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José Mujica : un ex-guérillero au pouvoir en Uruguay

José Mujica : un ex-guérillero au pouvoir en Uruguay
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L’Amérique latine en question – Au fil du mois de mars et du mois d’avril, Le Vent Se Lève met à l’honneur l’Amérique latine à travers une série d’articles et d’entretiens. Pour mieux saisir l’ampleur des bouleversements politiques et sociaux qui agitent les pays latinoaméricains, et afin de poser un regard nuancé sur les expériences progressistes aujourd’hui remises en cause de part et d’autre du continent, nous avons souhaité croiser les points de vue de rédacteurs, de chercheurs et d’acteurs politiques.


En 2005, le Frente Amplio, coalition de gauche, est arrivé au pouvoir. Tabaré Vázquez devient président succédant à Jorge Battle Ibañez. Ce dernier appartient au Parti Colorado, l’un des deux partis traditionnels uruguayens : l’autre étant le Partido Blanco ou Partido Nacional. Élu le 31 octobre 2004 et investi de ses fonctions le 1er mars 2005, Tabaré Vázquez devient le premier président de gauche et met fin au bipartisme en place en Uruguay depuis plus de 150 ans. Depuis sa victoire, le Frente Amplio n’a plus quitté le pouvoir. Tabaré Vázquez a même été réélu en octobre 2014 pour un deuxième quinquennat (2015-2020). Entre temps, l’Uruguay a changé de président. En octobre 2009, c’est l’ex-Tupamaro José Mujica qui est choisi pour accomplir les fonctions présidentielles. José Mujica est un personnage tout à fait atypique qui a suivi une trajectoire politique singulière. À travers lui, c’est l’histoire d’un mouvement que nous pouvons appréhender : celle du MLN-T (Movimiento de Liberación Nacional – Tupamaros). Il s’agira dans cet article de proposer une approche de la transformation de ce mouvement guérillero en mouvement intégré au jeu démocratique et accédant au pouvoir sous la bannière du Frente Amplio et du MPP (Movimiento de Liberación Nacional).

Le MLN-T et la guérilla (années 1960 – 1973)

 

Le MLN-T est né au cours des années 1960 d’abord sous l’initiative de Raúl Sendic. Ce dernier avait pour objectif de créer et d’organiser ce qu’Alain Labrousse appelle des « îlots de prolétariat rural ». À partir de 1955, il fut possible de déceler dans la campagne des foyers de conflits latents. Il s’agissait « d’îlots de prolétariat rural » fixés autour des champs de betteraves, des rizières et surtout des plantations de canne à sucre.[1]

Ces derniers devaient permettre de faire naître en Uruguay les conditions d’une lutte révolutionnaire en mettant en avant une représentation de la misère : les « cañeros » (travailleurs agricoles) vivaient dans des conditions lamentables, étaient sous-payés, sans cesse en proie au chômage… Raúl Sendic voit donc dans la mise au premier plan de ces derniers, le moyen de créer la conscience commune qui manque à l’Uruguay pour se lancer dans la Révolution. Il organise plusieurs marches. La première a lieu en 1962. Elle regroupe des coupeurs de canne. Accompagnés par leurs femmes et leurs enfants, des membres de l’UTAA (Union des travailleurs du sucre d’Artigas fondée par Raúl Sendic et regroupant des ouvriers des entreprises américaines Cainsa et Azucarlito) parcourent quelques 600 kilomètres. D’autres marches sont organisées en 1964 et 1965. Les revendications qu’elles portent ne trouvent aucun écho favorable auprès du pouvoir central. Ces luttes apparaissent comme vaines. Raúl Sendic laisse entrevoir la suite des événements :

Sendic est […] tout à fait conscient de l’inutilité de ces luttes à l’intérieur de structures politiques liées à l’oligarchie terrienne. À sa sortie d’un bref séjour en prison, il publie un article au titre significatif : « En attendant le guérillero ».[2]

« Le MLN-T, durant les années 1960, luttait, armes en main, pour la « libération nationale et le socialisme » (…) La guérilla est alors la seule option envisagée par les Tupamaros pour parvenir à leurs fins politiques. »

 La lutte se dirige tout droit vers le recours systématique à la guérilla : tactique politique et militaire qui a fait ses preuves quelques années auparavant à Cuba permettant à Fidel Castro de s’emparer du pouvoir, en entrant à la Havane victorieux le 1er janvier 1959. D’une part, on se rend compte, et Raúl Sendic le premier, de l’inefficacité des luttes syndicales mais également de celle du jeu électoral ; d’autre part, on est convaincu du fait que seule l’action permettra de fédérer et d’acquérir l’appui de l’opinion publique. Il est difficile de dater la naissance exacte du MLN-T. Pour notre part, les plus anciens documents auxquels nous avons pu avoir accès datent de 1967. C’est dans tous les cas dans la seconde partie de la décennie 1960 que le MLN-T se lance véritablement dans la guérilla.

