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Témoignage : étudiant salarié, je vis la précarité au quotidien

Témoignage : étudiant salarié, je vis la précarité au quotidien
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Comme presque 75 % des étudiants chaque année, je me suis salarié quelques mois afin de financer mon cursus universitaire et les coûts qui lui sont liés. Intérimaire puis saisonnier, j’ai expérimenté les multiples dérogations au Code du Travail qui seront bientôt généralisées, la violence des rapports sociaux au sein des entreprises et la concurrence entre travailleurs. Et une précarité quotidienne …

J’aimerais m’arrêter quelques instants sur la condition étudiante, souvent considérée comme une réalité abstraite à saisir car lointaine et divers. Je tâcherai donc de la rendre plus concrète.

Les étudiants sont nombreux – plus de 2,5 millions – mais seulement 25 % sont boursiers (1). Bien entendu, les bourses et les aides au logement ne suffisent pas, puisque presque un étudiant sur deux se salarie en parallèle de son cursus universitaire. Certains recourent au prêt étudiant pour ne pas avoir à se salarier – c’est mon cas. Je commencerai ma vie active avec une dette de plus de 15 000€, alors que l’éducation est censée être gratuite en France.

Notre Président, avant que son gouvernement ne s’apprête à réduire chaque mois de 5 euros les APL, avait assuré qu’il savait « ce que c’est de boucler des fins de mois difficiles » (2) avec environ 1000€/mois lorsqu’il était étudiant (avec un coût du logement alors bien plus bas). Peut-il seulement s’imaginer ce que c’est qu’être étudiant à présent, alors que le budget moyen mensuel d’un étudiant s’élève à 681€ en 2013 (3) et que l’université de La Rochelle – qui n’est pas située dans les zones de vie les plus chères – estime à 800€ le budget minimum mensuel nécessaire d’un étudiant (4).

Cela veut dire que chaque année, des étudiants (jusqu’à un sur cinq selon l’ONVE) renoncent à des soins faute d’argent, à un logement salubre, à une alimentation saine. Il faut donc voir derrière la douceur des chiffres une réalité dure, un quotidien rude fait d’angoisses et de privations. En bref, ce quotidien ne devrait être le lot de personne, et encore moins de nos futurs travailleurs qualifiés.

Etudier a un prix, surtout pour ceux qui ne sont pas issus de familles aisées économiquement. Ce ne sont pas les aides ou les bourses qui y changent quelque chose, puisque la bourse la plus haute (échelon 7, qui concerne très peu d’étudiants) ne dépasse pas 555€ par mois, soit presque 400€ en dessous du seuil de pauvreté. Dans un cadre parfaitement inégalitaire, parler « d’égalité des chances » ou de méritocratie est ridicule. L’égalité méritocratique supposerait une égalité des conditions sociales permettant à chacun de s’investir totalement dans ses études, chose impossible lorsque l’on se salarie en parallèle ou que l’on connaît des difficultés financières, de logement ou de soins.

La France « moderne » de Macron, sans droit ni lois

C’est dans ce contexte que j’ai décidé dès la fin du mois de mai de commencer à travailler en tant qu’intérimaire. L’intérimaire travaille sur de courtes périodes (quelques heures, parfois quelques jours, très rarement quelques mois) et dans des branches variées. La principale qualité de l’intérimaire, c’est sa flexibilité. On lui propose des missions dans un rayon plus ou moins étendu autour de son domicile, qu’il accepte ou décline (attention à ne pas enchaîner les refus cependant).

L’intérim est pratique pour les chefs d’entreprise : si un afflux important de commandes arrive, ils embauchent des intérimaires pour quelques jours. Si le chantier prend du retard, on fait appel aux intérimaires. L’intérimaire n’a aucun contrat stable, et est amené à effectuer plusieurs métiers, souvent manuels. Quels sont les avantages de ces conditions de travail ? Une prime de précarité bien mince, et lorsqu’il y a beaucoup de missions, assez d’heures de travail pour obtenir de bonnes payes sur une courte période. Dans l’entreprise, l’intérimaire dépend des mêmes conventions collectives que les autres salariés.

Je m’y suis inscrit en tant que manutentionnaire un matin, j’étais envoyé sur un chantier dès l’après-midi du même jour. J’ai vu sur le chantier des règles de sécurité non respectées, des hommes assez âgés se plaindre de leur mal de dos, d’articulations, de poignets, usés par une vie de dur labeur, espérant compter sur la pénibilité de leur travail pas toujours reconnue pour partir à la retraite. Les intérimaires, eux, sont en bas de la hiérarchie. Ils font le travail que les ouvriers réguliers ne font pas, et ont comme donneurs d’ordres tous ceux qui sont salariés à plein temps.

