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Lénine en 2017, sérieusement ?

Lénine en 2017, sérieusement ?
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Dans cet article initialement publié dans la revue espagnole CTXT, les sociologues Jorge Lago et Jorge Moruno, tous deux membres de Podemos,  reviennent sur la révolution russe, ses impasses et ses perspectives. A rebours d’une lecture rigide et mythifiée du léninisme, ils plaident pour une valorisation de cet « art machiavélien » qui consiste à anticiper la conjoncture et à adapter l’action politique aux contradictions de l’époque. 

Que peut nous inspirer aujourd’hui la révolution de 1917 ? La gauche et les libéraux sont du même avis en ce qui concerne la compréhension de la révolution russe, ils lui donnent la même signification bien que leurs perspectives soient différentes, et la revendication mélancolique des premiers se confond avec la caricature qu’en font les seconds : il en résulte un Lénine embaumé. Si nous parlons encore aujourd’hui de la démocratie grecque, c’est grâce à la signification politique qu’elle nous a léguée et non pas pour sa seule dimension historique ou, formulé autrement, ce qui nous intéresse c’est davantage le champ et l’horizon qu’elle ouvre plutôt que son mode d’application concret, qui se traduisait par exemple par la mise à l’écart des femmes et des esclaves. Il en va de même pour la révolution russe : si nous ne pouvons expliquer et comprendre le vingtième siècle sans son existence, son héritage politique n’a rien à voir avec les défis concrets et les solutions qu’y ont apporté ses acteurs, mais bien avec les motivations, les doutes, les contradictions et la mentalité ou le geste révolutionnaire qu’ils réussirent à déployer.

Les contradictions auxquelles se sont confrontés les protagonistes de la révolution russe permettent-elles de tirer une conclusion ou une leçon pour les défis du présent ? Oui, non pas car la révolution russe serait un exemple de conflits bien résolus, mais précisément car, au contraire, elle continue de nous indiquer les écueils dans lesquels nous pouvons encore et toujours tomber, illustrant les impasses auxquelles peut mener tout processus de changement politique. Notre intention n’est pas de juger, de faire dans le révisionnisme historique ou la justice a posteriori. Nous souhaitons reconnaître ces frictions ou ces contradictions, et les considérer comme des leçons pour appréhender le présent et faire face au changement politique à venir. S’il arrive un jour. Voyons-en quelques points

1. A l’encontre de l’association répandue du léninisme à la rigidité, à la discipline et au dogmatisme, Lénine semble bien souvent démontrer le contraire, à savoir qu’il n’y a ni manuels ni recettes pour faire de la politique, malgré la clarté de l’objectif fixé : « le marxisme est totalement hostile aux formules abstraites, aux recettes doctrinaires. (…) on ne peut prétendre enseigner aux masses des manières d’agir et de lutter systématisées depuis un bureau ». L’orthodoxie (marxiste, libérale, constitutionnelle, institutionnelle ou soixante huitarde, celle des sondages d’opinion, peu importe laquelle) est toujours une réaction au changement. Le paradoxe de Lénine est celui de l’art machiavélien, qui consiste à manier la conjoncture, à maintenir l’équilibre en permanence (« faire de la politique c’est marcher continuellement entre des précipices ») entre un développement théorique compact – excessivement compact – fondé sur des notions clés (qui frôlent le fétichisme) et la souplesse nécessaire au présent politique, la recherche de l’adaptation à chaque situation concrète.

« A l’encontre de l’association du léninisme à la rigidité, à la discipline et au dogmatisme, Lénine semble bien souvent démontrer le contraire, à savoir qu’il n’y a ni manuels ni recettes pour faire de la politique, malgré la clarté de l’objectif fixé. »

Entre la révolution de février et celle d’octobre, Lénine change de tactique à plusieurs reprises, se corrige lui-même en certaines occasions, et cherche à ajuster le pari révolutionnaire à chaque défi concret ; il joue toujours sur un terrain instable qui, de plus, change en fonction de l’action politique engagée antérieurement. Lénine fait tout d’abord basculer le parti à gauche, en avril, puis le dirige plus à droite en juin, ou en août face à la menace de Kornilov, au moment de proposer des alliances avec des acteurs qu’il avait un temps plus tôt condamnés. C’est une tension permanente entre la doctrine, la stratégie et l’action, une prise de conscience de la complexité et de l’autonomie (relative) de la politique, où il faut toujours avoir à l’esprit l’existence d’une inévitable différence entre ce que l’on désire, la conjoncture et les possibilités délimitées de l’intervention politique.

