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Le Roi du Maroc seul sur l’échiquier politique marocain

Le Roi du Maroc seul sur l’échiquier politique marocain
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Mohammed VI est une figure incontestable en son Royaume, où il jouit d’une grande popularité, au prix d’un règne débuté par un changement d’image de la monarchie, qui veut se montrer plus douce avec son peuple, et plus proche de lui. La « transition démocratique » observée après l’adoption d’une nouvelle constitution en juillet 2011 – à 97,5% – n’est pourtant qu’un simulacre de démocratie.

Les élections législatives organisées dans la foulée, et remportées par le Parti de la Justice et du Développement (PJD), proche des islamistes et des frères musulmans, n’ont pas été la réponse attendue par les observateurs du Maroc. Elles n’ont fait, finalement, qu’asseoir la puissance politique du Roi Mohammed VI dans la continuité de la construction autoritariste de son père. Retour sur le règne de Mohammed VI et l’héritage des « années de plomb » d’Hassan II.

Le Maroc a récemment fait l’objet d’une attention particulière de la part des observateurs internationaux. Non pas à cause de la COP22, organisée à Marrakech – passée sous un relatif silence, la période concordant avec les élections présidentielles américaines – mais à cause d’un mouvement de contestation et d’indignation spontané après le décès d’un poissonnier/grossiste à Al-Hoceïma (petite ville de la Région de Tanger, au nord du royaume), mort broyé par un camion benne envoyé par les autorités pour saisir et détruire sa marchandise.

Les journalistes et observateurs spéculaient sur un possible signe de soulèvement à retardement. En effet, il s’avère que le Royaume Chérifien a été l’un des seuls pays du Maghreb à ne pas avoir « son » printemps arabe.

Hassan II, fossoyeur de l’héritage de Mehdi Ben Barka

Un mouvement contestataire avait bien vu le jour le 20 Février 2011. Mais il a été écrasé quasiment avec la même violence que sous les fameuses « années de plomb » d’Hassan II, père de Mohammed VI. Ce dernier, après avoir réprimé les manifestations dans une violence qui a tout de même causé une quinzaine de morts, s’est engagé, dans un discours daté du 09 mars 2011, à réformer la constitution et les pouvoirs exécutif et législatif.

La nouvelle constitution qui marque la transition d’un pouvoir quasi-uniquement centralisé autour de la personne de Mohammed VI (monarchie constitutionnelle sur le papier, mais avec la main-mise du Roi sur l’échiquier politique et les chambres parlementaires) à une monarchie parlementaire a été adoptée par les Marocains à 97,5%.
Cette nouvelle constitution, vient en réponse à un mouvement qui demande plus de démocratie, mais est écrite sans Assemblée Constituante représentative. Cette réponse du Roi aux mouvements contestataires est en fait une imposition de sa vision de la démocratie, marquée par une campagne largement biaisée par la propagande appelant à voter pour cette nouvelle Constitution. 

Le résultat (97,5% de « pour ») est d’ailleurs digne d’une République bananière. Des cars entiers étaient envoyés dans les quartiers populaires pour diriger les gens vers les bureaux de vote, souvent sans informations sur le contenu du nouveau texte. Le mouvement du 20 Février appellera au boycott du scrutin, dénonçant l’hypocrisie et l’absence de réforme en profondeur de la Constitution et des institutions politiques.

À défaut d’avoir obtenu gain de cause et boycotté le scrutin, le Mouvement du 20 Février a eu le faible mérite d’obliger le Makhzen (Palais Royal, NDLR) à prendre les devants en réformant la constitution pour éteindre le début d’une révolte populaire et éviter les bains de sangs qui ont traumatisé toute une génération de militants de gauche dans les années 80, malheureux héritiers du combat de Ben Barka.

Cette gauche fut traumatisée par l’enlèvement et l’assassinat de Mehdi Ben Barka, figure du tiers-mondisme, de l’anti-colonialisme et d’une forme de républicanisme arabe proche de l’idéologie nassérienne, devant la brasserie Lipp à Paris le 29 Octobre 1965. 16 ans après son enlèvement, en 1981, c’est l’Union Socialistes des Forces Populaires (USFP, dont Mehdi Ben Barka fut l’un des principaux fondateurs) qui appelait à la grève générale, pour dénoncer l’explosion du prix du blé, de l’huile, de la farine et du beurre.

Face à l’ampleur des mobilisations qui se transforment petit à petit en émeutes, Hassan II réprime et décrète l’état de siège. Les chars d’assauts envahissent les rues, et l’armée, déployée sur toute la ville, tire sur les manifestants à balles réelles. Les « émeutes du pain » de Casablanca de Juin 1981, se solderont par près de 1000 morts.

L’héritage de l’idéologie de Ben Barka est mort avec la bénédiction d’Hassan II, après une longue agonie, commencée peu après l’enlèvement de Ben Barka devant la brasserie Lipp en 1965. Cet épisode a permis l’installation durable d’un pouvoir unique centralisé en la personne de Hassan II, au prix d’un peuple méprisé et d’une situation qui, un jour ou l’autre, explosera.

