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Syrie, de l’or dans le gaz

Syrie, de l’or dans le gaz
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Par Matthieu Le Crom

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Américains, Russes, Français, Daesh, Al-Qaïda, Kurdes, loyalistes de Bachar… La Syrie d’aujourd’hui est devenue le théâtre de l’un des plus terribles conflits de ce début de XXIe siècle. Cette guerre vient de loin et de très nombreux intérêts sont en jeu. Il convient de dire tout de suite que les éléments développés ici ne sont pas exhaustifs et n’ont pour intérêt que d’apporter un angle nouveau, pour comprendre une situation par ailleurs bien plus complexe. Décryptage.

North Dome & South Pars

Qui dit contexte géopolitique dit Histoire. Tout débute en 1971 avec la découverte d’une fantastique réserve de gaz dans le Golfe Persique, à cheval entre le Qatar et l’Iran. Elle s’appelle North Dome pour le petit émirat, South Pars pour le géant perse. Cette « poche » de gaz, qui constitue à elle seule 20% des stocks mondiaux, est synonyme de fortune quasi infinie pour les deux pays.11148809_1019952404729155_4233671242064966605_n

Le Qatar, indépendant quasiment en même temps après avoir refusé d’intégrer les Emirats Arabes Unis, le 3 septembre 1971, en tirera un bénéfice maximal. Les forages ont commencé en 1988, sont passés en phase de production réelle en 1996 et les quantités augmentent chaque année depuis. Aujourd’hui, le monde entier connaît ce tout petit pays d’à peine 11 000 km2, le 3e du monde en PIB par habitant (environ 100 000$/an), derrière la Norvège et le Luxembourg.

L’Iran, sous le joug d’un blocus économique, n’a pu commencer l’exploitation que bien plus tard et c’est seulement le 11 janvier 2016 que les sanctions ont été levées totalement. Désormais, l’exploitation de cette manne gigantesque va pouvoir débuter à plein régime et la République Islamique pourrait devenir très vite l’un des tout premiers exportateurs de gaz du monde.

La dépendance de l’Europe vis-à-vis de la Russie

Plus au Nord, l’Europe ne produit quasiment pas de gaz (mis à part la Norvège et le Royaume-Uni) mais en consomme énormément. La Russie, l’Algérie et les champs de la Mer du Nord sont les sources d’approvisionnement du Vieux Continent. C’est là que la géopolitique entre en jeu.

La Fédération de Russie et la République Algérienne ont noué des relations diplomatiques solides, qui mettent l’Europe face à une menace extrêmement sérieuse. Si la Russie décidait de couper les vannes, le choc serait énorme, mais si l’Algérie s’alignait également, la crise énergétique engendrée serait colossale.

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[Importations de gaz en Europe]

Ces deux facteurs se rejoignent pour créer une situation tendue : d’un côté, le Qatar et l’Iran disposent de réserves de gaz exceptionnelles, de l’autre, l’Europe a besoin de diversifier ses sources d’approvisionnement pour ne plus être en situation de dépendance face à la Russie. Ceci explique les relations cordiales entre la France, notamment, et le Qatar, ainsi que la levée du blocus sur l’Iran.

Les projets de gazoducs

Plusieurs projets sont mis sur pied pour acheminer le précieux gaz et chacun, c’est bien normal, essaye de s’en sortir au mieux.

