Home Interviews Rencontre avec Ballast : « des initiatives impensables il y a dix ou quinze ans fleurissent ; cela dit quelque chose de l’époque »

Rencontre avec Ballast : « des initiatives impensables il y a dix ou quinze ans fleurissent ; cela dit quelque chose de l’époque »

Rencontre avec Ballast : « des initiatives impensables il y a dix ou quinze ans fleurissent ; cela dit quelque chose de l’époque »
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Lancée il y a maintenant plus de deux ans par un groupe d’une cinquantaine  de bénévoles, la revue Ballast a fait le choix de se décliner sous forme papier et sous celle d’un site internet. Soucieuse de fédérer tout ce qui se trouve à la gauche du parti socialiste, les « partageux », Ballast multiplie les points de vue : articles théoriques, reportages, entretien d’universitaires en vue comme d’anonymes. La revue entend « s’adresser à tous ceux, têtes dures ou simples curieux, activistes aguerris ou passants ordinaires, qui n’entendent pas se conformer au cours des choses ».

LVSL – Lancer un nouveau titre de presse au moment où cette dernière entre dans une crise dont elle ne semble pas pouvoir se sortir, était-ce bien judicieux ?

Ballast – Nous n’avons pas pensé une seule seconde à réaliser une « étude de marché » avant de nous lancer. Nous avions alors trois francs six sous, pas d’éditeur, pas de diffuseur, aucun « réseau », sinon celui des militants ordinaires : l’envie, l’énergie et le manque de sommeil ont fait le reste. Les gazettes et autres périodiques sont indissociables des mouvements d’émancipation, depuis la Révolution française : on imagine assez mal Vallès remballer Le Cri du Peuple suite au dépôt de bilan du Marianne de l’époque… Le format quelque peu hybride de la nôtre – un mook, dit-on de nos jours – nous décale du reste des débats propres à la presse : on trouve notre revue en librairie et non en kiosque. Nous sommes une équipe entièrement bénévole – l’argent de la revue papier revient à l’éditeur, qui l’investit dans le numéro suivant – et n’avons jamais songé à en vivre : cela contraint et freine, vous l’imaginez bien, mais conserve et protège : pas de publicité, pas d’actionnaires, pas de coups bas, pas de gros titres, pas de couvertures racoleuses, bref, nous avons les coudées franches ! Et la liberté de proposer des textes qui n’ont que faire des cadres et des formats régnant dans la grande presse, celle qui voit ses lecteurs quitter leurs navires armés par des banques, des hommes d’affaires, des fondations et des têtes de conseils de surveillance. Nous avons fait le pari des formats longs, du temps retrouvé, du contre-clic – nous ne sommes heureusement pas les seuls et devons beaucoup aux défricheurs.

LVSL – Dans un ouvrage sur le socialisme français au XIXe siècle co-écrit en 2015, l’historien François Jarrige insiste sur le rôle primordial de la presse dans la diffusion des idées. Pensez-vous qu’elle conserve une telle importance aujourd’hui ?

« À gauche, pour huit mille militants, il y a huit mille revues ! », nous lança d’ailleurs en souriant François Ruffin, de Fakir ! Nous n’avons rien inventé : les idées ne se diffusent pas de leur propre chef, tombant du ciel pour venir se loger dans les consciences ; elles sont véhiculées par des supports matériels et affectifs. Le papier demeure, s’annote et se souligne, se prête ou se donne en main propre : il génère de la rencontre, de la discussion. Le site assure une bien plus ample visibilité, en cette ère « connectée » : entrer dans une librairie n’est pas un acte anodin – elle reste trop souvent lieu d’exclusion sociale. Nombreux sont les internautes à ignorer que nous sommes en librairie (et peut-être réciproquement) ! Nous avons pensé ces deux espaces comme liés mais autonomes, cohérents mais répondant à leurs rythmes propres. Notre revue tâche de tenir les deux bouts : la durée et le moment présent, l’analyse et le terrain, le recul historique et l’urgence. Cette presse indépendante, critique, alternative – appelons-la comme on veut – s’avère-t-elle « primordiale » ? Pour les milieux contestataires, assurément : voyez l’écho de Lundi Matin lors des manifestations contre la loi Travail, la résonance presque unanime du Monde diplomatique, l’impact national de Mediapart… Pour les autres, il est plus que permis d’en douter. Et c’est bien sûr là tout l’enjeu : comment parvenir à percer les parois militantes ? à faire circuler l’air ? à rendre accessibles – voire tout simplement lisibles… – ces critiques et propositions par trop marginales ?

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LVSL – Vous entendez fédérer tous les courants à la gauche du parti socialiste. Au vu des rancœurs historiques entre anarchistes et communistes, étatistes et libertaires, n’est-ce pas un peu trop optimiste ?