En somme, ils subissent les ordres de tout le monde. C’est ainsi que j’ai vu des rapports de force violents s’exprimer et les dérogations au Code du Travail aller bon train. Le dernier jour sur le chantier, nous commencions à 7h du matin, comme tous les jours. Les fournisseurs sont arrivés en retard, vers 9h du matin. De 9h à 14h, nous avons déchargé plus de 1000 palettes de 7kg chacune (plus de 7 tonnes portées en cumulé). Vers 14h, nous annonçons que nous souhaitons prendre une pause déjeuner d’une demie-heure, alors que tous les autres ouvriers avaient eu une pause déjeuner d’une heure entre 12h et 13h. Afin d’obtenir le droit de manger, après avoir travaillé 7 heures d’affilée, nous avons dû hausser le ton avec la cheffe de chantier et les ouvriers qui nous prenaient en charge. Il restait en effet 750 palettes tout aussi lourdes à décharger avant 17h, moment où nous devions terminer notre journée. Nous avons dû argumenter pour justifier notre pause-déjeuner : en ayant faim et sans recharge calorique, nous allions finir par être improductifs.

Cet argument a été assez vite balayé. Alors nous avons cherché dans le Code du Travail de quoi légitimer notre pause-déjeuner. L’article L3121-33 (5) permet à chaque salarié d’obtenir une pause de 20 minutes minimum toutes les 6 heures : cet argument a eu raison de notre hiérarchie. Qu’en aurait-il été si le Code du Travail n’avait plus aucune valeur ? C’est après un bras de fer que nous avons obtenu le droit de manger, en moins de 30 minutes, ce qui nous a valu par la suite des reproches de la part d’un ouvrier qui nous prenait en charge.

J’ai ensuite travaillé dans un Franprix en chantier, de 8h à 20h (comptant deux heures de transport aller-retour) durant trois jours. Sur ces trois jours, j’ai accumulé 36 heures de présence au travail et 6 heures de transport. Lors d’un barbecue organisé le midi par le gérant local du Franprix pour tous ceux qui y travaillaient, la cheffe de direction des Franprix, sur place, a refusé aux intérimaires le droit de se joindre aux salariés pour déjeuner. En tant qu’intérimaires, nous étions considérés en dessous de tout, comme des variables d’ajustement productives. C’est par la grogne de la quinzaine d’intérimaires que nous étions, réunis en salle de pause alors que les salariés profitaient du soleil et du barbecue à l’extérieur, que le gérant local a cédé, et nous a laissés nous joindre aux salariés.

A ceux qui me reprocheraient de sous-entendre que « tous les patrons sont mauvais », je réponds que ce n’est pas qu’une question d’individus. Il existe en effet des patrons assez compréhensifs. C’est la hiérarchie qui donne le pouvoir, et c’est de ce pouvoir que découle la violence des rapports sociaux au sein des entreprises. Plus la hiérarchie est haute, plus le pouvoir exercé du sommet vers la base peut être écrasant. Preuve ici avec le refus par le sommet de la hiérarchie patronale de mélanger deux types de salariés, les précaires et les stables. Cet objectif de division a pour but de donner du pouvoir à ceux qui n’en ont pas par leur fonction salariale, et donc d’augmenter la hiérarchie en donnant à de simples salariés un pouvoir marginal.

On assistait donc à une division entre « chefs de rayons », « chefs d’équipe », « chef de service », avec autant de postes que d’individus, afin de donner à chacun une importance. Certains voyaient la duperie se camoufler derrière les appellations pompeuses ne correspondant pas à une rémunération pompeuse, et accordaient donc peu d’importance à leur pouvoir marginal. D’autres l’usaient jusqu’au bout, nous demandant parfois après 5 minutes de pause de revenir travailler, prétextant que nous étions déjà en pause depuis plus de 10 minutes, pour effectuer des tâches qu’ils pouvaient faire eux-mêmes.

Finalement, au bout de cette semaine éprouvante, j’ai totalisé 64h de présence au travail. Dont 58h effectivement travaillées et rémunérées. Or, il faut une dérogation exceptionnelle de la part de l’inspection du travail pour travailler au-dessus de 48h sur une même semaine. Cette dérogation peut aller jusqu’à 60h maximales (6). Je n’ai pas eu vent d’une quelconque dérogation et d’un avis favorable de l’inspection du Travail.

