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Repenser les rapports de la gauche à l’immigration

Repenser les rapports de la gauche à l’immigration
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Nous avons saisi l’occasion qu’a offert Ballast par la rédaction de son article « Jean-Luc Mélenchon et l’immigration : entre convictions et ambiguïtés. »1 pour aborder la question des rapports de la gauche à l’immigration en dehors des cadres préétablis. Cet article a eu le grand mérite de poser calmement les termes d’un débat sur l’immigration, à l’encontre des remous xénophobes et cyniques des temps présents. Il prend une position critique assumée, et développe un argumentaire rationnel.

Pour autant, comme beaucoup de tenants de la gauche radicale, il nous semble prendre la problématique par le mauvais bout. Immigration, question sociale, économique, géopolitique, culturelle ; nous pensons que pour être à la hauteur des enjeux, le phénomène doit être politiquement appréhendé dans sa globalité.

L’immigration : un phénomène global

Il est difficile de parler de la question de l’immigration sans aborder les chiffres. Comme le dit la formule de Debray, celui qui méprise les chiffres méprise la sueur des hommes. Les chiffres, les voici : l’immigration légale concernait 227 550 personnes pour l’année 20162. C’était un peu moins de 200 000 sous la présidence de Nicolas Sarkozy, et environ 150 000 sous le gouvernement Jospin3. Alors que le système politique français s’englue dans le néolibéralisme et l’austérité, l’immigration ne cesse d’augmenter.

Ce constat impose la réflexion, en dehors de quelque réflexe conditionné qui pousserait les forces de « gauche » à être « pro-immigration », si tant est que cette expression puisse avoir un sens. Être pour ou contre un phénomène aussi complexe, en bloc, sans nuances, hors contexte et sans distinguer les différentes formes d’immigration, cela n’a aucun sens. Il est vrai qu’un changement de paradigme semble s’opérer ces dernières années dans les consciences de la gauche radicale ; la volonté de Jean-Luc Mélenchon de s’attaquer aux causes de l’immigration semble en être le symptôme.

Certaines bonnes consciences, habituées à une option faussement humaniste s’offusquent : par cette nouvelle approche, on renoncerait à l’accueil des migrants et réfugiés, et à la prise en compte de leurs souffrances. Cette considération procède d’une dichotomie fallacieuse, et omet un point essentiel : les premières souffrances des immigrés, ce sont les causes de la migration, ainsi que les bouleversement sociaux qu’elles engendrent.

Pour lutter contre ces causes, il existe des solutions : en finir avec le libre-échange qui écrase les économies locales, arrêter les guerres entre empires qui déstabilisent les États, et mettre un terme à la Françafrique qui bloque le processus d’émancipation politique des peuples.

A ce titre, il faut soulever la contradiction fondamentale des programmes des partis de droite et d’extrême-droite à propos de l’immigration. Leur substrat est opposé aux conquêtes sociales, et voilà qu’ils essayent maintenant de s’en faire les défenseurs contre les immigrés, comme si ceux-ci désiraient mettre à mal le modèle social français. Le Code du Travail est pour ces gens-là trop lourd, sauf s’il sert à taper sur les étrangers. Enfin avec les chiffres que nous avons mentionnés, on comprend que cette posture relève de l’imposture : Nicolas Sarkozy, dont la proximité avec le grand patronat n’était un secret pour personne a bel et bien augmenté le nombre d’immigrés qui arrivent chaque année sur le sol français. Alors pourquoi ?

Il faut donc revenir au grand oubli, au grand impensé : la position du MEDEF sur le sujet. Et l’on ne saurait s’en priver, car l’immigration est autant un phénomène économique qu’un phénomène politique, social et culturel.

Force est de constater que Pierre Gattaz, qui préside ladite institution, vante les mérites de l’immigration et y voit une « opportunité »4. Or ce qui est une opportunité pour le MEDEF l’est rarement pour le commun des mortels. L’organisation patronale sait que l’immigration économique est pour elle seule une chance : elle lui offre une main d’œuvre peu chère, sans droits quand elle est clandestine, qu’elle peut exploiter à loisir. C’est d’ailleurs une constante historique. Engels, déjà, dans La situation des classes laborieuses en Angleterre analysait ainsi la conjugaison des rapports de production et le rôle de l’immigration : celle-ci, comme le chômage, sert d’armée de réserve aux capitalistes. Ils la destinent à ce rôle quand ils veulent licencier des prolétaires qui ont une conscience trop forte de leurs droits et qui ont conquis des avancées sociales trop gênantes, ou simplement pour que l’offre de travail soit supérieure à la demande, et faire ainsi mécaniquement pression à la baisse sur les salaires. Dans le classique de Zola, Germinal, la compagnie des mines n’a-t-elle pas le projet de faire venir des ouvriers belges pour remplacer les grévistes ?

