La Maison du peuple de Saint-Nazaire ©Damien Bastian
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À Saint-Nazaire, le temps d’un week-end, la Maison du Peuple fondée par des gilets jaunes en novembre dernier s’est faite la maison de tout un peuple, le peuple des ronds-points, le peuple des samedis, le peuple de la justice sociale et le peuple de la démocratie. Après l’Assemblée des assemblées de Commercy, en janvier, ce sont plus de 200 délégations de gilets jaunes venues de toute la France qui se sont retrouvées de nouveau, telle une immense réunion de famille, dans cette maison populaire au cœur de la ville des Chantiers de l’Atlantique : l’occasion de constater le chemin parcouru et d’interroger le chemin à emprunter à l’avenir.


« Aujourd’hui on peut vraiment dire que l’on veut du soleil ! »1 s’exclame en riant une femme portant le fameux gilet jaune, symbole d’un mouvement social qui dure depuis plus de 5 mois maintenant. En effet, ce 5 avril 2019 à Saint-Nazaire, il pleut. Malgré la pluie, les gilets jaunes sont là en nombre et ne font pas l’économie d’un enthousiasme qui ne faiblit toujours pas. Alors que la première des trois journées de cette Assemblée des assemblées, deuxième édition, ne fait que commencer, nous entendions déjà depuis longtemps résonner dans les rues adjacentes à la Maison du Peuple les chants joyeusement contestataires qui animent manifestations et ronds-points depuis le 17 novembre.

C’est au son des « On est là ! » et « Macron on va tout casser chez toi » que nous nous apprêtons à passer le contrôle de sécurité. La rigueur est de mise dans l’organisation d’un tel événement. L’entrée au sein de la Maison du Peuple était réservée aux délégations de gilets jaunes mandatés par leur assemblée locale. Lorsqu’un groupe de quatre gilets jaunes tente de rentrer mais que seuls trois mandatés étaient prévus, le quatrième est contraint de rester dehors, ni passe-droit, ni clémence. « Nous attendons plus d’un millier de personnes ce week-end, entre les délégués, les observateurs, la presse, tout doit être super bien organisé » confie l’un des bénévoles.

Quand le peuple s’offre un toit

Cette Assemblée des assemblées prend place dans un lieu tout particulier : la Maison du Peuple de Saint-Nazaire. Ce bâtiment, alors à l’abandon au début du mouvement des gilets jaunes, accueille depuis les assemblées des révoltés de Saint-Nazaire et ses alentours. L’histoire du lieu en lui-même est symbolique. En novembre, lorsqu’il a été réquisitionné par les gilets jaunes, ce bâtiment était destiné à la destruction pour offrir un terrain vierge et ouvert aux ambitions bétonisantes de quelques promoteurs. Logements de standing et bureaux devaient naître pour alimenter l’offre immobilière dans une ville où cadres et startupeurs remplacent, lentement mais sûrement, ouvriers et dockers.

Quelques mois plus tôt le modeste bâtiment fut l’hôte provisoire des services de la sous-préfecture. Encore plus loin dans le passé il servit de locaux au Pôle Emploi de ce côté-ci de Saint-Nazaire. Il fut pendant longtemps cet endroit où ceux qui ne sont rien sont contraints de se croiser et de justifier leur droit à vivre, même du temps où tout ceci se nommait Assedic. Les Nazairiennes et Nazairiens qui ont aujourd’hui revêtu le gilet jaune connaissaient déjà bien ce lieu. Successivement, celui de la pauvreté honteuse et subie, puis le lieu de l’administration policière et autoritaire, il est aujourd’hui la Maison du Peuple, la maison de tout un peuple.