C’est dans une usine d’une entreprise employant plus de 60 salariés, entouré de personnes syndiquées et d’un « manager » connaissant sa chaîne de production et le droit du travail qu’en tant qu’intérimaires nous avons été le plus respectés, aucun écart au Code du Travail n’ayant été fait. Dans cette usine, où j’ai travaillé environ 3 semaines, régnait une ambiance cordiale, voire fraternelle entre tous les employés et ouvriers des différentes sections. Une cantine commune nous réunissait, les temps de pause étaient respectés à la minute près, chaque employé qui tentait de travailler davantage se faisait rappeler à l’ordre.

Après avoir vécu le contraste entre ces expériences différentes, je me suis aperçu que le respect de règles saines amenait à une certaine sérénité dans l’entreprise, et à une productivité accrue. Pour avoir exercé tant de métiers en peu de temps, j’ai constaté qu’un employeur n’avait aucun avantage à courir après le moins-disant pour ses employés, qui perdent en efficacité lorsqu’ils sont sous-estimés dans leurs droits. 

Contre le coût du travail, le coût au travail

Si l’on admet assez aisément dans la grande presse qu’il existe un coût du travail, c’est-à-dire que le travail, bien qu’il rapporte à l’entreprise, est un coût à réduire au minimum pour maximiser les gains, on n’entend que peu parler du coût au travail. En effet, le salarié a un salaire qui lui apporte des revenus, mais travailler nécessite plusieurs coûts. Pour recevoir son salaire, le salarié est donc obligé de dépenser de l’argent en amont.

Les types de coûts sont variés : la santé (les vitamines prises le matin par nombre de salariés, les médicaments contre les maux de tête ou pour aider à s’endormir lorsque les missions d’intérim’ changent et que les horaires changent avec, en sont quelques exemples concrets et répandus), les transports (en Île de France, les entreprises remboursent la moitié du Pass Navigo mensuellement, environ, mais ce n’est pas du tout une mesure généralisée dans les autres agglomérations), le renouvellement des forces productives (travailler physiquement donne faim régulièrement, il faut donc acheter ou préparer des plats consistants, de même que l’achat de cafés aux machines par les salariés est monnaie courante dans chaque entreprise), l’achat de tenues spéciales (pour travailler sur des chantiers ou en usine, les chaussures de sécurité et des pantalons spéciaux sont parfois recommandés, souvent obligatoires), enfin se priver d’une partie de la vie sociale et culturelle qui devrait être le lot de chaque jeune étudiant, le temps de repos étant consacré au repos physique et rarement à des sorties diverses.

Un pantalon et des chaussures de travail bas de gamme coûtent environ 100€

 

Travailler a un coût financier et social pour le salarié. Or, on convient souvent qu’il faut baisser le coût du travail (maximiser les marges des entreprises) mais la grande presse n’évoque pas la baisse du coût au travail (maximiser le salaire des salariés), ce qui nécessiterait de véritables politiques publiques d’investissement (médicaments intégralement remboursés, transports gratuits, initiatives dans les entreprises de repas collectifs, temps de travail réduit hebdomadairement) ou d’augmenter le salaire afin de compenser les coûts. C’est pourtant ce qu’il se passe pour les entreprises : le CICE et le Pacte de responsabilités sont autant de mesures qui ont pour but de maximiser les marges des entreprises en prenant en charge, par l’argent public, une part des cotisations sociales. C’est donc un choix politique que de refuser de maximiser le salaire des salariés.

Un nouveau lumpenproletariat ?

Les jeunes étudiants et chômeurs sont nombreux en intérim car ils savent bien qu’ils seront bien rémunérés s’ils travaillent beaucoup, ce qui ne les dérange pas sur une courte période. Certains pensent, comme je l’ai souvent entendu, qu’il y a du travail en France, preuve en serait le nombre d’intérimaires (environ 657 000 en mai 2016, un record) (7). Il faut bien saisir que ces missions ne donnent lieu ni à une expérience particulière (à part si l’on considère le fait de porter des dalles comme une expérience enrichissante professionnellement), ni à un débouché professionnel (les missions se déroulant sur une durée courte, l’intérimaire vit « au jour le jour » son avenir professionnel).

Il existe donc quelques emplois sur une courte période, qui sont peu valorisants. Ce n’est pas ce que l’on peut appeler décemment « du travail ». Ces emplois précaires ont été créés pour remplacer le travail : là où avant les entreprises n’hésitaient pas à embaucher lors de chantiers importants, lors d’ouverture de magasins de distribution, elles décident à présent d’embaucher de manière précaire, de manière « flexible ». La flexibilité, en réalité, c’est la fin du travail stable, c’est la précarité déguisée, l’intérim en est la meilleure preuve.

