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Jeudi dernier a eu lieu un coup de tonnerre dans la politique espagnole. Íñigo Errejón, ex bras droit de Pablo Iglesias et cerveau de la stratégie populiste à l’origine des campagnes innovantes de Podemos, a annoncé par une lettre aux madrilènes qu’il allait se présenter sous le label Más Madrid aux élections de la communauté de Madrid – l’équivalent de la région -, en binôme avec Manuela Carmena, actuelle maire de Madrid et tête de liste aux élections municipales de mai prochain. La réaction de Pablo Iglesias ne s’est pas fait attendre. Il a annoncé qu’une liste de Podemos sera présente face à celle d’Íñigo Errejón, mais pas face à celle de Manuela Carmena. Pablo Etchenique a appelé Errejón à démissionner de son mandat de député national, ce qu’il vient de faire ce lundi. Retour sur les causes et les conséquences du dernier épisode d’un conflit politique larvé qui menace d’emporter le parti avec lui.

Íñigo Errejón et Pablo Iglesias étaient autrefois meilleurs amis. Ils se sont connus à Bologne, en Italie. Le premier vient d’une culture anarchiste autonome, avant de lire Hégemonie et stratégie socialiste d’Ernesto Laclau et Chantal Mouffe (1985) et d’opérer sa conversion populiste. Le second a fait ses armes parmi les jeunes communistes avant de se distancier du Parti communiste espagnol. En janvier 2014, lorsque se lance la plateforme Podemos, Errejón ne fait pas partie des fondateurs. C’est Pablo Iglesias, alors figure médiatique du mouvement, qui contacte celui qui travaille à Caracas pour un ministère vénézuélien. Il veut en faire son directeur de campagne pour les élections européennes du mois de mai. Errejón hésite et met une condition : avoir les pleins pouvoirs sur la stratégie de campagne, le discours à tenir, l’esthétique à construire et le programme à présenter. L’exigence est haute, à un moment où Pablo Iglesias compose politiquement avec Izquierda Anticapitalista qui est issuz de l’extrême gauche trotskyste. Finalement, il accepte les conditions du jeune docteur en sciences politiques, lecteur lui aussi d’Ernesto Laclau mais également d’Antonio Gramsci. Cinq mois plus tard, après une campagne réussie, les résultats sont au rendez-vous : Podemos, inconnu du grand public, obtient 7,98 % des voix et émerge sur la scène politique espagnole.

Les sondages s’emballent. Le discours de Podemos entre en résonnance avec les aspirations majoritaires qui avaient été exprimées au moment du mouvement des indignés en 2011 et qui ne s’étaient reconnues dans aucune option électorale. On dénonce alors la caste, l’oligarchie, qui se goinfre sur le dos des petits et des classes moyennes qui subissent la crise. Podemos critique le système de partis, le PPSOE, l’alternance sans alternance d’un clivage gauche-droite factice qu’il vaut mieux enterrer. Le parti flirt un temps avec les 30 % des voix et séduit bien au-delà de l’électorat traditionnel de la gauche, avant de subir des contre-offensives médiatiques sur le Venezuela et la dénonciation d’un contentieux entre le fisc et Juan Carlos Monedero, qui fait partie des fondateurs.

Pablo Iglesias est au Parlement européen. Íñigo Errejón est maître du navire en Espagne et construit le parti dont il veut faire une « machine de guerre électorale ». Les cadres lui sont fidèles. Les médias commencent à présenter le jeune secrétaire politique comme le « cerveau » et Pablo Iglesias comme la « marionnette ». Mais les égos blessés pèsent peu tant que la synchronie est totale entre les deux amis. Podemos obtient des succès aux élections municipales en 2015 en prenant Cadix, Barcelone, Madrid et Saragosse. Il en fait une vitrine de la politique du changement.