Le nom même de cet endroit nous renvoie à une histoire révolutionnaire. Historiquement, les maisons du peuple étaient ces lieux où syndicats et associations menaient leurs activités. Des lieux de rencontres, de vie culturelle et politique et des lieux alternatifs, creusets de la contestation et de la contre-hégémonie. Les recherches sur la politisation, notamment celles s’inscrivant dans une approche socio-historique, ont mis l’accent sur le rôle d’espaces sociaux spécifiques dans le développement de pratiques politiques, voire d’une conscience proprement politique chez les individus les plus dominés. Maurice Agulhon a ainsi montré le rôle des chambrées, des cercles de jeu, des sociétés de secours mutuel dans la politisation des campagnes varoises au 19e siècle.2 De même, les Maisons du Peuple, espaces d’entrelacement du politique et de la sociabilité ordinaire, ont été un lieu important de politisation de la classe ouvrière.3

À l’instar des ronds-points, la Maison du Peuple de Saint-Nazaire est l’un de ces lieux, symboles déchus de l’État froid et de la France oubliée, que les gilets jaunes ont su se réapproprier. Telles de nouvelles agoras, ou des résurgences de la salle du jeu de paume, ces lieux donnent corps au peuple qui se constitue. Dès lors que la multitude s’offre des murs, un socle, des symboles et des signifiants, elle devient un peuple. Le peuple existe par la pratique concrète du politique et l’action commune.

La maison du commun

Cela fait plus de 5 mois que cette maison populaire de Saint-Nazaire est l’un des lieux où le peuple reprend conscience de lui-même et se reconstruit en tant qu’acteur politique puissant. Cet endroit singulier est un formidable exemple de la pratique du commun et de la communauté instituée par la praxis4, c’est-à-dire une communauté qui ne se construit pas par une identité, du moins pas seulement, mais d’abord par l’action commune.

Un véritable village autogéré ©Damien Bastian

La Maison du Peuple de Saint-Nazaire, ainsi que la plupart des expériences sociales propres aux gilets jaunes, sont d’étonnantes communautés politiques du vécu. « En étant ici, ou en allant sur les ronds-points, j’ai eu l’impression de participer à quelque chose de grand et de faire partie d’un groupe. On fait des choses ensembles, on s’aide. Cela, ça ne s’arrêtera pas » explique un gilet jaune de la première heure.

La Maison du Peuple de Saint-Nazaire est un lieu frappant de créativité et de solidarité. Avant ce week-end, l’endroit comptait pas moins d’une cuisine, un espace auto-média, des bureaux, un espace de création de banderoles et pancartes, une salle de sport, un dortoir, une garderie pour les enfants et une infirmerie. Tous les jours une assemblée générale s’y réunissait. L’endroit était ouvert à toutes et tous, en priorité à celles et ceux qui souffrent. Les précaires et les premières victimes des politiques gouvernementales pouvaient y trouver refuge. Le lieu était géré de manière communautaire et appartenait à celles et ceux qui en prenaient soin et qui en respectaient les règles (respect des lieux et des personnes, engagement et implication, éviter l’alcool et les drogues).

Quelques règles fondamentales à respecter ©Damien Bastian

Ce n’est pas seulement une communauté de l’action qui s’est construite ces derniers mois sur les ronds-points ou dans ces Maisons du Peuple. C’est aussi une communauté affective et transcendante. C’est la renaissance morale et politique de tout un peuple, du peuple français, avec ses symboles, ses références historiques, ses affects communs, son idiosyncrasie, ses pratiques, son idéal régulateur. Il y aussi de cela dans les gilets jaunes et ces Maisons du Peuple. Drapeaux tricolores, Marianne et Marseillaise sont omniprésents au sein de ce temple populaire. Comme le besoin de dépasser l’incomplétude de l’individualisme moderne par l’inscription dans un corps collectif mené par un idéal de justice et d’indépendance. Les gilets jaunes veulent indéniablement refaire nation. Une nation parfois ethnique, désir malheureusement compréhensible d’identité dans une mondialité inhumaine, une nation souvent sociale, conscience de classe dans une économie prédatrice, et une nation assurément politique, aspiration démocratique dans une « république » illusoire.

