Julien Aubert : « Remettre l’intérêt national au cœur de notre politique industrielle »

Julien Aubert

Julien Aubert est député Les Républicains du Vaucluse et préside le mouvement gaulliste Oser la France. Au sein de la droite républicaine, il demeure l’un des rares à s’alarmer du décrochage de la France en matière de souveraineté économique et industrielle ainsi que sur le plan numérique et technologique. Nous avons souhaité revenir avec lui sur sa conception de l’intelligence économique et des guerres de prédation menées par les États-Unis et la Chine, sur la place de la France au sein de l’Union européenne et du rôle trouble joué par l’Allemagne ainsi que sur sa vision de la décentralisation et du poids grandissant de certains séparatismes régionaux. Entretien réalisé par Valentin Chevallier et Simon Woillet.

LVSL – Onze ans après la mort de Philippe Séguin, comment cultivez-vous son héritage et vous paraît-il viable au sein d’une famille politique aussi éclatée que celle des Républicains ?

Julien Aubert – La voie de Philippe Séguin est la bonne. Je pense qu’elle correspond à ce que les Français attendent à l’heure actuelle, c’est à dire à la fois une droite républicaine sociale – ce qui ne veut pas forcément dire socialiste – qui ait à cœur de défendre les classes populaires. C’est aussi une droite patriote, hors de tout fédéralisme européen tel qu’on le connaît. C’est enfin, une droite morale, capable de parler aussi avec la gauche parce qu’au-delà des clivages politiques, il y a de plus en plus de convergences avec une certaine gauche qui est la gauche chevènementiste et de ses héritiers. De fait, ça a toujours été le problème du gaullisme : faut-il incarner cette ligne dans un parti dans lequel on est forcément un peu à l’étroit ou faut-il rester en dehors, planant ainsi au-dessus du monde politique et donc en s’éloignant du concret ? C’est une question théorique et j’essaie de faire de la pratique. En tout cas, je ne vois pas pourquoi il n’y aurait plus de gaullistes aux Républicains car nous en sommes les héritiers et si certains ne sont pas d’accord avec cet héritage, ce n’est pas à nous de nous en aller. Nous sommes les occupants historiques.

LVSL – Malgré de nombreux rapports parlementaires, l’action française en matière d’intelligence économique et de souveraineté économique et industrielle est toujours relativement défaillante. Avez-vous des orientations précises à faire valoir ?

J.A. – J’ai créé Oser la France, un mouvement qui réfléchit à toutes ces problématiques. Sur ces sujets, nous avons sorti un livret noir sur la souveraineté en décembre dernier et l’un des porte-paroles du mouvement, Bernard Carayon a forgé avec d’autres le terme intelligence économique. C’est évidemment au cœur de nos réflexions. 

Ce qui est certain c’est que nous devons remettre l’intérêt national au cœur de notre politique industrielle, c’est à dire identifier les secteurs où nous avons décroché et dans lesquels avons encore de beaux restes comme le militaire et l’agriculture. Ce sont deux sujets sur lesquels la France a longtemps été en première ligne. S’agissant du militaire, c’est toute une industrie qui est impliquée donc cela suppose de recréer un grand ministère de l’Industrie, de copier ce que fait la DGA (Direction générale de l’armement) qui sait planifier. Cela signifie aussi identifier les domaines déterminants pour l’avenir, comme le numérique. 

Sur ces secteurs pour lesquels la France est bien plus en retrait, nous sommes convaincus à Oser la France qu’il faut d’abord cibler les réseaux. Si demain les Chinois possèdent nos réseaux de gaz ou de télécom, nous n’aurons plus la main sur les canaux quand eux, auront les contenus, les données. Ainsi la France doit d’abord territorialiser cette bataille numérique en contrôlant ses propres réseaux. Il faut ensuite essayer de bâtir des acteurs indépendants en partant des navigateurs et du Cloud, réfléchir à la manière de protéger les données françaises. 

