Bolivie : la chute, le peuple, le sang et le brouillard

Coupure de route à El Alto @Shezenia Hannover Valda

Depuis la démission forcée du président Evo Morales, la Bolivie, sous la trop faible lueur des projecteurs nationaux et internationaux, est plongée dans un violent conflit1. Le 21 novembre, la députée du MAS [Movimiento al Socialismo, parti d’Evo Morales] Sonia Brito établit le tragique bilan de 34 morts, 800 détenus et plus de 1000 blessés, rappelant le fait notable d’actes de mise en scène consistant à placer de la dynamite dans les affaires des détenus pour ensuite les accuser de sédition2. Armée du même mot, la ministre de la communication Roxana Lizárraga annonçait le 14 novembre dernier que les actes « séditieux » de la presse nationale et étrangère seraient durement réprimandés3. Sous ce même mot d’ordre, le gouvernement met désormais à disposition un numéro d’appel gratuit et incite à la dénonciation de leaders de l’opposition supposés payer des personnes pour manifester, diffusant sur les réseaux sociaux des encadrés dignes des meilleurs westerns. Par ailleurs, de nombreux témoins assurent que des vidéos mises en ligne sont mystérieusement retirées par Facebook, indice d’une ingérence plus qu’inquiétante4… Retour sur ces dernières semaines qui ont bouleversé la donne politique, et sur les causes profondes de ces conflits. Article co-écrit par Baptiste Mongis et Shezenia Hannover Valda.


Le 15 novembre, alors qu’est publié le Décret Suprême 4078 accordant aux militaires la possibilité de réprimer par tous les moyens à leur disposition sans risquer de poursuites judiciaires5, paraît un communiqué continental des « Peuples de l’Abya Yala » pour alerter la communauté internationale6 ; une pétition de scientifiques du monde entier circule depuis le 17 novembre7 et un communiqué de presse de la Commission Interaméricaine des Droits Humains est paru le 19 novembre8, le jour même où à Senkata, à El Alto, ont été tuées au moins 9 personnes. Dès le 23 novembre, des délégations de l’ONU et de la CIDH se sont rendus à La Paz, El Alto et Cochabamba pour recueillir des témoignages9, ainsi que, plus récemment, une délégation argentine10.

Le débat « coup d’État ou révolte démocratique » pour qualifier les événements ayant précédé le 10 novembre a au mieux fait couler beaucoup d’encre, quand chez certains l’hypothèse d’un renversement orchestré de l’ex-président indigène ne réveillait pas même un soupçon11.

L’homogamie entre le « mouvement civique » d’alors, ayant conduit à la fuite du président Morales au Mexique, et le style de l’actuel gouvernement de transition auquel il a donné naissance, laisse désormais moins de place au bénéfice du doute et un peu plus aux macabres prévisions. État de la situation actuelle, à l’écoute des voix et des corps qui jalonnent le territoire en lutte, urbain comme rural.

Crise, paranoïa et militarisation

Le MAS et Evo Morales, en 14 ans d’exercice, ont commis des erreurs stratégiques et persisté dans certaines, s’entêtant dans quelques pratiques peu orthodoxes et essuyant la défection de plusieurs alliés au cours des dernières années : c’est ce que s’attachent à décrire, et à renforts d’arguments bien fondés (quoiqu’il s’agirait d’en faire une critique approfondie), un certain nombre de communications récemment parues12. De là à justifier, en explicitant sa supposée nature, le mouvement « civique » qui a conduit à la démission du président le 10 novembre, il n’y a qu’un pas, plus ou moins franchi par certains auteurs13.

Il est pourtant légitime de se demander, dans un pays qui revient de loin et dont les compteurs sociaux et économiques sont au vert (la Bolivie était le pays le plus pauvre d’Amérique latine, avec Haïti, à la veille de l’investiture d’Evo Morales ; ayant divisé par deux sont taux de pauvreté, il est aujourd’hui l’un des plus dynamiques de la région), comment « le peuple » a pu parvenir en si peu de temps à destituer, avec en point d’orgue l’appui de la police et de l’armée, un gouvernement qui enregistrait, encore en 2014, 61% des votes au premier tour, et ce alors que derrière la frontière le gouvernement de Sebastian Piñera au Chili, largement impopulaire par ses politiques néolibérales, encaisse plus d’un mois de mobilisations historiques sans sourciller, faisant massacrer ses manifestants par l’armée, ou qu’en Équateur, Lenín Moreno, auteur de politiques également néolibérales absolument contraires à ses mots d’ordre de campagne, s’est maintenu malgré l’ampleur du mouvement (notamment indigène) qui l’a répudié.

C’est que d’une part, diront certains, la démission d’Evo Morales était au fond attendue, voire souhaitable : trois mandats et un quatrième anticonstitutionnel, dont le référendum pour avaliser sa candidature le 21 février 2016 fut perdu, le tout couronné d’une « fraude » ! Peu importe si tant d’autres avant lui ont demandé à modifier leurs Constitutions ou souhaité se perpétuer au pouvoir (dans des pays où cela est possible, comme l’Allemagne), que le référendum ait été perdu à seulement 1% près dans un contexte de scandale médiatique savamment agencé ou que ladite fraude, relevée par la très peu impartiale Organisation des États d’Amérique, fut dénoncée selon un protocole et une rhétorique plus que suspects qui à ce jour empêchent toujours de la constater (a-t-elle vraiment eu lieu ?) ou d’en déterminer la nature (si oui, quelle en fut l’ampleur réelle, qui l’a fomentée et de quelle manière)14 : le storytelling avait déjà opéré et le président était retiré du jeu. D‘autre part, diront peut-être les mêmes, si c’était un coup d’État, « ça se verrait ». Il faut alors s’ouvrir l’esprit, saisir le mécanisme à l’œuvre dans ce cas précis15 et actualiser nos images d’Épinal pour comprendre que la nature de ces derniers a bien changé16. Car qui ignore encore que le néolibéralisme n’apprend pas de ses erreurs pour se perfectionner dans son art d’usurper, précisément, la souveraineté des peuples – celle-là même que certains revendiquent en produisant le retour du pire de l’usurpation ? C’est que tirer sur un président de gauche avec un char d’assaut comme dans le Chili de Pinochet ou faire disparaître 30 000 opposants comme dans l’Argentine de Videla, « ça ne se fait plus ». Ce qui se fait toujours, en revanche, c’est de s’ingérer pour des raisons politiques et économiques dans les affaires des autres ; et en ce sens, on ne change pas la voracité des vieux empires, et surtout pas des États-Unis ; simplement le vernis de leurs parures revêt d’autres reflets (relisons le Corbeau et le Renard…). Le sociologue Franck Poupeau jette une suspicion bienvenue dans Le Monde par son titre questionneur : « En Bolivie, il y a eu une destitution forcée qui ressemble étrangement à un coup d’État »17. L’ancien directeur du Monde Diplomatique Maurice Lemoine, pour sa part, tranche plus franchement en faveur de cette seconde hypothèse18a tout comme Renaud Lambert dans l’édition de ce mois18b. Au cours de la délibération du 12 novembre au siège de l’Organisation des États d’Amérique (OEA), le Mexique, l’Uruguay et bien sûr la Bolivie tinrent un discours radicalement opposé à celui des États-Unis, considérant que la tenue de nouvelles élections, préconisée par le fameux rapport qu’a produit cette même organisation pour expertiser le soupçon de « fraude » électorale (rapport bien moins tranchant que l’interprétation qui en fut faite par l’opposition à Morales), fut bel et bien malmenée et interrompue par un coup d’État19 ; coup d’État reconnu comme tel par le Mexique de López Obrador, l’Uruguay de Tabaré Vazquez et l’Argentine du futur président Alberto Fernández, sans compter le Venezuela de Nicolas Maduro, quand Jair Bolsonaro au Brésil et Donald Trump depuis les États-Unis ont salué un mouvement citoyen victorieux et exemplaire et que l’Union européenne, du fin fond de sa prude neutralité, s’est contentée d’appeler au calme.