On pourrait ainsi interpréter la position de Jean-Luc Mélenchon par rapport à l’accueil des réfugiés en Allemagne. Ce n’est pas l’accueil en soi qu’il déplore, position inhumaine que l’on laisse volontiers aux nationalistes et autres intégristes de la frontière, c’est la méthodique exploitation qui en a été organisée par les grandes entreprises allemandes. La polémique sur les travailleurs détachés a eu le mérite de rappeler qu’il est inacceptable que des employeurs puissent échapper au droit du travail français sur le territoire national.

L’article de Ballast, comme l’intervention de Caroline de Haas après son passage dans Des paroles et des actes, met globalement en avant une idée, un reproche : l’ambigüité du nouveau discours du candidat à la présidentielle sur ces questions. Il nous semble au contraire d’une plus grande clarté. Un mouvement, ou n’importe quel parti politique du camp social, qui partage l’idée que les travailleurs sans-papiers doivent être régularisés (car tous les travailleurs doivent avoir les mêmes droits quelles que soient leurs origines) ne peut que logiquement avoir un point de vue critique sur l’immigration. Si l’immigration sert à une surexploitation, il faut y mettre un terme dans sa forme économique. L’immigration étudiante quant à elle doit être soutenue : elle bénéficie au rayonnement culturel de la France et au développement des pays d’origine. L’accueil des réfugiés en cas de crise humanitaire majeure, doit être lui, garanti.

La question de la stratégie et de la morale

D’aucuns feraient passer ces positions sur l’immigration pour une manœuvre machiavélienne, obéissant à une logique du moindre mal. Les idées d’extrême-droite auraient le vent en poupe, alors il faudrait être modéré sur l’immigration pour ne pas « mourir politiquement ». Or, ce n’est absolument pas de pragmatisme cynique dont il est question, mais de position morale cohérente.

L’immigration économique est à la fois un des accomplissements du projet néolibéral, une délocalisation sur place, une mise en concurrence des travailleurs, une tragédie pour ceux qui la vivent  et une souffrance culturelle pour ceux qui la subissent. L’immigration conséquente que la France connait actuellement n’est pas un grand remplacement, théorie xénophobe dont les termes sous-tendent l’idée qu’il y aurait un complot pour « remplacer » une ethnie par une autre. Mais elle est à la fois un symbole et un facteur de la large dépossession politique, sociale et culturelle dont sont victimes les citoyens sous le système de la monarchie présidentielle. Un excellent article du Monde Diplomatique « Brexit : les raisons de la colère »5, montrait qu’une des causes du Brexit était justement les mensonges et la non-prise en compte des inquiétudes populaires sur l’immigration, en l’espèce intra-européenne. Comme le décrit Paul Mason dans l’article en question : « En Janvier 2004, quand huit pays d’Europe de l’Est ont intégré l’espace de libre circulation de l’Union européenne, le gouvernement de M. Blair n’a imposé aucune restriction temporaire. Un ministre travailliste prédisait avec assurance que pas plus de 30 000 migrants ne viendraient. Mais le recours à une main d’œuvre européenne moins payée et connaissant moins ses droits a été de fait organisé. A ce jour, trois millions de personnes originaires de l’Union Européenne vivent au Royaume-Uni ; deux millions ont un emploi.« 

Si un vote est toujours d’origine multifactorielle, on ne peut pas comprendre les réticences à l’égard du discours pro-européen – quoiqu’on puisse penser de l’Union Européenne par ailleurs – et les faveurs qu’obtient le Front National dans le monde ouvrier sans intégrer cette donnée fondamentale.

Pour toutes ces raisons, il faut traiter les causes plutôt que les conséquences. Et c’est d’ailleurs le rôle séculaire du camp progressiste que de traiter les problèmes à la racine plutôt que d’essayer de soigner les plaies à la marge, par la répression, les antidépresseurs où les leçons de morale sur le vivre-ensemble qui viennent de la caste des privilégiés à l’abri des tumultes.

Cette vision de l’immigration comme chance est, disons-le franchement, un fantasme de riches et de bourgeois-bohèmes. Elle est avant tout un processus subi, politiquement organisé et planifié, qui déstructure les solidarités populaires. On comprend l’agacement des classes populaires reléguées en banlieue ou en périphérie face aux élites qui se pâment devant la mondialisation heureuse dans les grandes métropoles urbaines. Ces élites confondent la rencontre entre les peuples et la fuite pour la survie, le tourisme et l’exil, l’internationalisme et l’embauche d’une femme de ménage d’origine extra-européenne, Erasmus et les boat-people.