En matière d’intelligence économique il y a sans doute une réflexion à avoir à l’international sur la protection de la donnée en faisant en sorte qu’elle ne puisse pas être appropriée par les GAFAM. Cela implique de considérer une partie de la donnée comme un bien public.

Il faut avoir à la fois une vision temporelle mais aussi spatiale en recréant les outils d’aménagement comme un véritable Commissariat au Plan ou la DATAR afin d’imaginer le territoire de demain et en se demandant dans quels pôles de compétitivité s’implanter. Tout ceci implique une stratégie articulée qui supposerait, je vous l’ai dit, un ministère de l’Industrie et un comité qui examinerait les rachats d’entreprises françaises, qui déterminerait aussi ce qui est stratégique ou ce qui ne l’est pas. 

Par exemple, lorsque Bruno Le Maire dit que Carrefour ne doit pas être racheté par le canadien Couche-Tard, on s’en fiche que Carrefour soit possédé par un canadien, de fait Carrefour n’est pas délocalisable. Qu’un hypermarché soit belge, français ou autre, n’a pas d’importance. En revanche lorsqu’une partie d’Alstom qui produit des turbines stratégiques pour notre défense, est vendue à General Electric, cela pose un vrai problème.

LVSL – La France doit-elle et surtout a-t-elle les moyens de jouer un rôle, dans les multiples conflits qui opposent les États-Unis et la Chine ? L’accord d’investissement signé entre l’Union européenne et la Chine vous paraît-il aller dans le bon sens ?

J.A. – Sur les accords d’investissement, en règle générale, je suis assez suspicieux notamment lorsqu’un des volets consiste à donner à des cours privées le soin d’arbitrer les différents entre États. 

Deuxièmement, il y a une espèce de défaitisme français consistant à dire que nous sommes devenus trop petit pour l’Histoire et que l’avenir appartient aux États-Unis ou à la Chine. À l’aube des années 80, une petite firme informatique à la pomme qui pèsera pour 5 à 10% des ordinateurs du monde ne s’est pas dit qu’IBM était trop gros ! Ils ont fini par triompher en investissant dans la recherche et le développement. L’histoire est faite par la technologie et on ne peut pas comprendre l’essor de la Grande-Bretagne puis son déclin si on ne le relie pas au fait qu’elle a, par le fil à tisser et le coton, dominé les échanges commerciaux du XIXe siècle et raté le virage de la chimie et de l’acier pris par l’Allemagne et les États-Unis. Le problème de la France, c’est qu’elle est devenue une « mémère » technologique et qu’elle est restée au stade du nucléaire, du Concorde voire du minitel…

Il s’agit aussi d’évaluer nos forces et nos faiblesses. Pour nos forces, sans payer les gens comme en Chine, on peut se distinguer par la plus-value liée à l’innovation et les brevets. Cela impose d’arrêter cette forme d’angélisme consistant à donner aux Chinois la totalité de nos brevets pour quelques centrales nucléaires ou quelques marchés commerciaux. 

Il faut, enfin, changer notre rôle dans les guerres commerciales avec une politique de neutralisation de l’Europe dans les conflits pour préserver nos intérêts sans pour autant être naïfs. 

LVSL – La décision de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe l’an passé a relancé le débat quant à l’autonomie et surtout la souveraineté nationale versus l’intérêt général européen. Paradoxalement, l’Allemagne s’efforce de s’affranchir des autres en matière économique mais accepte sa dépendance à l’OTAN quand la France l’est tout autant. Comment sortir de ce piège ?

J.A. – Il y a la question de la hiérarchie des normes avec la décision du tribunal de Karlsruhe qui rappelle que la constitution allemande, la loi fondamentale allemande est supérieure au droit européen dérivé notamment et le fait de savoir si on peut mener une politique plus indépendante au sein de l’espace européen. 

