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©ROISIN ISNER
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Le 17 novembre dernier a vu, partout en France, le premier soulèvement des Gilets Jaunes. Parallèlement, une enquête Ifop pour le JDD était largement partagée sur les réseaux sociaux sous ce titre : « 62% des Français souhaitent que le gouvernement donne la priorité au pouvoir d’achat, quitte à aller moins rapidement sur la transition énergétique. » Un sondage particulièrement alertant, non pas pour son résultat mais pour ce qu’il révèle des termes du débat.


Entre tous les biais qu’il faudrait évoquer dans la réalisation d’une telle enquête d’opinion par l’IFOP, l’absurdité de l’opposition qu’elle crée entre revendications sociales et transition écologique est sûrement le plus marquant. La question posée s’appuie sur un raccourci qui n’est pas rare, mais n’en est pas moins absurde. On voudrait voir dans ces 62% la démonstration par le chiffre d’une majorité populaire silencieuse « qui roule au diesel et fume des clopes », victime de son aveuglement et de sa préférence pour le court terme.

Fin du mois et fin du monde

Une semaine plus tard, au matin des rassemblements du 24 Novembre, même constat. Raphaëlle Rérolle titre son article pour le Monde « « Gilets jaunes » : « Les élites parlent de fin du monde, quand nous, on parle de fin du mois ».  Le reste de l’article est plus nuancé, on peut y lire des témoignages comme « La taxe carbone, il n’est pas contre, mais où ira l’argent ? […] « Combien polluent les supertankers ? La matière première part en Chine, elle est transformée par des gens exploités et puis elle revient ici, où les emplois manquent. » ». Mais le titre, en ces temps de scrolling, prend tout son sens.

Ces prolétaires qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, qui se moquent de l’avenir de leurs enfants. L’écologie serait une question de hauteur de vue. De plus haut on voit plus loin, mais la France d’en bas a le nez dans le volant.

Cette division n’est bien sûr pas nouvelle. Nous savons tous évidemment que, à l’international, Bolsonaro et Trump ont été mis au pouvoir par des inconscients, pour qui la forêt et les rapports du GIEC n’ont aucune importance…

« De plus haut on voit plus loin, la France d’en bas a le nez dans le volant. »

Le progressisme écologique des métropoles se heurterait aux revendications sociales de « la France Périphérique » qui n’y comprendrait rien, qui se battrait uniquement pour continuer à faire du 8l/100 km.

Pourtant, comme l’explique l’urbaniste Albert Levy, auteur de Ville, urbanisme et santé, les trois révolutions Editions Pascal, Paris (2012), le couple Métropolisation/Transition énergétique est une chimère. La concentration au niveau des métropoles entraîne en réalité une augmentation de la distance domicile/ travail par les constructions de couronnes urbaines successives. Cette France périphérique est en réalité le corollaire de la métropolisation et non son contraire. La concentration et la densification de l’agglomération urbaine causent des dégâts environnementaux majeurs : congestion du trafic et donc émission supplémentaire de gaz carboniques, saturation des procédés de traitement des déchets, surconsommation des ressources naturelles et du sol sur un lieu donné. L’impact environnemental n’est pas qu’une question de moyenne nationale, il correspond aussi à une réalité locale.

Halte à l’hypocrisie politique

Plus largement, ces déclarations feraient presque oublier que l’urgence écologique est le résultat de choix politiques successifs, d’un manque d’intérêt de la part des décideurs. Il suffit de regarder, par exemple, la loi sur l’alimentation de septembre 2018, ou EGALIM. L’association WWF a fait part de ses regrets suite aux rejets des amendements qui proposaient un étiquetage des produits pour informer sur les traitements phytosanitaires subis, la présence d’OGM ou le mode d’élevage. Plus encore, elle a publié un communiqué dénonçant l’autorisation de la pulvérisation par drone sur les cultures, autorisation qui entache l’obtention récente, au niveau européen, de l’interdiction de l’épandage aérien.

La loi EGALIM devait également représenter une avancée environnementale d’importance pour protéger nos éleveurs et agriculteurs à l’heure d’une baisse des dotations de la Politique agricole commune. Dans ce but, les débats préalables lors des États généraux de l’agriculture ont porté sur la régulation des prix pour une plus juste rémunération des agriculteurs français, procédé qui n’a finalement pas été repris dans la loi. Après les mobilisation du 17 novembre, Camille Besse caricaturait un Macron s’exclamant « qu’ils mangent de la brioche bio ». Dénonçant plus largement une écologie de surface, le caricaturiste décrit la réalité d’une consommation responsable chère. L’encadrement et l’encouragement de cette offre est également une volonté et un combat politique à mener.

Carricature de Camille Besse

Les grandes lignes de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) ont été présentées mardi 27 novembre. Un soutien notable sera apporté au développement des énergies renouvelables. Toutefois les rénovations logement pour réduire l’emprunte carbone ne sont que peu encouragées, et ne concernent que les maisons individuelles et non les logements collectifs. Elles constituaient pourtant un des points principaux avancés par Nicolas Hulot lors de sa démission. On tente de varier les sources d’approvisionnement énergétique sans axer les mesures sur la réduction finale de la consommation.

Redistribuer les rôles

Il est nécessaire de ne pas négliger le potentiel social contenu des réformes écologiques. La valorisation des circuits courts, la relocalisation, un parc logement mieux isolé et moins consommateur, sont des mesures vertueuses également pour l’économie et pour l’emploi. Sans parler de croissance verte, la transition écologique ne se fait pas uniquement par les cadres du secteur tertiaire. Construire un antagonisme entre mesures climatiques et mesures sociales revient à nier l’évidence d’une transition inclusive qui revalorise les territoires.

L’écrivain britannique George Monbiot appelle, dans une chronique du 18 octobre dernier pour le Guardian intitulée « As the fracking protesters show, a people’s rebellion is the only way to fight climate breakdown », à considérer l’urgence climatique comme « le plus grave crime en col blanc ». Il considère le combat actuel des élites contre le réchauffement climatique comme l’apogée de l’hypocrisie politique. Mais surtout, il pèse le mot de crime au regard de l’ampleur des conséquences. De la part des décideurs, c’est de loin la plus grande atteinte au bien commun. Carlos Goshn peut bien employer sa sœur ou s’acheter un énième hôtel, son dommage principal n’est sûrement pas là.

George Monbiot se réfère dans cette chronique à l’essai de Douglas Rushkoff du 5 juillet 2018 Survival of the richest. Cet essai démontre que l’enjeu pour les plus puissants est désormais de se mettre à l’abri des catastrophes climatiques et sociales à venir, au moment où les conséquences seront telles que leur argent ne vaudra plus rien. L’investissement dans les technologies et l’innovation auraient désormais pour seul but de se mettre à l’abri.

Entre petits pas et culpabilisation, les moyens sont plus que jamais inadéquats et inadaptés. Réduire l’emprunte écologique est une chose, planifier une transition énergétique en est une autre. Ce n’est pas d’un antagonisme entre pouvoir d’achat et conscience climatique dont il est question, mais du passage vers un autre modèle de production et de consommation qui doit être pensé à l’échelle globale.


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