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François Jullien : Pour en finir avec « l’identité culturelle »

François Jullien : Pour en finir avec « l’identité culturelle »
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Dans un pays où la politique se résume de plus en plus à des prises de position et non à un véritable débat, le thème de l’identité nationale n’en finit pas de s’imposer comme l’horizon indépassable de tout programme politique. Et le futur s’annonce radieux pour la thématique identitaire car, dorénavant, celle-ci est loin d’être uniquement l’apanage des extrêmes. Alors que pour Manuel Valls l’essentiel de la campagne pour l’élection présidentielle de 2017 sera « la bataille culturelle et identitaire », Nicolas Sarkozy, dans le prolongement de sa campagne de 2007, affirme que nos « ancêtres sont les Gaulois. », phrase pouvant être interprêtée de façon ambiguë : à la fois comme plaidoyer pour l’assimilation, mais aussi comme affirmation ethniciste et romantique. N’y a-t-il donc pas d’autres choix, d’autres échappatoires, que le slogan politico-philosophique d’Alain Juppé « l’identité heureuse » et son contraire finkielkrautien de « l’identité malheureuse » ? Aux multiples réponses précède une unique question, sous-jacente et pourtant absolument prégnante dans l’ensemble de la classe politique : ne faut-il pas défendre l’« identité culturelle » de la France contre le supposé péril des communautarismes ? Aux adeptes de l’éternel déclinisme français, on pourrait répondre que ce débat identitaire, au-delà même de l’Europe toute entière, se pose à l’échelle mondiale du fait de la mise en rapport des cultures entre-elles.

Il n'y a pas d'identité culturelle, François Jullien, éditions de L'Herne.
Il n’y a pas d’identité culturelle, François Jullien, éditions de L’Herne.

Face au tumulte des borborygmes politiques, le dernier livre du philosophe François Jullien, intitulé Il n’y a pas d’identité culturelle, apparaît donc comme une tentative de clarification conceptuelle ô combien salutaire. Peu adepte des interventions médiatiques, ce philosophe injustement méconnu, à la fois sinologue et helléniste, est pourtant l’un des penseurs contemporains les plus traduits et reconnus à l’étranger, comme en témoigne l’obtention du Prix Hannah Arendt pour la pensée politique en 2010. Grâce aux outils de la philosophie, il soutient ainsi que le débat sur l’identité, qui paraît à première vue aussi complexe qu’explosif, repose en réalité sur des bases conceptuelles erronées, qui font de ce débat un faux débat. Le titre de son opuscule, éminemment évocateur, et le format de son court livre (104 pages) ne manquent donc pas de répondre clairement au pseudo-débat qui ne cesse d’agiter le personnel politique, dont F. Jullien souligne d’ailleurs la pauvreté des éléments intellectuels. Tout d’abord, la méprise vient de la confusion entre le processus d’identification par lequel se constitue l’identité du sujet et l’identité objective d’une culture. Or, si le caractère intangible d’une culture peut sembler rassurante et utile dans le discours politique, la réalité est toute autre car l’identité, entendue comme collective et non singulière, ne peut-être culturelle puisque, à l’instar d’une langue, elle ne cesse de se transformer, sous peine de mourir. Penser en terme d’identité objective une culture n’est pas sans risques car de l’identité découle la différenciation et donc le rangement des cultures selon des caractéristiques spécifiques. De là, le livre de S.Huntington, Le Choc des civilisations, qui repose sur cette conception erronée de cultures pensées comme des blocs « civilisationnels » antagonistes.

La valorisation de « ressources » culturelles.

En réponse à ces discours niant la transformation incessante et la diversité interne des cultures, F. Jullien opère un renouvellement sémantique fondamental par l’introduction du terme de « ressources » culturelles. L’avantage de ce déplacement conceptuel est multiple : les ressources, bien loin d’exclure, sont à partager, à activer, à déployer. Si l’identité n’appartient qu’à moi, les ressources, à l’image de la langue, appartiennent à tous ceux qui les exploitent. Si les valeurs se défendent, se prêchent et sous-entendent des rapports de force, les ressources appartiennent à qui veut bien les faire fructifier. C’est là qu’intervient le nouvel apport de l’essai de F. Jullien, qui parle alors « d’écarts » et non de différences culturelles. Si la différence isole en distinguant, l’écart met en regard et fait apparaître de « l’entre », au sein duquel se produit du « commun ». Ce dernier surgit donc de la fécondité relative à cette mise en tension qu’est l’écart. C’est le contraire du semblable qui, par l’assimilation, ne vise qu’à produire du standard, une répétition uniforme. Pour revenir à l’exemple français, la définition de caractéristiques culturelles spécifiques est donc fatalement vouée à l’échec, notamment avec la vision binaire de racines judéo-chrétiennes opposées à une laïcité républicaine. La solution ne pourrait-elle pas alors se trouver dans cette pensée de l’écart défendue par F. Jullien ? Et si c’était l’écart de ces deux visions, leur mise en rapport, qui, par un processus de transformation incessante, faisait la France ?