Ce qui est certain c’est que le débat n’est pas seulement politique et juridique, il est philosophique et souvent on l’oublie. Dans le monde anglo-saxon on parle de droits de l’Homme avec la philosophie britannique, la Magna Carta où de grands seigneurs octroyaient des droits. En France on parle de la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen dans laquelle l’Homme n’est pas seulement considéré comme un individu mais comme le citoyen d’un collectif politique et national. 

En d’autres termes, l’Union européenne considère que la démocratie n’a plus sa place dans le sens où la loi, l’expression de la volonté générale ne pourrait rien contre les décisions venues « d’en haut » c’est-à-dire les décisions des juges européens avec le droit dérivé européen. C’est à la fois un pied de nez à la démocratie et aux citoyens en considérant finalement qu’on donne des droits de l’Homme en laissant moins de place aux droits du citoyen. Cette confusion a produit une forme d’anglo-saxonisasion de notre droit. 

De manière plus pratique, la loi votée par le parlement doit pouvoir venir au moins modifier un droit dérivé ou une décision de la Cour de justice européenne. C’est la hiérarchie des normes. Si vous expliquez aux Français qui votent que de toute façon leurs députés ne peuvent rien parce que ce qui a été décidé à Bruxelles ne peut être modifié que par la Commission européenne, vous nourrissez la défiance et l’abstention. Notre univers français ne se limite pas à l’Union européenne, on est un pays qui a un héritage maritime, nous avons la francophonie. 

Nous avons bien nos partenaires européens mais nous n’avons pas les mêmes intérêts que les Allemands par exemple. La différence entre nous et eux, c’est que les Allemands font de la real-politique, c’est-à-dire que lorsqu’ils ont besoin de privilégier leurs intérêts il n’y a plus d’Europe… Ils ont souvent taillé des croupières en Europe, sortant stylos et contrats, passant par derrière en promettant le deutschemark modifié pendant que nous sortions les harpes pour faire du romantisme sur deux siècles d’Histoire commune entre la France et le Maroc.

Ainsi il y a des compétitions au niveau européen, évidemment nous avons des objectifs communs mais nous n’avons pas la même attitude par rapport à la Russie parce que nous ne sommes pas voisins ; la France doit avoir sa propre stratégie avec la Russie. On oublie que l’Europe s’est construite et a dominé le monde parce qu’il y avait une compétition entre États-Nations et le fait de s’extraire de cette compétition, c’est enlever à l’Europe son moteur et ce qui a fait qu’un petit territoire qui pèse à peine 5 à 7% du globe a réussi à le dominer tout entier parce qu’il était plus stimulé qu’ailleurs.

LVSL – Au contraire, les projets d’alliance régionaux, comme GAIX-10, d’Ariane, des batteries électriques ne sont-elles pas le futur pour l’Union européenne ?

J.A. – J’ai un bon ami qui est maire dans ma circonscription et qui dit que les pyramides se construisent par en bas. Il faut donc commencer à vous demander pourquoi pas le Cloud français ? Que les Italiens fassent le Cloud italien, que les Allemands fassent le Cloud allemand et par la suite nous pourrons nous poser la question d’une union des forces et d’un Cloud européen. Je rappelle que l’aventure spatiale européenne est née parce que les Français avaient d’abord investi en aéronautique, puis les Allemands avaient fait de même avant qu’on on fasse pot commun. 

Ensuite, il faut se demander avec quel argent et quel objectif. Mon objectif c’est l’intérêt national et dire qu’il y a un intérêt européen c’est considérer que l’intérêt français et l’intérêt allemand seraient les mêmes, ce qui est faux. Autre exemple avec les GAFAM : tous les pays européens ont intérêt à se délivrer de Facebook, de Google ou des Chinois avec Huawei. Dans ce cas il y aurait un intérêt clair à créer un Facebook européen ou un Google européen.