Le MLN-T, durant les années 1960, luttait, armes en main, pour la « libération nationale et le socialisme ». Il était l’incarnation de la passion révolutionnaire et ainsi le pire ennemi du « réformisme », du « verbalisme » et de l’« électoralisme » dans lequel, selon les dirigeants du mouvement guérillero, la gauche traditionnelle était plongée.[3]

La guérilla est alors la seule option envisagée par les Tupamaros pour parvenir à leurs fins politiques. La question du parti politique se pose pourtant dès ces premières années. En effet, le Frente Amplio est fondé en 1971. Un des documents du MLN-T, daté du 5 février 1971, revient sur son émergence. Dans une « déclaration constitutive », on pointe du doigt la crise économique qui sévit en Uruguay depuis les années 1950, la dépendance à l’étranger et notamment la prédominance d’une oligarchie en lien direct avec l’impérialisme américain. On déplore également la politique répressive et la lutte « anti-subversive » mises en place par le gouvernement de Pacheco.

Bref, les causes évoquées sont pour la plupart communes aux Tupamaros. Le Frente Amplio semble pouvoir représenter une alternative légale au mouvement guérillero. Cependant, le lien qu’entretiennent les Tupamaros avec l’alliance politique de gauche demeure partiel. Ils vont apporter leur soutien au Front pour les élections nationales de 1971 (ce dernier remporte 18 % des voix) fondant même une organisation légale qui intègre le Front : il s’agit du Mouvement du 26 Mars fondé en avril 1971. Aucun Tupamaro n’intègre les listes du Frente Amplio, préférant se tenir à l’écart. En réalité, dans l’imaginaire tupamaro, l’option légale est toujours perçue comme inefficace. On continue de lui préférer l’option militaire.

Drapeau du Mouvement de Libération Nationale – Tupamaros.

En décembre 1970, peu de temps avant la création du Frente Amplio, les Tupamaros réaffirmaient cette idée : « Pour autant, nous ne pensons honnêtement pas, qu’aujourd’hui, en Uruguay, nous puissions parvenir à la révolution par les urnes »[4]. À quoi ils ajoutent : « Le Mouvement de Libération National (Tupamaros) trouve positif qu’une union, si importante, des forces populaires se forge, bien qu’il regrette que cette dernière ne se soit constituée qu’au moment des élections et pas avant »[5]. Les Tupamaros n’envisagent pas le Frente Amplio comme le moyen d’accéder au pouvoir mais plutôt comme un vivier capable d’attirer les masses : « Le Front peut constituer un courant populaire capable de mobiliser un important secteur de travailleurs dans les prochains mois et après les élections »[6]. Le Mouvement du 26 Mars va alors être perçu par de nombreux Tupamaros comme le moyen de recruter de nouveaux guérilleros. José Mujica a déclaré :

« Il est probable qu’à l’époque nous n’avons pas perçu l’option des masses comme un élément qui puisse se révéler décisif. Chez nous, primait la certitude que le pays allait inévitablement au coup d’État. De là, le fait que l’option militaire ait prévalu. L’évolution de l’économie et de la société nous disait que le pays allait devoir affronter un coup d’État : c’est le facteur qui est à l’origine de notre organisation. Au moment de notre plus grande force, où nous aurions sans doute dû prendre un virage vers une organisation de masse ouverte et légale, nous sommes restés retranchés dans la primauté donnée à la solution militaire. Il est possible que ce soit ça qui s’est passé. »[7]

On le comprend donc bien, durant cette première phase, c’est bien la guérilla (essentiellement urbaine) qui prévaut. Plusieurs actions menées par les Tupamaros remportent de francs succès et leur permettent de s’attirer la sympathie de la population uruguayenne (pour plus de précisions concernant les moyens d’action du MLN-T, lire Nous les Tupamaros[8] suivi d’un texte de Régis Debray « Apprendre d’eux »). Tandis que Pacheco a été remplacé par Juan María Bordaberry qui poursuit et intensifie sa politique répressive et antisubversive, le gouvernement devient de plus en plus autoritaire. Bordaberry devient le premier dictateur de l’Uruguay suite au coup d’État du 27 juin 1973. S’ouvre alors une période particulière pour les Tupamaros. Le Mouvement est complètement anéanti. Ses principaux leaders sont détenus, les autres membres de l’organisation sont emprisonnés ou sont contraints de s’exiler pour échapper aux griffes de la dictature. Jusqu’au retour à la démocratie en 1985, le MLN-T n’existe plus.

