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Dans un reportage diffusé sur La Sexta, journalistes et militants de la cause animale mettent en lumière les conditions de travail désastreuses dans les abattoirs et les souffrances animales dans la filière porcine. En Espagne, ces révélations sur les pratiques de l’industrie carnée ont suscité une vague de réactions scandalisées. 


Jordi Évole, le journaliste vedette de la chaîne de télévision La Sexta, avait annoncé la couleur sur son compte Twitter le 2 février dernier : le prochain épisode du programme Salvados, proche du modèle de l’émission Cash Investigation en France, serait particulièrement « animal », dans tous les sens du terme. Évole adresse à ses followers un message on ne peut plus clair, accompagné d’un trailer énigmatique  : « comment peut-on traiter de la sorte les travailleurs des abattoirs ? et les animaux ? ».

Diffusé le dimanche 4 février au soir, l’épisode intitulé « Stranger Pigs » tient toutes ses promesses. Habitué des exclusivités et des reportages choc, le journaliste s’attaque cette fois-ci à l’industrie agroalimentaire espagnole et lève le voile sur les pratiques plus que douteuses à l’œuvre dans la filière porcine : conditions de travail, maltraitance animale, opacité totale du côté des responsables, tout – ou presque – y passe.

Extrême précarité et maltraitance animale 

L’équipe de Salvados se rend dans un premier temps sur le site de l’abattoir « Le Porc Gourmet », situé à 70 kilomètres de Barcelone. Les quelques échanges avec les employés à l’entrée des locaux – les journalistes n’ont pas l’autorisation d’y pénétrer – dressent un panorama glaçant : des cadences infernales, des heures supplémentaires non rémunérées, des travailleurs privés de pauses et contraints d’acheter leur matériel par leurs propres moyens. La plupart d’entre eux sont immigrés et touchent 900 euros par mois. Certains n’hésitent pas, devant les caméras, à accuser l’entreprise d’abuser de la loi catalane sur les coopératives pour les embaucher en tant qu’auto-entrepreneurs, s’exonérant ainsi des obligations en matière de protection sociale et de congés payés. Une syndicaliste témoigne de la dureté des conditions de travail, puis évoque les intimidations et les menaces exercées par la direction à son encontre. Elle déclare notamment s’être vue proposer des pots-de-vin en échange de l’abandon de son engagement syndical.

Si cette séquence a déjà de quoi troubler, un autre passage de l’émission est aujourd’hui à l’origine d’une polémique impliquant le géant espagnol de l’industrie carnée El Pozo. Afin de mettre en lumière les mauvais traitements infligés aux cochons dans l’élevage intensif, Jordi Évole s’entoure de militants de l’association animaliste « Igualdad Animal » (« Égalité Animale »). Avec plusieurs d’entre eux, le journaliste s’introduit de nuit dans une ferme d’élevage de la région de Murcie, associée à une filiale de l’entreprise El Pozo. Dans l’obscurité de la grange, les images filmées par l’équipe de tournage et les militants  – ici reprises sur la chaîne Youtube d’Animal Equality – sont difficilement soutenables :

Malformations, ulcères, infections et lésions en tout genre, animaux à l’agonie et cadavres dévorés par leurs congénères. Bien qu’ils soient rompus à cette forme d’action collective visant à sensibiliser l’opinion publique, les militants ne masquent pas leur désarroi devant l’ampleur de l’insalubrité. « Je ne suis jamais tombé sur quelque chose comme ça », admet l’un d’eux. De retour le lendemain sur les lieux de l’expédition nocturne, Jordi Évole interroge le propriétaire de l’exploitation. Celui-ci assure que les animaux y sont bien traités, et que la viande produite à partir des cochons est bel et bien destinée à la consommation humaine. Confronté aux images, le responsable agriculture et élevage du gouvernement régional de Murcie niera quant à lui toute responsabilité.

Le géant El Pozo sous le feu des critiques 

Une séquence qui a vivement fait réagir les internautes, le hashtag #SalvadosGranjas s’installant dans la soirée parmi les principales tendances sur Twitter. Parmi les premières réactions, celle de l’entreprise El Pozo, directement mise en cause par le programme. Manifestement averti à l’avance du contenu diffusé, le géant de l’industrie porcine, qui n’avait pas répondu aux sollicitations des journalistes de La Sexta, a immédiatement riposté par la publication de plusieurs démentis. « Il est impossible que des animaux comme ceux montrés dans le programme Salvados entrent dans notre chaîne de production », réplique l’entreprise, qui s’efforce de rappeler ses engagements en faveur du bien-être animal dans un communiqué. El Pozo dénonce par ailleurs un documentaire « trompeur ». Sur Twitter, le « responsable vétérinaire » de l’entreprise certifie que les cochons filmés dans la grange y sont entreposés à cause de malformations et de pathologies contractées à la naissance, afin de les éloigner du reste de l’élevage. Néanmoins, rien ne semble permettre d’affirmer que les animaux en question n’étaient pas destinés à être envoyés à terme à l’abattoir, souligne de son côté Alfonso Senovilla, le vétérinaire qui a participé au programme de La Sexta.

Alors que les réactions continuent de se multiplier, l’affaire s’exporte au-delà des Pyrénées : deux chaînes de supermarchés belges ont annoncé le 12 février la suspension de leur collaboration avec l’entreprise espagnole pointée du doigt. « La viande qui se trouve dans nos magasins est retirée des rayons. Les clients qui le souhaitent peuvent également ramener le produit » a ainsi indiqué le porte-parole de l’enseigne Delhaize. Le lendemain, El Pozo déclarait avoir ouvert une enquête et mis un terme à ses relations avec la ferme où ont été filmées les scènes de l’émission. Enfin, l’abattoir « Le Porc Gourmet », sous le feu des critiques depuis la révélation des conditions de travail dans son enceinte, a fait l’objet d’une visite de l’inspection du travail et de la police nationale le mercredi 14 février.

Un coup de projecteur largement salué par les militants de la cause animale, mobilisés de longue date pour mettre en lumière les pratiques controversées de l’industrie agroalimentaire. « Des millions de personnes ont pu voir la maltraitance animale, l’exploitation des migrants, l’impact environnemental… un cocktail explosif qui génère déjà un débat sans précédents dans l’histoire de notre pays » résume Javier Moreno, directeur de « Igualdad Animal », dans El País.


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