Home Monde La guerre en Syrie pour les nuls, Chapitre 1 : Qui sont les rebelles ?
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La guerre en Syrie pour les nuls, Chapitre 1 : Qui sont les rebelles ?

La guerre en Syrie pour les nuls, Chapitre 1 : Qui sont les rebelles ?
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Nous publions ici un article du journaliste syrien Ali Mohamad. Dans cet article, nous allons étudier ces groupes qui s’opposent depuis plusieurs années au gouvernement de Bachar el-Assad et que les médias qualifient de « rebelles » pour les distinguer de l’Etat Islamique (Daesh en arabe).

Que savons-nous du conflit syrien ? Si on en croit les médias Français, à vrai dire, bien peu de choses :

  • il y a, à la tête du pays, un dictateur qui massacre son peuple et ravage son pays depuis près de six ans,
  • des révolutionnaires soutenus par les Etats-Unis, l’Union Européenne (UE) et leurs alliés tentent de renverser ce dictateur afin de libérer le pays,
  • à côté de cela, et depuis trois ans maintenant, s’est développé l’État islamique qui lutte dans le monde entier afin d’instaurer la charia sur un territoire le plus étendu possible,
  • la guerre oblige un nombre important de civils à fuir le pays et à se réfugier en Europe.

C’est, à peu de choses près, ce que nous lisons et entendons régulièrement dans les journaux papiers et audio-visuels depuis quelques années déjà, ou, du moins, ce que nous en retenons. Abstraction faite du caractère éminemment simpliste de la description d’un conflit d’une telle ampleur, il convient de faire remarquer que les forces engagées dans la guerre en Syrie excèdent de beaucoup les trois acteurs mentionnés au-dessus. En effet, de nombreux États, mus par des intérêts différents, et souvent contradictoires, participent au conflit de manière plus ou moins directe, plus ou moins explicite et il serait bien imprudent de négliger leur implication. En particulier, les États-Unis et leurs alliés, et notamment la France, jouent un rôle majeur dans le déroulement du conflit que ce soit du point de vue diplomatique, militaire ou encore financier.

Nous n’avons accès qu’à des informations partielles et incomplètes sur une guerre dans laquelle nous sommes pourtant partie prenante. Ceci ne doit pas nous étonner, la déformation médiatique étant une conséquence inévitable de notre engagement dans ce conflit. C’est pourquoi, nous nous proposons de faire entendre un autre son de cloche. Dans cet article nous laisserons de coté la question des Kurdes syriens, qui nécessiterait un article à elle toute seule, pour nous concentrer sur les « rebelles syriens ».

Nous vous invitons donc à un changement de point de vue, en proposant un nouvel éclairage sur le conflit syrien, un complément d’information comme diraient nos amis journalistes, qui, croyons-nous, ne peut être que bénéfique dans la clarification et la compréhension des modalités et des enjeux de la guerre en Syrie.

Revenons donc à notre question initiale : qui sont les « rebelles » ?

Tout d’abord, il ne s’agit pas d’un groupe homogène mais bien plutôt d’une catégorie forgée pour qualifier l’ensemble des combattants qui ne soutiennent ni le gouvernement syrien ni l’État islamique. La catégorie « rebelles » réunit ainsi sous un même terme de nombreux groupuscules hétéroclites à l’idéologie et aux objectifs divergents. Un élément important à ne pas oublier est qu’au début du conflit, Bachar el-Assad a libéré massivement les islamistes des prisons afin de radicaliser l’opposition à son régime. De plus, après cinq années de conflit, cette opposition multiforme au régime de Bachar el-Assad, a subi des évolutions : d’une part, elle s’est progressivement renforcée grâce au soutien matériel de la Turquie, de l’Arabie Saoudite, du Qatar ou encore des États-Unis et à celui, plus diplomatique, mais non moins efficient de l’Union Européenne ; d’autre part, la rébellion apparaît comme un phénomène dynamique où le nombre de groupes la composant ne cesse de croître, changeant de nom et accueillant de nouvelles revendications au gré de l’évolution de la guerre. On voit donc apparaître une tension entre, d’une part, la disparité importante entre groupes rebelles et, d’autre part, l’objectif qu’ils partagent de renverser le gouvernement syrien.

Afin de préciser un peu plus qui sont les groupes rebelles, tâchons de voir quelles sont leurs similitudes et leurs différences.

D’abord, il faut noter que l’un des traits les plus saillants de la grande majorité des groupes rebelles est leur identité sunnite avec une orientation radicale ou extrémiste. A l’instar des djihadistes étrangers, la plupart des rebelles syriens sont d’obédience sunnite, les sunnites représentant environ 75% de la population syrienne. A ceux-là s’ajoutent les quelques milliers de combattants turcs sunnites présent sur le territoire syrien. On peut donc parler, dans une certaine mesure, de « rébellion sunnite » pour qualifier une part importante de l’opposition armée en Syrie. A l’inverse on retrouve au sein de l’armée syrienne toutes les composantes ethniques et confessionnelles du peuple syrien (des chiites notamment alaouites, des sunnites, des chrétiens, des druzes, etc.).