On retrouve cette conception de la politique dans l’importance qu’accorde Lénine à la « consigne correcte à chaque moment concret », c’est-à-dire à la capacité non pas tant d’interpréter la réalité mais avant tout d’intervenir dans celle-ci, d’en forcer les limites. Le changement est toujours une innovation et une rupture vis-à-vis des cadres installés, et cette rupture suppose d’affronter le principal des freins : celui du parti, de son orthodoxie et de sa rigidité. Le seul manuel qui existe, c’est l’inexistence de manuels. C’est uniquement lorsque la politique devient – ou s’estime – incapable de continuer d’agir sur la réalité que les manuels deviennent les pavés d’une orthodoxie stérile pour la transformation sociale.

2. La révolution russe inaugure le vingtième siècle. Son impact transforme le monde et va jusqu’à se transmettre à l’identité de l’ennemi. Autrement dit, sans la révolution russe il n’y a pas de New Deal (il n’y en pas non plus sans l’immense cycle des grèves des années trente aux Etats-Unis), et il n’y a pas d’Etat providence dans l’Europe d’après-guerre. Et de la même façon qu’elle l’ouvre, la révolution russe, ou plutôt son résultat décomposé, vient clore le vingtième siècle. Et que se passe-t-il quand cet autre tombe ? La fin de l’Union soviétique provoque également l’effondrement d’une tension fondamentale qui a défini les limites et les possibilités de l’action politique au vingtième siècle. Le triomphe du néolibéralisme, qui « transforme l’âme par l’économie », comme l’affirmait Thatcher, ne peut se comprendre que comme la conséquence de l’annulation, mais à travers sa paradoxale incorporation, de la recherche ou du désir d’émancipation.

« Il devient urgent d’appréhender la défaite de la gauche à partir de son incapacité à intégrer dans son récit le désir (…) Un désir que le récit politique néolibéral a su capturer et hégémoniser, pour donner un horizon de sens aux signifiants disputés que sont la liberté, la démocratie, la réalisation de soi, etc. »

En effet, la pensée et l’action émancipatrices avaient besoin d’un moteur passionnel, d’un autre qui fonctionnât comme horizon de sens : le communisme comme projection dans un autre temps – un horizon qui ne survenait jamais – ou dans un autre espace – l’URSS, mais aussi la Chine, Cuba, etc…–. Cette altérité spatio-temporelle devenait alors réelle, sous la forme du désir et de l’aspiration, la possibilité et la nécessité de l’émancipation, en même temps qu’elle pénétrait et traversait n’importe quel autre récit et n’importe quelle autre action politique (c’était là sa dimension hégémonique) : il devenait indispensable de prendre en compte cette altérité, y compris dans le but de l’annuler sous la forme d’une dialectique négation/incorporation. La lutte entre les blocs culturels, idéologiques et économiques – le bloc occidental contre le bloc communiste – n’empêchait pas, bien au contraire, une espèce de contagion par contention de l’ennemi, d’incorporation de demandes contraires afin d’annuler son effectivité. Il s’agissait d’un antagonisme poreux qui transformait les deux pôles – ou acteurs – constitutifs.

Mais cette logique de contagion entre des récits politiques et des visions du monde opposés fut loin de provoquer les mêmes effets des deux côtés du champ de bataille. La victoire occidentale, qui se traduit par l’hégémonie néolibérale, ne s’explique pas uniquement par la disparition de l’ennemi, par l’imposition d’un discours devenu unique du fait de l’effondrement du pôle contraire. La disparition de l’autre extérieur se produit sous la forme d’une altérité interne : le discours néolibéral incorpore une dimension émancipatrice (perverse) :  du self-made man à la logique liquide de la liberté de mouvements, en passant par le coaching et le développement personnel, entendus comme des projets d’émancipation purement individuels. Sa victoire est fondamentalement hégémonique.

Dès lors, le plus important n’est peut-être pas de constater que toute défaite est avant tout la victoire du récit adverse, mais de s’interroger sur les raisons de l’échec des mouvements d’émancipation lorsqu’il s’agit d’incorporer, de s’imprégner ou d’assumer les demandes et les aspirations du discours hégémonique de l’autre. Ainsi, il devient urgent d’appréhender la défaite de la gauche à partir de son incapacité à intégrer dans son récit le désir, ce désir que l’horizon communiste avait abandonné depuis déjà bien longtemps. Un désir que le récit politique néolibéral a su capturer et hégémoniser, pour donner un horizon de sens aux signifiants disputés que sont la liberté, la démocratie, la réalisation de soi, l’expérimentation, etc.