C’est peut-être l’une des premières fois dans l’histoire que dans une conjoncture où un système profite relativement à tout le monde20 se produit une si violente et inattendue destitution : les pires présidents parvenaient toujours à se perpétuer ou bien, lorsqu’ils étaient forcés de renoncer à leurs mandats en cours (comme Fernando de la Rúa en 2001 en Argentine ou Gonzalo Sánchez de Lozada en 2003 en Bolivie), ce n’est pas quand ils commettent une fraude – ce qu’ils ont tous toujours fait, d’une manière ou d’une autre – mais bien quand les mesures successivement prises relèvent d’un caractère extrêmement anti-populaire et se couronnent par de sanglantes répressions contre les classes les plus défavorisées (31 morts en 2001 en Argentine ; 69 morts en 2003 en Bolivie). Que s’est-il donc passé en 2019 en Bolivie ?

Voir si un événement politique inédit correspond ou non à une définition préfabriquée à partir d’antécédents historiques n’a que peu de sens : ce qui a lieu prend la forme qu’il doit prendre et devrait être analysé pour lui-même, à la lueur simplement indicative du passé. Le fait est qu’un président forcé de renoncer par défection de sa police et de son armée (dont les inquiétudes n’ont jamais rien eu à voir avec une sainte préoccupation constitutionnelle, quelles que soient les évolutions de leur sociologie21, répondant bien plutôt à des fractures et des intérêts corporatistes22) accomplit bien, in fine, le même résultat que n’importe quel coup d’État “traditionnel” et répond convenablement aux intérêts de ceux qui souhaitent que cela se produise.

Le fait est qu’un président forcé de renoncer par défection de sa police et de son armée accomplit bien, in fine, le même résultat que n’importe quel coup d’État “traditionnel” et répond convenablement aux intérêts de ceux qui souhaitent que cela se produise.

C’est que « complexifier la compréhension des processus politiques populaires » n’est pas censé « impliquer de nous priver d’assumer des décisions éthiques et politiques claires », comme le rappelait très justement María Pia López pour Página 1223. Savoir se positionner : peut-être serait-ce la meilleure manière d’affronter une presse bolivienne vendue au processus destituant en cours, et qui croit bon de faire porter sur le MAS l’entière responsabilité de la violence des événements actuels en faisant mine d’exhumer de vieux dossiers du fond des tiroirs de la vice-présidence d’Álvaro García Linera, quand les propos cités à l’appui ne sont rien d’autres que des discours politiques historiquement argumentés24. Le sujet n’est alors pas d’entrer ou non dans le jeu de victimiser Evo Morales et son entourage, mais bien d’appeler un chat un chat, ou un caméléon un caméléon.

Les coups d’État se sont toujours donnés de bonnes raisons, et conquérir le soutien d’une partie de la population fut toujours l’enjeu de leurs architectes. On sait que l’ambition de renverser Morales couvait de longue date25 ; avec ou sans erreur du président, on peut supposer que le plan aurait été mis à l’œuvre un jour ou l’autre, car tel est le spectre qui plane au-dessus de ces gouvernements plus ou moins socialistes aux idées trop opposées aux intérêts de l’oligarchie mondiale (et quels que soient les pactes passés avec elles), surtout lorsqu’ils recèlent (encore) des ressources naturelles très convoitées, comme le lithium pour la Bolivie26. Les étrangler ou les évincer est une vielle obsession des poids lourds capitalistes. L’irrésistible ascension d’un renversement en Bolivie serait donc consommée, au nom de la poursuite des mêmes intérêts de toujours, aveugles à d’autres langages et obsédés par l’homogénéisation néolibérale du monde.

Car vraiment, quand a-t-on vu dans l’histoire qu’un honnête mouvement citoyen se réclamant de la « démocratie » contre la « dictature » (c’est que les oppositions binaires et irréprochables ont le vent en poupe), dont les protagonistes ne souffrent de restrictions ni sociales, ni économiques ou identitaires, pouvait renverser en deux semaines, essuyant quelques tirs de lacrymogènes (et de sporadiques victimes collatérales), un gouvernement encore largement légitime (et légitimé à nouveau à hauteur de 47% des votes au scrutin d’octobre dernier, voire un peu moins, selon l’étendue de ladite et très peu circonscrite « fraude ») sous le prétexte d’un soupçon d’irrégularité électorale, dans un contexte où le président accusé, a priori gagnant au premier tour ou en tout cas largement en tête – et outre ses erreurs tactiques de court et moyen termes – avait fini par appeler à de nouvelles élections sous l’égide d’un nouveau tribunal ? Chacun demeure prisonnier de ce que son environnement social lui permet de percevoir et de penser. Mais le biais analytique, énorme, est révélé par le caractère meurtrier des récents événements. N’en déplaise à cette catégorie de la population mobilisée, souvent jeune, qui joue les rebelles sans mouvoir sa mémoire historique : tous les gouvernements sont et ont toujours été corrompus à leur façon, et ce sur tous les continents ; cela n’en fait pas, en soi, un critère d’illégitimité.

C’est qu’une personne violente, au-delà de son désir sincère de changer, l’est souvent par héritage car ses parents ou ses grand-parents l’ont été, au sein de leur moment historique. De la même manière, les représentants politiques, par-delà leur désir parfois sincère de transformer les modèles et les pratiques, n’en restent pas moins prisonniers des structures et des comportements qui les ont précédé. Les transformations prennent du temps, à condition d’être sincères. Par ailleurs soumis comme toute organisation à l’avidité des uns et aux choix tactiques, parfois critiquables voire déplorables, des autres, les gouvernements de passage sont plus qu’imparfaits et tentent irrésistiblement de se maintenir par tous les moyens pour protéger leurs partisans, satisfaire leurs petits intérêts ou, de façon plus éthique, pour ne pas laisser leurs adversaires défaire le travail accompli lorsqu’il fut digne. Cela fait-il de tous les gouvernements du monde des dictatures ? Dictatures qui, pour ceux qui les ont vécus en Amérique latine, ont signifié à leur époque la suspension d’élections, la suppression de presse contradictoire et l’assassinat systématique d’opposants. Un gouvernement « de gauche » ayant au contraire gagné à plusieurs reprises et par les urnes des majorités parlementaires est-il plus dictatorial que tel autre « de droite » qui, par sa complicité séculaire avec les oligarques locaux, est propriétaire de tous les médias lorsqu’il dispose et de l’appareil d’État, et des entreprises privées ?

On pourrait multiplier les jeux de miroirs inversés ; l’argument du « verticalisme », de la « fraude » ou de la « corruption » est creux pour justifier pareille déroute, d’autant plus faible que ce mouvement qui a défié Morales ne s’est appuyé sur aucun argument politique sérieux27 ni aucune proposition d’alternative (on aurait par exemple aimé qu’ils exhibent dans leurs cabildos [grands rassemblements] la dénonciation des logiques pro-agrobusiness du MAS qui attisèrent les feux dans la forêt de la Chiquitania, mais ç’aurait été trop demander). Leur cheval de bataille enragé n’a obéi qu’au fouet de ce seul mot, « démocratie », donc. Répété à coups de cris et de fracas de casseroles employées pour leur qualité sonore (alors qu’elle furent le symbole de la disette lors d’historiques manifestations où les citoyens, privés de ressources et de travail, mourraient de faim pour de vrai), ce concept n’a dans les mobilisations anti-Evo jamais été entendu pour le défi politique qu’il représente (personne n’a évoqué l’idée d’inventer de nouvelles institutions, de repenser la démocratie directe, la révocation des élus, le tirage au sort, l’écriture et le vote des lois directement par les citoyens, etc.). Il a au contraire activé les actes les plus contradictoires avec l’idée démocratique, à commencer par l’incrémentation d’une paranoïa réactionnaire dans les quartiers de La Paz ayant motivés des gardes nocturnes dignes de la guerre du feu.