Autocritique et transition démocratique (1985 – 1995)

 

En 1985, avec le retour de la démocratie en Uruguay, le MLN-T voit ses membres libérés. Une nouvelle période s’ouvre alors pour le mouvement. Il s’agit d’une période de discussion. La question posée est la suivante : doit-on poursuivre la lutte armée ou intégrer le cadre légal prévu par la démocratie, c’est-à-dire mener une révolution par les urnes ?

Deux camps vont alors s’affronter chacun représentant une option différente. Adolfo Garcé définit les catégories suivantes : d’un côté, on trouve les « grandfrondistes »[9] (partisans de l’intégration du MLN-T au jeu électoral dont Raúl Sendic fait partie) et de l’autre, les « prolétariens »[10] (partisans de la poursuite de la guérilla). Entre les deux on trouve des « conciliateurs »[11] dont José Mujica et Eleurerio Fernández Huidobro font partie. Ces derniers vont occuper une place centrale à partir de 1994 en faisant glisser définitivement le MLN-T dans la lutte légale. Avant cela, les deux tendances vont s’opposer.

Les « grandfrondistes » semblent avoir de nombreux arguments disponibles pour plaider leur cause. Les premières raisons qui les ont certainement conduits à adopter cette attitude favorable à la transformation en parti, semblent provenir de l’épisode dictatorial lui-même. Au-delà des conditions de détention inhumaines[12] dans lesquelles les Tupamaros ont été séquestrés par le régime (on pense ici à José Mujica qui a passé près de deux années au fond d’un puits), c’est le discours sur la responsabilité des Tupamaros dans l’avènement de la dictature qui a pu conduire une partie des Tupamaros à reconsidérer leur stratégie d’action. La démocratie semble être devenue un idéal à défendre et à préserver. Il ne faut plus prendre le risque de glisser vers l’autoritarisme qui mène droit à la dictature. En effet, nombreux sont ceux qui ont cherché à faire des Tupamaros les responsables du coup d’État de 1973, à commencer par les militaires eux-mêmes.

« Les militaires justifient l’avènement de la dictature par un discours de nature nationaliste : luttant contre le groupement révolutionnaire, les militaires auraient, selon leurs dires, permis de préserver la nation uruguayenne. »

 Aldo Marchesi, dans un article intitulé « Tupamaros et dictature : Débats sur le coup d’État de 1973 en Uruguay » revient sur ce discours. Les militaires s’inscrivent dans la lignée de la politique initiée par le gouvernement de Pacheco : dans leur logique donc, l’action des Tupamaros a consisté en une « subversion antinationale ». Le terme « antinational » est ici tout à fait important. En effet, les militaires justifient l’avènement de la dictature par un discours de nature nationaliste : luttant contre le groupement révolutionnaire, les militaires auraient, selon leurs dires, permis de préserver la nation uruguayenne. Deux ouvrages ont été rédigés par les forces armées : le premier, Las fuerzas armadas al pueblo oriental (composé de deux tomes, La Subversión et El proceso político) et le second, Testimonio de una nación agredida. Aldo Marchesi écrit :

« Face aux témoignages des personnes ayant subi le terrorisme d’État, les militaires cherchent à transformer la nation en victime, la présentant en « proie des mouvements internationaux qui sapent les fondations du pays », tout en montrant « les mesures adoptées pour sa propre défense ». »[13]

Dans un tel discours, la « subversion » tupamara est inscrite dans un cadre beaucoup plus large : celui de la menace communiste. Aldo Marchesi nous fait notamment remarquer que les militaires font remonter les débuts de la subversion à l’année 1848, date de la publication du Manifeste du parti communiste. Nationalisme et lutte contre le communisme, voilà les jalons du discours développé par les forces armées au pouvoir. Cependant, le discours cherchant à faire porter la responsabilité de la mise en place de la dictature aux Tupamaros, n’est pas propre aux militaires. Les partis traditionnels uruguayens ont également cherché à remettre en cause le MLN-T. Aldo Marchesi écrit :

« À partir du retour de la démocratie en 1985, la majorité du Partido colorado et une frange significative du parti national, construisent par la voix de leurs dirigeants respectifs, les ex-président Julio María Sanguinetti et Luis Alberto Lacalle, un discours en certains points semblable à celui des militaires concernant le rôle du MLN-T dans le processus qui conduit au coup d’État ». [14]

José Mujica lors d’un meeting en 1985.

Les membres des partis traditionnels qui soutiennent ce genre de discours voient les acteurs du MLN-T comme des « ennemis de la démocratie ». Cependant, bien qu’en accord sur ce point avec les militaires, ils les condamnent également. Leur argumentation se base sur ce qu’Aldo Marchesi qualifie de « théorie des deux démons ». Il s’agit d’une tentative d’explication historique du coup d’État par l’action de ces deux minorités, et ainsi une façon de décharger les acteurs démocratiques (les partis traditionnels notamment) de toute responsabilité dans la mise en place de la dictature militaire. L’ex-président, Julio María Sanguinetti a déclaré dans un article intitulé « Las lecciones de la historia » : « Dans notre cas, la guérilla a préparé le chemin de l’intervention des militaires, qui dans l’ivresse du succès, ont excédé leur mission et ont fini par exercer directement le pouvoir ».

