Le secteur spatial à l’arrière-garde de la lutte contre le changement climatique

La « famille spatiale » a achevé sa grande messe annuelle jeudi 22 septembre à Paris. Le Congrès international d’astronautique réunit depuis 72 ans le secteur spatial pour plusieurs jours de rencontres, débats et conférences. Derrière la vitrine d’un secteur soucieux de participer à la lutte contre le changement climatique, un tabou a plané sur le Palais des congrès : la pollution du secteur spatial lui-même, dont les perspectives de croissance ne sont guère compatibles avec la sobriété nécessaire à la transition écologique.

D’abord confidentiel dans les années 1950, l’événement accueille désormais les agences spatiales du monde entier, mais également les industriels, les entreprises, des scientifiques et des étudiants. Les politiques se joignent également à cette « space community » : Valérie Pécresse (présidente de la région Ile-de-France), Élisabeth Borne (Première ministre) ou encore Thierry Breton (commissaire européen, chargé notamment du spatial) dans une vidéo pré-enregistrée, ont ainsi participé à la cérémonie d’ouverture le dimanche 18 septembre. Plus de 8500 personnes, représentant une centaine de pays, ont pu assister aux 3000 présentations proposées, des grandes conférences plénières aux innombrables sessions techniques, visiter les stands d’exposition, et profiter des pots, cocktails et autres espaces de réseautage. 

Si une journée ouverte au public a eu lieu le mercredi, agrémentée de la présence d’astronautes, ces héros médiatiques de l’exploration spatiale, le Congrès reste difficile d’accès pour le tout venant : pour accéder au Paris Convention Centre toute la semaine, il fallait débourser 240 euros pour les étudiants, et jusqu’à 1200 euros pour les délégués (pour les réservations régulières). Sans compter les déplacements que requièrent un événement changeant de lieu chaque année : le monder entier se retrouve au Congrès, qui aura lieu à Baku en Azerbaïdjan en 2023, après s’être déroulé à Dubaï l’année dernière.

Cette année, la Fédération astronautique internationale, à l’origine du congrès, organisé sur place par le Centre national d’études spatiales (CNES, l’agence spatiale française), a réuni le secteur spatial sous le mot d’ordre « Space for @ll ». Derrière ce slogan, la Fédération a déployé tout un lexique qu’il s’agit de comprendre, tant les mots sont mis au service d’une certaine vision de la « conquête spatiale ».

« Sustainable space »

Les enjeux posés par le changement climatique sont à l’ordre du jour. Le Congrès astronautique international s’efforce de faire bonne figure : l’événement a reçu l’ISO 20121 de l’Organisation internationale de normalisation, attestant de la mise en œuvre d’une logique de développement durable. L’ironie apparaît cependant lorsque l’on observe la provenance des participants : l’Amérique de nord et l’Asie sont à l’honneur. Quid du bilan carbone d’un Congrès dont une part importante des participants doit prendre l’avion, chaque année qui plus est ? L’ISO s’apparente plutôt à du greenwashing.

De son côté, le secteur spatial n’a de cesse de rappeler qu’il joue un rôle fondamental dans la lutte contre le changement climatique1, et nul ne niera sa grande utilité : le GIEC lui-même a recours aux données satellitaires, comme le rappelait Marie-Fanny Racault, océanographe biologiste et l’une des auteurs du chapitre 3 sur les Écosystèmes océaniques et côtiers du rapport de février 2022 :

« L’amélioration du développement de ces outils [les satellites] et leur plus grande utilisation, en particulier dans les régions les plus vulnérables et les plus touchées, seront primordiales pour soutenir des actions d’adaptation opportunes afin de réduire les risques climatiques dans le cadre du réchauffement de la planète. »

L’orbite terrestre offre un point de vue unique pour observer l’impact des activités humaines sur le climat : l’évolution de l’état des forêts, tant en termes de biodiversité que de couverts forestiers (satellite Copernicus-Sentinel 2 de l’ESA), la montée du niveau des eaux (programme franco-américain Swot) ou encore l’étude de la pollution de l’air (menées par les satellites MetOp de l’ESA) doivent beaucoup à la technologie spatiale. Les satellites participent également à l’anticipation des aléas climatiques et à la lutte contre les catastrophes naturelles : rattaché au programme européen Copernicus, le système européen d’information sur les feux de forêts surveille au quotidien le risque incendie sur le continent, permettant aux secours d’anticiper les départs de feux tout en les assistant lors des opérations, tandis que Swot améliorera l’anticipation des inondations.

Les initiatives abondent dans le secteur, tel l’Observatoire spatial pour le climat, qui rassemble 23 agences spatiales publiques et trois organisations internationales depuis 2019 afin de mieux comprendre le changement climatique grâce aux satellites et de proposer des actions aux autorités de tous les pays, de l’étude et la protection des espaces naturels à l’aide à la production agricole2.