Des barrages de rues ont essaimé dans tous les coins, et dont il était impossible de franchir les barbelés sans être soupçonné de vouloir cambrioler la maison du voisin ou de vouloir faire exploser la station service toute proche. Chaque passage, comme un péage, se voyait gratifier par les habitants mobilisés de regards de travers, d’approches musclées armées de bâton afin de faire ouvrir les coffres des voitures ou baisser les caméras des plus audacieux. La capitale bolivienne s’est transformée en une citée assiégée par d’hypothétiques déferlantes de vandales ; sensation attisée par quelques actes malvenus de profiteurs, mais surtout par des médias insinuant que frapperaient n’importe où les désormais célèbres « hordes du MAS » par soif de vengeance. Une fois Evo jeté hors du pouvoir, ces mouvements d’habitants « autoconvoqués » ont redoublé de vigilance, jusqu’à ce que finalement la capitale se vide de ses vigies auto-organisées qui n’eurent rien de foncièrement politique : il s’est seulement agi de défendre les quartiers respectables contre ces alteños (habitant d’El Alto, périphérie majoritairement populaire située sur les hauteurs de La Paz) prompts à saccager les habitats des braves citoyens, suivant aveuglement les ordres de leur regretté leader déchu qui les paye copieusement pour exécuter le sale boulot (au moment où de nombreux protagonistes ont bel et bien été payés, eux, par de mystérieux donneurs d’ordres pour semer le désordre).

Une peur généralisée qui, alimentée par des siècles de préjugés, conforte un climat de guerre civile frelatée où une partie de la population urbaine réclame soudain ce que le gouvernement de transition lui offre sans rechigner : l’appui d’une police omniprésente et l’armée dans les rues.

Une peur généralisée qui, alimentée par des siècles de préjugés, conforte un climat de guerre civile frelatée où une partie de la population urbaine réclame soudain ce que le gouvernement de transition lui offre sans rechigner : l’appui d’une police omniprésente et l’armée dans les rues ; une police qui, en réalité fidèle à ses méthodes et honnie par une autre partie de la population moins vissée à son grand écran anxiogène, agit parfois de façon surprenante. À Ciudad Satelite, pourtant le quartier le plus « classe moyenne » d’El Alto, Une vieille dame nous raconte comment son petit neveux, par ailleurs souffrant d’une récente opération au crâne, a été emporté de façon totalement arbitraire sans n’avoir commis aucun acte de malveillance ; la rançon pour pouvoir le faire sortir est de plus de 7000 bolivianos (930 euros) : « À présent je sais », confie-t-elle, « je vois combien ils sont corrompus, comment ils les payent à arrêter n’importe qui sans se soucier des faits ! C’est déplorable ».

Un jeune étudiant allemand en mission en Bolivie nous relate pour sa part un traitement similaire qui doit avoir le malheur d’être banal. Alors qu’il marchait pacifiquement avec sa compagne bolivienne et d’autres manifestants, quelques jours après la démission d’Evo Morales, portant haut les couleurs de la Wiphala (le drapeau indigène) après l’épisode humiliant de sa crémation par des forces de l’ordre, un peloton de policiers en moto leur tombe dessus à grands renforts de gaz lacrymogènes. Sans sommation, la petite troupe est embarquée dans un fourgon ; certains, peu coutumiers d’être ainsi malmenés, pleurent de peur ; pour toute réponse, des agents les traitent de tous les noms et leur gazent la figure. Une fois à la UTOP (Unidad Táctica de Operaciones Especiales), ils sont gratifiés d’une ruée de coups. Être étranger n’est pas forcément un atout : malgré son espagnol presque parfait, on croit notre suspect, à cause de son accent, espion cubain ou vénézuelien. Il doit sa libération à sa compagne qui, ayant pu discuter avec une policière, obtient d’être relâchée avec son ami. Les autres, en revanche, sont transférés à la prison de San Pedro, à l’instar de plusieurs personnes qui, parfois, « passaient par hasard dans la rue près d’une zone en tension et se retrouvaient embarquées pour rien », raconte le jeune homme. Pour lui, il n’y a pas de doute : structurellement, « ils embarquent n’importent qui pour remplir les prisons et prouver ainsi qu’il y a bel et bien des perturbateurs et que la police fait bien son travail » ; psychologiquement, « ils se défoulent sur toi, gratuitement, violemment, à l’abri des regards ».

Si le statut de président par intérim ne diverge constitutionnellement pas, en terme de responsabilités, de celui de président élu, la présidente transitoire Jeanine Áñez n’est pas sans ignorer qu’elle n’est dépositaire d’aucun mandat du peuple. Cette absence de légitimité devrait la conduire à agir de façon la plus neutre possible, autrement dit, à assurer la gestion administrative de l’État et organiser au plus tôt de nouvelles élections. Or de nombreux actes de son gouvernement relèvent d’un caractère foncièrement politique et jettent ce qu’il faut d’huile sur le feu en mettant sérieusement en doute le souhait exprimé de garantir la paix.

Le principal instigateur de la chute d’Evo Morales, le sulfureux entrepreneur multimillionnaire d’extrême droite Luis Fernando Camacho28 (désormais candidat à la nouvelle élection présidentielle29), par ailleurs cité dans l’affaire des Panama Papers, n’est autre que l’actuel président du Comité Civique de Santa Cruz et l’ex-vice-président de l’Union de la Jeunesse Cruceniste (qui en est l’une des branches), décrite par la Fédération Internationale des Droits Humains comme une organisation paramilitaire raciste ciblant les Indiens Aymaras dont on soupçonne fortement l’implication dans l’assassinat d’une trentaine de paysans dans le département du Béni en 2008 et dans la tentative consécutive de coup d’État puis d’assassinat contre Evo Morales. Persuadé d’être (ou cherchant à persuader qu’il est) chargé d’une mission divine30, il était entré, le 10 novembre, dans le palais présidentiel évacué en y déposant la Bible sur le carrelage tandis que dans la rue des policiers mutinés brûlaient la Wiphala. Jeanine Áñez ne trouva rien d’incongru à déclarer, posant à ses côtés avec le livre sacré dans les bras, que « La Bible est revenue au palais », et de prêter serment devant une croix chrétienne alors que l’État Plurinational de Bolivie est un État laïc (dont elle n’hésite pas à déclarer à la BBC que cette caractéristique est le fruit d’une « manipulation du MAS »31) et que les peuples indigènes, si beaucoup sont chrétiens par le résultat de la colonisation, sont plus volontiers pratiquant de syncrétismes et vénèrent la Pachamama. Par ailleurs, la décision de permettre à de nombreux personnages qui ont nuit aux intérêts nationaux, et qui furent écartés par Evo Morales, de revenir au pays, indigne une grande partie de la population jadis lésée par ces acteurs32. La présidente s’est également retirée de l’ALBA, l’Alliance Bolivarienne pour les Amériques, jadis créée par Hugo Chávez ; mais aussi, comme l’écrivait Amanda Chaparro dans Le Monde le 15 novembre, « le personnel de l’ambassade du Venezuela a été prié de quitter le pays dans les jours à venir alors que le gouvernement intérimaire a rompu ses relations diplomatiques avec Nicolas Maduro, reconnaissant l’opposant Juan Guaido, qui s’est proclamé président par intérim en janvier »33.

C’est que Jeanine Áñez fait parti du Mouvement Social Démocrate (Movimiento Democrata Social), d’obédience catholique, dirigé par Ruben Costas, actuel gouverneur du département de Santa Cruz (où est actif Luis Fernando Camacho), et dont fait parti Oscar Ortiz, adversaire de Morales à la dernière élection et dont on soupçonne qu’il fut à l’origine présumé pour être l’instrument politique du coup d’État ; ce mouvement est affilié à l’Union Internationale Démocrate (IDU – International Democrate Union) fondée en 1983 sous l’impulsion de Jacques Chirac, Georges Bush (père), Margaret Thatcher et Helmut Kohl.

Être légitimement élu ne serait-il pas la condition sine qua non pour trancher de tels sujets ? La parution du Décret Suprême 4078 [retiré depuis, NDLR] termina de refroidir l’échine des plus vulnérables et de soulever l’indignation. Le funeste bilan qui en a découlé est de 34 morts et plus de 1000 blessés en une dizaine de jours. Lorsque l’armée avait dignement invoqué, pour justifier sa mutinerie contre Evo Morales le 10 novembre, qu’elle se refuserait à réprimer le peuple, on ne peut que constater que l’excuse tombe sous le coup du deux poids deux mesures. Lorsqu’il s’agit de paysans indigènes, et sous le faux prétexte que certains soient armés, il est permis d’ouvrir le feu sans trop de scrupules, puisque “certains sont des terroristes”, et que ceux qui ne le sont pas mais se trouvent au milieu “n’avaient qu’à pas s’y trouver” ; en ces termes nous auront exposé leur point de vue plusieurs personnes questionnées dans les rues de La Paz.

