©Collectif créatures
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Masse c’est un instant de poésie, où les voix s’entrechoquent, se rythment, s’agrandissent les unes avec les autres, cohabitent. Pièce de théâtre issue de la nouvelle et jeune création, Masse détonne, court-circuite l’entendement et donne une douce claque qui se prend avec plaisir.


Masse est une pièce de théâtre mise en scène par Martin Mendiharat et écrite par Victor Auzet qui se joue ce week-end au squat artistique parisien Satellite. Pour l’anecdote, ils ont commencé à jouer dans un PMU. Masse c’est l’histoire d’une rébellion contre un cadre donné par une utilisation abusive du langage. Et le langage est unique. Le texte est très poétique, fragmentaire. ça n’est pas une langue qui se parle, du quotidien entre deux individus. C’est une langue soignée, virtuose, des phrases incompréhensibles dans l’immédiateté du théâtre parfois, mais des phrases qui se retiennent, une alliance entre deux mots persiste dans l’esprit. On peut retrouver par exemple des propositions comme « Des odeurs d’ongles… et la pluie… la légèreté s’entrouvre… et l’orage sous tes yeux… Des vagues de feu… courent dans un désert… et les fourmis dans le sable… brûlent… » qui ouvre la pièce. Ce qui sonne à l’oreille, ce sont des discours poétiques, des voix qui s’entremêlent plus que de réelles discussions entre les personnages. Chacun a sa propre problématique. Le langage en devient conceptuel par instants.

Les performeurs ont eu le droit de s’approprier à la fois leur voix poétique et leur personnage à leur manière. Les personnages n’ont pas non plus de noms appropriés, celui qu’ils portent et le leur en tant qu’individu. Un duo prédomine tout le long de la pièce qui est celui d’Alice et Thomas. L’une est, la plupart du temps, sur un escalier au milieu de la scène tandis que l’autre est en mouvement. Thomas est danseur, Alice, elle, est ambivalente, un moment elle a une pensée structurée, raisonnée tandis qu’à un autre moment elle est distraite, évasive, déconstruite. Elle a besoin de repères. Alors qu’Alice est plus un personnage cérébral, Thomas, lui, à l’inverse, est une incarnation corporelle. Il danse en parlant, a besoin d’être à l’intérieur de lui, de sentir. Par exemple ils parlent dans la pièce à un moment de devenir un autre corps, Thomas a besoin de prendre son temps pour approcher la question, de tester son propre corps. A contrario, Alice se précipite. L’un et l’autre se complètent finalement.

Le deuxième et dernier duo est pour le coup plus abstrait, il y a beaucoup moins de prise de parole, plus de corps et de spatialisation. Victor, qui est aussi la personne qui a écrit la pièce, représente un peu un fou ivre qui dit tout haut ce que les gens pensent tout bas. Sa parole vient moins fréquemment, elle est plus vague mais plus intense et plus longue que les autres personnages. Myriam quant à elle, fait du chant lyrique la majeure partie du temps. Elle aussi fait onduler son corps, danseuse de formation et danseuse dans la pièce. Elle ne s’entend qu’à travers des onomatopées avec des chants lyriques, par émiettements sonores. Le but : qu’elle ne s’exprime que dans une langue inconnue de tous et à travers cette intention on peut ressentir l’objectif de la pièce entière : ne tisser que son propre ressenti, que sa propre réaction, couper avec le sens imposé et créer son propre chemin pour y rentrer. Le dernier personnage est Martin – par ailleurs metteur en scène de la pièce. Il donne un cadre à la pièce et distribue les cartes. Personnage à part, il a sa propre autonomie. Par cadre il faut entendre un narrateur omniscient qui commente les actions et les paroles des personnages, et il va même structurer l’ensemble de la pièce puisque vers la fin, il monte lui aussi sur l’escalier central, il déclame un texte fort avec une intention dans sa voix et son corps qui en témoigne. La bâtisse de la pièce se rompt avec lui, les comédiens partent derrière Martin. Un climax est atteint dans l’énergie et dans la proposition, à partir de ce discours et créé une rupture.

La mise en scène est tout aussi surprenante que l’écriture ou les personnages puisque les spectateurs sont invités à bouger sur la scène et autour. Les comédiens prennent tout l’espace ce qui implique parfois de devoir se retourner pour assister à une scène. Le public n’est pas assis sur des chaises qui rendraient la consommation de la pièce individuelle, mais sur des coussins. Les assises sont volontairement inconfortables pour empêcher le spectateur de s’endormir et lui permettre d’être vif. Les spectateurs sont libres de boire, manger, s’approcher. Martin Mendiharat le metteur en scène a voulu proposer l’esquisse d’une représentation d’une expérience continuelle, d’un geste nourri par ceux de tous. Il s’inspire pour cela de Giselle Vienne puisant elle-même chez George Bataille qui avait l’obsession de parler de la continuité car pour lui la vie est remplie de solitude et d’interruption. Pour Bataille nous sommes en permanence en recherche de continuité. l’expérience consistait donc à mener cet exercice. Autre inspiration, Schechner qui travaille sur le rituel, thème aussi présent dans la pièce.

Il n’y a pas de fil rouge clair et net tout au long de la pièce mais on est gagné par un brouilleur de signes qui amène à rompre avec l’entendement et seulement ressentir. On se retrouve un peu comme un enfant d’un an qui ne comprend pas encore le langage mais qui va associer à sa manière des sons, des bruits, des gestes. c’est ce qui est d’autant plus appréciable, Masse parle au corps, recueille l’imaginaire de chacun. Il tend un miroir et donne à voir notre propre regard sur notre propre incompréhension. À nous de lâcher prise en nous laissant porter dans la douce pirogue poétique qu’est Masse.


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