Enfin il y a la fameuse question du fédéralisme. J’ai toujours souri de voir que ce sont toujours les mêmes qui nous expliquent qu’il faut sans cesse décentraliser en donnant des pouvoirs aux communes, aux régions et départements et qui vous expliquent par le même mouvement de pensée qu’il faudrait tout recentraliser à Bruxelles… Nous n’avons pas de chance, le niveau parisien est quand même le seul niveau du monde où on ne peut pas prendre de décision. Je pense que tout ça procède d’une vision très théorique des choses donc commençons déjà par démêler les choses au niveau national.

LVSL – La loi sur l’expérimentation locale et celle dite 4D ne risquent-elles pas d’affaiblir durablement l’unité nationale française au profit de logiques séparatistes régionales ? N’assiste-t-on pas à une féodalisation de nos collectivités territoriales avec de nouveaux seigneurs à leur tête ? L’exemple de la Communauté européenne d’Alsace laisse songeur.

J.A. – Il y a une confusion, il y a d’abord des contre-vérités par exemple lorsqu’il est souvent dit qu’en décentralisant on a rapproché du citoyen la décision politique. Ce n’est pas vrai. Pour l’habitant de Carpentras, que la décision soit prise à Paris ou à Marseille, c’est exactement la même chose. Odilon Redon vous aurait dit au XIXe siècle que c’est « le bloc marteau dont on a raccourci le manche ». 

On a également fait une erreur lorsqu’on a vidé de sa substance les communes qui sont pourtant l’échelon qui recueille le plus de participation électorale et le seul échelon où les citoyens peuvent s’investir. Se faisant, on a expliqué aux gens qu’on allait rapprocher le politique du citoyen mais on a enlevé ou essayé de désorganiser le premier niveau. Moralité : à ce train-là, dans dix ou quinze ans on sera obligé de nommer des fonctionnaires pour diriger des mairies, un grand bond dans la décentralisation ! 

De manière générale, des mesures sont prises, comme pour l’Union européenne, qui vont à l’encontre du modèle français, toujours sous couvert de bonnes intentions en oubliant que ce sont des logiques incompatibles qui produisent des incohérences. Une des premières incohérences c’est de revivifier la participation électorale et politique avec de grandes régions où on leur présente des gens qu’ils ne connaissent pas, qu’ils n’ont jamais rencontrés. Une autre incohérence c’est de dire que les territoires ruraux sont de moins en moins peuplés et représentés mais de faire de grands cantons qui réduisent le nombre de représentants. De même les gens se plaignent des strates administratives qui produisent beaucoup de fonctionnaires auquel on répond par la création de grandes métropoles qui vont rajouter une nouvelle couche… Nous marchons sur la tête !

Il y a aussi un discours qui consiste à dire « cet État m’embête, je suis maire d’une grande commune, je suis le seigneur du coin et voilà que l’État me fait vivre sous dotation, m’interdit de lever l’impôt. J’ai donc les moyens sur le papier mais je ne les ai pas concrètement ». Tout ceci peut conduire à terme, à l’exigence d’une forme de fédéralisation, non pas au niveau de la commune mais au niveau de la région en projetant des parlements régionaux qui voteraient un impôt régional.

Enfin il y a toujours cette volonté de déconstruction nationale la politique de la différenciation. Tout ceci est dangereux, on voit ce que ça peut donner par exemple en Corse où certains considèrent que l’école devrait être en partie en corse. L’histoire de la République c’est d’avoir essayé d’unifier un pays – le Général de Gaulle parlait des fromages – dans lequel il y avait un enchevêtrement d’archevêchés, de paroisses, de communes avec des octrois, des taxes, des lois, des règles et des normes qui différaient d’un territoire à l’autre. Aujourd’hui, après avoir fait ce merveilleux travail d’harmonisation, on vient le saper avec des adaptations locales. C’est la centrifugeuse…

LVSL – Vous faites bien de prendre l’exemple de la Corse, de fait vous avez voté la loi sur les langues régionales, dite loi Molac alors que quand même la jurisprudence du Conseil Constitutionnel semble montrer, on verra le 20 mai (ce dernier a censuré sur le fond deux articles majeurs de la loi), que certaines décisions et en particulier l’immersion dans les écoles privées de l’enseignement de langues régionales va avoir un caractère inconstitutionnel. Ne trouvez-vous pas justement que derrière une volonté, qui devrait être partagée par tous, de la préservation des langues régionales il n’y a pas aussi des logiques identitaires et la destruction petit à petit de l’intérêt général au profit d’intérêts particuliers ?