Nous proposons un espace – d’échange et de confrontation. Un carrefour et une boîte à outils. Nous ne sommes pas un parti ni un syndicat et n’avons, dès lors, pas à formuler de mots d’ordre définitifs : nous avançons des pistes, pas un programme électoral. Les revues agencées autour d’une ligne idéologique stricte existent en nombre, et c’est heureux : nous n’avions rien à ajouter. Nous pouvons en revanche inviter à la même table des gens que les rancœurs que vous évoquez tiennent volontiers à distance – rappelant, comme l’affirmait déjà Auguste Blanqui en son temps, que les rouges et les noirs « sont également ridicules dans leurs diatribes réciproques et [qu’]ils ne comprennent pas l’utilité immense de la diversité dans les doctrines. Chaque école, chaque nuance a sa mission à remplir, sa partie à jouer dans le grand drame révolutionnaire, et si cette multiplicité des systèmes vous semblait funeste, vous méconnaîtriez la plus irrécusable des vérités : La lumière ne jaillit que de la discussion. » Nous acceptons d’hésiter, de chercher, de nous engueuler ou d’ignorer le fin mot de l’affaire, sachant combien les certitudes de nos aînés leur offrirent de culs-de-sac (la révolution était une « science » ; il n’y avait qu’un seul et unique « sujet révolutionnaire » ; l’Histoire était tracée, « roue » sûre d’elle menant à la société sans classes).

« Les partageux de tout poil gagneraient à se parler davantage »

Par-delà les identités, traditions et affinités des membres de notre collectif – nous sommes socialistes, communistes ou libertaires, écologistes, décoloniaux, féministes, populistes ou antispécistes, avec ou sans parti, électeurs ou non, réformistes ou révolutionnaires (ou contestant cette opposition) –, nous possédons un socle commun, à valeur de cadre et d’horizon, celui autrefois fixé par Cabet : « Plus de pauvres, ni de riches, ni de domestiques ; plus d’exploiteurs ni d’exploités. » Vous comprendrez, au regard d’une telle tâche et de la férocité organisée de ceux d’en haut – les bien lotis, les donneurs d’ordres, les députés qui couinent de n’avoir plus rien à la fin du mois et les banquiers d’affaires en marche –, que nous n’ayons pas à cœur de perdre plus de temps qu’il n’en faut en crêpage de chignons théoriques !

LVSL – Une interview de Frédéric Lordon, un entretien avec Philippe Martinez (patron de la CGT), et parallèlement un certain tropisme libertaire. Vous arrivez vraiment à maintenir ce grand-écart idéologique ?

Ce grand écart n’existe à vrai dire pas, loin des coteries militantes. Allez demander à votre voisin qui de Bakounine ou d’Engels il appuie dans la bataille de la Première Internationale : il y a fort à parier qu’il vous prendra pour un dingue. Les partageux de tout poil gagneraient à se parler davantage afin de se souvenir qu’ils ont mieux à faire que de s’écharper sur des questions qui n’intéressent pas ceux qui s’inquiètent pour leur facture de gaz, le renouvellement de leur contrat de travail ou la garde de leurs enfants : laissons aux rats de bibliothèques « radicales » les noms d’oiseaux et les excommunications. L’« extrême gauche » aime trop souvent parler d’un peuple qui ne vote pas pour elle et ne parle pas son langage : il serait peut-être temps d’y réfléchir, sans arrogance ni sectarisme. Si Ballast peut ouvrir quelques portes, par trop pleines de cadenas partisans, c’est la moindre des politesses pour ceux qui nous font le plaisir de nous lire, depuis maintenant deux ans.

LVSL – Dans votre version papier, on constate le souci de mettre en valeur la littérature (notamment la poésie) et les arts graphiques. C’est important pour vous ?

Permettez quelques banalités : personne, ou presque, ne saurait ce qu’est Guernica sans Picasso ; personne, ou presque, n’imagine une manifestation sans chants ni bons mots, sur banderoles ou sur les murs ; personne, ou presque, n’a la prétention de croire que l’analyse et la raison pure épuisent la langue et l’imaginaire des hommes. Un poème composé dans une mansarde parisienne, durant la Commune, a fait le tour du monde : chacun peut citer quelques mots de L’Internationale, sans doute moins du premier livre du Capital. La Guerre d’Espagne n’occuperait pas la même place dans le cœur de certains sans un photographe hongrois ou un réalisateur britannique ; la mémoire des Antilles et de l’esclavage traversera le temps avec la poésie de Césaire bien plus sûrement qu’avec n’importe quelle étude, fût-elle brillante, sur les armateurs, le marché et ses trois-mâts. Mais nous n’avons, là encore, rien inventé : des surréalistes aux situationnistes, des Black Panthers aux rebelles palestiniens, tous d’allier art et théorie, création et pratique politique.