L’action des Tupamaros a été, si l’on prend en compte ce discours, la cause première du coup d’État de 1973 (l’élément déclencheur). Cependant, dans leur discours, il ne s’agit pas non plus de défendre les militaires : ils auraient dû s’arrêter à leur mission première et une fois la subversion battue (ce qui était le cas en 1972) cesser leur action. Les pouvoirs de crise auraient dû être suffisants. Il y a donc tout de même une condamnation de la dictature et du coup d’État par ces acteurs politiques.

Ce genre de discours qui remet en cause le groupe révolutionnaire conjugué aux conditions de détention ainsi qu’à l’anéantissement du mouvement durant la période dictatoriale, a largement contribué à la redéfinition de la ligne politique du MLN-T. La démocratie est devenue, pour de nombreux Tupamaros, un idéal à défendre et à préserver. Dans une entrevue réalisée en septembre 1987, il est posé à Raúl Sendic la question suivante : « Pourrais-tu définir en quelques mots ce qu’est « un socialisme à l’uruguayenne » ? »[15]. Voilà sa réponse :

« Bien, il y a une mentalité [particulière] dans notre pays. Nous, nous ne vivons pas dans une société qui a été tsariste comme l’Union Soviétique, ni dans une société présidée par les mandarins comme la Chine. Une certaine tradition démocratique très enracinée dans la mentalité du peuple, soucieuse des libertés et d’autres éléments, est présente en Uruguay. Nous devons adapter le socialisme à cette réalité uruguayenne. Un socialisme qui soit compatible avec toute cette tradition, nous dirons libertaire, de tout le peuple uruguayen.« [16]

Cette citation permet d’éclairer notre propos. En effet, Raúl Sendic défend ici l’idée de démocratie. Contrairement aux années 1960 et 1970 où il prônait une socialisme révolutionnaire, c’est bien à un socialisme adapté à la démocratie et donc aux institutions qui vont avec que Raúl Sendic se réfère ici. La référence à la démocratie devient de plus en plus dominante, et exclut de fait le recours à la forme armée.

Cependant, le changement de cap ne se fait pas en un claquement de doigt. Plusieurs actions armées sont menées durant la décennie 1985-1995. C’est d’ailleurs l’une d’entre elle qui va faire définitivement adopter le choix de l’action légale aux Tupamaros. Il s’agit du massacre de Jacinto Vera (du nom du quartier où il se produisit) également appelé affaire de l’hôpital de Filtre qui a lieu en mars 1994. Alain Labrousse dans son article « Les Tupamaros : de la lutte armée à la voie électorale » pointe du doigt cet événement. Au départ, il s’agissait d’un mouvement de solidarité envers trois militants basques de l’ETA que le gouvernement uruguayen avait accepté d’extrader à la demande de l’Espagne. Dans l’attente de leur extradition, ils avaient été placés à l’hôpital de Filtre. Le 24 mars, alors qu’une foule s’était rassemblée devant l’hôpital, la police a cherché à les déloger. Ce qui a conduit à de violents affrontements : jets de pierres contre balles réelles tirées par la Garde Républicaine. Un ouvrier est tué, de nombreuses personnes sont blessées. Les Tupamaros étaient prêts pour en découdre : ils étaient munis de cocktails Molotov et d’armes à feu. Quelques mois avant les élections nationales, cet événement semble avoir joué en la faveur des adversaires du Frente Amplio en disqualifiant ce dernier : Tabaré Vázquez perd en effet les élections devancé de seulement 30 000 voix par le Partido Colorado. Alain Labrousse écrit :

« Cela a poussé Mujica et Fernández Huidobro, même s’ils ne s’en sont jamais expliqués, à prendre un virage radical. Face aux « prolétariens », ils penchaient pour la lutte légale, mais n’avaient pas osé rompre avec leurs compagnons des luttes passées. À partir de ce moment-là, ils s’engagèrent résolument dans la voie de la compétition électorale, entraînant la masse de leurs partisans et obligeant les secteurs les plus militaristes, soit à quitter l’organisation […], soit à s’aligner sur leurs positions ».[17]

En 1994, le virage semble être pris. Cependant, l’année 1995 semble mieux correspondre à un point de rupture dans la ligne politique du MLN-T. En effet, cette année-là, Jorge Zabalza et d’autres « prolétariens » ont décidé de quitter l’organisation. C’est alors que le MLN-T va pouvoir réellement se lancer dans une redéfinition de sa stratégie politique en se basant sur son parti créé en 1989 (le MPP) et sur le Frente Amplio. Adolfo Garcé écrit :