Tout cela est permis par le chômage de masse que nous connaissons. La concurrence, à défaut d’être libre et non faussée, se déroule entre les générations et au sein des générations. Les jeunes sont en concurrence pour trouver un emploi. La moindre rémunération devient alors un motif de soumission. C’est bien souvent la nécessité de payer un loyer, de manger, de supporter les coûts familiaux qui prime sur l’envie d’obtenir un travail décent et stable.

Les jeunes sans qualification, relégués aux sales besognes à cause d’un système scolaire défectueux, subissent de plein fouet cette concurrence absurde et abjecte. J’aimerais rétorquer à M. Macron et à ceux qui diffusent des idées similaires qu’ils se trompent lorsqu’ils attaquent la durée de travail hebdomadaire fixée à 35 heures : les stagiaires (souvent non rémunérés) dépassent fréquemment les 35 heures hebdomadaires en échange d’une ligne d’expérience sur un CV. Les intérimaires, comme je l’ai vécu, subissent davantage les 170, voire 190 heures mensuelles plutôt que les 140 heures.

Les saisonniers qui travaillent pour une bonne partie d’entre eux dans la restauration – secteur en croissance en été et en hiver – travaillent sur une base hebdomadaire de 39 heures. Cette base est d’ailleurs souvent dépassée : le restaurant dans lequel je travaille donne régulièrement 48 heures de travail par semaine à ses salariés saisonniers, dont je fais partie, ce qui annihile toute vie de famille et toute vie sociale en dehors du travail. A ce stade, le travail devient aliénant, puisqu’il devient le pôle de centralité de la vie des travailleurs.

Le dépassement des 35 heures hebdomadaires est généralisé, et pourtant rien ne s’améliore. Dans la restauration, il est même courant de dépasser les 48 heures, ce qui là encore est illégal, sans avis de l’Inspection du Travail. Au contraire, la concurrence s’accroît car un salarié s’accapare davantage d’heures : si trois saisonniers dans mon restaurant étaient aux 35 heures, alors un emploi à plein temps se libérerait. Cette situation met en concurrence les jeunes entre eux, et la concurrence est active. Être chômeur est souvent une activité non rémunérée à plein temps.

Pour tous ces précaires, il n’y a qu’un seul horizon : absence de droits et de lois. L’avantage de garder peu de temps les salariés, c’est qu’on ne peut pas négocier avec eux (pour déterminer les conditions de travail par exemple), étant données les durées courtes de contrat et la multitude de personnes qui cherchent à se salarier par tous les moyens possibles. Cette course au moins-disant a pour objectif d’affaiblir les consciences, de supprimer les solidarités entre travailleurs, d’exclure la syndicalisation (qui existe plus massivement lors d’un travail stable) de l’entreprise. Cette concurrence se joue aussi à l’échelle du monde : le travailleur gagne peu, il est donc obligé de dépenser peu, c’est-à-dire d’acheter des produits à bas prix.

Or ces produits sont vendus à un prix bas car les salaires des travailleurs qui les ont fabriqués sont bas. Le travailleur pauvre des pays riches cautionne donc l’exploitation de son confrère à l’autre bout du monde, en lui donnant un débouché économique par sa pauvreté, elle-même créée par un système économique fondé sur l’injustice et les inégalités. Le travailleur détaché qui sacrifie sa vie de famille pour obtenir des revenus prend le travail du travailleur local qui perd ses rémunérations.

Il existe donc une solidarité internationale patronale, comme on le voit avec cette course généralisée au moins-disant social en Europe et dans le monde, ou encore avec la pression subie par les États afin d’augmenter les marges des entreprises par l’argent public. Et nous en subissons bien les effets …

Crédits photo :
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Sources :

(1)http://www.liberation.fr/desintox/2016/04/16/le-pourcentage-d-etudiants-boursiers-a-t-il-augmente-sous-hollande_1446449

(2)http://www.francetvinfo.fr/elections/presidentielle/video-emmanuel-macron-provoque-un-tolle-en-affirmant-qu-il-avait-des-fins-de-mois-difficiles-avec-1000-euros_2109482.html

(3)http://touslesbudgets.com/681-euros-mensuels-pour-un-etudiant/

(4)http://www.univ-larochelle.fr/Budget-minimum-d-un-etudiant

(5)http://droit-finances.commentcamarche.net/faq/4998-pause-et-temps-de-travail#temps-de-pause minimum

(6)https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F1911

(7)http://www.journaldunet.com/economie/magazine/1040938-interim-en-france/

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