  • Nabucco : partant d’Iran et d’Azerbaïdjan pour rejoindre l’Autriche et la République Tchèque, en passant par la Turquie. Abandonné en 2006, il est remplacé par un projet plus court, sans l’Iran, soutenu par l’UE et les USA, partant de Turquie. L’accord définitif a été signé en mars 2013 mais depuis, tout va mal. Les deux principaux fournisseurs se tournent vers d’autres clients : le Turkménistan vers la Chine et l’Azerbaïdjan vers le projet concurrent, South Stream. S’il n’est pas encore officiellement enterré, ce projet vieux de plus de 15 a du plomb dans l’aile.
  • South Stream : de la Russie et du Kazakhstan à l’Europe Occidentale, pour compléter le dispositif Blue Stream existant depuis 2003 (Russie-Turquie). Abandonné officiellement en décembre 2014 par Vladimir Poutine après le refus de la Bulgarie, « sous pression de Bruxelles ».
  • IGP (Islamic Gas Pipeline) : accord tripartite signé entre l’Iran, l’Irak et la Syrie en juillet 2011, soit quatre mois après le début de la révolution syrienne. Encore a l’état de projet non concret.
  • Qatar-Europe : en 2005, une commission de faisabilité de l’UE valide un projet de gazoduc direct entre l’Émirat et l’Europe, passant par l’Arabie Saoudite et la Turquie, avant de pénétrer le Vieux Continent par les Balkans. Problème : entre l’Arabie Saoudite et la Turquie, il faut traverser soit l’Irak, soit… la Syrie.

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Quasiment totalement détruit par l’intervention américaine débutée en 2003, bien que les forces US n’aient jamais quitté les lieux depuis la première Guerre du Golfe, l’état Irakien est exclu de fait. Le Qatar et l’Arabie Saoudite proposent donc à Bachar El Assad, en 2009, de construire un tronçon du fameux gazoduc sur le territoire syrien. Proche de la Russie, El Assad Fils refuse pour ne pas priver son allié de son atout stratégique contre l’Europe.

USA – Al Qaïda, même combat

Deux ans plus tard, la Syrie sombre dans la guerre civile, quand d’anciens membres de l’armée officielle prennent les armes contre le régime pour soutenir l’insurrection populaire. Ensemble, ils deviennent l’Armée Syrienne Libre et s’allient aux Kurdes du Nord. La répression est terrible dès le départ. Difficile de dire avec le recul si le mouvement syrien doit être lié aux Printemps arabes, tant certains éléments rendent la situation encore bien plus complexe. Le mouvement rebelle se scinde rapidement entre les « modérés » de l’ASL et les membres de la branche locale d’Al Qaïda : Al Nosra/Fatah Al Cham. Daesh, fondé sur les ruines de l’Etat-Major de Saddam Hussein en Irak, profite du chaos pour pénétrer la Syrie et proclamer son Califat Islamique.

Dans les hautes sphères diplomatiques, tout le monde est au courant que le Qatar et l’Arabie Saoudite financent des milices en Syrie pour déstabiliser le pouvoir en place, comme en attestent les mails d’Hillary Clinton dévoilés par Wikileaks. On sait également aujourd’hui que les USA ont livré des armes à des « rebelles », et que par le prisme de l’Arabie Saoudite notamment, les livraisons d’armes américaines sont parvenues au moins en partie au front Al Nosra. C’est ainsi que les milices locales d’Al Qaïda se retrouvent, parmi d’autres, en position de mener la guerre au régime alaouite au pouvoir en Syrie. Les USA soutiennent officieusement mais de manière bien réelle la branche locale d’Al-Qaïda, sacrée ironie de l’histoire quand on se rappelle un certain 9/11… Très influent dans la région, Israël est également favorable à la chute de Bachar, coupable aux yeux de l’état hébreu de financer le Hezbollah libanais.

Regime Change

Il faut à ce stade évoquer les projets de Regime Change nés à Washington après le 11 septembre 2001 et concernant notamment l’arc chiite (Hezbollah, Syrie, Iran), évoqués on ne peut plus clairement par l’ancien général de l’US Army Wesley Clark, l’ancien Ministre des Affaires Etrangères français Roland Dumas, ou par ce document officiel de l’armée américaine, de 2008, intitulé sobrement : Logique de la guerre sur le long terme – Motivations, perspectives et implications pour l’armée US.

Parenthèse – Le ministre des Affaires Etrangères français, Laurent Fabius, aura à cette période deux phrases qui resteront mémorables : « Bachar El Assad ne mérite pas d’être sur la terre » et « les rebelles d’Al Nosra font du bon boulot« . Sans commentaire.

La guerre en 3 temps, la méthode américaine

Sur le terrain, le conflit s’enlise et les Etats-Unis, suivis par la France et le Royaume-Uni, décident de positionner une flotte de guerre pour appuyer les rebelles. Réaction immédiate de la Russie, qui dépêche plusieurs navires de guerre entre la côte syrienne et la flotte de la coalition.