Terrible campagne ; paysans malséants

Alors qu’une répression terrible venait d’avoir lieu le 15 novembre à Sacaba, près de Cochabamba, le bon sens nous poussa à nous éloigner de la ville pour aller écouter d’autres voix. C’est que ce « peuple-là » qui a coupé les rues pour forcer Morales à renoncer, et sur qui personne n’a tiré à balles réelles, est principalement urbain et de classe moyenne, bien que parfois rallié par quelques secteurs populaires et syndicats (dont certains, réalisant l’erreur fatale qui fut la leur à se tromper d’allié, eurent vite fait, mais trop tard, de virer à nouveau de bord, comme la COB, la Central Obrera Boliviana)34. C’est que ce peuple n’est pas tout le peuple, loin de là ; il est surtout celui qui a les moyens d’agir, qui dans le cas de certains de ses protagonistes peut se passer de quelques jours de travail, et qui a été coordonné – sauf à La Paz, ou indirectement – par des Comités Civiques liés aux secteurs entrepreneuriaux (dont il conviendrait d’analyser avec plus de distance les ressources et répertoires d’action) ayant bénéficié d’appuis nationaux et internationaux conséquents ; une partie du peuple, donc, dont plusieurs hypothèses portent à croire qu’il fut bel et bien l’idiot utile – et quelles que furent ses sincères motivations – d’un coup d’État savamment orchestré35. Un peuple, donc, auquel la police et l’armée ont juré allégeance, oubliant sûrement l’autre moitié qu’ils répriment aujourd’hui sans soucis de raviver leur si noble esprit de sédition. Aujourd’hui, les « séditieux » sont les autres, les mauvais donc. Et l’on parle un peu moins de « démocratie » que de « pacification », autre mot positif dont il convient d’observer comment il s’applique dans le réel. C’est que l’autre peuple, celui qu’il faut pacifier, c’est-à-dire surtout celui des campagnes (et dont les votes majoritairement en faveur du MAS arrivèrent les derniers au décompte, augmentant sans surprise l’avantage d’Evo Morales dans la dernière ligne droite), se mobilise surtout sur ses terres. La bataille a donc bel et bien cours, superbement ignorée par les médias ou soumis à une distorsion sensationnaliste lorsque le caractère spectaculaire des affrontements ne permet pas de les escamoter.

Barrages près de Mallasa @Baptiste Mongis

Près de Mallasa, dans le sud est de La Paz, aux abords de Rio Abajo où nous nous sommes rendus, la communauté de Taypichullu nous présente un autre visage et partage avec nous des discours inédits. Depuis le carrefour où un véhicule nous a déposés, refusant de prendre le risque d’avancer plus loin, nous marchons deux heures dans un paysage de guérilla sur une route parsemée de pierres, de tas de terre, de troncs d’arbres et de pancartes revendicatives. Les habitants nous dévisagent avec suspicion, mais sans aucune agressivité. Les premiers saluts s’échangent avec des sourires. Après avoir passé un premier barrage peu gardé et traversé le pont Lipari, nous grimpons la montagne pour couper les lacets que forme la route et parvenons, sur le plateau, au niveau d’un second barrage. Un énorme tronc d’arbre a été jeté en travers du chemin : assis dessus, et installés tout autour, des centaines de locaux tournent vers nous leurs regards, et notamment sur les deux Blancs de la bande. Aussitôt résonne un, puis plusieurs « Camacho ! Camacho ! ». Mais le sourire est aux lèvres : la perche est tendue, et comme un mot de passe, nos gestes de dénégation et nos « Jamais ! » leur répondent en signe de confiance. Suivent alors les : « Mesa ? Jeanine ? » ; il faut bien montrer patte blanche et entrer dans le jeu : « Encore mois ! Sûrement pas ! ». « Et la Wiphala, elle est où ? », nous lance une femme. « On l’a laissé là-bas, de peur que les militaires nous malmènent ! La prochaine fois on l’apporte ! ». Le chantage aura été très aimable et de courte durée. Ils sont plus de 300, « et ceci n’est qu’une petite partie de la communauté : on se relaie », nous expliquent-ils.

Nous poursuivons notre chemin jusqu’à la communauté dont l’un des habitants a trouvé la mort près de Mallasa, lundi 11 novembre, dans les affrontements entre les habitants et la police appuyée par l’armée. Alors que nous rencontrons un dirigeant et présentons nos condoléances à la famille devant le cercueil, une femme au teint plus pâle que les autres s’avance et insiste sur le fait que « cet homme est mort par accident ! Il faut être bien clair. Car bien souvent la presse vient et déforme la réalité ! Il n’a pas été tué par balles ! De quels médias êtes-vous ? ». Au cours de l’entretien qu’elle nous accorde avec son frère plus mat de peau, l’échange est pour le moins polarisé : l’un cherche à défendre, avec un calme superbe, la raison pour laquelle son confrère, qui avait plus de soixante-dix ans, a basculé dans le vide : « C’est la faute de la police et de l’armée ! Ils nous ont réprimé ! », mais la femme le coupe : « Non, non, c’était un accident, il ne faut pas dire ça, on veut la paix, à présent, la communauté cherche la paix ! ». La discussion se précise : « Je suis chrétienne, je le dis sans détour, et ici nous cherchons tous à ce que tout aille pour le mieux désormais ! Nous ne voulons plus de victimes ! ». L’objectif de calmer la donne, enrobée d’une peur tout à fait audible, semble vouloir couvrir tant la vérité des faits que la nature du conflit. Si son voisin n’appelle pas plus à la violence, il lui semble tout de même nécessaire de clarifier ce qu’il s’est passé, et de rappeler la raison de la lutte : « Rien de tout cela ne serait arrivé s’ils nous avaient laissés conduire notre marche pacifique, et s’ils nous laissaient mener notre lutte à nous, légitime comme la leur ».

Nous nous entretenons alors avec le frère de la victime qui, ému et en peu de mots, nous raconte ce que la communauté a vécu. Selon lui, la désinformation opérée par les médias et les réseaux sociaux conduit aux pires situations. Le 10 novembre, le candidat de l’opposition à la présidentielle, Carlos Mesa, publiait un tweet disant qu’on lui avait dit que des groupes de malfaiteurs s’apprêtaient à brûler sa maison située toute proche de Mallasa. Le frère du défunt en est déconcerté : « Nous ? Brûler la maison de ce monsieur ? Jamais ! Qui aurait fait ça, par ici ? Pourquoi ? Et puis on ne sait même pas où elle est, sa maison ! ».

“La police et les militaires débarquent ici et nous crient : “Les Indiens rentrez chez vous !” Mais c’est ici, chez nous ! Et ensuite ils nous disent : “On va tous vous tuer”. Les militaires nous ont frappés comme ils en avaient envie, avec leurs armes à la main. Ils ont attrapé des voisines par les cheveux et leur ont fait baiser leurs bottes !”

Un peu plus tard, sur le chemin du retour, un même contre-scénario est présenté par un autre habitant au sujet de l’incendie – bel et bien consommé, celui-ci – de la mairie de Mallasa, la semaine précédente, dont on a accusé les riverains36. Un homme, la cinquantaine, est formel : « La mairie de Mallasa, c’était du vandalisme ! Rien à voir avec nous, la communauté ! Et pourtant ils nous ont accusés ! ».