Une erreur à ne pas commettre, serait de mélanger point de vue critique sur l’immigration et drague politicienne des supposés électeurs racistes. Si le racisme, gangrène du pays, est indéniablement un des moteurs du vote d’extrême-droite, il est pourtant nécessaire pour une force républicaine de faire revenir dans le camp social les électeurs séduits par le discours xénophobe du Front National. Pour cela, elle doit apporter ses propres réponses sur un sujet qui concerne tous les citoyens français. Comme le précise l’article de Ballast, cette question est la troisième préoccupation des Français. On ne peut donc pas faire de politique en 2017 ni aspirer à la prise de pouvoir citoyenne sans en parler. Pourtant, l’interprétation qui en est faite dans certains milieux est parfois inverse : n’étant pas la première préoccupation, il serait inutile de se pencher sur la question. On ne peut que tomber des nues devant une analyse aussi fallacieuse, contre-intuitive, aveuglée et aveuglante. Même si ladite place n’était pas la troisième dans le classement, il serait important d’aborder le sujet, comme on doit absolument parler d’écologie, bien que cette question ne soit pas au sommet des préoccupations des Français.

Si la gauche veut retrouver le sens du peuple, il faudra se débarrasser de cette rhétorique absurde qui consiste à croire que parce que le chômage reste la priorité des français ceux-ci se fichent de la question migratoire, rhétorique qui confine à l’indifférence de classe, quand ce n’est pas ostensiblement le mépris.

Si la question était posée ainsi : « La question de l’immigration doit-elle être mentionnée dans le débat public ? » nul doute que ceux qui s’enfoncent dans cet écueil auraient une meilleur idée de la position de sévère marginalité qui est la leur.

Conclusion : ne pas faire passer des vessies pour des lanternes et accepter le débat

Contrairement à ce qui est parfois affirmé, le meilleur moyen de lutter contre l’attaque discursive raciste n’est pas de fuir les problèmes ni de les faire passer pour des solutions. Il faut assumer une critique républicaine et sociale du phénomène migratoire, avec des réponses évidemment alternatives à l’érection des murs que proposent Trump ou Marine Le Pen. Que les habitants des pays plus pauvres aient pour seule vocation de venir servir de main d’œuvre bon marché en Occident procède d’une vision néocoloniale du monde. Enfin, au nom de quoi peut-on affirmer que ces forces vives ne pourraient pas contribuer au développement de leur propre pays ? Qui sont ces gens qui vantent les mérites de l’arrachement et du désarroi de tant de jeunes qui quittent leurs patries, leurs familles, leurs amis, au péril de leur vie ?

Faire l’éloge de l’immigration, la défendre, l’encourager, c’est donc absoudre le système qui l’engendre. Et ce système a des noms : néocolonialisme, archaïsme, misère, exploitation, ultra-libéralisme, bouleversement culturel, dépossession, souffrances partagées. Jean Jaurès, en 1894, ne disait pas autre chose : « Ce que nous ne voulons pas, c’est que le capital international aille chercher la main-d’œuvre sur les marchés où elle est le plus avilie, humiliée, dépréciée, pour la jeter sans contrôle et sans réglementation sur le marché français, et pour amener partout dans le monde les salaires au niveau des pays où ils sont le plus bas. C’est en ce sens, et en ce sens seulement, que nous voulons protéger la main-d’œuvre française contre la main-d’œuvre étrangère, non pas je le répète, par un exclusivisme chauvin, mais pour substituer l’internationale du bien-être à l’internationale de la misère ».

Nous partageons le constat de ceux qui veulent,  à la Podemos, mener la bataille des idées dans une optique gramscienne. Mais c’est justement en abordant tous les thèmes du débat public que l’on mène la bataille des idées et pour l’hégémonie culturelle.

Nous conclurons avec un des enseignements les plus fondamentaux de la théorie politique, celui de Karl Marx dans la Contribution à la philosophie du droit de Hegel : « Une théorie ne se réalise dans le peuple que dans la mesure où elle est la concrétisation de ses besoins« .

Sources :

1http://www.revue-ballast.fr/jean-luc-melenchon-limmigration-entre-convictions/

2http://www.francetvinfo.fr/monde/europe/migrants/immigration-sept-graphiques-pour-comprendre-les-chiffres-de-2016_2021412.html

3http://www.liberation.fr/france/2012/05/03/immigration_816229

4Lemonde.fr/idées/article/2015/09/08/les-migrants-sont-un-atout-pour-la-france_4749301_3232.html

5Www.monde-diplomatique.fr/2016/08MASON/56082

Crédits photo :

http://fo-laval.eklablog.com/recent/2

http://www.jean-jaures.fr/jj1.html

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