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« La gauche a abandonné les ouvriers » – Entretien avec Florian Lecoultre

« La gauche a abandonné les ouvriers » – Entretien avec Florian Lecoultre
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Florian Lecoultre est le maire de Nouzonville, petite ville des Ardennes à l’entrée de la vallée de la Meuse. La commune qui sert d’exemple à Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot dans les premières pages de La violence des riches, Chronique d’une immense casse sociale a subi de plein fouet la disparition des Ateliers Thomé-Guéno en 2007. La commune qui affiche un taux de pauvreté de 25% fait partie des espaces jugés « en déclin » ou « en marge ».

Au-delà de ces tableaux sombres, rencontre avec Florian Lecoultre, jeune maire de 25 ans et homme de gauche qui tâche par son action de maintenir un lien social.

Peux-tu nous présenter ton parcours, tes premiers engagements, les thèmes qui te sont les plus chers, ceux qui servent de fil conducteur à ton action ?

Je suis issu d’une famille ouvrière et j’ai toujours vécu à Nouzonville. Dans ma ville, on a été élevés avec le bruit des marteaux pilons ! Je suis venu à la politique après avoir été syndicaliste lycéen. Avant ça, j’ai évidemment été marqué par les luttes ouvrières dans mon département. Je me suis d’abord engagé contre la création du CPE en 2006.

Par la suite, j’ai été élu président de l’UNL, le syndicat lycéen, en 2008. Je conçois mon engagement politique comme le prolongement naturel de mon militantisme « de jeunesse », pour concrétiser des combats et des principes. Je n’ai pas réellement de thème qui m’est plus cher que d’autres mais, localement, je veille très particulièrement aux questions éducatives parce que je crois qu’on doit donner la priorité à la génération qui vient.

Qu’est-ce qu’être maire d’une commune qui a subi, subit encore la désindustrialisation et qui voit sa population décroître?

C’est faire quelque chose de difficile mais de passionnant ! Ma mission, c’est de tout donner pour cette ville. C’est en ce sens que je me bats pour la réhabilitation de nos friches industrielles, que je me bats contre une société de stations-services qui laisse pourrir sa propriété sur place alors qu’elle est dangereuse, que je m’oppose à un ferrailleur qui rend la vie impossible à des centaines de personnes, etc. Mais ma mission est aussi de valoriser nos atouts qui sont nombreux, de créer de nouveaux espaces pour les habitants, de nouvelles animations pour la ville et de continuer notre formidable tissu associatif qui fait tant au quotidien.

Comment maintenir un lien fort avec la population alors même que ce qui constituait le tissu, l’activité de la région est en voie de totalement disparaître ?

L’activité industrielle n’a pas totalement disparu de la ville mais les usines qui ont rythmé la vie des familles de Nouzonville sur plusieurs générations, oui. Je constate surtout la désagrégation du lien social : je sens les gens de plus en plus nerveux, plus méfiants… On sent que quelque chose se casse dans la société et, comme maire, j’ai l’impression d’être aux premières loges de tout cela. Face à ça, il faut créer de la vie et redonner envie aux gens d’être ensemble. Être maire, c’est aussi être parfois le dernier soutien pour des habitants en difficulté, dans leurs démarches, être l’intermédiaire nécessaire lorsqu’il y a un conflit avec une administration ou un privé, j’en passe…

Les dotations publiques sont-elles suffisantes au regard des besoins locaux ? Comment parvenez-vous avec le conseil municipal ou les élus des communes à proximité à mettre en place une politique sociale avec un budget limité ?

Depuis 2014, Nouzonville a perdu près de 200 000 euros de dotations. Nous sommes contraints de nous adapter, à limiter notre fonctionnement. Cela veut dire qu’on ne peut plus compenser systématiquement les départs en retraite – alors que c’est pourtant nécessaire – qu’on a recours aux contrats aidés qui sont des contrats plus précaires… Mais nous n’avons pas le choix, nous sommes obligés de composer avec. Je suis doublement en colère contre la logique de la baisse des dotations : d’abord parce qu’elle impacte plus fortement les territoires les plus précaires et aussi parce qu’elle nous contraint à de plus en plus de gestion et donc de moins à envisager de nouveaux projets.