Une instabilité et une période tumultueuse

Les deux premières décennies du règne d’Hassan II ont été ponctuées par de nombreuses tentatives de déstabilisations politiques et institutionnelles. La période entre l’assassinat de Mehdi Ben Barka et les émeutes de Casablanca est marquée par de multiples remous politiques : deux putschs avortés en moins de 3 ans, une annexion du Sahara Occidental qui accroîtra la tension entre le Royaume chérifien et l’Algérie et conduira à une bataille ouverte entre les deux pays en 1976.

Hassan II fut un acteur particulièrement isolé durant la tumultueuse seconde moitié du XXème siècle au Maghreb. Opposé au panarabisme et au nationalisme arabe (socialisme arabe, NDLR), il se range volontiers du côté des puissances occidentales et déclenche, au début de son règne, la colère de l’Egypte de Gamal Abdel Nasser.

L’opposition est systématiquement écrasée et les partis de gauche radicale qui se réclament du marxisme ou du socialisme, entrent soit dans la clandestinité (Parti Annahj Addimocrati, le parti Ila Al Amam pour ne citer qu’eux) soit dans la complaisance avec le régime. Le Parti Communiste Marocain en a fait les frais : après avoir été interdit , il est réapparu sur l’échiquier politique marocain en travaillant avec le Palais. Par conséquent, on observe une transformation idéologique du PCM, qui tend vers un néo-conservatisme bien loin du progressisme qui caractérisait la base politique de ce parti.

Le salafisme et l’islam politique comme remèdes contre l’antimonarchisme

Les partis de gauche ont peu à peu perdu du terrain dans les quartiers défavorisés des grandes villes marocaines au profit de l’idéologie salafiste et de l’islam politique sur cette terre historique du sunnisme malékite. Cette transformation s’explique en grande partie par la volonté claire d’Hassan II d’islamiser les foyers de la pensée contestataire et antimonarchique.

En effet, il engage, à partir des années 70, des réformes universitaires importantes, en supprimant les matières qu’il considère comme subversives : lettres, philosophie, sciences humaines. Il restreint le plus possible l’accès aux études supérieures, et impose comme matière obligatoire dans n’importe quelle discipline universitaire les « sciences islamiques ». Il sème la religion pour asseoir son autoritarisme et pour endormir les nombreux épicentres de la gauche estudiantine et syndicale.

Cette islamisation de la société aura de lourdes conséquences sur le Maroc post-Hassan II. Il réprime sévèrement les prédicateurs radicaux, mais tolère le salafisme « quiétiste » qui bride les envies de révolte des marocains. Fort de son statut de commandeur des croyants, et de la descendance du prophète dont il se revendique (dynastie Alaouite, présente depuis 1631 sur le territoire), il islamise les universités pour diminuer les envies de révolte de la population, à 99% musulmane. Cette islamisation voulue, engendrera une génération ultra conservatrice au début du XXIème siècle, et conduira le peuple dans les bras du PJD qui gagnera les élections législatives en 2011.

La grande force d’Hassan II a été de concilier répression violente et conservatisme religieux. L’espace public n’était ni un espace de jugement des questions des mœurs, ni un espace d’expression de l’opinion commune. La situation a changé après la mort d’Hassan II et la « libéralisation » du pays par Mohammed VI, a donné lieu à des lynchages et des signes inédits d’expressions ultra-conservatrices sur la voie publique, totalement impensables sous Hassan II. Lynchage d’homosexuels sur la voie publique, arrestation d’adolescents qui s’échangent un baiser, harcèlement et mépris continuels pour les femmes et les jeunes filles en quête d’émancipation, surveillance du respect du jeûne de son voisin durant le mois sacré du ramadan…

Mohammed VI dans la continuité de son père

Les polémiques fleurissent sans cesse depuis l’accès au trône de Mohammed VI. Pourtant, il reste l’homme providentiel, et jouit d’une popularité particulièrement forte auprès de la jeunesse. Il se pose en homme de convictions, en symbole d’unité dans un pays où les arabes ne représentent que 40% de la population (les 60% restant sont composés des différentes tribus berbères).

Quid de la « transition démocratique » observée après l’avènement de la nouvelle constitution de 2011 ?

Le Roi choisit toujours le premier ministre, qui est dans l’obligation d’appliquer les décrets royaux. L’omniprésence de la patte du Roi sur l’échiquier politique se constate toujours depuis les dernières élections législatives tenues en Octobre 2016 dans le Royaume Chérifien, où les deux principaux partis qui se disputent la majorité, le PAM (Parti de l’Authenticité et de la Modernité) et le PJD, sont relativement proches du régime.

Le PAM a été fondé par un ami et ancien conseiller du monarque, et le premier ministre issu du PJD s’est fait régulièrement recadrer par le Roi pendant son premier mandat à la tête du gouvernement. Les partis qui se veulent alternatifs à ce mode de scrutin où seul le Palais est roi, ont appelé au boycott des élections législatives, qu’ils considèrent comme des simulacres de démocratie. On loue souvent la stabilité politique du Royaume, mais elle ne tient finalement qu’à des choix historiques d’Hassan II.

La démocratie arrivera-t-elle finalement par une contestation populaire face aux inégalités sociales et au bafouement quotidien des droits de l’homme ? Ou se suicidera-t-elle d’elle-même comme le fit le général Oufkir – de 4 balles dans le dos – après son putsch manqué contre le Roi ?

Crédits photo : ©Département d’Etat américain. L’image est dans le domaine public.

Pierre-Alexandre Fernando

Etudiant en philosophie à Paris 1 Panthéon-Sorbonne

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