François Jullien.
Le philosophe français François Jullien, à la fois helléniste et sinologue.

Mais, s’il est très critique vis à vis de la notion d’identité culturelle, F. Jullien ne considère pas moins que la culture européenne est menacée, et ce sur deux fronts. Si cela peut sembler au premier abord paradoxal, voire semblable aux discours alarmants qu’il prétend pourtant dénoncer, il n’en est rien. Tout d’abord, il pointe le danger du semblable évoqué plus haut, qui se manifeste concrètement par l’appauvrissement des cultures lié à la standardisation mondiale (par exemple, l’anglais devenant peu à peu le globish). Par la suite, il met en garde contre une des dérives possible du commun, c’est à dire le communautarisme. En partie constitué en réponse à l’uniformisation évoquée précédemment, à terme, vire-t-il au sectarisme si le partage qui fait le commun vient à disparaître. Pour éviter ces deux écueils, F. Jullien invite à activer et à déployer les ressources les plus à même de produire du partage, et donc du commun. Il prend ainsi les exemples du subjonctif, de la classe de philosophie et du latin et du grec, qu’il considère comme des ressources « d’intelligence partagées » non pas tant à « défendre » négativement qu’à exploiter et promouvoir de façon active et positive (la littérature étant un exemple parmi d’autres de déploiement de la langue considérée comme ressource).

Ainsi, on peut souhaiter, comme nous l’invite F. Jullien, que chaque culture valorise ses ressources, disponibles à tous et qui n’appartiennent à personne sinon à leurs exploitants, afin de faire fructifier le « commun » de tous, qui ne cesserait de s’enrichir de l’altérité et de la créativité des cultures qui le composent. Précédant les critiques qui ne manqueront pas d’y voir un universalisme déguisé, il précise sa pensée en opposant deux conceptions de l’universalisme. Celle qu’il entend critiquer se conçoit comme un universalisme prescriptif et « facile », que l’Occident a longtemps prétendu incarner au nom de valeurs universelles, et qui trouve ses limites dans un universel satisfait de lui-même qui ne voit pas ce qui lui manque. (F. Jullien donne l’exemple du suffrage dit universel, mais sans les femmes) A l’opposé, il promeut un universalisme insatisfait et « rebelle » qui comporte en lui-même une exigence sans cesse renouvelée d’universel, un idéal asymptotique, à même seul d’éviter la dégénérescence du commun en communautarisme. Par cette exigence incessante, F. Jullien souhaite aussi dépasser le réflexe de la tolérance, qui relève le plus souvent de la « résignation et du compromis » comme le montre son étymologie (du latin tolerare « supporter »), afin d’éviter tant un universalisme « facile » qu’un relativisme culturel conduisant au communautarisme.

« Penser entre la Chine et la Grèce. »

Au travers de sa démarche sur les cultures, c’est aussi toute la pensée philosophique de F. Jullien qui se dessine en filigrane. La formule de Pierre Nora à son sujet, « penser entre la Chine et la Grèce », est d’ailleurs éloquente puisque qu’elle révèle l’importance de sa double compétence de sinologue et d’helléniste. Par « l’écart » des pensées entre la Chine et l’Europe, il a opéré, du dehors, une déconstruction de l’ensemble de la pensée occidentale, dont la Grèce a posé les fondements, tout en y exhumant son impensé, c’est-à-dire ses partis pris, ses évidences, qu’on ne prend plus la peine de penser et repenser. Par l’exploration d’autres intelligibilités, F. Jullien fait ainsi émerger le parti-pris majeur de la pensée grecque, c’est-à-dire la pensée de l’Être, l’ontologie, matérialisée par la question aristotélicienne : Qu’est-ce qui ne change pas dans le changement ? De là, des réponses différentes, essence ou sujet, mais qui répondent invariablement à la même question. L’ontologie se révélant incapable de penser l’entre, puisqu’il n’a pas d’en-soi donc d’essence (par exemple, Platon ne peut appréhender la neige qui fond car elle est « entre » les extrêmes du solide et du liquide). François Jullien a donc fait appel à la pensée chinoise, pensée relationnelle par interaction et polarités (yin et yang, ciel et terre, haut et bas…) donc par processus.

En définitive, tant au niveau de l’interculturalité qu’à celui de la philosophie, la pensée de « l’écart » et du « commun » de F. Jullien lève le voile, tant par un renouvellement conceptuel que par un détour par la pensée chinoise, sur les poncifs et faux débats de la pensée contemporaine. En tentant d’éviter le double écueil de l’ethnocentrisme et de la fascination pour l’exotisme, F. Jullien participe ainsi à une reconfiguration du champ du pensable et nous invite à sa suite car , comme il le dit lui-même dans sa post-face De l’Être au Vivre : lexique euro-chinois de la pensée, « philosopher, c’est s’écarter ».


Pour aller plus loin :

Crédits :

  • http://www.cimiez.com/musee-chagall-conference-francois-jullien/
  • http://francoisjullien.hypotheses.org/1510
  • https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Jullien
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