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L’affaire Benalla a mis en lumière l’impunité scandaleuse dont bénéficient les proches du Président de la République, même lorsqu’ils se comportent comme les pires des voyous. Auteur de l’une des vidéos montrant Alexandre Benalla brutaliser un manifestant, j’aimerais témoigner par cet article de ce que j’ai vu et vécu. 


Le 1er mai dernier, la manifestation syndicale parisienne qui réunissait plusieurs dizaines de milliers de personnes a été dissoute de manière rapide et brutale : les gaz lacrymogènes fusaient, les canons à eau étaient utilisés et les CRS chargeaient régulièrement.

Des milliers de personnes se retrouvaient compressées contre les murs des habitations qui bordaient la route, ou contre les grilles du Jardin des Plantes qui ont fini par être ouvertes par un pompier qui a cassé le verrou avec sa hache, voyant la détresse des gens acculés contre les grilles. La tension monte alors d’un cran : les CRS, très sollicités au cours de la journée, deviennent facilement irritables et violents (jusqu’à poursuivre les manifestants dans le Jardin des Plantes, lancer des grenades lacrymogène au niveau des kiosques du jardin où se trouvent des touristes et des salariés, etc…).

La journée ayant été mouvementée, nous avons décidé, mon ami Taha Bouhafs et moi-même, de nous rendre dans un bar du Quartier Latin près de la rue Mouffetard, à quelques centaines de mètres du Jardin des Plantes duquel nous étions sortis, évacué par les CRS. Plus d’une heure après être arrivés et attablés, nous avons reçu une notification Facebook qui nous signale qu’un rassemblement festif se déroulait place de la Contrescarpe. Nous nous sommes alors dirigés vers la place où, petit à petit, se sont agglutinés quelques dizaines de jeunes qui partageaient nourritures, boissons, musique ainsi que leur ressenti de cette journée difficile pour tout manifestant.

Les CRS sont rapidement arrivés sur place afin d’encadrer l’événement, en cernant la place et en empêchant tout accès à celle-ci. Les personnes attablées en terrasse, ayant constaté la présence de plusieurs dizaines de policiers, ont alors fait le choix de sortir de la place, de rentrer dans les bars ou de se mettre sur les marges, dans les coins des terrasses les plus éloignés du centre où les jeunes se trouvaient. Les forces de l’ordre ont alors resserré l’étau qui entourait la place et se sont avancés de concert, lentement, vers le centre de celle-ci. Des provocations de part et d’autre ont fait monter la tension déjà palpable. Enfin, les CRS ont décidé d’éclater le groupe principal en plusieurs groupes plus restreints : ils ont alors chargé et fait usage du gaz lacrymogène assez régulièrement pendant quelques dizaines de secondes.

Au cours d’une charge, un petit groupe de manifestants s’est retrouvé acculé par quelques policiers contre le mur d’une boulangerie-pâtisserie. Alexandre Benalla, qui était habillé comme un policier en civil (casque de CRS, talkie-walkie) et présent depuis le début des opérations, a saisi une femme au cou et l’a exfiltrée de la place, de manière brutale, alors qu’elle n’opposait pas de résistance. Un jeune homme a alors tenté de s’interposer face à ce qui lui semblait constituer une injustice manifeste. Il s’est directement fait terrasser, puis traîner au sol par les CRS et un homme : Vincent Crase, collaborateur du Président de la République. Il a été matraqué tout du long, sur plusieurs mètres, par des CRS qui voyaient bien qu’il n’était pas en capacité de se défendre, mais qui répétaient le même geste mécaniquement, sans vraiment prêter attention à la victime. Les policiers en ont profité pour gazer les serveurs d’un bar et les gens qui regardaient la scène, collés aux vitres de ce même bar. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à filmer la scène : le jeune homme était totalement cerné par les policiers, au sol, il essayait d’entamer un dialogue avec une personne qui lui semblait être un policier en civil, et qui était en réalité Vincent Crase ; celui-ci a eu pour seule réponse une main tendue, évoquant une gifle en guise d’avertissement. Inoffensif, neutralisé, le jeune homme n’était pas un danger. Les CRS, tournés vers la place, couvraient ce qui semblait être un début d’interpellation.

