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Tribune : Quel vote utile pour la Gauche ?

Tribune : Quel vote utile pour la Gauche ?
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On peut comprendre le désarroi de certains électeurs de gauche, à la veille de ces élections. Tout au long de cette campagne, leurs repères ont été mis à mal. Alors qu’on leur promettait la victoire de la droite, dans la logique d’une traditionnelle alternance gauche-droite et après un quinquennat PS catastrophique, ce pronostic a été remis en question – pour le meilleur et pour le pire -, par l’émergence de deux mouvements « hors parti », refusant ce clivage, à savoir En Marche ! et La France insoumise.

Ces deux forces politiques se sont ainsi disputées chacune une aile d’un PS voué de toute façon à l’éclatement. L’une a rassemblé la gauche critique et des acteurs de la société civile, tout en s’adressant aux indécis et aux classes populaires, selon la théorie du « populisme de gauche », tandis que l’autre, témoignant davantage d’un « populisme des élites », se concentrait sur les gagnants de la mondialisation, ou du moins ceux qui n’en subissent pas les effets trop crûment. C’est ainsi que de l’aile droite du PS à la Chiraquie, elle a pu réunir différentes composantes, autrefois faussement opposées, d’un même establishment, autour d’une cause commune : préserver encore un peu leurs privilèges, face aux risques de faillite qui pèsent sur ce système en délitement.

Face à cette ouverture du champ des possibles, les électeurs traditionnels du PS ont pu se sentir déboussolés. Pris en tenaille par ces deux forces nouvelles, Benoît Hamon, le candidat officiellement investi par leur parti, a certes longtemps cherché à disputer le leadership de la gauche critique à l’encontre du quinquennat précédent. En vain. L’ancien ministre de l’éducation a vu ces derniers mois ses intentions de vote chuter, pour ne plus concerner que le noyau dur du PS. La tête du peloton, dans ce sprint final, n’acceptera que quatre candidats.

D’autant plus que dans cette élection marquée par une indécision inédite, ces quatre « super-candidats » ont chacun de sérieux arguments pour espérer être au second tour. Si les sondages donnent toujours une avance relativement confortable au duo Le Pen-Macron, les quatre candidats sont dans la marge d’erreur des sondages. De même, des outils reposant sur les big data, et qui ont fait leurs preuves par le passé, comme Filtéris, donnent des prévisions différentes. L’élection de ce dimanche risque de se jouer à une poignée d’électeurs…

Le retour de flamme du vote utile à gauche

Le vote utile a longtemps été l’un des outils favoris du PS pour asseoir son hégémonie et assurer au second tour la présence de la gauche dite « de gouvernement » . Sorte de rouleau-compresseur, l’astuce a jusqu’ici bien marché — en témoigne l’élection de François Hollande en 2012, qui avait ainsi pu convaincre bon nombre d’indécis, intéressés par Jean-Luc Mélenchon, mais qui n’allaient pas laisser passer la chance qui s’offrait à eux de sanctionner Nicolas Sarkozy. Avec la faiblesse du PS dans cette élection, le vote utile a manifestement changé de représentant.

Ces derniers mois, une même rengaine agitait en ce sens certains amis « progressistes ». Bien qu’ils se disaient être de gauche, ils se satisfaisaient du bulletin Macron, ce fameux « vote utile », afin de ne pas avoir à choisir entre la droite-extrême de Monsieur Fillon et l’extrême-droite de Madame Le Pen. Honnissant cette dernière, figure xénophobe du repli sur soi, alors qu’ils s’épanouissent dans la mondialisation, ils écartaient d’emblée toute alternative véritablement de gauche. N’importe quel inconscient, qui estimait que le progrès social et l’émancipation humaine devaient être au cœur de ces élections, était dès lors renvoyé à ses responsabilités, menaçant le pays – et le monde – de provoquer l’arrivée au pouvoir du Front National.

Face à la grossièreté de cette analyse et à la culpabilisation envers de tels « utopistes pyromanes », penser le changement ne semblait pas à l’ordre du jour, dans une campagne pourtant marquée par les affaires et les peurs diverses. Peurs suscitées par le terrorisme, par une guerre civile fantasmée, ou bien par une extrême-droite banalisée, plus que jamais candidate au pouvoir suprême. Ce climat anxiogène fut alors peu propice au débat d’idées et rendit peu audible tout projet ambitieux en termes de politique sociale.