« Avec le départ de certaines des figures principales des prolétariens, et dans le contexte général de l’évanouissement de l’« imaginaire insurrectionnel », la stratégie politique du MLN-T s’est retrouvée sous l’emprise de José Mujica et Eleuterio Fernández Huidobro ».  [18]

Ascension et arrivée au pouvoir de José Mujica (1995-2015)

 

José Mujica devient rapidement ce qu’Aldofo Garcé qualifie de « phénomène ». Il est très médiatisé. L’intérêt des journalistes et de l’opinion pour José Mujica ne provient pas que de son passé de guérillero : tout semble, chez lui, retenir l’attention. Tout d’abord son apparence, son style de vie également, son langage et enfin ses idées (« il exprimait des concepts peu communs chez les politiques de gauche et réellement inattendus chez un ex-guérillero »)[19]. Il ne renie pas son passé guérillero (qui constitue même, contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’« attribut fondamental de son capital politique »). Le 8 octobre 2004, trois semaines avant les élections nationales, le MLN-T commémore publiquement comme chaque année la prise de la ville de Pando, survenue le 8 octobre 1969. Quelques semaines avant les élections, cela aurait pu passer pour une erreur de campagne, or en réalité cela n’a pas été le cas, Tabaré Vázquez, candidat du Frente Amplio est élu président.

José Mujica se lance dans une transformation profonde du MLN-T allant dans le sens de celle prônée par Raúl Sendic dans les propos que nous citions plus haut. Ces premières années ont consisté à adapter l’organisation à la démocratie et à l’intégrer à la lutte légale : l’objectif était d’arriver au pouvoir par les urnes. Ainsi, comme le note Adolfo Garcé , « dans son discours, les thèmes politiques privilégiés par Raúl Sendic dans ses dernières années sont réapparus : lutte contre la pauvreté, défense de la nation, nécessité d’un Grand Front », ce à quoi il ajoute quelques pages plus loin : « Mujica a lutté pour substituer à l’« imaginaire insurrectionnel », la perspective d’un gouvernement populaire, progressiste, conçu comme le prologue de transformations plus profondes mais quasi inévitables dans le futur »[20].

José Mujica est élu député en 1994, sénateur en 1999, il intègre le gouvernement de Tabaré Vázquez dès mars 2005 en tant que ministre de l’élevage, de l’agriculture et de la pêche. C’est en octobre 2009 qu’il est élu président de la République, fonction qu’il débute en mars 2010. Il est élu en tant que candidat du Frente Amplio (comme membre du MPP). Son parcours politique incarne bien la transformation et le succès de la transformation du mouvement guérillero en mouvement intégré à la lutte légale. C’est désormais à la politique qu’il a menée en tant que chef d’État qu’il faut nous intéresser.

« Comme le note Adolfo Garcé, « Mujica a lutté pour substituer à « l’imaginaire insurrectionnel », la perspective d’un gouvernement populaire, progressiste, conçu comme le prologue de transformations plus profondes mais quasi inévitables dans le futur ». »

 

Il faut d’abord s’intéresser aux lois sociales novatrices qui ont été instituées durant son mandat. En effet, ce sont ces dernières qui semblent conférer aux années José Mujica un caractère révolutionnaire. L’ensemble des propos qui vont suivre s’appuient sur l’article de Sabastián Agiar et Felipe Arocena intitulé « Menant la marche : l’Uruguay et ses trois lois avant-gardistes »[21]. Pour les deux auteurs : « ces trois lois ont placé l’Uruguay au sommet du nouvel agenda progressiste ou libéral ». Ces trois lois sont les suivantes : dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG), droit au mariage pour les personnes de même sexe (loi dite du « mariage égalitaire ») et enfin légalisation et régulation du cannabis par l’État.

En dépénalisant l’IVG, le gouvernement de José Mujica a mis fin à un débat lié à une demande sociale ancrée dans la société. En effet, dès les années 1930, des revendications en faveur de l’IVG se font entendre. Après la dictature, plusieurs organisations féministes  appellent à l’égalité entre les hommes et les femmes et font de l’IVG l’une de leurs revendications principales. Dans les années 1990, le problème de l’avortement se transforme en problème de santé publique à cause des avortements clandestins. En 1998, un premier projet de loi apparaît dans le Parlement. En 2002, ce dernier a débattu un projet de loi sur l’IVG qui parvient à recueillir le vote de la majorité de la Chambre des députés mais qui échoue car rejeté par le Sénat en 2004.