Une réunion de famille

Ces 5, 6 et 7 avril furent telle une immense réunion de famille pour un peuple révolté. Ce sont 235 délégations venues de toute la France qui se sont retrouvées durant ces trois jours. Elles étaient 75 lors de la première Assemblée des assemblées à Commercy en janvier. Chaque délégation comptait deux représentants d’assemblée de gilets jaunes ainsi que deux observateurs. En ajoutant à ces nombreuses délégations les bénévoles nazairiens et les citoyens de passage, c’est plus d’un millier de personne qui ont participé à ce grand week-end.

Un chapiteau fut dressé pour accueillir les délégations ©Damien Bastian

À cette occasion la Maison du Peuple a été entièrement réaménagée. À l’intérieur les murs ont été abattus, une régie a été installée et l’endroit fut rendu propice à la tenue de cette grande assemblée générale. À l’extérieur, c’est un chapiteau entier qui a été monté pour accueillir les espaces des groupes de travail et de réflexion qui animèrent le week-end. Pour celles et ceux qui n’ont pas eu la chance de rentrer dans l’enceinte de la Maison du Peuple, il était possible de suivre les échanges retransmis à deux endroits différents dans la ville (à la Berthauderie et dans la base sous-marine).

Tout au long de ces trois jours, il y avait un peu de cet esprit qui fait l’essence des réunions de famille. Tout le monde ne se connaissait pas, évidemment, pourtant existait cet instinct de convivialité, cette reconnaissance mutuelle d’appartenir à un collectif, une famille, un peuple. La convivialité était présente lors des repas à prix libres préparés et partagés dans la bonne humeur. Elle était aussi là, le soir du samedi, lorsqu’un grand moment festif a été organisé : les feux d’artifices dorés illuminèrent le ciel nocturne de Saint-Nazaire et les chants joyeux et contestataires résonnaient dans les rues vides en ce soir de printemps.

L’esprit familial et communautaire des gilets jaunes se retrouve aussi dans leur méfiance vis à vis de ces étrangers qui s’insèrent dans leurs réunions pour les observer : les journalistes. Ils étaient en nombre ce week-end, plus de 70 groupes de journalistes accrédités venus de toute la France, mais aussi d’Italie, d’Espagne, d’Allemagne et même du Japon. Les journalistes ne pouvaient pas tout voir, pas tout entendre, une tente leur était réservée. Nombreux étaient les tenants de l’information à s’en offusquer et bien peu étaient ceux à s’interroger de la raison pour laquelle beaucoup de gilets jaunes ne souhaitaient pas leur parler et se réjouissaient qu’ils soient astreint à leur « tente média » au cri de « journalistes à la niche ! ».

Bien peu acceptent de remettre en question leur rôle en tant que média dans une société inégalitaire où les tenants du pouvoir restent protégés par un écran médiatique agissant comme le chien de garde de l’ordre en place.5 Ce n’est pas une simple méfiance qui détermine l’attitude de ces gilets jaunes, c’est la certitude que dans le « nous » qu’ils sont en train de construire, la presse semble encore beaucoup trop proche du « eux ».

Point d’étape d’un marathon

Ces Assemblées des assemblées ponctuent la grande aventure politique des gilets jaunes. Ils sont alors nombreux à l’affirmer : ils pensaient se lancer dans un sprint, s’opposer à la politique de Macron et obtenir rapidement quelques gains de la part du gouvernement, mais les voilà lancés dans un marathon de longue haleine contre un système dont Macron n’est que l’un des avatars. Cette conscience de l’ampleur des enjeux et du combat est indéniablement visible lorsque, pour conclure ces trois jours de rencontre, la dernière des assemblées plénières affirme la nécessité de sortir du capitalisme.

En affirmant que les enjeux de « la fin du monde et de la fin du mois » se rejoignent, ces gilets jaunes déterminés prouvent, si cela était encore nécessaire, que le mouvement a évolué vers une remise en cause totale du système économique et politique, ne tombant pas dans le piège qui cherche à opposer les progrès sociaux à la raison écologique.