Jorge Moruno.

3. La dimension européenne a été un objectif central pour les bolchéviques, et en particulier pour Lénine, qui voyait dans la révolution russe le détonateur d’une expansion continentale : « Le prologue de la révolution européenne à venir », affirmait-il durant son exil en Suisse un peu avant la révolution de février. Connaisseurs des limites de la révolution dans un pays semi-féodal comme l’était la Russie, fascinés par la modernité, surtout par la capacité militaro-technologique de l’Allemagne, les bolchéviques comprenaient que la dimension européenne était fondamentale pour le dénouement du processus en Russie.

Il y avait de bonnes raisons de le penser, puisqu’après la révolution le panorama belliqueux européen commençait à connaître d’importantes désertions sur le champ de bataille. Par ailleurs, les grèves proliféraient et s’étendaient à mesure que s’accentuait la conflictualité ouvrière, en particulier en Allemagne. La peur de la contagion bolchévique s’exprime parfaitement dans la remarque de la délégation allemande dans le wagon de l’armistice, quand Erzberger, ministre d’État, prévient que le nombre de mitrailleuses que l’Allemagne devait céder, trente mille environ, était excessif et pouvait mettre le pays en difficulté en cas de révolution interne. Car « il n’y en aurait plus assez pour tirer sur le peuple allemand ». On concéda cinq mille mitrailleuses de plus aux Allemands afin de parer à cette éventualité.

« Le socialisme réel appartient au passé mais la question du capitalisme demeure. A défaut d’imagination ou d’horizon, on essaye de recycler le passé ou, pire encore, on se contente de dénoncer les excès du capitalisme sans proposer le moindre projet alternatif. »

Une fois l’expansion révolutionnaire européenne avortée, et après sept ans de guerre — si on y ajoute la guerre civile –, la Russie fait face à une tension insoluble : faire avancer la révolution y compris en adoptant des réformes bourgeoises et démocratiques, ou ce qui a fini par s’imposer, à savoir le repli du stalinisme et le report sine die de la dictature du prolétariat. Avancer à reculons, ou creuser des tranchées. À la fin de sa vie, Lénine déplorait le processus de « distorsion bureaucratique » de la révolution. Il prédisait déjà ce que Gramsci systématiserait plus tard : « Toute la difficulté de la révolution russe repose sur le fait que la classe ouvrière révolutionnaire russe a eu beaucoup plus de facilités que les autres classes de l’Europe Occidentale à commencer la révolution, mais il lui est par contre beaucoup plus difficile de la continuer » Et vice versa : les pays d’Europe Occidentale ont plus de difficultés à engager le processus, parce que « la classe ouvrière se trouve dans un état d’esclavage culturel ».

D’autre part, la résolution de cet abime européen, de même que l’idée léniniste des « Etats Unis d’Europe », sont restées en suspens.  La dernière manifestation de cet abime remonte à la Grèce de Tsipras, à l’échec d’une « révolution démocratique » qui ne trouve pas le moindre écho en Europe. Mais plutôt que de céder à des lectures morales et à des critiques bien-intentionnées, nous devons (ou pouvons) comprendre l’humiliation grecque au-delà des visions binaires qui se contentent d’opposer au monstre tantôt le refuge et la glorification de la souveraineté de l’Etat-nation, tantôt l’oubli de la territorialité et le simple fétichisme de la mobilisation (ainsi des milliers d’activistes à Frankfort, par exemple). Pour éviter de tomber dans l’impuissance de Tsipras (soulignons que l’Espagne a un poids différent en Europe), et afin d’esquiver la pulsion du retour identitaire, nous devons accepter l’indissociable synergie qui opère entre la dimension nationale et la dimension européenne : pour paraphraser Marx, le changement ne peut surgir de l’Europe, mais il est de la même façon impossible qu’il ne surgisse pas de celle-ci. C’est une guerre de positions paneuropéennes.

4. Aujourd’hui, cent ans après la révolution russe, il est plus facile d’envisager la fin du monde que la fin du capitalisme. Certes, l’autre n’existe plus. Nous sommes passés du socialisme à l’anticapitalisme. Le socialisme réel appartient au passé mais la question du capitalisme demeure. A défaut d’imagination ou d’horizon, on essaye de recycler le passé ou, pire encore, on se contente de dénoncer les excès du capitalisme sans proposer le moindre projet alternatif.