Ciudadanos, un caillou dans la chaussure

Les divergences finissent cependant par arriver. La discorde a commencé avec le traitement à réserver à Ciudadanos, parti de centre-droit né en Catalogne et qui émerge au niveau national un peu après Podemos. Les deux partis s’affrontent notamment dans l’électorat jeune et parmi les classes moyennes qui veulent balayer le vieux système en place. Pour Íñigo Errejón, il fallait avant tout contester à Ciudadanos sa capacité à incarner le renouvellement de la politique espagnole. Pour Pablo Iglesias et l’aile gauche du parti, Ciudadanos est avant tout un parti « bourgeois » à qualifier comme tel et à assimiler au Parti Populaire (PP). Le premier voulait poser le clivage sur la question démocratique et la capacité à porter un projet de pays, le second sur la question de classe.  Le risque identifié par Errejon était alors de relatéraliser à gauche Podemos, de s’aliéner ceux qui veulent un changement qui ne soit pas un grand soir et de se réinsérer dans l’imaginaire marxiste de la lutte des classes au détriment d’une stratégie interclassiste.

Le succès de 2015 inexploité

Les élections de décembre 2015 arrivent. Podemos, tombé à 12 % dans les sondages, réenclenche la machine de guerre électorale et réalise 20,7 % des voix au terme d’une campagne époustouflante. Le parti est cependant à 300 000 voix derrière le PSOE, qui a réalisé 22 % à ces élections et empêche le fameux sorpasso. Ciudadanos, un temps donné à 23 %, finit à 14 %. Le PP recule fortement. Les négociations gouvernementales commencent. Il est désormais possible de mettre dehors le Parti Populaire. Deux scénarios sont envisagés : une alliance de Podemos et du PSOE avec les partis régionalistes et indépendantistes ; un gouvernement minoritaire de Ciudadanos avec le PSOE et une abstention de Podemos. Le PSOE refuse de s’allier aux partis régionalistes et indépendantistes et de céder aux revendications de Pablo Iglesias. Celui-ci exige en effet la vice-présidence du gouvernement et l’obtention de cinq ministères. Pedro Sánchez refuse ces exigences. Par ailleurs, l’aile droite de Suzana Diaz est encore forte dans le parti et ne veut pas de compromis avec les régionalistes. La direction de Podemos tergiverse, Pablo Iglesias cherche avant tout à provoquer de nouvelles élections et à déclencher une alliance avec les communistes qui ont réalisé un million de voix afin de dépasser le PSOE.

Íñigo Errejón est alors en faveur d’une abstention pour laisser le PSOE et Ciudadanos gouverner ensemble. La manœuvre a deux objectifs : le premier, obliger le PSOE à gouverner au centre avec une force néolibérale et coller Ciudadanos à un vieux parti, afin de l’empêcher d’apparaître comme une force de régénération démocratique. Ensuite, faire de Podemos une force capable de dialoguer et de s’abstenir si l’enjeu est de mettre dehors Mariano Rajoy et son parti corrompu. Izquierda anticapitalista menace cependant de scissionner et de faire exploser Podemos. Pablo Iglesias, après avoir hésité, tranche en faveur du maintien de l’unité du parti, et décide finalement que celui-ci votera contre un gouvernement minoritaire. Mais Podemos n’a pas d’alternative à proposer. De nouvelles élections sont convoquées et ont lieu en juin 2016.

Le pari perdu

Pablo Iglesias fait alors le pari de s’allier à Izquierda Unida pour passer devant le PSOE et se retrouver en position de force dans le cadre de négociations. La formation d’Alberto Garzon avait en effet obtenu un million de voix aux élections de 2015. Íñigo Errejón s’y oppose fermement. Le risque est selon lui de se corneriser dans l’espace de la gauche radicale et de perdre en transversalité. De son point de vue, la politique n’est pas une affaire d’addition de forces, mais de multiplication par un projet collectif supérieur à la somme de ses parties. Le pari de Pablo Iglesias échoue. La coalition Unidos Podemos obtient 21 %, mais perd 130 000 voix, voire un million si on additionne le total Podemos/Izquierda Unida de décembre 2015. Le PSOE reste devant avec 22,6 %. Pire, le Parti Populaire regagne quatre points et se retrouve en position de force pour se maintenir au pouvoir, ce qu’il parviendra à faire en formant un gouvernement minoritaire avec Ciudadanos. Le bilan est terrible. La dynamique du changement est interrompue. Podemos aura empêché de dégager le Parti Populaire du pouvoir et aura fait des compromis avec Izquierda Unida sans obtenir de gains.

