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Slown : la photographie au service de la révolution

Slown : la photographie au service de la révolution
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Slown est un photographe et réalisateur tunisien. Engagé, favorable au processus révolutionnaire qui a conduit à la chute de Ben Ali, une exposition de ses photos intitulée Photocratie démarre vendredi 20 avril à la galerie La La Lande, 11 rue Lalande dans le 14ème arrondissement de Paris . Il est aussi lauréat du premier prix du Goethe Institut et réalisateur du court métrage Le temps, la mort et moi.

LVSL – Tu as conçu une exposition intitulée Photocratie (« le pouvoir de la photo »). On vit dans une société où l’image a pris une part très importante. Si le lien entre l’imagerie et le pouvoir n’est pas nouveau, la photographie semble l’avoir renforcé. Quel est, selon toi, le pouvoir de la photo ?

Nous vivons dans la société de l’image absolue. Chez les jeunes, Instagram est devenu plus influent que Facebook ou que Twitter. On utilise l’image pour tout dire, pour tout définir, pour tout exprimer. Nous sommes prisonniers de l’image. Je pense qu’une image peut faire une révolution, comme en Tunisie, et qu’aujourd’hui, beaucoup d’images sont manipulées. La différence avec hier, c’est qu’aujourd’hui, tout le monde peut manipuler l’image. Cette démocratisation de la manipulation est quelque part une forme de liberté, malsaine, mais une forme de liberté.

J’ai voulu exposer ma vision de la photographie. Jeune, j’étais à contre-courant des autres : je ne m’intéressais pas à l’instant T, à l’instant figé. Je ne voulais pas être victime, prisonnier de la réalité. J’avais envie d’utiliser la photographie pour me raconter moi-même. À travers la photographie, je peux exprimer mes peurs métaphysiques sur la mort, une vision de la société de consommation, des faits divers politiques que je voulais dénoncer, de façon imagée, picturale, et non pas de façon à chercher l’instant, la vérité. La vérité, je ne la cherche pas, j’essaye de donner ma propre vision des choses. Dans cette exposition, j’ai donc voulu faire découvrir mon univers.

LVSL – Le titre a particulièrement retenu notre attention. S’agirait-il d’une forme d’empowerment par la photo ?

En quelque sorte. Si on regarde l’évolution de la photographie, on constate qu’autrefois on se faisait prendre en photo par des photographes. On avait donc seulement accès aux photographies que l’on nous donnait. Lorsqu’il y avait une guerre, il y avait des journalistes de guerre, lors des manifestations des journalistes préposés aux manifestations, etc… L’art de la photographie était restreint. On est en train de vivre une explosion démocratique de l’image.

Cette explosion, comme la démocratie, peut être perverse. J’établis une forme de lien entre la photocratie et la démocratie : la démocratie donne certes le pouvoir au peuple, et donc le pouvoir à tous d’user de la manipulation. Elle conduit au meilleur comme au pire. Nous sommes tous victimes de cette liberté, qui peut s’avérer positive, comme négative. Tout le monde a aujourd’hui accès au pouvoir de la photo. Tout le monde peut s’exprimer avec une photo. Cette expression peut s’avérer manipulatoire, comme elle peut dénoncer… Je pense qu’on vit dans l’ère de la photocratie absolue.

La mariée de Frida, par Slown.

LVSL – Tu as longtemps vécu en Tunisie. Comment as-tu vécu le soulèvement contre Ben-Ali ?

Je l’ai vécu à distance, à Montréal. Je souhaitais très fort son départ, mais je n’osais pas le souhaiter trop fort, car avant la révolution, la seule chose que nous pouvions souhaiter, c’était que le successeur de Ben-Ali soit meilleur que lui ! C’est ridicule, vu d’aujourd’hui, mais on se demandait à l’époque si ce serait sa femme, son gendre, ou quelqu’un d’extérieur à sa famille… Il tentait de nous faire croire qu’après lui ce serait le déluge, les islamistes, la fin du monde… C’est grâce à cette rhétorique que le système a pu rester aussi puissant pendant des années.

J’étais engagé dans cette révolution en tant que citoyen ; j’ai défilé dans les rues, contribué à propager les idées révolutionnaires… En tant qu’artiste, j’étais trop jeune pour m’exprimer de façon totalement engagée à propos de la révolution. J’avais la pudeur de la distance. Je me suis davantage exprimé durant la post-révolution que pendant la révolution elle-même. C’était une période d’espoir inouï, très vite déçu. Mais cela m’a permis de me libérer et d’aimer mon pays de façon pleine et entière. Avant, mon pays était comme une marâtre, quelqu’un que j’aimais beaucoup mais dont le côté autoritaire m’empêchait de savoir si cet amour était forcé ou authentique. C’est comme une deuxième rencontre, comme si on se redécouvrait soi-même.

LVSL – Quel regard portes-tu sur la société post-révolutionnaire ?

On est dans une phase de stagnation, qu’elle soit politique ou sociale. On va bientôt voter pour les premières municipales. Je pense que ce seront les élections les plus importantes que nous ayons eues : selon moi, la démocratie s’apprend de façon locale. C’est au niveau local que s’exerce la vraie démocratie. Voter pour des élus qu’on ne voit jamais, qui ne s’intéressent pas à vous, ne donne pas forcément le goût de la démocratie aux Tunisiens.

Mais voter pour quelqu’un que l’on connaît, de son quartier, de sa municipalité, voir l’évolution réelle et concrète de la politique locale, jour après jour, peut le faire. C’est ce qui va faire évoluer les mentalités et grandir cette jeune démocratie. Mais au niveau national, on se trouve vraiment dans un entre-deux, entre le pire et le moins pire. D’un côté, les islamistes « modérés » qui prétendent être laïques, portent un double-discours dont personne n’est dupe. De l’autre côté, des vieux modernistes nous sortent les mêmes recettes depuis les années 60.