J.A. – Je ne mélange pas l’intérêt et l’identité. Je crois que l’identité régionale est tout à fait compatible avec une identité nationale. Je suis un provençal, j’adore Mistral, Pagnol, les légendes de la Provence et pour autant je me sens très patriote et je pense que ces identités ne sont pas exclusives. Je pense même d’ailleurs que pour certaines personnes issues de l’immigration, il est plus facile d’accepter une identité régionale que nationale et si ça permet à un petit Maghrébin ou un Asiatique d’aimer d’abord Pagnol ou d’apprendre la langue provençale et parce qu’il aime la Provence d’ensuite pouvoir se sentir Français, chacun trouvera son compte. 

Ce texte avait une valeur symbolique car, d’une certaine manière, pour les défenseurs des langues régionales, ce vote leur a permis d’affirmer leur choix ; je vous avoue que j’ai eu des incertitudes parce qu’effectivement comme vous le dites même si ce n’est pas dans le texte, derrière la loi Molac il y a peut-être un indice identitaire breton et c’est ce qui me gênait… 

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J’ai néanmoins voulu être solidaire des provençaux et de mon groupe qui étaient derrière ce texte. Là où je vous rejoins c’est que le fait d’enseigner la langue provençale, développer et protéger ses coutumes – je parle de ce que je connais – ça doit pouvoir se faire tant que ça n’aboutit pas à une revendication politique. Chez moi, elle n’existe pas, la sécession de la Provence n’arrivera pas mais c’est moins sûr dans d’autres cas.

LVSL – François Sureau s’est à de multiples reprises alarmé de la baisse inquiétante de nos libertés publiques ces dernières années, avec une accélération depuis les Gilets jaunes et la gestion de la pandémie par le gouvernement actuel. Ne pensez-vous pas qu’il est temps de mettre fin à ces politiques ?

J.A. – Oui, la difficulté c’est qu’il existe une forme de schizophrénie en France :  nous voulons tous un État fort, de la protection dans un monde dangereux et nous voulons tous la liberté. Dès qu’il y a un drame, les gens veulent une loi, une réponse. Si demain vous avez un accident dans une raffinerie de pétrole on vous dira qu’il faut voter de nouvelles réglementations qui visent à éviter que ça se reproduise et donc parce qu’il y a une raffinerie de pétrole qui était proche de la mer et qui a laissé échapper du pétrole, toutes les raffineries devront remplir un nouveau cahier des charges qui viendra contraindre des chefs d’entreprise. 

Il y a d’abord une question constitutionnelle : ce qui est certain c’est que le défenseur des libertés c’est le juge et le parlement sauf que nous sommes dans un régime où la concentration des pouvoirs par le Président de la République couplée avec le quinquennat et l’inversion des élections présidentielle et législatives, si vous avez quelqu’un qui décide de restreindre des libertés, la Constitution le lui permet et de fait la majorité étant le prolongement du Président au Parlement et bien il n’y a aucun contre-pouvoir.

Deuxièmement, il y a une question juridique parce qu’alors que nos libertés n’ont jamais été aussi réduites on n’a jamais autant appuyé sur le concept de droit. Il existe ainsi un paradoxe par lequel nous créons tous les jours des droits, nous avons beaucoup de Cours et de l’autre côté les gens se plaignent qu’il n’y a pas assez de liberté. On pourrait déjà commencer par « tailler » du côté des Cours internationales sans forcément risquer une réduction des libertés. 