Pourtant, le cœur de l’activité spatiale n’est pas là : moins d’un quart des satellites actifs ont pour objet l’observation de la Terre. La croissance exponentielle du nombre de satellites en orbite depuis 2017 ne concerne en rien l’étude du changement climatique ni l’anticipation des catastrophes naturelles. C’est le secteur des télécommunications, promouvant la privatisation et la commercialisation de l’espace, qui est le moteur de cette croissance démesurée. Les méga-constellations vendues par les milliardaires du spatial, tels Elon Musk ou Jeff Bezos, sont à l’origine de cette évolution. L’objectif est de couvrir toute la planète d’un réseau internet par satellites, à l’aide de dizaines de milliers de satellites en orbite basse. Pour le plus grand malheur de la science, puisque les recherches astronomiques sont mises en péril par la pollution lumineuse produite par ces méga-constellations3. L’observation de la Terre sert ainsi de paravent pour dissimuler la réalité des missions spatiales.

« STM – Space Trafic Management »

Issu du jargon spatial, un acronyme accompagne souvent « sustainable space » et lui donne sa signification principale : STM, pour Space Trafic Management. Toute la communauté spatiale a conscience du danger posé par la multiplication des débris en orbite, alors que l’on prévoit l’envoi de plus de 17 000 nouveaux satellites dans la prochaine décennie. Il faut donc parvenir à une gestion du trafic afin de réduire les risques et de prévenir la multiplication de ces débris. Le pire scénario possible porte déjà un nom : le syndrome de Kessler. Il postule la possibilité d’une réaction en chaîne : un satellite serait détruit par des débris, produisant encore plus de débris qui détruiraient d’autres satellites, jusqu’à l’inutilisation complète des orbites terrestres.

Cependant, le STM n’est pas l’indice d’une évolution du rapport au monde d’un secteur marqué par des rêves de contrôle et d’exploitation de l’environnement. Au contraire, le mariage du « sustainable space » et du « space trafic management » vise un objectif : permettre le développement des activités spatiales. « Durable » signifie alors « ne mettant pas en danger la croissance des affaires spatiales et la rentabilité du secteur », et ne concerne pas la préservation de l’environnement spatial.

Le développement du secteur spatial privé et de ses ambitions expansionnistes entre pourtant en contradiction avec cet objectif : même en imaginant un cadre légal strict limitant au maximum les débris laissés par les satellites et les fusées, la potentialité d’un accident augmentera mécaniquement avec l’accroissement du nombre de lancements et de satellites.

« Démocratisation de l’espace »

Le secteur spatial est en train de se « démocratiser ». Autrement dit, les nouvelles technologies de propulsion et de miniaturisation des satellites baissent les prix de la mise en orbite d’un satellite, et permettent à toujours plus d’acteurs économiques et scientifiques d’envisager l’utilisation de l’espace. Autre élément de la « démocratisation », le secteur spatial s’agrandit chaque année, derrière la figure mythifiée de l’entrepreneur. Dernier élément enfin : le secteur privé occupe une place toujours plus importante, accompagné par les États qui nourrissent cette industrie spatiale de deniers publics et d’une législation avantageuse. Le CNES a ainsi organisé les premières Assises du New Space en juillet dernier, tandis que les États répondent aux ambitions des acteurs privés en actant légalement le droit de s’approprier les ressources spatiales, depuis le Space Act étatsunien (2015) jusqu’aux Accords Artemis récemment ratifiés par la France (juin 2022).

Ainsi, « démocratisation » est synonyme de « commercialisation » et « privatisation » au sein de la communauté spatiale. Quoi d’étonnant, alors que les acteurs privés sont mis à l’honneur : Élisabeth Borne rythmait son discours d’une apostrophe aux « astronautes, industriels, entrepreneurs et étudiants », Arianegroup et Lockheed Martin ont été appelés à la tribune lors de la cérémonie d’ouverture, Elon Musk et Jeff Bezos trônaient fièrement dans l’une des vidéos d’ouverture du Congrès. Même les agences spatiales font allégeance au privé : l’European Space Agency affichait crânement sur son stand : « Space for Business, Business for Space » L’idéologie du New Space, qui désigne la montée en puissance de nouveaux acteurs privés dans le secteur spatial, alors qu’il était marqué historiquement par la centralité des États et de leurs agences spatiales publiques, a ainsi dominé le Palais des Congrès pendant une semaine. Tout doit être fait pour permettre le développement d’un secteur spatial privé et ce qui a été qualifié de nouvelles enclosures est présenté ici sous les atours de la démocratisation.

L’espace comme « bien commun »

Comment comprendre alors la définition de l’espace comme « un bien universel au service de la paix » (Valérie Pécresse), un « bien commun » (Thiery Breton) ? Il est vrai que l’espace n’est pas susceptible d’appropriation nationale selon l’article 2 du Traité de l’espace de 1967, qui fait encore consensus, tandis que l’Accord sur la Lune (1979) a tenté de faire des corps célestes le « patrimoine commun de l’humanité », en vain puisque aucune puissance spatiale n’a ratifié ce texte.

