©Francesco Pierantoni
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Les Italiens sont convoqués aux urnes ce dimanche, après une longue et étrange période qui a vu se succéder des gouvernements sans réelle légitimité populaire. Ces gouvernements, de celui de Mario Monti en 2011 jusqu’au dernier en date dirigé par Paolo Gentiloni, ont pourtant poursuivi la transformation économique et sociale du pays à marche forcée : réformes des retraites, du marché du travail, des marchés des biens et services, ou encore de l’organisation territoriale. Par Frédéric Farah.

Cependant, aucun nouveau « miracle italien » n’est venu se présenter. Pire, le pays peine à quitter les terres de la croissance atone et ne parvient pas à échapper aux nombreux périls qui le guettent : crise bancaire de vaste ampleur, fleurons industriels nationaux rachetés par des concurrents étrangers, un chômage de masse, et, plus inquiétant encore, le départ des forces vives du pays.

Les faiblesses de l’économie italienne depuis plus de trois décennies permettent de jeter une lumière sur une construction européenne dont la nature est profondément déflationniste [ndlr, qui favorise la baisse des prix], et qui est le théâtre d’une véritable offensive du capital à l’encontre du travail.

Les commentateurs, qu’il s’agisse des journalistes ou des économistes, expliquent ce marasme en mettant en avant des facteurs essentiellement nationaux :  une dette sans précédent, une corruption endémique, un vieillissement de la population, un écart Nord/Sud plus flagrant que jamais, et une productivité en berne. Ces arguments, s’ils ne sont pas sans pertinence, font la part trop belle aux facteurs endogènes propres à l’Italie. À l’heure de l’intégration européenne, l’explication du marasme à l’aune du seul prisme national relève de l’aveuglement.

Le destin économique et social de l’Italie ne peut s’expliquer sans tenir compte des choix européens portés par les différentes majorités gouvernementales au cours de ces trois dernières décennies. Ce choix dans l’analyse permet de dresser des parallèles avec la promotion de la désinflation compétitive par la France à partir de mars 1983. La France et l’Italie ont défendu cette option avec fermeté pendant plus de deux décennies.

Les faiblesses de l’économie italienne depuis plus de trois décennies permettent de jeter une lumière sur une construction européenne  dont  la  nature  est profondément déflationniste [ndlr, qui favorise la baisse des prix], et le théâtre d’une véritable offensive du capital à l’encontre du travail.

Les choix européens de l’Italie : l’UE comme contrainte extérieure à vocation disciplinaire

Pour l’Italie, les années 1969-1982 sont des années de tensions politiques et sociales renforcées par les conséquences des chocs pétroliers. Elles ont enrayé le cercle vertueux des années antérieures, qui avaient vu la compétitivité italienne s’améliorer puisque la part de l’Italie dans le marché mondial était passée de 2% en 1951 à 4% en 1970. Le taux de croissance annuel moyen s’était établi à 5,3% entre 1951 et 1958, mais avait connu une décélération entre 1958 et 1967 pour s’établir en moyenne annuelle à 3,6%.

Romano Prodi, le président du Conseil Italien qui incarne l’entrée de l’Italie dans l’euro. ©Francesco Pierantoni

Après ses années de prospérité économique, dans les années 70, l’Italie se retrouve dans une spirale inflation-dépréciation, et sous l’impulsion de la Banque d’Italie, le choix européen apparaît alors comme un moyen d’infléchir cette direction et de procéder aux ajustements nécessaires. L’Italie comme la France – et l’ouest du continent en général, du reste – s’apprêtent à emboîter le chemin de la désinflation compétitive dont les trois piliers sont connus : austérité salariale, austérité budgétaire et monnaie forte. Toutes les nations ne l’ont pas mise en œuvre avec la même rapidité.

C’est l’adhésion de l’Italie au système monétaire européen en 1979 qui marque le premier temps de la reprise en main de l’outil monétaire par la banque centrale italienne. La lire continue sa dépréciation, mais la progression des salaires est contenue et les marges des entreprises connaissent un redressement.

Néanmoins, afin de maintenir une activité dynamique, les Italiens ne restreignent pas leurs dépenses publiques, et ce au prix d’un endettement massif. D’autant plus que, depuis 1981, le trésor italien et la banque d’Italie sont séparés. Le rachat de la dette par la banque centrale est alors impossible.