LVSL – Nous venons nous ajouter à la liste médias alternatifs, de gauche. Voyez-vous d’un bon œil la prolifération de ce type d’initiatives ?

Assurément. Soyons le plus nombreux possible, marchons-nous sur les pieds, prenons-nous nos lecteurs ! Tous les bras et les cerveaux sont les bienvenus pour nourrir – avec leurs spécificités – cet élan : Youtubeurs, revues, blogs, conférenciers… Nous appartenons, pour nombre d’entre nous (les Français, du moins, puisque nous comptons quelques Belges et Québécois), à cette génération née sous l’ère Mitterrand – cet « homme de gauche » qui, après avoir dénoncé dans l’un de ses ouvrages le « grand capital », « l’insolence des privilèges » et « les maîtres de l’argent », recruta Bernard Tapie, fit couler le Rainbow Warrior et engagea la France dans la guerre du Golfe : c’est une bonne chose, la vague thatchérienne retombée et l’identitaire s’installant, qu’une génération s’empare à pleines mains de la vie de la Cité pour tenter d’y bâtir, ici et là, ne serait-ce qu’à toute petite échelle, des espaces de remises en cause et de propositions libératrices.

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LVSL – Est-ce que cela témoigne, selon vous, d’un renouveau de la gauche ? D’une montée en puissance de la contestation de l’ordre dominant ?

Nous sommes assez réticents face à l’expression « renouveau de la gauche » : comme si l’Histoire repassait les plats et que la gauche d’autrefois, remise de sa déculottée libérale, allait surgir d’outre-tombe. Une chose est sûre : des initiatives impensables il y a dix ou quinze ans fleurissent ; cela dit quelque chose de l’époque. Ces nouvelles générations se lancent dans le combat politique avec les armes de leur temps : comme nous aimons le répéter, personne n’eut raison seul et beaucoup échouèrent ensemble. Attention, toutefois, à l’effet « loupe » ! La contestation de l’ordre dominant – mondialisation heureuse et caste politicienne – a du reste toujours nourri deux fleuves contradictoires : l’opposition aigrie, qui, forte d’un passé recomposé et redoré pour l’occasion, ne jure que par la restauration d’une « autorité perdue » et fait corps, démunis et rentiers soudain cul et chemise, contre les « ennemis de l’intérieur » ; l’opposition émancipatrice, qui pointe du doigt les possédants responsables et entend bien distribuer le pouvoir à ceux d’en bas. Notre parole s’échine à rappeler cette évidence : cette contradiction historique ne saurait être résolue, sauf à détruire toute sortie de crise décente, tout espoir de bien-vivre. Le récit des dominants a désormais perdu toute force de mobilisation ; en témoigne l’argument principal des partis traditionnels dans toute la vieille Europe : « Nous, ou les extrêmes. » Sous-entendu : « Nous n’avons rien à vous proposer mais cela serait pire avec les autres. »

LVSL – Quel est le lectorat de Ballast ? Ne pensez-vous pas que le problème de la presse critique en général, c’est qu’elle s’adresse bien souvent à un public militant déjà convaincu ?

Ne nous payons pas de mots : à de trop rares exceptions, nos contenus circulent d’abord dans des milieux déjà politisés ; c’est la règle des algorithmes des réseaux sociaux autant que des fréquentations des librairies et des lieux de débats. Ce constat froid ne doit pas conduire à la résignation. Pas plus qu’il ne doit pousser à pester contre on ne sait quelle masse « aliénée » devant son poste de télévision – et encore moins à justifier leur journalisme aux ordres qui s’adapterait aux prétendues « demandes » du public. Quand bien même auriez-vous entièrement raison, ce que vous appelez les « déjà-convaincus » le sont « devenus » au fil d’un parcours plus ou moins linéaire. Si chacun s’efforce de dérouler ce fil, il est fort à parier que cette « conversion à la critique » (du capitalisme, du patriarcat, du colonialisme, du spécisme, du productivisme, du racisme, etc.) s’est produite au contact de contenus politiques à même de le toucher, d’une manière ou d’une autre, radicalement ou progressivement. Que ce soit par l’évènement imprévu d’une lutte syndicale, politique ou étudiante, qui nous transforme ou par la lecture d’un essai, le visionnage d’un documentaire, l’écoute d’une conférence ou d’un disque, la discussion autour d’un café avec un ami lui-même déjà « passé par là »…

« Si « conquérir l’hégémonie » signifie quelque chose, c’est bien cela : une forme de pratique politique qui ne se place pas en opposition fière et frontale avec le « sens commun » d’une époque mais qui, le sachant, tente de l’orienter »

LVSL – Comment faire, selon vous, pour élargir ce public ? Comment conquérir l’« hégémonie culturelle » ?