Mais il n’est pas question de commun au sens des travaux de l’économiste et prix Nobel Elinor Ostrom4 : il n’y aucune volonté de développer une gestion complète de l’espace par ses utilisateurs, dans un cadre démocratique. Au sein de la « space family », l’espace est un bien commun au sens où il est libre d’accès : surtout pour les entreprises privées qui souhaitent l’exploiter. « L’autoroute du ciel est ouverte » a dit Valérie Pécresse, quand bien même elle refusait qu’il devienne « un terrain de jeu pour milliardaires ». Au-delà de la posture, la contradiction est palpable : si l’espace est libre d’accès, comment en interdire des utilisations abusives et climaticides ? Si l’espace est un bien commun, il évoque alors plutôt « la tragédie des communs » présentée par Garrett Hardin5 en 1968 : chaque acteur a individuellement intérêt à surexploiter le bien commun avant que les autres ne le fassent, au détriment de l’intérêt collectif, et débouchant sur la destruction pour tous du bien libre d’accès.

Fantasmes miniers

Au fil des discours, il est possible de saisir le monde fantasmé par une partie du secteur spatial. A l’heure du retour de l’humain sur la Lune, les projets d’exploitation minières de notre satellite font florès. Le droit de l’espace est alors mis à contribution : il faut assurer aux entreprises que leurs investissements ne seront pas vains. Les projets de partage des bénéfices et de transferts des technologies nourris par le Tiers-Monde dans les années 1960 ne sont plus d’actualité : le capitalisme extractiviste se projette dans les astres. Le droit d’exploiter les ressources et d’en tirer profit est défendu par les juristes et les représentants de la NASA pendant le Colloquium sur le droit de l’espace.

La lutte contre le changement climatique passerait même par cette exploitation des ressources spatiales. Il ne serait plus nécessaire de modifier le fonctionnement économique de nos sociétés : il faut simplement étendre nos sources d’approvisionnement au-delà de la Terre. Plus encore, le développement d’une industrie réellement spatiale nourrit les rêves d’une géo- ingénierie dans le vide interplanétaire : la construction de miroirs dans l’espace permettrait de diminuer la température en réfléchissant une partie des rayons du soleil, est-il défendu lors du Symposium on visions and strategies for the future.

Des stations spatiales privées et commerciales doivent également prendre le relai de la Station spatiale internationale, promettant l’accroissement du tourisme spatial et la recherche d’applications rentables au détriment de la science fondamentale.

Les contradictions internes du spatial

Ce Congrès international d’astronautique permet de saisir la contradiction majeure du secteur spatial à l’heure du changement climatique : alors qu’il devient nécessaire de réduire drastiquement l’impact de l’humain sur les ressources planétaires et le climat, le développement d’un secteur privé spatial doit passer un accroissement des activités, des lancements et des satellites envoyés en orbite.

Face aux dizaines de milliers de nouveaux satellites anticipés dans la prochaine décennie afin de répondre presque exclusivement à la croissance des méga-constellations portés par les magnats du spatial, le secteur défend le développement de carburants moins polluants pour les fusées, soit une solution technique à des enjeux pensés uniquement sur le plan technique.

Cependant, aucune donnée chiffrée n’est présentée. On ne s’en étonne guère. Le techno-solutionnisme des secteurs industriels est une impasse : la réduction de la pollution permet toujours de justifier la croissance de l’industrie, non de l’encadrer. Des fusées moins polluantes serviront d’alibi à une augmentation des lancements, avec pour conséquence un impact toujours plus grand sur l’environnement, confirmant l’effet rebond que l’on peut craindre. Ainsi, le secteur a beau jeu de vanter son rôle dans la surveillance des activités humaines et leur impact sur l’environnement, alors que l’impact du secteur lui-même reste le grand tabou de ce Congrès : il est impossible de trouver la moindre information à ce sujet.

Le secteur spatial semble donc entièrement lancé dans une voie à rebours des impératifs imposés par le changement climatique. Pensé auparavant comme une nouvelle frontière d’avant-garde, le spatial est désormais un domaine porté par des ambitions dépassées et dangereuses.

(1) Voir le RSE du CNES, vantant son « son engagement au service du développement durable » : https://cnes.fr/fr/le-cnes/le-cnes-en-bref/rse-le-cnes-engage

(2) Cf. Space For Climate Observatory : https://www.spaceclimateobservatory.org/fr.

(3) J. Carrette, « Avec Starlink, Elon Musk innove dans la pollution », Reporterre, 2 mars 2021.

(4) E. Oström, Governing the Commons : The Evolution of Institutions for Collective Action, 1991.

(5) G. Hardin, « The tragedy of the commons », Science, 1968.