Dans ce cadre, la politique budgétaire devient impossible en raison d’un véritable effet « boule de neige ». D’une part, la croissance se tasse et de l’autre, les taux d’intérêts s’envolent. La charge réelle de la dette devient plus lourde et le ratio d’endettement dépasse les 100% en 1991.

Le traité de Maastricht finit de resserrer le garrot sur l’économie italienne

Le traité de Maastricht représente l’acte II de la réorientation de la politique italienne. À ce moment-là, l’Italie ne peut plus adapter le taux de la lire à la réalité de la compétitivité de l’économie italienne. Le traité de Maastricht contribue à la détérioration de la compétitivité italienne. Cette surévaluation de la lire est à l’origine de la crise spéculative de 1992. L’Italie y a répondu sous la houlette du gouvernement technique de G. Amato en réduisant de moitié les déficits publics. De grandes réformes sont alors menées dans la politique sociale et le système de retraites publiques. Seule la dévaluation de la lire limite l’effet récessif de pareils choix économiques. Ces années 1990 voient l’affirmation de gouvernements techniques préfigurant ceux à venir, comme celui de Mario Monti en 2011.

La marche vers l’euro initie pour l’Italie – comme pour bon nombre de pays – des années d’austérité, et le gouvernement de Romano Prodi va jusqu’à faire naître un impôt sur l’Europe pour rendre possible l’adoption de la monnaie unique.

Là encore, cette politique est très coûteuse en matière d’emplois et de croissance. Puisque l’Italie entre dans l’euro avec une monnaie surévaluée, elle est obligée de mener une politique de rigueur qui affaiblit durablement ses performances, avec une croissance annuelle qui passe rarement au-delà de la barre des 1%.

Ce parcours nous révèle le rôle joué par la contrainte extérieure, véritable instrument disciplinaire qui est censé ramener à la raison économique les nations et les peuples européens trop dépensiers.

Ici, la définition de l’austérité proposée par la juriste italienne Clara Mattei nous semble pertinente, même si elle s’applique au départ au contexte des lendemains de la Première Guerre mondiale. « L’austérité comme message moral, économique et technocratique par lequel les experts visent à éduquer et à civiliser une société civile en proie à l’agitation aux lendemains de la guerre. » [2]

La marche vers l’euro constitue pour l’Italie – comme pour bon nombre de pays  des années d’austérité, et le gouvernement de Romano Prodi va jusqu’à faire naître un impôt sur l’Europe pour rendre possible l’adoption de la monnaie unique.

Si l’on pouvait modifier cette définition à la marge, nous dirions qu’elle vise à éduquer des sociétés européennes dont les demandes de démocratie sociale ont pu apparaître excessives à certaines élites publiques et privées durant les années 1970.

La contrainte extérieure conduit non seulement à l’austérité, mais aussi à une véritable paralysie des instruments de la politique économique. Une situation on ne peut plus dommageable pour l’économie italienne.

Une étude plus récente de C. Fernandez et Pilar Garcia Perea indique, comme le rappelle l’économiste M. Anota sur son blog : « Dès l’introduction de l’euro, l’Italie, le Portugal et la Belgique ont très rapidement pris du retard. En effet, leur niveau de vie aurait augmenté plus rapidement si l’Italie et le Portugal n’avaient pas adopté l’euro. »

En effet, l’Italie est désormais dépourvue d’instruments macro-économiques à même de soutenir sa demande intérieure. Les relais européens ne sont pas non plus au rendez-vous en matière de stratégie de croissance. L’atonie de la demande semble être alors durable et les stratégies du tout export ne peuvent compenser pareille faiblesse.