Alexandre Benalla, dont on sait depuis la diffusion de nouvelles images qu’il était occupé à tenter de neutraliser la jeune femme qui n’opposait pas de résistance, est alors revenu alors dans le champ de ma caméra. Il s’est placé derrière le jeune homme, l’a soulevé par la gorge en l’étranglant du long de tout son avant-bras. Il lui a ensuite donné un coup de poing vigoureux, avant de le repousser au sol. L’homme s’est débattu, sans jamais donner de coups, comme par réflexe instinctif face à une douleur infligée. Il faut préciser que pendant toute la durée de l’opération, Benalla était aidé par des CRS dans sa basse besogne. Tandis l’ex-chargé de mission de l’Élysée s’acharnait sur le jeune homme, un policier le frappait de quelques coups de matraque ciblés, destinés à faire ployer les jambes de la victime sous la douleur. Enfin, Benalla a tenté dans un geste confus de lui asséner un coup sur l’arrière du crâne tout en essayant de lui attraper les cheveux afin de lui plaquer la tête au sol. Une fois le tabassage bien entamé, il lui a marché dessus en appuyant volontairement son pied sur son torse.

Nous avons alors été gazés à ce moment-là par un CRS qui tenait fermement en main un spray lacrymogène à usage manuel. Il nous visait, Taha Bouhafs, auteur d’une autre vidéo, et moi. J’ai résisté un laps de temps après avoir reçu du gaz lacrymogène, très volatile, près de la figure. J’ai pu tenir ma caméra assez longtemps pour filmer la fin de la scène de violence : Benalla rodait autour de l’homme gazé et tabassé, courbé de douleur au sol, en tentant plusieurs fois de le saisir avant de le relâcher, tel un chat qui s’amuse avec une souris déjà amochée. Très vite, les yeux ont commencé à me brûler. J’ai difficilement pu réussir à arrêter la vidéo, avant de chercher à tâtons l’entrée du bar où clients et serveurs, gazés, s’étaient réfugiés. Je me suis écroulé au sol en entrant, où des personnes m’ont relevé et conduit dans un coin où ils m’ont fournissent du sérum physiologique et des mouchoirs, ce dont je leur en suis encore reconnaissant. Après quelques minutes, j’ai pu revenir sur la place, voyant le jeune homme toujours au sol, aidé par quelques personnes. Je lui ai alors apporté des mouchoirs, sans trop lui parler, puisqu’il était bien entouré et semblait surtout tenter de se remettre de ce douloureux moment. Une nouvelle vidéo a montré qu’il a ensuite été de nouveau saisi par les CRS, et de nouveau maltraité (cette fois, surtout par les policiers, dans les mêmes conditions que celles décrites ici). La vidéo que j’ai prise a été postée sur Twitter une trentaine de minutes après la scène.

En quelques jours, cette vidéo a atteint près de 90 000 vues, et a été retweetée plus de 2 000 fois. De ce micro-buzz, pourtant, aucun scandale médiatique n’est sorti. La vidéo a tourné dans un cercle assez militant plutôt fermé au grand public. Les médias n’ont pas relevé les violences policières pourtant visibles tout au long des deux vidéos postées par Taha Bouhafs et moi-même. Le scandale médiatique, lui, n’a éclaté que lorsque Le Monde a mis en lumière l’identité des deux hommes visibles sur ma vidéo : Alexandre Benalla et Vincent Crase, collaborateurs directs du Président de la République, censés assister à la manifestation en qualité d’observateurs alors qu’ils étaient clairement passés de l’observation à l’action, n’hésitant pas à usurper la fonction de policiers en s’immisçant dans la coordination des mouvements de la police sur place.