Depuis des années, les USA mènent leurs attaques de manière très codifiée, en 3 temps :

  • Utilisation des missiles Tomahawk, pour détruire les radars détecteurs d’avions furtifs
  • Les avions furtifs prennent le relais pour éliminer les défenses anti-aériennes
  • Attaques de bombardiers classiques, type B52

Depuis la côte syrienne, la flotte russe permet de brouiller le guidage des Tomahawks « de reconnaissance » américains et l’intervention occidentale, pourtant annoncée publiquement, est tout simplement annulée (et oubliée par les médias) !

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Missile Tomahawk lancé depuis le destroyer USS Donald Cook
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Avion furtif Lockheed F117A
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Bombardier B52

Action – Réaction

Dans la foulée, le Coup d’Etat pro-occidental en Ukraine est perçu par certains observateurs comme une vengeance contre la Russie, fomentée depuis l’extérieur. Pour d’autres, la révolution Orange est un nouvel épisode des vastes mouvements populaires qui secouent le globe. Le recul de l’Histoire permettra peut-être de trancher un jour. Vladimir Poutine, lui, s’engage fermement dans le bras de fer et annexe la Crimée. L’Ukraine, particulièrement dans la région du Dombass, sombre à son tour dans la guerre civile…

L’Union Européenne engage en mars 2014 une série de sanctions contre la Fédération de Russie, qui font chuter de moitié la valeur du rouble. Les tensions diplomatiques, notamment avec la France, ont continué avec l’imbroglio autour de la vente des porte-avions et l’annulation à la dernière minute du déplacement de Poutine à Paris.

Syrie All Killers

Sur le théâtre des opérations, l’Arabie Saoudite finance Daesh aussi bien en Syrie qu’en Irak, tous deux alliés de l’Iran, qui revient dans la danse en finançant à son tour une révolte, au Yémen, à partir de mars 2015. Une rébellion réprimée dans le sang par le royaume des Saoud, à grand renfort d’armes françaises.

Depuis, la Russie a fait son entrée militaire terrestre et aérienne en Syrie et bombarde à tout-va les positions de l’Etat Islamique et autres rebelles anti-Bachar. Les Turcs, membres de l’OTAN mais empêtrés depuis plus de 30 ans dans le « problème kurde », jouent un jeu trouble en attaquant les positions du PYD kurde en Syrie, pourtant allié de terrain avec les Américains depuis qu’ils ont repris Kobane des mains de l’Etat Islamique. Désormais, la guerre qui fait toujours rage en Syrie (notamment à Alep), a débordé en Irak avec le siège de Mossoul…

Vous suivez toujours ?

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Plus complexe que complot

Bref, le conflit est toujours en cours et mobilise encore bien au-delà des forces nommées dans cet article. En voici la conclusion. La guerre qui déchire en ce moment la Syrie est peut-être issue des Printemps arabes et des rapports du peuple syrien avec le régime dynastique des Assad. Le tout associé à une révolte de militaires déserteurs. Cependant, les causes en sont assurément plus profondes et complexes, notamment quant aux intérêts stratégiques entre les grandes puissances de la région, aux questions énergétiques majeures pour toute l’Eurasie et aux programmes officiels de l’Etat Major américain, de longue date, pour faire tomber le régime de Bachar El Assad.

Cet article tente modestement de rappeler qu’il s’agit d’une guerre civile, certes, mais aussi d’un conflit géopolitique dans lequel la Syrie n’est qu’un pion mal placé, et dont l’un des buts est le contrôle de la plus grosse réserve mondiale de gaz, destinée à sortir l’Europe de sa dépendance stratégique face à la Russie.

PS : A ceux qui crieront au complot, rappelons juste que Vladimir Poutine est un ancien haut gradé du KGB, quand George Bush Senior est, lui, l’ex-directeur de la CIA. What else ?

Matthieu Le Crom

 La page facebook de l’auteur : Perspicace

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