Des études économiques diverses révèlent combien ce choix européen a été dommageable. Une note de l’OFCE le souligne en 2008, à la veille de la crise : « En vérité, les performances de croissance des pays de la zone euro cachent des situations disparates entre ses États membres. Un fossé s’est creusé entre grands et petits pays de la zone euro, fossé dont témoigne le maigre surplus de croissance réalisé depuis dix ans dans les grands pays : en moyenne, entre la phase de convergence et la phase d’adoption de l’euro, les grands pays de la zone euro ont bénéficié d’un gain annuel de 0,2 point, i.e. moitié moindre de celui de l’ensemble de la zone. » [3]

Une étude plus récente de C. Fernandez et Pilar Garcia Perea indique, comme le rappelle l’économiste  M. Anota sur son blog : « Enfin, dès l’introduction de l’euro, l’Italie, le Portugal et la Belgique ont très rapidement pris du retard. En effet, leur niveau de vie a suivi une trajectoire inférieure à celle qu’il suit dans le scénario contre-factuel [ndlr, le scénario qui sert de point de comparaison dans une évaluation économique] ; il aurait augmenté plus rapidement si l’Italie et le Portugal n’avaient pas adopté l’euro. » [4]

Avant la crise des dettes souveraines, l’Italie est déjà sous la menace d’une désintégration politique et économique car elle est privée de nombreux instruments, et qu’elle s’affaiblit en raison de choix de politique économique qui ont eu des effets pénalisants sur la demande. La crise économique de 2008 et sa transformation en crise des dettes souveraines se sont traduites en choc de la demande.

L’Italie dans le piège de la crise « des dettes souveraines » entre 2008 et 2017

Lien
Silvio Berlusconi au congrès d’European’s people party. ©EPP

L’Italie s’est retrouvée au coeur de la spéculation sur la crise des dettes souveraines. Elle a dû supporter un violent renchérissement du coût de sa dette en 2011 sous l’effet de la spéculation financière. Tout ceci sans compter la claire ingérence de l’Union européenne qui a contribué à la chute du dernier gouvernement Berlusconi. Jean Claude Trichet, dans une lettre au président du Conseil du 5 aout 2011, l’affirme d’ailleurs : « le conseil des gouverneurs considère que l’Italie doit d’urgence rétablir la qualité de sa signature souveraine et réaffirmer son engagement pour une stabilité fiscale et des réformes structurelles. » Juste après l’éviction de Silvio Berlusconi, la Banque centrale européenne et les institutions européennes saluent d’ailleurs l’arrivée au pouvoir de M. Monti, ancien commissaire européen et franc soutien au néolibéralisme.

Une violente politique d’austérité est alors mise en place par le gouvernement de Mario Monti. Elle laisse l’Italie exsangue. Son gouvernement, sans la moindre légitimité populaire, procède alors à une réduction brutale de la dépense publique, entreprend de défaire un peu plus le statut des travailleurs de 1970 et engage une réforme des retraites profondément inique : la loi Fornero. Mario Monti laisse au pays la pire récession connue depuis la guerre, après celle de 2008-2009. Le revenu par habitant, lui, recule au niveau de 1997 !

La crise que rencontre l’Italie est un véritable choc de demande et non une crise de l’offre

Sur la période 2011-2016, l’activité du pays recule de 0,4% par an en moyenne. La crise a un effet marqué sur l’investissement en Italie : il a baissé de 2,7% en moyenne par an. L’investissement en biens d’équipement s’est en particulier contracté de 1,5% par an en moyenne entre 2011 et 2016. Par ailleurs, l’investissement en construction a chuté de 4,6% en moyenne par an depuis 2011, soit bien davantage qu’en France (–0,4%).  Le fort repli de l’investissement tient surtout aux conditions de financement qui se sont nettement dégradées en Italie.

Le crédit aux entreprises, qui progressait parallèlement en France et en Italie de 2004 à 2011, décroche dans la péninsule, et entraîne la baisse de leur investissement. D’autre part, la forte hausse des coûts de financement public conduit le gouvernement italien à mettre en œuvre une consolidation budgétaire marquée. En 2012 et 2013, le solde structurel italien s’améliore ainsi de 3,2 points, contre 1,8 point en France. Cette politique budgétaire plus restrictive explique l’écart de croissance de la consommation et de l’investissement publics sur la période par rapport à la France.

Le gouvernement Renzi poursuit cette politique dans le même esprit que son prédécesseur. Il a ainsi engagé une nouvelle réforme des retraites et le fameux « Jobs Act » dont les résultats médiocres ont offert un peu plus de sécurité à l’employeur et de plus en plus de flexibilité au travailleur.

La productivité recule de 1,5% en rythme annuel depuis 2000 en Italie. Ce constat est identique lorsque l’analyse porte sur la productivité horaire.