De plus, il y a l’idée de faire peser l’austérité sur les collectivités territoriales qui, dans l’ensemble, sont plutôt saines, elles. Et évidemment, elle pèse encore plus sur les villes les plus modestes. Au final, c’est toute l’action municipale qui est impactée par ces baisses de dotations qui est pourtant l’échelon le plus proche des citoyens !

Pourrais-tu nous décrire une initiative ou un projet que tu as mis en œuvre ou qui te tient à cœur ? 

La réforme des rythmes scolaires. Un sujet pas forcément populaire mais, malgré des insuffisances, cette réforme et le projet éducatif local ont permis de créer une dynamique formidable : nos écoliers accèdent aujourd’hui à des activités sportives, culturelles et artistiques qu’ils n’auraient jamais pu connaître autrement que grâce à l’école. Couplées à d’autres initiatives, je crois qu’on arme bien les jeunes pour leur avenir.

Nous avons également créé un conseil des droits et des devoirs des familles. Le nom est ronflant et peut susciter de la méfiance mais c’est clairement une avancée. Cette instance permet de voir le petit où la famille avec qui il y a un souci. Il nous permet d’envisager des mesures d’accompagnement pour ces derniers si ça ne va vraiment pas. Ça colle à une manière humaine de prévenir des situations qui peuvent dégénérer. J’ai aussi souhaité qu’on accueille des réfugiés dans notre ville. C’est une décision impopulaire mais que j’assume. Il n’y a pas d’action politique sans convictions. Ce sont quelques unes des initiatives prises, j’ai la faiblesse de croire qu’elles ont du sens.

Comment la population de la commune a-t-elle voté aux élections présidentielles et législatives ? A-t-elle suivie le mouvement des villes ardennaises (le département avait placé Marine Le Pen en tête du premier tour en avril avec 32,41% des suffrages exprimés) ?

Le Front national est arrivé largement en tête du 1er tour de la présidentielle et Marine Le Pen fait 53,5% au second. C’est la traduction électorale de ce que je décris plus haut ! Comme d’autres, je pense que l’extrême-droite s’est nourrie des reniements de la gauche. Faute de réponse à la mondialisation et d’alternative à l’austérité ainsi qu’au modèle libéral, notre électorat est parti. La gauche a quitté les ouvriers, il était donc logique qu’ils la quittent aussi. Le sentiment de relégation sociale, d’abandon et l’absence de perspectives qui nous mène à ces résultats.

Le plus inquiétant, c’est que ce vote s’enracine et qu’il n’est plus un simple vote de rejet mais une vraie adhésion à un programme de repli et xénophobe. J’en discute souvent avec des « anciens » qui ont milité à la JOC, au PCF, à la CGT ou au PS : ils voient un inversement des valeurs chez les enfants et petits-enfants de leurs compagnons de route.

En tant que membre du PS depuis une dizaine d’années, quels reproches pourrais-tu adresser à ton parti, et plus largement à la gauche ? Quel regard portes-tu sur les scores de la gauche aux scrutins récents ? 

Il y en a tellement à faire ! Le plus évident, c’est qu’ils ont oublié d’être socialistes. Ils se sont alignés sur la doxa libérale et ils paient aujourd’hui le fait d’avoir abandonné ceux qu’ils sont censés défendre. Pour la gauche en général, je ne suis guère plus conciliant. Les intérêts de boutiques et les égos l’emportent sur la nécessité de rassembler ceux qui ont pourtant bien des idées et des principes en commun ! Pourtant, je pense que la gauche à un avenir. Le socialisme reste une idée neuve ! Je suis enthousiasmé par le retour à la solidarité porté par la jeunesse, notamment en Grande-Bretagne avec Corbyn et même aux Etats-Unis avec Sanders. La gauche doit assumer de défendre ceux qui ont besoin d’elle et de porter un projet de société alternatif.

Propos recueillis par Marion Beauvalet pour LVSL

Crédits Photo : Maison des élus

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