Un peu plus loin, à Jupapina, à mi-chemin entre Mallasa et Taypichullu, une femme méfiante nous a sommé de couper nos caméras alors que nous prenions des photos : « Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous filmez ? Vous allez diffuser ça où, et dire quoi ? On veut pas d’images ! ». Nous lui expliquons que nous sommes indépendants et ferons bon usage de ces clichés, et que nous appuyons la lutte. Le ton se radoucit, et le sujet de la mairie incendiée revient sur le tapis : « Ils disent que c’est nous ! Ils nous traitent de tous les noms ! Mais ce n’est pas nous, et surtout, c’était organisé ! Ils ont eu le temps d’emporter l’essentiel de leur matériel, et pour justifier ça, ils ont dit qu’on avait tout volé avant de mettre le feu ! Des menteurs… », se lamente-t-elle. Elle reprend son souffle, débordée par l’émotion qui monte à mesure que la parole se déploie, et poursuit : « Nous on n’est pas des masistas [du MAS, parti d’Evo Morales]. Ici on fait la olla común [partage d’une soupe cuisinée en communauté]. Il n’y a pas de partis ! La police et les militaires débarquent ici et nous crient : Les Indiens rentrez chez vous ! Mais c’est ici chez nous ! Et ensuite ils nous disent : On va tous vous tuer. Les militaires nous ont frappés comme ils en avaient envie, avec leurs armes à la main. Ils nous font vider nos aguayos [tissu coloré traditionnel arrimé au dos des femmes pour transporter des marchandises… ou des bébés]. Ils ont attrapé des voisines par les cheveux et leur ont fait baiser leurs bottes ! Personne n’a rien fait ! Et personne ne montre rien ! Ce portail qui porte nos revendications, personne ne le montre jamais ! Ils montrent juste les pierres par terre, et commentent par-dessus ce qu’ils veulent ! ». La rage le dispute aux larmes. Une comparse prend le relais et résume : « On réclame la démission de la présidente, on lutte contre la discrimination, et on les laissera pas entrer, les militaires, on veut la justice, et pour cela on bloque, et on fait des marches pacifiques : nous n’avons pas d’armes ! ». Lorsque nous nous éloignons, ils nous saluent et nous remercient d’avoir recueilli leur parole.

Barrage de Jupapina @Baptiste Mongis

Notre mauvaise foi nous inciterait à croire que tous ces gens obéissent à d’obscures consignes du MAS et nous cachent la vérité, mais alors quels acteurs ! Pour en découdre avec tous ces menteurs, nous décidons de nous asseoir un peu plus loin au milieu des barricades. Plusieurs des habitants mobilisés viennent se masser autour de nous, par curiosité, et peut-être par envie de s’exprimer ; preuve en tout cas que ce n’est pas tous les jours que des étrangers – et encore moins des Blancs – viennent se fourrer dans leur communauté et s’inquiéter de leur sort. Cependant, personne n’ose parler : on nous dit de nous en référer aux dirigeants. Contrôle politique, diront certains, ce qui n’aurait rien de faux ; nous préférons y voir le souci de garder un discours cohérent et centralisé face aux risques d’usurpation des journalistes peu scrupuleux. Mais comme il ne se trouve aucun dirigeant à proximité et que l’on se décide aimablement à acheter quelques pochettes de feuilles de coca, la discussion s’engage sur notre proposition : « Qu’avez-vous à dire, vous ? Que voulez-vous que les gens sachent ? ». La première réponse, à nouveau, est qu’ils ne sont pas masistas : « On est des Indigènes en lutte, c’est tout ! », précise l’un d’eux. Puis la parole émerge, ou plutôt commence à se déverser en torrents de paroles imprégnées de colères et de tristesses, de peurs et de résignation. Chacun veut s’exprimer, mais respecte le temps de l’autre : « On n’est pas payés pour être là ! On est là par conviction ! ». On revient sur les événements du lundi : « On a marché jusqu’à Mallasa, où ils nous ont violemment réprimés et gazés. C’est là que notre compañero est tombé dans le ravin. Ils nous ont réprimé au gaz, puis en tirant de vraies balles. Des militaires en civil ont aussi frappé des femmes. »

Une détonation de dynamite nous fait sursauter : les communautaires en font sauter une de temps en temps pour manifester leur présence, l’œil aux aguets sur la route en contrebas. La dynamite, outil du mineur et qui fait d’eux, selon les médias, de dangereux assassins.

Une vieille femme, d’abord hésitante, s’approche finalement de notre enregistreur : « La Wiphala ! Si elle a étudié [la présidente par intérim Jeanine Añez], et que Evo non, alors elle devrait être plus savante que lui ! Mais elle ne sait rien ! Chaque couleur de la Wiphala a une signification. Elle n’en sait rien, mais nous si, on sait ! Chacun d’entre nous est là pour la conscience, pour le proceso de cambio [« processus de changement », ligne politique instaurée par le MAS] qu’il y a eu, et on va se faire entendre jusqu’à ce qu’ils nous respectent. Avant ils ne nous respectaient pas, et on ne savait pas bien, on se laissait humilier, mais grâce à Evo maintenant nous savons qui nous sommes, nous connaissons nos droits. Ils croient qu’ils sont entrés au pouvoir ? On va pas les laisser faire. « Vandales », ils nous disent. Mais eux ils nous ont marché dessus ! Et on est resté les bras croisés, on a supporté, supporté, on a enduré parce que Evo nous disait patience, patience. Pendant presque 20 jours avec leurs paros cívicos [les coupures de routes des « civiques »] ils ont fait ce qu’ils voulaient en ville, et nous on regardait. Et maintenant que cette présidente est arrivée… pardon mais pour moi c’est personne, elle n’est personne, comparée à Evo, et elle se croit tout permis ! Jusqu’au dernier on va lutter ici. Que croient-ils ? Qu’ici il n’y a pas de morts ? Combien il y a de morts, de blessés ? Qui va les compter ? On va continuer de mourir ! Militaires, policiers, à mes frères de l’est, à Chasquipampa, ils les ont frappés aussi ! Et j’ai aussi de la famille à Santa Cruz. Ils ne sortent pas de leurs maisons, par peur. Hier, des avions nous sont passés au-dessus. Et cette nuit, un drone. »

“Avant ils ne nous respectaient pas, et on ne savait pas bien, on se laissait humilier, mais grâce à Evo maintenant nous savons qui nous sommes, nous connaissons nos droits […] Et maintenant que cette présidente est arrivée… pardon mais pour moi elle n’est personne comparé à Evo, et elle se croit tout permis ! Jusqu’au dernier on va lutter ici. Que croient-ils ?”

Elle nous parle alors des exilés politiques sur le point de revenir au pays ou de prisonniers prochainement relâchés : « Ils vont les faire sortir, ceux qui nous ont tué ? Tout ce qu’on a lutté, dans le sang ! ». Elle s’insurge, valorise la force à venir des mobilisations paysannes : « Si tous les départements sortaient, les 20 départements, je ne sais pas ce qu’il se passerait, mon Dieu, il se passerait des choses, et on ne veut pas en arriver là ! Mais alors qu’elle fasse un pas de côté, un pas en arrière. Tout est très joli de l’intérieur, depuis la ville, mais en dehors, que se passe-t-il ? ». Un point crucial de la stratégie se profile : « Ceux de la ville, qui les fait manger ? Aux riches, moi je leur dis : leur argent, il ne va plus leur servir à rien ! On ne va plus faire parvenir aucun aliment à la ville. Qu’est-ce qu’ils vont manger ? »

Une femme, la cinquantaine, peut-être militante, tient un discours bien rodé et haletant : « Ici le premier objectif qu’on a, avec tous mes frères et sœurs, c’est la démission de la présidente. On n’est pas d’accord avec elle. Il lui reste 60 jours. Mais en 2 jours, combien de morts déjà ? Je suis le peuple, elle dit. Pour nous elle n’est pas le peuple. Elle s’est auto-désignée37. Nous, qui souffrons, nous sommes le peuple. Eux, ils parlent de fraude, de vol ! Nous, on a gouverné 14 ans, et eux, combien de temps ils ont volé ? Santa Cruz, Tarija, tous l’ont validé [à la présidente par intérim] ! Mais eux, ce sont des propriétaires terriens ! Nous, ici, on est qui ? Moi je ne comprends pas. Eux, ces politiques de l’ADN [Acción Democratica Nacionalista, parti de droite fondé par le dictateur Hugo Banzer en 1979] et du MNR [Movimiento Nacional Revolucionario, longtemps dirigé par Victor Paz, instigateur de la révolution de 1952, ayant connu par la suite un tournant néolibéral auquel appartient l’ex président Gonzalo Sánchez de Lozada et son vice-président d’alors Carlos Mesa – principal opposant à Evo Morales à la présidentielle 2019 – tous deux responsables des 69 tués par les forces armées en octobre 2003], combien ont-ils dans leurs poches ? Et nous qui avons à peine commencé à avoir quelque chose on va devoir renoncer au peu qu’on a obtenu ? Deux : Camacho : il a incendié tout le pays ! Et il n’écope pas d’un seul jour de prison ? Mais pour nos frères, qui se battent et qui militent, si, il y a de la prison ! Pour ce policier qui a déchiré et brûlé la Wiphala, et nous a humilié, de la prison ? Non plus ! Et nous on va se contenter de ça ? C’est ça, la dignité ? Cette lutte on va la mener jusqu’aux dernières conséquences. La zone sud [quartiers aisés de La Paz, très mobilisés contre Evo Morales] : ils ont commencé, très bien, maintenant qu’ils viennent voir par ici, car ils vont mourir de faim, vraiment je suis indigné par ces jeunes, nous on travaille pour que eux puissent vivre ! Mais ils vont survivre, ils ont tout : ils vont se mettre à manger ces produits transgéniques, importés de Chine ou du Pérou, et ils vont gonfler comme des ballons ! Et à la fin, ils seront malades ! Moi je suis productrice, je sais de quoi je parle, ils vont avoir des maladies ! Nous ce que l’on produit ici c’est bon, c’est frais, c’est sain. »

À la question de savoir pourquoi ces fameux jeunes de la zone sud se sont mobilisés, elle reste perplexe, et cherche une réponse : « Sûrement parce qu’Evo ne devait pas leur donner ce qu’ils voulaient ».

