoral  

(1) Sur ce point, cf. les travaux d’Anne Muxel et Jérôme Jaffré sur l’abstention aux élections politiques.

(2) Sur ce point, cf. les travaux de Rémi Lefebvre sur le militantisme à la SFIO à Roubaix après-guerre.

(3) Sur ce point, cf. mes travaux à paraître sur le vote en groupe aux élections universitaires.

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