Jorge Lago.

La réaction à cette dilution de la dimension politique n’est autre qu’une fermeture d’esprit asphyxiante qui ne cherche que la virtuosité d’une équivalence impossible : celui d’une coïncidence parfaite entre l’attitude individuelle quotidienne et l’ordre social auquel nous aspirons. Autrement dit : une identité à mi-chemin entre les philosophies du moi et les philosophies politiques. En plus d’être impossible, cette posture est puérile : si nous pouvions vivre ensemble en marge de la société commerciale, nous n’aurions tout simplement pas besoin de nous émanciper d’elle.

Le capitalisme est un enchevêtrement relationnel qui ne connaît pas de limites, on n’en sort pas en traversant la rue, en adoptant une attitude civiquement exemplaire, ou en se réfugiant dans le monde de Narnia. Même si on le souhaite, on ne le peut pas. Lorsqu’on en revient à Machiavel et que la politique révolutionnaire se subsume dans le discours néolibéral ­– par la voie du narcissisme émancipateur –, il en résulte finalement un individu mis à nu, en marge de toute utilité collective et de toute dimension politique. C’est un vide de certitudes, incapable de trouver un écho qui résonne dans la société, et qui a été intégré et articulé, et c’est fondamental, pour que l’élan révolutionnaire devienne le moteur des passions néolibérales. Il faut alors se demander comment prendre en charge, au XXIe siècle, ce désir de laisser de côté ce que l’on est afin de pouvoir être autrement.

« La meilleure leçon que l’on puisse tirer des contradictions que la révolution russe n’a pas su résoudre réside sans doute dans ce pari qui consiste à avancer en acceptant les paradoxes et les compromis avec le présent, en admettant l’inévitable contagion d’une réalité hostile sur laquelle on ne peut agir qu’en la reconnaissant. »

On ne peut évidemment pas répondre à cette question aujourd’hui sous l’angle du développement moderne d’un prolétariat qui s’auto-réalise, sur le mode du repli stalinien de la révolution de 1917. Il faut avoir en vue l’abolition du prolétariat, c’est-à-dire impulser le désir (que l’on retrouve aussi bien dans le néolibéralisme que dans l’anticapitalisme) de ne plus être prolétaire. Accepter le cadre dans lequel se déploie le désir néolibéral au lieu de le renier au profit d’un passé pétri de certitudes (la sécurité et la régulation du travail, l’ordre salarial comme horizon, etc.). La bataille à mener est celle du désir, à l’heure où les coutures du régime capitaliste de l’emploi craquent de toute part. La critique du programme de Gotha de Marx et l’idée d’une classe émancipée du travail retrouvent leur intérêt. Il nous faut penser la société du « plein temps garanti » davantage que la société du plein-emploi, car nos sociétés actuelles libèrent suffisamment de temps pour rendre caduque le calcul de la richesse basé sur le temps de travail employé. Une société est plus libre dès lors que sa reproduction est moins sujette à la « libre » obligation de se soumettre à un tiers pour pouvoir subvenir à ses besoins primaires.

Le temps est peut-être venu de récupérer la « folie » du geste de Lénine, ce cheminement entre les précipices, cette manière d’assumer les contradictions du présent plutôt que de chercher à les résoudre sans y faire face. Ainsi, à la fermeté d’une orthodoxie qui prétend dicter la vérité du réel, il est toujours impératif d’opposer, non sans tensions, une conception de la politique fondée sur l’innovation, l’intervention et l’invention même du réel. Face à l’impulsion stalienne de la révolution russe suite à l’échec de l’expansion européenne, et plus généralement face à toute paralysie d’un processus de changement politique, il est crucial de savoir pressentir, comme l’a fait Lénine, le risque d’un repli bureaucratique ou identitaire. Il faut aussi comprendre aujourd’hui que face à la tentation du refuge (le travail, la nation, l’idéologie), face à la crise (de régime, de l’emploi, du changement politique) la meilleure leçon que l’on puisse tirer des contradictions que la révolution russe n’a pas su résoudre réside sans doute dans ce pari qui consiste à avancer en acceptant les paradoxes et les compromis avec le présent, en admettant l’inévitable contagion d’une réalité hostile sur laquelle on ne peut agir qu’en la reconnaissant. Car, « nous n’avons pas d’autres briques, c’est donc avec celles-ci que nous devons construire » (Lénine).

Traduit de l’espagnol par Lou Freda.

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