Avec l’arrivée au pouvoir en 2005 de Tabaré Vázquez et du Frente Amplio, le mouvement social reprend de l’ampleur. En 2007, un projet de loi est à nouveau débattu à la Chambre des députés. Il est adopté en octobre. Le Sénat l’approuve le 11 novembre sous l’appellation « loi de santé sexuelle et reproductive ». Cependant, c’est cette fois-ci au veto du président que la loi se heurte. Même Tabaré Vázquez, pourtant représentant du Frente Amplio et donc du progressisme uruguayen, refuse l’adoption d’une loi favorable à l’IVG. Ceci mine les revendications sociales. Au début du quinquennat de José Mujica, le débat autour de la question de l’avortement est relancé. Mujica s’était prononcé contre le veto présidentiel. Un projet de loi est à nouveau proposé : il est successivement approuvé par la Chambre des députés et le Sénat, et aboutit à l’approbation définitive de l’IVG en octobre 2012. La loi de dépénalisation de l’IVG stipule que seule la volonté de la femme suffit pour que soit pratiquée l’intervention. Cette dernière disposant d’un délai de douze semaines pour en décider.

 

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Montevideo aux couleurs du mouvement LGBT, en 2015. ©Jimmy Baikovicius

L’une des deux autres lois « avant-gardistes » est celle du mariage dit égalitaire. Dès les années 1980, des organisations uruguayennes ont dénoncé des discriminations liées à l’orientation sexuelle. En 2007, les revendications qui n’ont pas tari depuis, aboutissent à l’approbation de l’union civile qui permet l’union entre deux personnes de même sexe. Dans les mois qui ont suivi l’adoption de cette loi, d’autres avancées ont eu lieu : l’adoption par les couples homosexuels est désormais possible, on approuve également le changement identitaire dans les documents officiels en raison de l’identité sexuelle, les homosexuels peuvent intégrer les forces armées…

L’idée du mariage égalitaire est évoquée en 2009 peu de temps avant les élections nationales. La société uruguayenne est majoritairement favorable à l’adoption du mariage identitaire dès 2010. Le Frente Amplio est unanimement favorable à ce dernier. La loi est votée le 11 décembre 2012 à la Chambre des députés puis le 2 avril 2013 au Sénat. La loi est définitivement adoptée le 10 avril 2013.

Enfin, on en vient à la question du cannabis.  Fumer du cannabis en Uruguay n’est plus un délit depuis 1974 alors même que sa distribution et sa vente sont pénalisées. C’est à la fin des années 1980 que la demande pour la légalisation totale du cannabis est formulée.

« Pour les associations et acteurs sociaux, la légalisation du cannabis relève d’un droit et d’une liberté de choix. Pour le gouvernement, il s’agit surtout d’une sorte d’expérimentation et d’innovation dans la lutte contre la criminalité liée à la drogue. »

 

Avec l’arrivée au pouvoir de Tabaré Vázquez, un durcissement du discours  de « guerre contre les drogues » se manifeste. Cela est lié à l’apparition d’une nouvelle drogue – la pasta base – dérivé de la cocaïne, proche du crack. C’est alors que des organisations qui militent en faveur de la légalisation du cannabis commencent à se manifester publiquement : on organise la « manifestation mondiale pour le cannabis » qui a réuni 7000 personnes à Montevideo. À partir de 2009, le mouvement s’est renforcé. En 2010 un « débat national sur les drogues » est organisé. Le pouvoir exécutif s’empare de la question et se prononce en faveur de la régulation du cannabis. Cette dernière est proposée dans la perspective d’une politique de lutte contre le trafic de drogues. Un projet de loi est présenté : il établit le principe d’un monopole étatique en ce qui concerne la production, distribution et vente du cannabis.

Le projet de loi est voté par la Chambre des députés à la fin du mois de juillet 2013 et finalement adopté par le Sénat le 11 décembre 2013. La loi établit la possibilité de cultiver jusqu’à six plants de cannabis par foyer et autorise la formation d’associations composées de 15 à 45 personnes pour la production conjointe. L’État établit également un système de production, de distribution et de vente : une personne a le droit d’acheter jusqu’à 40 grammes de cannabis par mois. Des campagnes de prévention concernant les risques et préjudices liés à la consommation de cannabis sont également mises en place. Pour les associations et acteurs sociaux, cette légalisation relève d’un droit et d’une liberté de choix. Pour le gouvernement, il s’agit surtout d’une sorte d’expérimentation et d’innovation dans la lutte contre la criminalité liée à la drogue qui si elle s’avère efficace, pourrait être étendue à d’autres substances.