Votre question est importante. Le débat doit se poser selon des coordonnées stratégiques plus que sentimentales : comment ouvrir des brèches ? Nous pouvons ébaucher quelques pistes. D’abord, mettre de côté – au risque de froisser les nôtres – toute une iconographie et un vocabulaire qui renvoient à un pittoresque militant plus repoussant que mobilisateur. Nous écrivions déjà dans l’éditorial de notre numéro 3 : « Orwell n’avait sans doute pas tort, dans les pages du Quai de Wigan, de rappeler que nombre d’indécis, « prêts à franchir le pas », s’en allèrent sur la pointe des pieds en entendant les militants révolutionnaires se donner, solennels et tonitruants, du « camarade ! » à qui mieux-mieux. […] Cherchons les mots qui sauront parler à ceux qui en manquent ou en possèdent d’autres ; trouvons les références et les symboles qui susciteront l’intérêt de ceux qui n’ont pas cet héritage car ils en honorent d’autres. » Pour conclure : « La politique n’est pas affaire de folklore ; un chant, pas plus qu’un drapeau, n’a valeur de clôture : il tend la main et tisse un nous, tant bien que mal. » Le poing fermé, le rouge, le noir, les drapeaux ou les mots d’ordre traditionnels, malgré leur histoire des plus glorieuses et les espoirs qu’ils ont sans contredit portés, ne mettent – on peut le déplorer – plus en mouvement qu’une minorité d’activistes : ils laissent la majorité au mieux indifférente, au pire moqueuse…

Ensuite, ne pas s’enfermer dans une zone de confort : si un « média » comme le nôtre ne traite que de la critique de l’Union européenne « austéritaire », des multinationales et de la « fausse » gauche de gouvernement – le tout en compagnie d’universitaires en vue –, le public est connu d’avance : le même, peu ou prou, qui assiste à des réunions publiques sur le TAFTA et se démoralise, d’élections en élections, de voir les Républicains et le Front national si haut. Dans la musique, les associations, sur Internet ou dans les clubs de sport, des choses prennent forment, sans grands discours, mais passent parfois sous les radars. Il reste, plus que jamais, à tenter de relier des « mondes » qui peinent à se parler : les syndicats, la jeunesse urbaine précarisée, les ouvriers, la ruralité, les quartiers populaires, les fonctionnaires, ceux qui croient au ciel et les autres… « On doit fédérer tout le monde », nous disait Almamy Kanouté, éducateur en banlieue parisienne ; « Se mélanger à d’autres collectifs nous permet de constater que nous ne sommes pas isolés ; nous confiait Laurent Pinatel, paysan dans la région Auvergne-Rhône-Alpes ; « Paysans pauvres, chauffeurs, ouvriers, écologistes, zadistes, battons-nous », entérina Philippe Poutou, ouvrier à l’usine First-Ford de Blanquefort . Bien sûr, c’est toujours plus commode sur le papier… Nous tentons malgré tout de mailler ces paroles, de rappeler qu’elles ne forment – par-delà les divergences parfois irréconciliables, que nous ne cherchons pas à nier une seule seconde – qu’un seul et même camp : celui des partageux, de la majorité qui fait la vie du pays. Soyons francs, cependant : de vifs débats internes à la revue ont lieu : c’est le prix à payer de l’inconfort politique et du refus d’une ligne dont on mesure par avance le moindre de ses contours.

Enfin, la tentation est grande de ne s’intéresser, aussi courageuses et fécondes soient-elles, qu’aux initiatives installées à la périphérie de la société actuelle : les squats, les ZAD, les espaces autogérés, les écoles sans hiérarchie, les théâtres alternatifs, etc. S’il est presque certain que les marges d’aujourd’hui sont l’évidence de demain, le danger serait d’oublier les milliers de pratiques quotidiennes, le « déjà-là », qui entrent en conflit avec les injonctions de notre époque : dans les entreprises, les hôpitaux publics, les associations sportives. Montrer donc par des reportages, des témoignages, des portraits que les transformations sociales se font avec les gens que nous croisons tous les jours ; inutile d’attendre un peuple révolutionnaire en armes sorti de la cuisse de Jupiter ! Car si « conquérir l’hégémonie » signifie quelque chose, c’est bien cela : une forme de pratique politique qui ne se place pas en opposition fière et frontale avec le « sens commun » d’une époque mais qui, le sachant, tente de l’orienter vers une direction plus démocratique, égalitaire et digne.

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