La guerre interne

Entretemps, les relations entre Íñigo Errejón et Pablo Iglesias se sont largement détériorées. La confiance est rompue pour des raisons à la fois politiques et privées. Pablo Iglesias, pour contrer l’influence du porte-parole du groupe au Congrès et jeune secrétaire politique, fait rentrer des cadres issus du Parti communiste espagnol dans la direction de Podemos : Irene Montero, Rafael Mayoral, etc. Les proches d’Íñigo Errejón sont progressivement mis sur la touche : Sergio Pascual, ex secrétaire à l’organisation ; Jorge Lago, fondateur du think tank du parti, l’institut 25-M ; Rita Maestre, porte-parole de la mairie de Madrid etc. Seul Pablo Bustinduy, responsable à l’international de Podemos et très proche d’Íñigo Errejón reste bien intégré dans les organes de direction. Cette guerre fratricide trouve son apogée lors du congrès de Vistalegre II, qui a lieu en février 2017. Íñigo Errejón présente en effet un texte programmatique concurrent à celui de la nouvelle direction dont il conteste la ligne plus traditionnellement à gauche, tout en voulant conserver Pablo Iglesias comme secrétaire général. Ce dernier met sa démission dans la balance si jamais le texte de son ex dauphin devait l’emporter. Les résultats actent la défaite d’Íñigo Errejón dont le texte recueille 33 % des voix, tandis que celui des Anticapitalistas recueille 13 %, et celui de Pablo Iglesias plus de 50,7 %. Cette guerre aura cependant été largement commentée dans les médias et aura donné une image catastrophique du parti.

La nouvelle direction est vidée de presque tous ses anciens cadres. Pablo Iglesias fait le ménage. Les purgés se comptent en grand nombre. Un accord est trouvé avec Íñigo Errejón. Ce dernier ne doit plus se mêler des affaires nationales, doit être médiatiquement discret et est évincé de tous les organes de décision stratégique. En échange, la direction lui laisse les mains libres pour être le candidat du parti aux élections de la communauté de Madrid en 2019. Les relations restent glaciales, mais chacun agit dans son couloir.

La déroute catalane

La crise catalane a provoqué un séisme politique en Espagne. Elle a reconfiguré l’ensemble des clivages politiques et mis au centre de l’agenda le clivage territorial. Il serait long de revenir sur les causes du drame catalan, qui s’inscrivent dans la longue durée. Cependant, celui-ci a rendu évidente la difficulté pour Podemos d’articuler un projet à la fois patriotique et plurinational à partir du moment où une région entière, dans laquelle le parti a fait des scores très importants, est tentée par la sécession. La nouvelle direction a beaucoup de difficultés à se positionner. Pablo Iglesias tape sur Mariano Rajoy et plaide pour le dialogue et un référendum dit « pacté ». Ce comportement apparait comme un soutien aux indépendantistes pour de très nombreux électeurs attachés à la constitution espagnole.

Pablo Iglesias parle de bloc monarchique, qui irait du PSOE au PP, en passant par Ciudadanos, auquel il faut opposer un bloc républicain et donne l’image d’un parti qui veut raviver les plaies de la guerre civile espagnole. Jusqu’ici, Podemos n’avait jamais voulu faire de la question de la monarchie un point de clivage dans la société espagnole, car les Espagnols y prêtent peu d’intérêt. De nombreux électeurs de Podemos ne comprennent pas cette tolérance à l’égard des golpistas (terme utilisé pour qualifier ceux qui, de leur point de vue, tentent un coup d’État). L’organisation se déchire. Une partie des Anticapitalistas exprime ouvertement son soutien à la cause catalane. Íñigo Errejón y est lui aussi sensible et critique la gestion de la crise par le gouvernement, sans aller jusqu’à tenir les positions des Anticapitalistas. L’hypothèse populiste se heurte aux déchirures de l’Espagne et ne propose pas de réforme territoriale crédible qui puisse apaiser les tensions.

Ciudadanos en profite et fait son trou. Né contre le catalanisme, ce parti surfe sur l’orgueil blessé des Espagnols qui se raidissent contre ce qui se passe en Catalogne. Albert Rivera apparait alors comme le leader d’un parti moderne, capable de régénérer les institutions et de fournir une issue à la crise. Son mouvement tutoie des sommets et vampirise tant le Parti Populaire que l’électorat flottant de Podemos qui aspirait au changement. Le parti de Pablo Iglesias reflue progressivement dans les sondages et descend autour de 16-17 %.