Troisièmement, je crois qu’il y a un problème comportemental. Lorsque l’État explique où fumer, à quelle vitesse conduire, quoi manger, comment procréer… bref, lorsqu’un État se mêle de choses qui sont de plus en plus intimes, cela tend à encourager ce dont tout le monde se plaint. 

Ce débat sur les libertés est un débat majeur de la prochaine présidentielle dont la droite traditionnellement défenseure de la liberté doit s’emparer. Il ne faut alors pas se borner comme cela a souvent été fait à la liberté économique avec un argumentaire consistant à dire que la liberté de pouvoir voyager, consommer est quelque chose de fantastique au mépris d’autres libertés qui sont pourtant essentielles. 

Cet argumentaire vous le trouvez d’ailleurs dans les textes européens comme la Convention des Droits de l’Homme européenne. On y accorde des droits aux personnes physiques mais aussi aux personnes morales. On met sur le même plan des libertés fondamentales et le droit de travailler dans un autre pays ce qui n’est pas exactement du même niveau. Il faut un grand débat public sur ce sujet.

LVSL – De nombreux économistes débattent de la possible annulation de la dette. Considérez-vous que la dette publique soit un problème ? Si oui, pourquoi ?

J.A. – Je pense que quand vous n’avez pas de problème, la pire des choses c’est de faire une action qui vous en crée un nouveau. Notre problème ce n’est pas la dette, c’est la charge de la dette c’est à dire de savoir ce qu’on rembourse chaque mois. Aujourd’hui notre dette est deux fois plus importante que dans les années 90 et on rembourse peu ou prou la même charge de cette dette donc tous ceux qui disent qu’il faut arrêter de la rembourser vont créer un nouveau problème : si demain nous avons une évolution des taux d’intérêt qui nous pousse à des échéances de remboursement plus lourdes, on ne se pose pas la question… C’est une première réponse pragmatique. 

Ensuite il y a une réponse historique. Historiquement quand la dette devient trop importante ce n’est plus votre problème, c’est le problème de votre débiteur. Voulant récupérer son capital, il veut limiter les frais et donc il peut transiger sur quatre cent mille euros si vous lui devez un million d’euros et s’il s’en sort sans trop perdre de plumes. Historiquement toutes les dettes africaines ont fini par être annulées donc lorsque le volume est trop important peut-être qu’au bout d’un certain nombre d’années, on arrivera à diminuer le poids de la dette mais ne créons pas un problème là où il n’y en a pas.

LVSL – Le projet de réorganisation d’EDF via le plan Hercule n’est-il pas selon vous une manière pour la Commission européenne et le gouvernement de privatiser et de mettre en concurrence ce qui fait la fierté des services publics, à savoir la production, la fourniture et la distribution de l’électricité de manière équitable sur l’ensemble du territoire ?

J.A. : Concernant le projet Hercule il faut rester vigilant sur plusieurs points.

Premièrement le fait que les barrages hydro-électriques ne soient pas mis en concurrence. Deuxièmement, veiller au fait qu’EDF reste un groupe intégré, il est hors de question de désintégrer un tel modèle de service public. 

Troisièmement il faut vérifier que la création d’un EDF vert ne permet pas en rattachant Enedis, de finalement privatiser le réseau de distribution qui, je le rappelle, vaut de l’argent public parce que les collectivités locales lui ont délégué cette compétence. 

Ce sont les trois points sur lesquels je suis vigilant. Après la réforme d’EDF, on a besoin de notamment de faire la réforme de l’ARENH (Accès régulé à l’électricité nucléaire historique) et du tarif de rachat de l’électricité qui devrait être modifié, qui devrait être beaucoup plus important, qui permettrait de couvrir les coûts fixes d’EDF et d’investir dans le nucléaire pour les années à venir mais ça ne doit pas se faire au détriment d’une certaine idée du service public électrique.