Une dynamique inattendue

Seulement, voilà. C’était sans compter l’émergence d’une dynamique, à un mois du premier tour. Fondée avant tout sur un programme et sur du fond, elle fut véritablement impulsée par une marche fleuve de Bastille à République réunissant plus de 130 000 personnes, puis par deux débats dominés par un candidat, Jean-Luc Mélenchon.

Depuis, le représentant de La France insoumise ne cesse de se hisser dans le peloton de tête des intentions de vote, qui traduisent une réelle évolution de son image auprès de la population. Ainsi, depuis la mi-avril, Jean-Luc Mélenchon talonne Marine Le Pen et Emmanuel Macron dans différentes enquêtes d’opinion, allant jusqu’à devancer François Fillon. Les côtes de popularité, le donnant jusqu’à 68% d’opinions favorables, soit une augmentation de 22 points en un mois, témoignent également de cette dynamique, qui offre désormais aux électeurs de gauche une alternative crédible.

D’autant plus que le candidat officiel du PS, Benoît Hamon, est largement distancé, et apparaît de ce fait de plus en plus comme un vote « inutile » pour les électeurs de gauche. Jean-Luc Mélenchon, profitant de cette chute, est apparu comme un candidat sérieux à l’Elysée, s’offrant tacitement le leadership de la gauche. Les quatre principaux candidats se retrouvent désormais dans les marges d’erreurs. Dès lors, une question se pose.

Quel vote utile pour la gauche ?

En effet, l’un des facteurs principaux du phénomène Macron a reposé pendant des mois sur cette capacité qu’on lui attribuait à éviter le dilemme cornélien que représenterait un second tour Le Pen/Fillon. Réminiscence du syndrome du 21 avril, ce choix Macron était entretenu – voire suscité – par un équilibre savant entre marketing politique et peur des « extrêmes ». 

Description du mécanisme du vote utile.

Car c’est bien sur l’affect de la peur que repose essentiellement le vote « utile » version Macron : pas celle de l’étranger ou du déclassement, qui profitent à la candidate d’extrême-droite, mais justement la peur que cette extrême-droite suscite. Une peur partagée au sein des classes moyennes supérieures, justement les plus perméables au vote « utile ».

Au-delà de la peur, c’est aussi la mécanique des sondages qui conforte le « vote utile », puisqu’il s’agit de l’argument décisif pour ceux qui veulent « faire barrage ». Mais faire barrage à quoi ? Car voter Macron, le 23 avril, s’apparente autant à faire barrage à la xénophobie de Le Pen et au conservatisme de Fillon, qu’à l’espoir de justice sociale porté par le candidat de la France insoumise… Et, surtout, c’est apporter du crédit au duo de tête qui nous est présenté depuis des mois comme l’affiche annoncée du deuxième tour, à coup de matraquage médiatique, pour ne faire émerger aucune alternative.

Au contraire, un vote utile Mélenchon s’appuierait davantage sur l’affect de l’espoir, ce qui justifie d’ailleurs l’engagement zélé de nombreuses personnes jusqu’ici peu impliquées dans la politique, à travers les groupes d’appui du candidat, le fameux Discord insoumis et autres réseaux sociaux, participant activement de la dynamique Mélenchon.

Comment peut-on être de gauche, et voir en Macron un « vote utile » ?

Cette question découle de la précédente. Car dans quelle mesure le vote Macron peut-il être d’une quelconque façon un vote de gauche ?

Poursuivre et amplifier le « projeeeet » néolibéral, dans la lignée des conquêtes patronales du hollandisme, du CICE à la Loi El Khomri, en passant par la bien nommée Loi Macron. Telle est la vision d’Emmanuel Macron pour notre pays. Et dire que certains de ceux qui ont conspué pendant cinq ans la politique de François Hollande, sont prêts à élire son héritier, celui qui veut poursuivre cette politique et même l’amplifier…

Ce n’est pas pour rien que le programme économique d’En Marche ! épouse toutes les directives de la Commission européenne en termes de libéralisation du marché du travail et de flexibilité. Voter Macron, c’est la retraite par points, qui nuit aux travailleurs les plus pauvres et dont l’espérance de vie est la plus faible. Voter Macron, c’est la suppression de l’ISF. Voter Macron, c’est penser que « le meilleur moyen de se payer un costume, c’est de travailler », ou encore qu’il faut que les travailleurs « puissent travailler plus sans être payés plus »…

Sur le plan économique, la vision néo-libérale de Macron serait donc tout aussi nocive pour les classes moyennes et populaires que celle de Monsieur Fillon, ce qui devrait d’emblée dissuader toute personne se disant de gauche, c’est-à-dire aspirant à la justice sociale et à l’attention aux plus pauvres, de voter pour ce candidat.