Des rebelles qui peuvent se classer en quatre catégories idéologiques

Dans un rapport publié en mars 2016, l’Institut pour l’Étude de la Guerre (ISW) a réparti les différents groupes rebelles en quatre catégories idéologiques :

  1. les salafistes-djihadistes transnationaux (liés à Al-Qaïda)
  2. les salafistes-djihadistes nationaux
  3. les islamistes politiques (pour une part liés aux Frères Musulmans)
  4. les « laïcs » ou « sécularistes ».

La différence entre les djihadistes nationaux et les islamistes politiques est similaire à celle qui existe entre les salafistes et les Frères musulmans : pour le dire grossièrement, les premiers aspirent à l’application stricte de la loi islamique, tandis que les seconds revendiquent un État islamique dont la Constitution civile garantirait soi-disant une certaine liberté religieuse. Quant à ceux qu’on qualifie hâtivement de « sécularistes », il s’agit pour la plupart de combattants musulmans conservateurs dont on peut raisonnablement douter de leurs véritables ambitions laïques.

Parmi les près de 90 000 combattants qui constituaient la rébellion syrienne au début du conflit, 20 % étaient classés comme djihadistes transnationaux, 30 % comme djihadistes nationaux, 25% comme islamistes politiques et 25 % comme « sécuralistes ». Ces derniers, regroupés au début de la guerre, au sein de l’Armée Syrienne Libre (ASL), étaient soutenus notamment par les Américains qui les ont former au combat et leur ont fourni des armes. Cependant, le nombre de rebelles aux aspirations laïques (réelles ou supposées) décroît à mesure que le conflit continue et ne représente plus, après quelques mois, une portion aussi importante qu’au départ. En mars 2013, l’émissaire des Nations Unies à Damas estimait qu’ils ne représentaient plus que 15% des rebelles. Aujourd’hui, l’Armée Syrienne Libre a complètement disparu et la rébellion n’est plus, à quelques exceptions près, constituée que de groupes islamistes sur lesquels les occidentaux n’ont que peu de prise.

Des djihadistes de plus en plus hégémoniques

Des combattants du groupe Jabhat al-Nosra

Jusqu’à présent, la coalition la plus efficace et la plus durable a été l’Armée de la Conquête (Jaish al-Fatah) crée par Jabhat al-Nosrah , branche syrienne d’al-Qaida, dans le nord-ouest de la Syrie en février 2015. Elle continue, sans cesse, de croître au sein de l’opposition syrienne et al-Nosra tente de reproduire l’exploit sur d’autres fronts. Actuellement, al-Nosra, et ses alliés d’Ahrar al-Cham une autre faction importante et elle aussi proche d’al-Qaida, est présent dans sept des dix coalitions régionales de l’opposition. Les trois exceptions sont le Front du Sud, le Fatah Halab et le Bouclier de l’Euphrate (proches des kurdes et de leurs alliés) toutes trois soutenues par les Etats-Unis.

Le principal foyer de la rébellion se situe maintenant dans le nord-ouest où l’on compte près de 47 000 combattants actifs dont les trois quarts sont affiliés à des groupes djihadistes et islamistes. Al-Nosra et ses alliés ont construit un émirat islamique dans la région d’Idlib sur les frontières avec la Turquie. Si Daesh est unanimement dénoncé, beaucoup de gens ignorent qu’il existe un autre « état islamique » en Syrie.

En ce qui concerne Alep, dont les quartiers Est occupés depuis le début du conflit par l’opposition syrienne ont été récemment repris par les forces de Bachar el-Assad, al-Nosra et l’Armée de la Conquête auraient voulu s’emparer de l’ensemble de la ville et de ses environs afin que les djihadistes puissent y bâtir un émirat islamique semblable à celui qu’ils ont construit à Idlib.

Toutefois, il faut remarquer qu’aujourd’hui, plus aucun groupe véritablement important n’est soutenu par les Etats-Unis. En revanche, de nombreuses factions au sein de l’Armée de la Conquête bénéficient d’une aide matérielle et financière de la part du Qatar, de l’Arabie Saoudite et de la Turquie. Cette dernière manifeste, d’ailleurs, une attitude ambiguë. Alliée des Etats-Unis au sein de l’OTAN, la Turquie soutient en même temps les combattants d’Al-Nosra pourtant considérée comme une organisation terroriste… par les Américains eux mêmes.

Au final, s’il est bien évidemment nécessaire de lutter contre l’État islamique, il l’est – ou devrait l’être – tout autant de condamner et de combattre les multiples organisations qui, bien que distinctes de Daesh, combattent au nom d’idéologies tout aussi dangereuses. Le deux poids deux mesures des Occidentaux est un jeu dangereux et lourd de conséquences pour le peuple Syrien.

Photo à la une : Des combattants de l’Armée Syrienne Libre, Jabhat al-Nosra et Ahrar al-Cham.

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ANDERSON Tim, The Dirty War on Syria, Livre, 2016, 240 pages, Global Research Publishers

BALANCHE Fabrice, Status of the Syrian Rebellion: Numbers, Ideologies, and Prospects, Article 2016, THE WASHINGTON INSTITUTE

KOZAK Chris, Syria Situation Report, Articles, 2016, ISW THE INSTITUTE FOR THE STUDY OF WAR

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