On entend alors des injonctions et des sifflements : « À vos postes ! ». Une voiture se profile au loin sur la route, mais elle est seule, et fait finalement demi-tour. Fausse alerte. La communauté était cependant sur le qui-vive, prête à intervenir.

Une femme, 70 ans au moins, raconte la lutte : « Nous sommes sans manger depuis hier, nous, nos enfants, nos animaux, car nous n’arrêtons pas de marcher : et pendant ce temps on perd des récoltes… Je ne vais pas me plaindre de mes produits, mais je veux que mes enfants aient ce dont ils ont besoin toute leur vie. Mais qu’ils pleurent toute la vie, ça non ! »

Vigie depuis les hauteurs de Taypichullu @Shezenia Hannover Valda

Le bilan d’Evo Morales est ici jugé très positif : « Maintenant grâce à Evo on a des collèges, à Palomar, à Huajchilla, à Mecapaca ! », raconte une habitante. « Evo, c’était un paysan, lui il nous protégeait, nous apportait la justice ». Le luxe que s’est parfois offert ce “paysan” – son avion, son hélicoptère, sa suite dans sa haute tour place Murillo à La Paz, présentés par la presse comme l’étalon de sa non crédibilité (sans se préoccuper des richesses historiquement accumulés par l’opposition), et dont on peut en effet regretter l’étalage si on compare ce style de vie à celui, plus rudimentaire, de l’ex-président de l’Uruguay Pepe Mujica – ce luxe, donc, ne préoccupe pas tant la population locale : pour eux, ce n’est pas le problème38. Une autre habitante s’indigne justement du traitement médiatique ayant exhibé les affaires personnelles d’Evo Morales à la télévision après que des soient entrés dans la célèbre tour faisant office de palais présidentiel : « Ils montrent tous ses vêtements ! Mais que font ces gens ? Eux ils ont brûlé, ils ont teinté ses cheveux à la maire [de Vinto, militante du MAS, humiliée en place publique] ! Si on était comme eux, pardon du mot, mais c’est la vérité : drogués ! Si on était drogués comme eux, on pourrait faire des choses aussi, on pourrait aller jusqu’à son hôtel [de Carlos Mesa], il est juste là-bas. Si elle change pas de ligne, la revanche sera double ! On va en arriver là ! Mais on ne veut pas, on est éduqués ! Mais c’est eux qui ont commencé ! ». Elle ajoute une revendication à la liste : « Qu’ils arrêtent de persécuter nos dirigeants ! Ils les suivent, les menacent par téléphone ! Ce sont des racistes ! Ils brûlent leurs maisons, sans faire attention s’il y a des enfants dedans ou non ! Et cette femme [Jeanine Añez] qui est censée être plus éduquée que nous, comment elle l’insulte, à Evo ? Et ils lui offrent une médaille d’or pour ça ? La grâce qu’elle a reçue ! Ces mots qu’elle utilise, nous on ne les utilise pas ! Ils nous traitent de vandales ! Mais on n’est pas armés, contrairement à eux ! Et eux ils sont payés ! Nous non, mais ils disent que si ! Nous sommes là pour notre conscience d’êtres humains, et elle n’a pas de prix ! Personne ne nous achète, ici. Qu’est-ce qu’on a fait nous pour qu’ils nous envoient les militaires ? ».

Une autre femme, du même âge et tout aussi téméraire, ajoute : « Ils nous chassent comme si on était des animaux ! On a des blessés, des morts ! C’est elle, la dictature ! Je vais te tuer, pute de merde !“, comme ça ils nous parlent, les militaires ! Nous on est Aymaras [principale communauté indigène de Bolivie – avec les Quechuas – dont est issu Evo Morales] ! Moi ça me fait mal, tout ce qu’elle fait cette femme, on ne la reconnaît pas. Elle déteste les Indigènes. À partir de maintenant aucun légume ne va sortir d’ici. Nous sommes la canasta familiar [la « ressource en vivres »] de La Paz. Elle nous humilie tant. Comment ils ont brûlé la Wiphala. Comment on va oublier ça ? Maintenant il n’y a plus de discrimination, elle dit ! Notre président [Evo Morales] nous a fait respecter. Maintenant on peut entrer n’importe où, et ça, ça les a embêté aux k’ara [Les Blancs, en aymara]. Mais on va toujours se battre ! Qu’elle renonce, elle ! C’est une assassine, pour de vrai ! Avec un coup d’État elle est entrée ! C’est ça, l’unité ? Jusqu’au dernier on va se battre. Mais les frères, les pauvres, eux ils vont souffrir ! Mais ça va pas durer… ».

Vient alors le sujet de la fraude, sur lequel les hypothèses vont bon train ; on peut alors questionner quelle est la part de croyance et la part d’intuition pertinente dans les propos tenus : « Quelqu’un a mis de l’argent pour qu’il y ait cette coupure dans le décompte [du TREP, système de comptage rapide du Tribunal Suprême Électoral], pour que les gens de la ville disent qu’il y avait fraude ! ». Puis le thème des prochaines élections censées se tenir en janvier, ou peut-être en mars, se profile : « Je sais pas qui c’est ce Camacho, je sais pas comment l’appeler, je sais pas quel sang il a, il ne doit pas être Bolivien. On va pas accepter ça, s’il se présente. On veut quelqu’un de notre race, un Indigène, quelqu’un d’ici, pas quelqu’un d’en dehors. Que vienne un nouveau leader, quelqu’un qui n’ait pas les mains sales, qui n’ait pas commis d’erreur, à lui, oui, on va l’appuyer ! » On passera sur le racisme inversé à l’œuvre ici : dans un pays où une large majorité d’habitants sont Indigènes ou métis, où presque tous les présidents avant Evo Morales étaient Blancs, où l’ancien président Sánchez de Lozada parlait avec un accent anglais et où l’on soupçonne fortement que Luis Fernando Camacho reçoive l’appui financier des États-Unis, déposant outrageusement la Bible sur le sol du palais présidentiel pour virer son Indien de locataire, on peut comprendre ce qui charrie la réaction de cette interlocutrice.

En partant, on croise une mère avec sa jeune fille, adolescente, vêtues de jeans : « On est de La Paz, on est venues aider nos parents qui vivent ici, leur porter de la nourriture ».

À la sortie de la ville, nous caressons toujours l’espoir, sinon d’entendre au moins une critique du MAS, du moins d’obtenir une autre version des événements afin d’invalider les précédentes. Mais rien n’y fait, les habitants s’obstinent dans leur cohérence, nous livrant d’autres menus détails. Une vieille femme fort dynamique affirme encore, à propos de ce lundi 11 novembre : « Ils nous ont gazéifié ! Ils sont arrivés directement, avec gaz et mitraillettes, et ce type est mort dans la panique qui a suivi ».

Son amie, qui veille avec elle sur le barrage, poursuit : « Cette présidente est très raciste, elle nous déteste, nous les mujeres de pollera [littéralement, « femmes à jupes », désignant l’habit traditionnel bolivien rural, tablier, jupes épaisses à plusieurs volants, chapeaux melons et tresses nouées en bas du dos]. Il n’y a pas de justice pour nous, mais pour les riches, oui ! Quand il y avait la mobilisation en ville, ici il ne se passait rien. Avant il n’y avait ni police ni militaires ici. Et depuis, ils n’arrêtent pas ! Quand Evo a renoncé dimanche, il n’y avait aucun mort. Est arrivée cette femme et elle nous a envoyé aussitôt les militaires ! Combien de morts, combien de blessés, depuis ? Les bourgeois en ville, maintenant tout est normal ils disent, mais non ! Pour eux c’est bien, mais pour nous pas du tout ! ».