Ces trois grandes lois constituent les avancées fondamentales liées au gouvernement de Mujica. Pour le reste, ce dernier semble se situer en continuité avec son prédécesseur Tabaré Vázquez. Durant le mandat de celui-ci, des avancées sociales indéniables ont eu lieu. Celles-ci ont été permises par des politiques sociales mises en œuvre pour améliorer les conditions de vie des personnes les plus défavorisées. Mariela Quiñones et Marcos Supervielle l’exposent très bien dans leur article « L’action sociale du gouvernement du Frente Amplio »[22]. Un ministère est crée dès mars 2005 : il s’agit du Ministère du Développement social. Ce dernier, à peine opérationnel, mettait déjà en œuvre le Plan d’attention à l’urgence sociale (PANES). Les différentes politiques conçues dans le cadre de ce plan, sont coordonnées avec les politiques de santé, d’éducation, de logement, de Sécurité sociale et de dialogue social. Un cabinet ministériel du développement social est prévu à cet effet. Marcos Supervielle et Mariela Quiñones notent : « Ces politiques sociales se sont donc inscrites dans un ensemble de politiques sociétales qui visaient à transformer des dynamiques sociales, autrement dit à modifier le fonctionnement de la société dans son ensemble ».

En 2005, ce ne sont pas moins de 330 000 personnes qui, en situation d’extrême pauvreté, ont bénéficié du plan mis en œuvre par le Ministère du Développement social. Certes ce plan avait pour vocation première de régler une urgence. Cependant, il tendait à se convertir en plan d’équité durable en couvrant des catégories sociales dans leur ensemble. Le plan d’équité est appliqué depuis janvier 2008.

José Mujica en conférence de presse à Mexico, le 15 octobre 2016. ©Protoplasma K

Autre aspect de ce gouvernement : il est parvenu à articuler économie de marché et politiques sociales. Daniel Olesker, dans une entrevue, traite de cette question.[23] Une des premières actions de Tabaré Vázquez, une fois au pouvoir a été de rétablir les négociations salariales à travers les conseils des salaires. Cette décision a eu un impact très important dans la mesure où elle a permis aux travailleurs des secteurs les plus précaires de faire entendre leur voix et surtout où elle a permis de rendre formel le travail : en deux ans, on compte 120 000 nouveaux travailleurs affiliés à la Sécurité Sociale. Cette décision a également renforcé le secteur syndical : les affiliations à la centrale syndicale PIT-CNT sont passées de 150 000 à 200 000 travailleurs en deux ans de gouvernement du Frente Amplio.

Beaucoup de lois semblent aller prioritairement dans le sens des travailleurs. Daniel Olesker résume ainsi : « les thèmes des droits des travailleurs, des négociations collectives, du salaire minimum, de la lutte contre la précarité, font partie du premier paquet de mesures qui implique de « mettre de l’ordre dans la maison » ».

Cet article est accompagné de nombreux graphiques tout à fait révélateurs. Le PIB de l’Uruguay est ainsi passé de 13,1 milliards de dollars en 2004 à 31,7 milliards de dollars en 2009 (entre 2005 et 2008, le PIB a augmenté de 35, 4 % alors qu’entre 1998 et 2002, il avait baissé de 17%). Le PIB par habitant a également fortement augmenté en passant de 4 003 dollars à 9 200 dollars. Ces indicateurs semblent révéler un enrichissement de l’Uruguay. Un enrichissement qui s’explique à la fois par les investissements et la reprise des exportations. D’un point de vue sociétal, le chômage a quant a lui baissé passant de 16,1 % en 2003 à 7,3 % en 2008. Enfin, le taux de pauvreté est passé de 30,9 % en 2004 à 21,7 % en 2007. Les dépenses sociales n’ont cessé de croître entre 2004 et 2009, il en va de même en ce qui concerne les salaires. Au regard de ces différents chiffres et de l’approche de quelques politiques sociétales mises en place par le gouvernement de Tabaré Vázquez, il apparaît donc bien que la croissance économique a été le facteur d’une « croissance sociale ».

L’exemple uruguayen permet bien d’appréhender ce que peut être l’adaptation d’un mouvement guérillero à la réalité démocratique. En effet, le parcours du MLN-T, sa mutation en parti politique et son accès au pouvoir mettent en évidence la réussite d’une telle adaptation. Ainsi, le MLN-T pourrait être l’exemple à suivre pour d’autres mouvements anciennement guérilleros qui cherchent aujourd’hui à intégrer le jeu traditionnel des partis politiques.

Lucas d’Albis de Razengues

 

 

 


[1]Alain Labrousse in Les Tupamaros : guérilla urbaine en Uruguay, Paris, Ed. du Seuil, 1971, p. 35.

[2]Ibidem, p. 37.

[3]Adolfo Garcé in Donde hubo fuego : el proceso de adaptación del MLN-Tupamaros a la legalidad y a la compentencia electoral (1985-2004), Fin de Siglo, Montevideo, 2006, p. 18. « El MLN-T, durante la década del sesenta, luchaba, armas en mano, por la « liberación nacional y el socialismo ». Era la incarnación de la pasión revolucionaria y, como tal, el peor enemigo del « reformismo », el « verbalismo » y el « electoralismo » en el que, según los dirigentes del movimiento guerrillero, estaba sumida la izquierda tradicional ».