Plusieurs choses sont frappantes sur l’ensemble de la scène filmée. Premièrement, les CRS se sont montrés très agressifs envers tout individu qui n’est pas en uniforme, allant jusqu’à gazer les serveurs d’un bar qui les regardaient charger et violenter quelques individus. De plus, les policiers ont assisté à la scène au mieux avec bienveillance et passivité, au pire avec une complicité totale vis-à-vis des actes violents commises par Benalla et Crase sur les deux individus (la jeune femme et le jeune homme). Ils ne portaient pas leur matricule, ce qui est parfaitement illégal car en l’absence de matricule, un policier n’est pas reconnaissable. Comment les écouter dans le cadre de l’enquête si on ne peut les identifier ? Enfin, Alexandre Benalla, garde du corps depuis plusieurs années, ne paraît absolument pas formé lorsqu’il intervient. Les coups qu’il porte sont imprécis, ses techniques sont imparfaites (il essaie de faire tomber la jeune femme à plusieurs reprises en donnant un coup de jambe tendu de façon oblique, appelé plus communément « balayette »), il soulève par le cou le jeune homme déjà neutralisé, avant de le remettre au sol, de lui donner un coup de poing dans l’arrière du crâne (ou dans la nuque, ce qui est très grave car ce sont des parties très sensibles) et enfin de lui marcher volontairement sur le thorax. Il ne maîtrise donc pas ses gestes : cette scène ressemble davantage à un lynchage organisé par des voyous qu’à une tentative d’interpellation policière. Dans cette usurpation de fonction, A. Benalla a pourtant bien du mal à s’approprier les techniques policières de neutralisation (déjà très violentes pour certaines)…

Cette affaire scandaleuse met en lumière de nombreux privilèges et dysfonctionnements existant au sommet de l’État. Combien de Benalla ont existé auparavant sans être démasqués ? Pour sa participation à la direction administrative de l’Etat, A. Benalla a droit à un appartement de fonction, une voiture de fonction avec chauffeur, un rond salaire de 10 000€/mois (soit davantage qu’un salaire de député), et l’autorisation d’usurper l’identité d’un policier et de participer à des opérations de répression policière sans être inquiété par ses supérieurs. Sa hiérarchie, le Président de la République, tout comme la préfecture de police, ont été mises au courant de cette affaire. L’article 40 du Code de Procédure Pénale aurait dû les pousser à en référer sans délai au procureur, ce qui n’a pas été fait : A. Benalla est passé par les arrangements de couloir, entre puissants, par un placard doré. Jean de la Fontaine écrivait « Que vous soyez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. ». Cela reste d’actualité à la cour du roi Macron qui fait rendre la justice par ses auxiliaires, au mépris des lois de la République dont il est le premier magistrat.

Cette affaire traduit un mépris du pouvoir pour les droits humains les plus fondamentaux. Cet homme qui se déguise en policier pour frapper ses concitoyens l’a fait lors d’une manifestation qui rappelle l’opposition d’une partie du pays au projet du Président de la République. Chaque personne qui se rassemble en France sans avoir posé de préavis à la Préfecture mérite-t-elle ce type de traitement ? Ou est-ce réservé aux opposants politiques ? Le fait que la police ne respecte pas les règles concernant les matricules et l’usage proportionné et raisonné de la force en manifestation n’inquiète apparemment pas les journalistes, qui ont permis par leur complice silence la banalisation des scènes de violences policières.

Ces scènes de violence, auxquelles a participé l’un des proches du Président de la République, posent enfin une question plus grave encore. Existe-t-il une sorte de milice secrète dépêchée dans certaines situations pour faire appliquer l’ordre tel que l’entend Macron, par un usage démesuré de la force caractérisé par l’irrespect des droits les plus fondamentaux ?

Cette affaire aura eu le mérite de lever le voile sur la véritable nature de l’Élysée sous l’ère macronienne : la demeure d’un parrain, qui dirige le pays d’une main de fer, entouré de voyous.

 

Crédits :

© photos personnelles


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