Nous apprenons que ce matin-là, alors que nous étions à la veillée funèbre un peu plus en aval, des véhicules militaires sont entrés dans la ville, expliquant le désordre des installations qui ont bougé depuis le matin : « Ils étaient là, à nouveau avec leurs armes, ils ont défoncé nos barrages, mais pas tout heureusement, et j’ai pleuré, mon Dieu, il y aurait pu avoir tant de morts en plus s’ils avaient réussi à rentrer jusque là-bas [jusqu’à Taypichullu] mais heureusement ils n’ont pas insisté. Ils ont aussi attrapé deux jeunes et ils les ont frappé, fort, si fort, et ils leurs ont retiré tous leurs vêtements ! Ensuite ils ont emporté huit personnes dont deux femmes pour les frapper, puis ils les ont relâchés et abandonnés là ! Ils étaient au moins 60 militaires, il y avait 11 camions, dont 3 tanks. On a les vidéos de leur entrée dans la ville. Et ils nous criaient : Rentrez chez vous, sales merdes ! Nous on n’est pas rentrés, on s’est échappés. Tout ce qu’on veut c’est qu’ils ne nous fassent plus de mal. »

L’autre femme s’épanche : « Ils nous menacent. Les journalistes, ils ne nous voient pas, ils ne nous prêtent pas attention. Ils nous traitent de malfaiteurs, de voleurs [maleantes, rateros], ils nous accusent de bloquer la route sans chercher à comprendre… Et puis il y en a qui en profitent, bien sûr, qui vandalisent… ».

Un homme en moto s’est approché du barrage, la femme le répugne d’abord : « On ne passe pas ! ». L’autre lui répond, avec le sourire, que c’est pour la communauté. « Bon, mais passe sur le côté alors, ne défais pas le barrage ! ».

Sa comparse s’explique : « Ils ont commencé eux, avec leurs grèves de Comités Civiques, et puis le Camacho est arrivé, la ville était tranquille, mais lui il faisait déjà mourir des gens là-bas, à Santa Cruz. C’est eux qui ont commencé, c’est pour ça que les gens réagissent ici… mais on n’a pas d’armes ! Nous on produit des légumes ! Avec quoi on va se défendre, nos carottes ? Avec quoi ? ».

Nous nous éloignons, songeurs, sincèrement intéressés par l’art de manier la courgette contre la mitraillette. Sur le pont, en sens inverse, un tag à l’orthographe douteuse nous tire un dernier sourire : Camacho, facho, te vamos a hacer piquemacho [ Camacho, fasciste, on va te cuisiner en piquemacho – le piquemacho est un plat relativement lourd composé de portions de frites, de poivron, de tomates, de saucisses et d’œuf].

Affiches sur le pont Lipari @Baptiste Mongis

Retour en ville : l’apparition des communautés

Dans cette communauté indigène comme dans d’autres, beaucoup, sinon la plupart, se préoccupent peu de savoir en fin de compte s’il y a eu fraude ou pas : cela ne remet pas en cause leur vote en faveur du MAS et leur appui à son projet. La perpétuation de ce leader au pouvoir, lui qui leur a tant apporté matériellement et symboliquement, que ce soit avec ou contre certains principes démocratiques, ne les inquiétait pas. Leur préoccupation réside en effet, d’une part, dans le maintien à leurs conditions de vie, ou de survie, toujours en sursis et longtemps précaires avant l’arrivée du MAS et, d’autre part, dans la reconnaissance de leur identité (et, quoique trop peu respectée en pratique, de leur autonomie). La sensation de perdre l’une et l’autre, de surcroît dans des conditions si incongrues et d’une violence symbolique inouïe, risque de les mobiliser pour longtemps. Leur calcul est simple, et non sans fondement : « Ils ont viré Evo, on va virer Jeanine ».

Le bras de fer entre la campagne et la ville est efficace : le blocus paysan fonctionne sur l’épuisement du ravitaillement et engrange conséquemment une inflation soudaine. À Sopocachi, quartier classe moyenne cultivée de La Paz, de 12 bolivianos, le kilo de poulet est monté à 30 bolivianos (4 euros), et le délicieux fromage orange que l’on coupe en tranche pour le petit déjeuner n’est plus disponible. Une vendeuse ambulante, dans la rue à El Alto, soupire : son fournisseur a augmenté le prix des sachets de chocolat qu’elle revend sur le trottoir. Au coin de la rue, à 21 heures, une file s’est formée devant un caddie pour acheter du pain. Mais le plus dur reste l’essence : les stations ne sont plus ravitaillées. Plusieurs véhicules sont sur leur réserve ou ne peuvent déjà plus rouler. C’est le cas des camions poubelles à El Alto : les ordures s’entassent en improbables monticules qui ravissent les chiens errants. Il ne viendrait pas à l’idée aux habitants, se questionne une voisine, de s’organiser pour les ramasser eux-mêmes : ici, à Ciudad Satelite, la seule partie d’El Alto anti-Evo, les gens estiment avoir payé pour un service qui ne leur est pas rendu et désapprouvent pour la plupart ce comportement des communautés paysannes : « Ils ont peut-être le droit de manifester, mais nous, on a le droit de manger ! », s’indigne une habitante.

Mots d’ordres sur la place San Francisco @Baptiste Mongis

Sur le Prado, l’avenue principale de La Paz, un père sagement assis avec son fils sur un banc public est un peu plus direct : « Il y a des gens qui commettent actuellement des actes de sédition, qui nous empêchent de vivre. De plus, des Vénézueliens et des Cubains s’en mêlent, c’est un acte de guerre contre la Bolivie. Il faut bien faire quelque chose, les réprimer, leur mettre des balles dans la tête à tous ! ». Un taxi, au contraire solidaire du mouvement, nous livre ses craintes : « À El Alto on pourra pas tenir longtemps comme ça… nos stocks vont s’épuiser ». D’autres, en revanche, estiment que la périphérie peut subsister encore longtemps car sa mobilisation n’a commencé que tardivement alors que les coupures du précédent mouvement civique à La Paz ont épuisé la ville depuis quelques semaines : « El Alto peut assiéger La Paz, puisqu’il est au-dessus, tout autour, et que les principales voies d’accès à la capitale passent par là ; mais La Paz ne peut pas assiéger El Alto », commente un militant culturel de l’association Wayna Tambo qui œuvre depuis presque 30 ans pour le quartier Villa Dolores à El Alto.

L’autre peuple, après avoir regardé de loin et d’un œil inquiet le mouvement des « civiques » en ville, puis de s’être longuement concerté dans ses communautés pour décider de la marche à suivre, vient soudain d’apparaître au grand jour, doté d’un protagonisme féminin remarquable. Depuis lundi 18 novembre, ils ont foulé les pavés de la capitale en un déferlement de Wiphalas. On a entendu dans ces marches des « Áñez, asesina, los muertos no se olvidan » (« Áñez, assassine, les morts ne s’oublient pas »), des « La muerte no es transitoria » (« la mort n’est pas transitoire » ; référence ironique au gouvernement actuel « de transition »), accompagnées sur les trottoirs par de nombreux applaudissements bienvenus. Plusieurs communautés indigènes de différentes provinces s’étaient retrouvées sur la place devant l’église San Francisco39 sur fond de chants et de cris : « On est le peuple ! » « La Wiphala se respecte ! ». Nous recueillons sur la place quelques témoignages :

Communautés sur la place San Francisco @Baptiste Mongis

Une femme, la soixantaine : « Je ne suis pas une personnalité politique, je suis venue de ma ville à pied, je suis artisane, je ne touche pas de salaire, je suis locataire, je n’ai pas de maison, alors qu’ils ne viennent pas me dire que j’ai de l’argent ! Non ! Je viens par ma propre volonté ! Ce gouvernement, celui-là oui, c’est une dictature ! De quel droit va-t-elle continuer de nous tuer comme ça ? »