[4]« Por lo tanto, no creemos, honestamente, que en el Uruguay, hoy, se pueda llegar a la revolución por las elecciones ».

[5]« El Movimiento de Liberación Nacional (Tupamaros) entiende positivo que se forje una unión de fuerzas populares tan importantes, aunque lamenta que esa unión se haya dado precisamente con motivo de las elecciones y no antes ».

[6]« El frente puede constituir una corriente popular capaz de movilizar un importante sector de trabajadores en los meses próximos y después de la elecciones ».

[7]Propos de José Mujica rapporté dans Alain Labrousse, Les Tupamaros : des armes aux urnes, Monaco, Ed. Du Rocher, 2009, p. 133.

[8]MLN-T, Régis Debray, Nous les Tupamaros suivi de « Apprendre d’eux », Paris, Maspero, 1971.

[9]Traduction d’Alain Labrousse pour « frentegrandistas ».

[10]Traduction d’Alain Labrousse pour « Proletarios ».

[11]« Ni proletarios, ni frentegrandistas » dans l’ouvrage d’Adolfo Garcé.

[12]Pour appréhender ces conditions, on pourra lire l’ouvrage de Mauricio Rosencof et Eleurerio Fernández Huidobro, Memorias del calabozo (Montevideo, La República, 1995) qui est en train d’être adapté au cinéma.

[13]Aldo Marchesi in « Tupamaros et dictature. Débats sur le coup d’État de 1973 en Uruguay », Vingtième Siècle, Revue d’histoire, n°105, janvier 2010, p. 62.

[14]Ibidem, p. 63.

[15]« ¿ Podrías definir en pocas palabras qué es « un socialismo a la uruguaya » ? ».

[16]« Bueno, hay una mentalidad en el país. Nosotros no estamos en una sociedad que haya sido zarista como la Unión Soviética, ni en una sociedad presidida por mandarines como China. Tenemos cierta tradición democrática muy arraigada en la mentalidad del pueblo, por libertades y todo eso, y nosotros tenemos que adaptar el socialismo a la realidad uruguaya. Un socialismo que sea compatible con toda esa tradición, digamos libertaria, de todo el pueblo uruguayo ».

[17]Alain Labrousse in « Tupamaros : de la lutte armée à la voie électorale (1964-2009) », Problèmes d’Amérique latine, n°74, avril 2009, p. 31.

[18]Adolfo Garcé in Donde hubo fuego : el proceso de adaptación del MLN-Tupamaros a la legalidad y a la compentencia electoral (1985-2004), Fin de Siglo, Montevideo, 2006, p. 139 : « Al retirarse algunos de los principales referentes de los proletarios, en el marco general de desvanecimiento del « imaginario insurreccional », la estrategia política del MLN-T pasó a ser marcada por José Mujica y Eleuterio Fernández Huidobro ».

[19]Adolfo Garcé in Donde hubo fuego : el proceso de adaptación del MLN-Tupamaros a la legalidad y a la compentencia electoral (1985-2004), Fin de Siglo, Montevideo, 2006, p. 140-141. Les phrases originales sont, dans l’ordre : « Mujica nunca se puso un traje o una corbata para ir al Parlamento » ; « el líder tupamaro utilizó sistemáticamente un lenguaje sencillo, popular, directo » ; « expresaba conceptos poco habituales en políticos de izquierda y realmente inesperados en un ex guerrillero ».

[20]Adolfo Garcé in Donde hubo fuego : el proceso de adaptación del MLN-Tupamaros a la legalidad y a la compentencia electoral (1985-2004), Fin de Siglo, Montevideo, 2006, p. 141 et 143 : « en su discurso reaparecieron los ejes políticos que Raúl Sendic había priorizado en sus últimos años de vida : la lucha contra pobreza, la defensa de la nación, la necesidad de un Frente Grande » ; « Mujica luchó para sustituir el « imaginario insurreccional » por la perspectiva del gobierno popular, progresista, concebido como prólogo de transformaciones más profundas pero casi inevitable lejanas ».

[21]Sebastián Aguiar et Felipe Arocena in « Menant la marche : l’Uruguay et ses trois lois avant-gardistes », Cahiers des Amériques latines, n°77, 2014, p. 69-86.

[22]Mariela Quiñones, Marcos Supervielle in « L’action sociale du gouvernement du Frente Amplio », Problèmes d’Amérique latine, n°74, avril 2009, p. 79-94.

[23]Daniel Olesker in « Un modèle économique en mutation ? L’Uruguay dans le contexte économique régional et international », Problèmes d’Amérique latine, n°74, avril 2009, p. 63-78.

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