On peut se rappeler la critique du néo-libéralisme émise par Pierre Bourdieu, qui s’applique tout à fait au cas Macron : « Le néo-libéralisme reprend les plus vieilles idées du patronat, sous un message chic et moderne. C’est une « révolution » conservatrice qui veut imposer un retour à une forme de capitalisme sauvage et cynique, qui organise l’insécurité et la précarité, qui se réclame du progrès mais qui glorifie l’archaïque loi du plus fort. »

De la « révolution » au « progrès », deux concepts revendiqués par Macron, le marketing prédit par Bourdieu ne sert qu’à emballer la casse du droit du travail et la fameuse ubérisation de l’économie, fantasme d’un patronat nostalgique du XIXème siècle.

Un vote… fragile ?

Finalement, cette histoire de vote « utile », c’est avant tout celle d’un déni. D’un déni des conséquences dramatiques des politiques néo-libérales dans la société, et qui favorisent le dégoût du « système », principal moteur du vote contestataire, longtemps monopolisé par le FN, bien que Mélenchon parvienne à tirer son épingle du jeu sur ce thème, en cette fin de campagne. Toujours est-il qu’une tension polarise plus que jamais la société française à l’heure de ces élections, entre CSP+ urbaines et France périphérique, entre une France qui s’en sort dans la mondialisation, malgré la crise, et celle qui subit la disparition des services publics et le sentiment d’abandon de la classe politique.

Et c’est précisément ce décalage qui mène à la catastrophe, à savoir à un prétendu choix entre l’extrême-droite et l’extrême-marché, entre une candidate qui se prétend anti-système et le candidat officiel de l’establishment, comme Trump s’opposait à Clinton aux Etats-Unis, et a fini par accéder à la Maison Blanche, face à celle que tous les sondages annonçaient gagnante. La comparaison est tentante, entre la situation américaine en novembre 2016 et celle que connaît la France en avril 2017.

Visuel diffusé sur des pages de soutien à Jean-Luc Mélenchon.

C’est ainsi qu’une pétition, signée entre autres par l’éminent linguiste Noam Chomsky, Nancy Fraser, le réalisateur Oliver Stone, ou encore les acteurs Mark Ruffalo et Danny Glover, appelle les électeurs français à ne pas faire la même erreur que les Américains. Avec leur recul, ces anciens supporters de Bernie Sanders encouragent « les Français progressistes à s’unir au premier tour pour garantir la présence au second d’un candidat progressiste, afin que les électeurs n’aient pas le choix entre le libéralisme dicté par les entreprises et la droite populiste xénophobe, mais portent plutôt au pouvoir un candidat opposé à l’austérité qui soutient les travailleurs français et dont le programme écologique est le plus abouti de tous les principaux candidats ».

Se dessine ainsi l’horizon d’un vote nécessaire, celui d’un programme de transformation sociale ambitieux, et non celui d’un néo-libéralisme que les peuples rejettent avec dégoût. Et quand bien même Emmanuel Macron serait élu en mai prochain, il y a fort à parier que sa politique économique, déjà poursuivie sans discontinuer depuis plus de trente ans, continue à renforcer ses effets dévastateurs, et le vote protestataire qui leur est associé.

Pour mobiliser la population face à cette double-menace de la xénophobie et du capitalisme sauvage, qui s’auto-entretiennent, il est donc temps de fédérer le peuple autour d’un vote d’espoir, face à l’angoisse du lendemain, à l’urgence écologique, et au risque d’une guerre généralisée.

S’il y a bien un vote utile, pour la gauche, c’est donc celui en faveur de l’utilité publique, de l’intérêt général. Il passe par plus de services publics, plus d’hôpitaux, plus de professeurs. C’est celui de la chance historique qui s’offre au peuple de gauche, à qui l’on avait promis une élection moribonde, mais qui a su se faire entendre dans cette campagne, et compte bien le faire dimanche.

Ce qui se joue dimanche, c’est la possibilité de dire non au faux choix entre le néolibéralisme destructeur et la xénophobie, entre la loi du plus fort et le racisme d’Etat qui s’auto-entretiennent l’un l’autre. S’il y a un vote utile, c’est celui de la République écologique et sociale. 

 

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