L’Italie a perdu 600 000 emplois industriels et un quart de sa production industrielle depuis le début de la crise économique, mais l’industrie représente 16% de la valeur ajoutée. Elle dispose encore d’une véritable capacité industrielle. Le chômage, lui, dépasse les 11% de la population active et atteint 34% des jeunes actifs.

Pourtant, l’analyse qui prévaut aujourd’hui est celle d’un choc d’offre négatif. Selon ce point de vue, le seul moyen de redonner vie à la croissance italienne est d’engager les réformes de structure réclamées par les autorités européennes. C’est pourquoi le gouvernement Renzi poursuit cette politique dans le même esprit que son prédécesseur. Il a ainsi engagé une nouvelle réforme des retraites et le fameux « Jobs Act » dont les résultats médiocres ont offert un peu plus de sécurité à l’employeur et de plus en plus de flexibilité au travailleur.

La réforme constitutionnelle qu’il a voulu mettre en place s’est soldée par l’échec du référendum de 2016, qui a vu sa démission actée. L’Italie, aux prises avec une monnaie trop forte, la perte de son outil budgétaire et monétaire, est condamnée à des politiques déflationnistes.

L’argument de la dette est systématiquement mis en avant. Cependant, il ne faut pas oublier de dire que l’Italie dégage des excédents budgétaires primaires depuis 1990. Il en va de même pour les questions conjoncturelles, comme le rappelle une note de l’Insee : « Cependant, la plupart de ces facteurs, d’ordre structurel, sont très difficiles à quantifier. Par ailleurs, ils ne peuvent rendre compte de l’ampleur du décrochage à la fois dans le temps – avant et après 2000 – et dans l’espace, relativement à la France notamment. Par exemple, le taux de recherche et développement est certes plus faible que dans le reste de l’Europe, mais il l’était déjà dans les années 1990, sans écart apparent de croissance, et a même davantage augmenté depuis 2000 en Italie qu’en France. Aussi, le taux de diplômés de l’enseignement supérieur augmente plus nettement en Italie que dans le reste de l’Europe. Par ailleurs, le taux d’investissement productif transalpin est resté proche de celui des entreprises françaises jusqu’en 2010 et n’a décroché qu’avec la crise des dettes souveraines. Enfin, les disparités régionales ne semblent pas particulièrement la cause du décrochage (concernant les rigidités du marché du travail, Hassan et Ottaviano (2013) montrent, à partir des données de l’OCDE sur la protection dans l’emploi, que l’Italie a davantage assoupli son marché que la France et l’Allemagne de 2000 à 2007. » [5]

Aujourd’hui, l’Italie connaît une reprise modeste portée par un regain d’augmentation des salaires ainsi que par une légère impulsion budgétaire de plus 0,3%. Cependant, son PIB en volume reste de plus de 6% inférieur à son niveau d’avant crise. En 2018-2019, encore une fois, la modeste croissance trouvera ses moteurs dans la demande interne et l’investissement. L’Italie paie d’un lourd tribut ses choix européens : chômage en hausse, alourdissement de la dette, perte de marchés extérieurs. Son destin, par bien des aspects, croise celui de la France. Ils sont les grands perdants de l’euro, en tant que grands pays de la zone.

Aujourd’hui, comme la France, l’Italie n’a eu de cesse de céder des grands groupes industriels, agroalimentaires, ou de la téléphonie. Pourtant, l’Italie dispose de véritables atouts qui pourraient lui permettre de rebondir. Pour espérer le faire, c’est hors de la zone euro qu’il faudra néanmoins le penser.

[2] Clara Mattei, « The Guardians of International Consensus and the Technocratic Implementation of Austerity”, in Journal of Law and Society, n°1, mars 2017

[3] La zone euro : une enfance difficile, lettre de l’OFCE, 12 decembre 2008

[4] <http://www.blog-illusio.com/2016/01/l-impact-de-l-euro-sur-les-echanges-et-le-niveau-de-vie.html>

[5] « Pourquoi la croissance de l’Italie a-t-elle décroché depuis 2000 comparée à la France ? », note de conjoncture de l’INSEE, 20 juin  2017, <https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/2871885/062017_d2.pdf>

Crédits photos : ©Francesco Pierantoni


  •  
  •  
  •  
  •  
  •