Un gouvernement Sánchez au pire moment

Quelques mois plus tard, suite aux progrès des enquêtes judiciaires sur le financement du Parti Populaire et l’implication éventuelle de Mariano Rajoy, Pedro Sánchez déclenche une motion de censure constructive contre le gouvernement en place et prend la main sur l’agenda. Podemos et les partis régionalistes votent pour. Sánchez devient chef du gouvernement et apparaît comme celui qui aura mis dehors Mariano Rajoy. En conséquence, le PSOE récupère du terrain et place Podemos dans une position subalterne. La direction de Podemos décide d’investir tout son capital politique dans la négociation d’un programme législatif de changement et obtient une revalorisation du SMIC importante et d’autres conquêtes. La vague féministe qui a déferlé quelques mois plus tôt trouve sa traduction dans la politique gouvernementale qui en fait un levier contre les droites. L’idée était alors qu’enclencher le changement en Espagne permettrait de faire refluer les forces conservatrices et de répondre aux demandes des Espagnols, quitte à se situer à la remorque du PSOE. Podemos se retrouve ainsi dans la position qu’avait occupée Izquierda Unida lorsqu’elle a soutenu le premier gouvernement de José Luis Zapatero entre 2004 et 2008.

Cependant, le projet de budget 2019 censé servir de levier du changement en Espagne, sans entrer dans une logique de confrontation affirmée avec l’Union européenne, à l’instar du Portugal, se retrouve bloqué à l’automne par les forces régionalistes et indépendantistes au Congrès, dont le gouvernement a besoin pour faire passer chacun de ses textes. La base de Podemos se démobilise, alors que les élections de mai 2019 (européennes, régionales et municipales) arrivent en ligne de mire.

C’était sans compter sur les conséquences à droite de la nouvelle situation politique et la profonde recomposition ouverte par la chute de Rajoy. La crise catalane aura laissé des traces. Ciudadanos s’est largement durci dans la crise, ce qui lui a permis de siphonner le PP. Ce dernier se recompose autour de Pablo Casado, proche de José Maria Aznar, qui a des accents similaires à ceux de Laurent Wauquiez, et qui décide d’enclencher un virage à droite.

Vox, l’extrême-droite qui change tout

L’Espagne s’est longtemps perçue comme un pays vacciné contre l’émergence d’une extrême-droite comparable à celle des autres pays européens. La logique était la suivante : aux pays du Nord le populisme de droite, aux pays du Sud de l’Europe une réponse populiste de gauche à la crise de 2008. Cette illusion était renforcée par le fait que les débris du régime franquiste étaient canalisés dans le Parti Populaire. Un petit parti, Vox, lancé par des dissidents du PP, était confiné dans la marginalité et restait indétectable dans les sondages.

La crise catalane a cependant radicalisé la base de l’électorat du Parti Populaire, et a conduit une partie de celle-ci à rechercher d’autres options politiques. De même, l’immigration, qui n’était pas un sujet dans le débat public espagnol, est monté en puissance comme une ligne de clivage à travers les interventions droitières de Pablo Casado (PP). Vox a bénéficié d’une transformation du sens commun et a tenté de fournir une réponse réactionnaire à la crise de régime ouverte par la crise catalane. En octobre 2018, le parti arrive à remplir de milliers de partisans la fameuse salle de Vistalegre qui avait vu naître Podemos. Devant une foule déchaînée, les leaders de Vox défilent aux cris de « Puidgemont a prision », en référence au meneur indépendantiste catalan. Vox perce dans le débat public et prend la main sur l’agenda politique par ses outrances machistes, ultralibérales, anti-immigration et anti-catalans. Leur solution au conflit territorial s’inspire directement du franquisme : la suppression pure et simple des communautés autonomes.