L’Assemblée des assemblées ©Damien Bastian
Bien que le cœur des revendications et des enjeux soit clair, la stratégie de l’action l’est beaucoup moins. Le mouvement se trouve aujourd’hui confronté aux mêmes défis que ceux auxquels se sont retrouvés tous les mouvements sociaux du XXIe siècle en France et ailleurs.

Tous ces mouvements post-2008, Occupy Wall Street, los Indignados, Nuit debout et maintenant les gilets jaunes, bien que sociologiquement très différents (en ce sens le mouvement des gilets jaunes fut le premier mouvement vraiment populaire de ce genre), se caractérisent par leur construction en dehors de toute structure préexistante et leur remise en cause des corps sociaux intermédiaires. Politiquement, ils ont aussi pour point commun de se fonder sur un désir de démocratie radicale et totale animée par l’aspiration à l’égalité, tant sociale (justice sociale et fiscale) que politique (horizontalité).

Aujourd’hui, deux voies semblent s’ouvrir aux gilets jaunes. La grève ou le combat. La grève, comme la plèbe de Rome au Ve siècle avant notre ère qui se retira sur l’Aventin, quittant purement et simplement la ville en signe d’opposition à l’ordre patricien qui y régnait. De cette « grève » naquirent des droits politiques nouveaux pour la plèbe. En dénonçant la mascarade des élections européennes, et en affirmant le refus de soutenir toute initiative politique au sein des élections, le mouvement s’engage en partie dans cette voie. À l’aune d’un « Grand Débat » boudé par les citoyennes et citoyens, les élections européennes afficheront sous aucun doute un taux d’abstention important, telle l’expression d’une véritable grève civique. « La lutte nous rassemble, les élections nous divisent » affirment les gilets jaunes. Nombreux sont ceux à pousser pour que cette grève civique soit accompagnée d’une grève économique. Alors peut-être la plèbe moderne saura faire céder les nouveaux patriciens.

Calendrier des gilets jaunes de Saint-Nazaire ©Damien Bastian

Mais ils sont aussi nombreux à ne pas approuver cette grève civique, considérant les élections comme l’unique moyen de mener à terme cette révolution citoyenne. La stratégie du combat aspire à investir la lutte politique et à participer à la construction d’un mouvement capable de s’emparer des institutions politiques de la société. Il y a aujourd’hui chez les gilets jaunes une recherche inavouée, ou inavouable, comme un peuple qui n’ose pas encore naître vraiment, d’un idéal commun, d’un idéal régulateur toujours introuvable. Il s’agit là peut-être pourtant de la clé pour que ceux qui aujourd’hui ne sont « rien » puisse demain être « tout ».

 

1 Allusion au film de François Ruffin et Gilles Perret sur le mouvement des gilets jaunes, « J’veux du soleil ! », sorti le 3 avril 2019 – https://lvsl.fr/jveux-du-soleil-sur-les-routes-dune-aventure-politique?fbclid=IwAR0BK2pyYlvJ8nwFc9hsTzz3VVz1n_JJfNYa25xXKbhmcqYrDu4o4-EBVQ0

2 Maurice Agulhon, La République au village, Paris, Seuil, 1979 (1re éd. : 1970)

3 Cossart Paula, Talpin Julien, « Les Maisons du Peuple comme espaces de politisation. Étude de la coopérative ouvrière la paix à Roubaix (1885-1914) », Revue française de science politique, 2012/4 (Vol. 62), p. 583-610. DOI : 10.3917/rfsp.624.0583. URL : https://www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2012-4-page-583.htm

4 Concept de la « praxis instituante » développé par Cornelius Castoriadis dans son ouvrage L’institution imaginaire de la société en 1975.

5 HALIMI Serge, Les nouveaux chiens de garde, 1997


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