L’observatoire de la consommation de la faim, par Slown

LVSL – Aviez-vous des espaces de liberté sous Ben-Ali ?

Il existait un système assez pervers sous Ben-Ali : à tout ce qui n’est pas grand public, tout ce qui est élitiste et ne pouvait pas avoir d’influence réelle sur les gens, Ben-Ali accordait quelques petites gouttes de liberté d’expression. Ce n’était pas une vraie liberté : on ne pouvait que faire des allusions aux personnages importants et non parler d’eux, on ne pouvait parler de la religion ou de la sexualité qu’à condition de ne pas dépasser certaines limites.

Il y avait une sorte de consensus avec l’élite de gauche tunisienne : « Exprimez-vous, mais entre vous ». Cela a permis à ma génération de se sentir presque libre. Quand on ignore ce qu’est la liberté mais qu’on nous répète qu’on est libre, matin, midi et soir, on y croit. C’est ce que je dis à mes amis algériens, qui pensent être libres : nous aussi, nous le pensions. Mais nous avons goûté à la vraie liberté, qui n’a rien à voir avec l’ancienne. La liberté contrôlée n’est pas la liberté. La liberté est absolue ou elle n’est pas.

LVSL – Comment est-ce qu’un artiste peut agir en politique ?

En Tunisie, je pense que les artistes ont le devoir de travailler avec les associations. Je pense que la place de l’artiste ne se trouve pas forcément dans la politique institutionnelle, mais dans la société civile : lancer des alertes, proposer des sujets, défendre des idées, être des soldats de la société civique contre le pouvoir politique, qu’il soit progressiste, conservateur, de droite ou de gauche. En Tunisie comme en France, bien des artistes font de la politique de façon militante ou institutionnelle. Je ne sais pas si c’est leur place. Je pense que leur rôle, c’est de donner des idées aux ministres, aux secrétaires d’État, être là en tant que force de proposition et en tant que force de protestation, mais pas forcément en tant que décisionnaire. En Tunisie, c’est ce qui a constitué le cœur de l’ancien système : les artistes étaient au cœur du pouvoir. C’était une société de copinage absolu, qui a tiré la scène culturelle vers la médiocrité.

LVSL – Comment les sujets de société traversent-ils ta production en tant qu’artiste ?

Je m’exprime naïvement, simplement. Je dis ce que je pense. Je ne pense pas détenir la vérité, mais je me dis que si je fais des œuvres qui parlent de quelque chose qui me touche et touche d’autres personnes, cela peut également en toucher encore d’autres, qui n’y auraient pas forcément été sensibles au premier abord, et donc donner de la force à ces sujets de société. Lors de ma dernière exposition, j’ai fait une photo sur un sujet grave : celui des peines de prison infligées aux consommateurs de drogues douces – un an de prison peut être infligé pour une simple consommation.

Des vies ont été brisées. 30% des prisons tunisiennes sont remplies de consommateurs de cannabis, généralement issus des quartiers défavorisés. Un gamin de 16 ou 17 ans dont la vie s’arrête pendant un an, qui est déscolarisé, incapable de repasser son bac et finit par sombrer dans la délinquance. D’un autre côté, c’était ce même gouvernement mafieux qui effectuait du trafic de drogue ! J’avais fait une photo avec une cage tunisienne, dans laquelle on voit une main qui tient un joint. Elle peut exprimer plusieurs choses, mais avant tout ce fait de société : on emprisonne cette jeunesse pour quelque chose de légitime. Leur envie et leur besoin de s’évader de ce monde atroce.

LVSL – Une certaine sensualité se dégage de tes clichés. S’agit-il d’une contribution à la révolution des mœurs ?

La révolution des mœurs est en cours. En Tunisie, elle est souterraine. La réalité tunisienne a toujours été hypocrite sur ce sujet. Si l’on observe le cinéma tunisien, dans les années 80, 90, la majorité des films tunisiens contiennent des scènes de sexe. C’est quelque chose qui ne choque pas. On a laissé cette liberté sexuelle à une forme d’élite, ce qui a créé une distance entre le peuple et cette élite. Ce qui est en train de se passer, c’est une révolution sexuelle souterraine : si on se promène dans les centres d’attraction, on voit beaucoup de couples au seins desquels une fille voilée est en train de voler un baiser à son amant.

Je pense qu’il y a une vraie révolution sexuelle, totale, mais non dite. Les apparences sont très importantes en Tunisie. Le regard des autres, c’est ce qui définit qui on est. C’est ce que je ne supporte pas : je pense que tout le monde s’offre une liberté cachée. Dans tous les milieux sociaux, dans toute la société, l’image que l’on a de nous-mêmes est complètement faussée par rapport à la réalité des choses. La Tunisienne et le Tunisien sont beaucoup plus libérés sexuellement que nos lois ne pourraient le laisser croire, et que notre image ne pourrait le laisser croire. 

American Teen, par Slown.

LVSL – Que signifie cette photo qui reprend les codes de Walt Disney ?

Cette photo, c’est avant tout un coup de pied à la mondialisation. L’Occident a le droit d’adopter nos histoires, nos contes de fée ; il a le droit de piocher dans les culture asiatiques, africaines, pour faire ce qu’il veut : pourquoi ne ferions-nous pas la même chose ? J’avais envie de me réapproprier ces personnages américains, qui ont fait partie de mon enfance, comme de l’enfance de milliards de gens. J’avais envie de montrer une vision chaotique de l’adolescence qu’on a vécue. Il ne faut pas se mentir : l’adolescence est chaotique. Mais dans ce chaos-là, il y a aussi une forme de liberté et de beauté.

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