C’est dans ce contexte qu’interviennent les élections andalouses du 2 décembre, qui voient le parti réaliser une percée inimaginable avec 11 % des voix. Le PSOE tombe à 28 %, perd 7 points et le contrôle d’une région qui lui était acquise depuis la fin du régime franquiste. Le PP perd 6 points et reflue à 20,75 %, quand Ciudadanos en gagne 9 et s’installe à 18,28 %. Le résultat est terrible pour Podemos. La liste emmenée par Teresa Rodriguez, alliée à Izquierda Unida, perd 5,5 points par rapport aux scores cumulés de Podemos et de la liste communiste obtenus aux élections de 2015. Le parti semble hagard, incapable d’opérer un revirement stratégique et de remobiliser sa base. Cette dernière existe pourtant. Plus de 40 % de l’électorat qui avait voté Podemos aux élections andalouses de 2015 ne s’est pas déplacé et s’est majoritairement reporté sur l’abstention. Le problème du parti est donc son incapacité à mobiliser un électorat désillusionné et qui croit de moins en moins à la possibilité du changement.

Des conséquences incalculables dans le reste de l’Espagne et une rupture entre Íñigo Errejón et Pablo Iglesias

La percée de Vox rebat complètement les cartes de la politique espagnole. Les sondages se succèdent et indiquent que le parti pourrait désormais réaliser plus de 13 % des voix en cas d’élections générales. Íñigo Errejón, candidat à la communauté de Madrid, est directement menacé par une telle percée. En effet, si comme les sondages l’indiquent, Vox réalise un bon score aux élections de la communauté de Madrid, alors le bloc Ciudadanos, PP, Vox maintiendrait un gouvernement régional des droites au pouvoir. Cela condamnerait Errejón à une impasse politique et à une défaite en rase campagne. Pour le candidat qui a obtenu son investiture de Podemos avec de nombreux bâtons dans les roues, il est donc nécessaire d’enclencher une nouvelle dynamique et de provoquer une rupture stratégique. La réaction de la direction de Podemos tarde. Aucune réaction stratégique ne semble enclenchée. Vox est simplement caractérisé comme un petit frère fascisant du Parti Populaire.

À cette absence de réaction s’ajoutent des tentatives de lier les mains de l’ex secrétaire politique. En effet, la direction lui a d’abord imposé de nombreux candidats qui ne lui sont pas favorables en position éligible sur la liste des élections régionales. Pire, elle a tenté d’imposer aux élus de la mairie de Madrid, membres du parti et proches d’Íñigo Errejón, en particulier Rita Maestre, la porte-parole de la mairie, de passer par un processus de primaires internes biaisées afin de les évincer aux élections municipales. Cela a considérablement tendu les relations avec Manuela Carmena, l’actuelle maire de Madrid qui s’était fait élire comme indépendante sous l’étiquette Ahora Madrid ! et qui tolère mal qu’on tente d’évincer son équipe. Et cela a été perçu comme une attaque directe contre Íñigo Errejón. Ces élus ont donc annoncé rejoindre la liste de Carmena sans passer par les primaires internes de Podemos et ont été suspendus du parti.

Enfin, fidèle à sa stratégie d’union des gauches, et notamment avec les communistes, la direction de Podemos s’apprêtait à annoncer un accord qui obligerait Íñigo Errejón à reléguer sa numéro deux, Clara Serra, de sa liste aux élections régionales, au bénéfice d’une communiste. Cet accord contenait par ailleurs l’introduction de 25 % de communistes sur la liste.

C’est dans ce contexte d’impasse politique, de démobilisation de l’électorat, et d’étau partidaire, que Manuela Carmena et Íñigo Errejón ont annoncé leur désir d’impulser une nouvelle dynamique et de faire campagne sous le label Más Madrid en binôme : Carmena à la mairie, Errejón à la région. Ce nouveau label est présenté comme ouvert aux partis, mais contre l’addition d’étiquettes. L’objectif annoncé est de provoquer un électrochoc pour remobiliser un électorat qui reste aujourd’hui chez lui et qui est insatisfait des options politiques à sa disposition. En outre, la ville de Madrid représente à elle seule 50 % de l’électorat de la région. Il apparaît donc logique de mutualiser les deux campagnes pour ces deux personnalités en froid avec la direction actuelle de Podemos.

Ce geste a été interprété comme une déclaration d’indépendance et de guerre par Pablo Iglesias. La réaction ne s’est pas fait attendre. Dans la journée de jeudi, Iglesias a annoncé dans un message audio sur sa page Facebook qu’il considérait qu’Íñigo Errejón se situait désormais en dehors du parti et qu’il lui souhaitait bonne chance pour la création de son nouveau mouvement. Un message aux allures de purge, puisqu’à aussi été annoncé qu’une liste de Podemos serait présente face à Íñigo Errejón, mais pas face à Manuela Carmena aux élections municipales. Pablo Etchenique a enfoncé le clou le lendemain en confirmant qu’Errejón était désormais en dehors du parti et qu’il devrait démissionner de son poste de député, ce qu’Errejón a fait, tandis qu’Izquierda Unida annonçait que l’accord avec Podemos était caduc, et que les Anticapitalistas appelaient à une candidature contre Carmena.

La crise

Íñigo Errejón a déclaré qu’il considérait toujours être le candidat de Podemos et qu’il avait simplement activé une dynamique d’élargissement avec Manuela Carmena. L’incertitude pèse sur son caractère plus ou moins purgé, mais les commentaires ont été quasi immédiats sur les réseaux sociaux. La réaction de Pablo Iglesias a été mal perçue car elle donne l’image d’un parti sectaire. Des sondages non fiables ont circulé sur les sites de presse, mais indiquent que beaucoup d’Espagnols donnent raison à Errejón.

L’enjeu est immense. Si la candidature d’Errejón à la communauté de Madrid arrive devant celle de Podemos, alors ce sera un coup terrible contre la direction actuelle du parti, qui s’en trouvera très affaiblie. Un tel résultat ferait la démonstration de la faiblesse de Podemos et de la possibilité de s’en émanciper. Il redonnerait à coup sûr une forte autonomie à l’ex stratège du parti qui va pouvoir déployer une stratégie de campagne populiste complètement indépendante et lui fournirait les ressources pour élargir son équipe qui est restreinte depuis Vistalegre II. Mais les conséquences sont potentiellement plus importantes. Si le pari d’Íñigo Errejón fonctionne, et que Más Madrid réussit à remobiliser tous les démobilisés des dernières années, et donc à emporter la communauté en s’alliant au PSOE, alors Pablo Iglesias et Podemos seront dans une très mauvaise posture. La dureté des réactions s’explique par les conséquences incalculables que vont avoir ces élections. Chaque acteur joue sa vie ou sa mort politique.

Ce n’est pas tout. Pablo Bustinduy, très proche d’Íñigo Errejón, a été intronisé tête de liste d’Unidos Podemos pour les prochaines élections européennes de 2019. En l’état, la direction n’a pas annoncé de décision le concernant. Bustinduy profite d’une image consensuelle dans le parti, car il ne s’est jamais comporté en leader de faction et a toujours maintenu une discipline de parti importante. Cependant, si la guerre entre la direction et Íñigo Errejón est totale, il pourrait alors être exclu de la liste des européennes en raison de sa proximité avec l’aile populiste du parti. Une telle décision ne manquerait pas de détériorer un peu plus l’image de Podemos qui apparaîtrait comme une machine à purger sans raison. La décision d’alliance d’Íñigo Errejón avec Manuela Carmena met donc la direction du parti dans une très mauvaise posture et chamboule les équilibres internes. Elle constitue cependant un va-tout en cas d’échec, qui ferait probablement disparaître Errejón de la scène politique espagnole pour un moment.

Cette crise est l’épilogue de désaccords stratégiques profonds entre, d’une part, une ligne orientée en faveur de l’union de la gauche et, d’autre part, une ligne qui se veut transversale, patriotique, et qui affiche comme objectif de sortir du ghetto de la gauche radicale. Les deux lignes n’ont pas nécessairement de désaccord fondamental quant à la relation à avoir avec le PSOE, mais s’opposent largement sur le positionnement politique et le discours à tenir.

Elle signe probablement un nouvel épisode de la décomposition et de la recomposition du système politique espagnol, durablement chamboulé par l’émergence de Vox et l’incapacité de Podemos à rendre irréversible le changement politique ouvert en 2014. L’époque des indignés et de sa vague électorale enclenchée en 2014 semble plus que jamais à son crépuscule, en attendant que de nouvelles dynamiques de mobilisations apparaissent.

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