D’un rassemblement de communautés du département d’Oruro, à grands cris de « Oruro está presente ! », se démarque la déclaration d’un leader : « J’ai vécu à Santa Cruz depuis que j’ai 3 ans, jamais de ma vie je n’ai vu de pareilles atrocités commises par un gouvernement autoproclamé ! Pour eux, la démocratie fut de déchirer et de brûler notre Wiphala, ce symbole qui représente les 36 nations indigènes de Bolivie reconnues par la Constitution Politique de l’État (CPE). On a vu comment ils ont humilié les mujeres de pollera, c’est inacceptable ! Nous exhortons les 9 départements de s’unir pour défendre la véritable démocratie ! Passons un appel à la communauté internationale pour qu’elle voit ce qu’il se passe réellement en Bolivie ! Aujourd’hui, ce peuple est le vrai peuple, et non celui qui est sorti les 21 premiers jours pour nous bloquer, à réclamer sa supposée démocratie, qui pour eux est la violation de nos droits constitutionnels, qui est pure discrimination et racisme. Cette femme, Jeanine Áñez, a retiré de sa propre écharpe présidentielle la Wiphala, elle ne nous représente pas ! Nous exigeons que dans l’assemblée législative plurinationale se créer une commission d’enquête qui juge et sanctionne tous les auteurs intellectuels et matériels de ce coup d’état civique, policier et militaire qui jusqu’à maintenant n’a fait qu’humilier le peuple bolivien ! »

Une femme, la cinquantaine : « Amis de la zone sud [classe moyenne aisée], mobilisez-vous aussi ! Moi j’ai des amis là-bas, mobilisez-vous, pour tous ceux qui meurent ! Nous sommes tous citoyens boliviens ! Luttons ensemble pour notre pays, nous n’avons pas besoin d’être militants, défendons notre démocratie ! Cochabamba, Potosí, Tarija, Beni, Pando ! Je viens d’arriver du Beni : ils n’informent de rien ! Amis de la presse : informez ! Moi je préfère renoncer à mon travail plutôt que de dire le contraire de ce qu’il se passe dans mon pays. Il y a des routes, des écoles, des hôpitaux : ce gouvernement a réalisé tant de choses, et je me sens heureuse parce que je vois les jeunes qui jouent dans leur stade de foot, qui vont à l’école, des gens très pauvres dans des maisons ! Avant il n’y avait pas de violence à La Paz, et ces civicos de Santa Cruz sont arrivés, et regardez ! » La fin de ses paroles se noie dans les larmes.

Rassemblement de communautés d’Oruro devant l’église San Francisco @Baptiste Mongis

Une autre, la soixantaine : « Je suis de Oruro, j’ai six enfants, l’un est avec moi, les autres sont restés là-bas. Ici les frères et sœurs boliviens sont unis ! Nous n’avons ni défense policière, ni couverture médiatique ! On a besoin d’appui international, ils nous massacrent ! Nous n’avons aucune protection, ils ont brûlé les maisons de nos dirigeants ! Ils ne nous laissent pas sortir de nos provinces ! Nous n’avons pas d’armes ! Eux, ces jeunes de Santa Cruz, oui ils en ont ! Les médias se rient de nous ! Qu’ils s’en aillent du pays s’ils ne veulent pas travailler pour la Bolivie ! »

Une jeune fille de 23 ans : « Nous sommes de Cosmos 79 [quartier d’El Alto], moi je suis étudiante à l’université publique d’El Alto. Je suis là pour mon quartier, pour mes parents, pour mes frères et sœurs. Nous sommes tous là et on veut que la présidente démissionne, qu’elle parte de Bolivie, qu’ils relâchent nos amis emprisonnés, et que les décrets soient annulés, et qu’ils annulent aussi l’autorisation donné aux exilés de revenir. Comment Goni [Gonzalo Sánchez de Lozada] peut revenir en Bolivie après tout le mal qu’il nous a fait ? Que les jeunes se mobilisent et que rien ne sorte du pays ! Le lithium est à nous ! [référence aux abondantes réserve de lithium encore non exploitées dont dispose la Bolivie, dans la région d’Uyuni, ayant attisé la prédation des forces étrangères et supposément motivé le coup d’État] »

Mais c’est à Senkata, au sud d’El Alto, que la véritable et tragique action s’est déroulée le mardi 19 octobre. L’entrée des camions-citernes d’essence y est interrompue depuis plusieurs jours car les riverains ont creusé des tranchées qu’ils gardent jour et nuit pour bloquer tout passage. L’armée est alors envoyée pour négocier pacifiquement, et sans user d’armes à feu, comme le relatera ce soir-là le gouvernement. La réalité sur place est sensiblement différente : on dénombrera ce jour-là au moins six morts tués par balle, et de très nombreux blessés. Les images des corps évacués sont bouleversantes. Un infirmier en larmes témoigne du désastre40 dans une vidéo, se disant débordé et effaré par cette violence ; il sera plus tard victime d’une campagne de diffamation l’accusant d’être un militant du MAS infiltré déguisé en médecin (en dépit de la preuve apportée par son badge de fonction), et finalement arrêté par la police. Plusieurs films montrent clairement l’usage qui fut fait des armes à feu, et même des impacts de balles sur le sol issus de tirs depuis l’hélicoptère qui survola la zone tout l’après-midi41.

L’armée accompagne la sortie des camion-citernes le 19 novembre à Senkata @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia
Militaires déployés le 19 novembre à Senkata @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia
L’une des 9 victimes mortelles de la répression militaire le 19 novembre à Senkata @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia

Le lendemain, une veillée funèbre de plusieurs centaines de personnes est organisée à la mémoire des victimes, la liste de celles-ci s’étant allongée à neuf, mais il y en aurait plus : le scandale en cours est que les militaires refuseraient de rendre certains corps, alimentant de la part des familles le soupçon qu’ils veuillent les faire disparaître. La rumeur court également que les journalistes Fernando Ortega Zabala (argentin) et Fernando Ortiz (mexicain), poursuivis par les militaires et après s’être cachés en livrant quelques tweet désespérés, auraient disparus à El Alto des suites de la répression42.

Funérailles à Senkata le 20 novembre @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia
Impacts de balles du 19 novembre à Senkata @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia
“Abrogation du décret suprême 4078” @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia
“On ne négocie pas avec nos morts” @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia
“Nous ne voulons pas de militaires impunis” @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia

La bataille du mercredi 20 novembre est alors médiatique. Les réseaux sociaux s’engorgent de fausses communications : entre autres, celle du faux médecin à qui il arrive aussi de se déguiser en policier43 ; ou encore celle concernant l’association culturelle Wayna Tambo, respectée de tous, et qui précisément, parce qu’elle est l’une des seules à se rendre sur le terrain lors des mobilisations et à relater les faits, serait « illégale et séditieuse » et diffuserait des informations « fausses et alarmantes » sur la situation à Senkata tout en abritant « des cubains et des vénézueliens pour leur vendre de la drogue ».

Campagne de diffamation contre le centre culturel Wayna Tambo (El Alto) @Tejido Cultura Viva Comunitaria Bolivia

Ces diffamations d’internautes, épaulées par le ton des principaux médias officiels, entrent alors en synergie avec les annonces officielles d’un gouvernement qui se surpasse à communiquer les pires aberrations. La dernière, et la plus démentielle, est le communiqué disant que des militants du MAS, avec l’aide de ressources financières étrangères, menaceraient de faire sauter à coup de dynamite la réserve de gaz de la Planta YPFB de Senkanta, faisant par là courir le risque de raser la moitié de la ville d’El Alto et justifiant, avec l’appui de la partie crédule de la population, le pire de l’intervention militaire (dont le gouvernement continuera de nier qu’elle fit usage de ses armes à feu).

Ces diffamations d’internautes, épaulées par le ton des principaux médias officiels, entrent alors en synergie avec les annonces officielles d’un gouvernement qui se surpasse à communiquer les pires aberrations.

Le jeudi 21, une gigantesque marche s’organise et des milliers de manifestants, dont beaucoup de personnes âgées et plusieurs familles, avaleront à pied les 12 kilomètres qui séparent Senkata de La Paz, transportant les cercueils des victimes sur le toit de véhicules44. Le défilé est pacifique, et les accusations fusent contre ce gouvernement qui occulte les luttes à l’instar des funestes résultats de ses opérations répressives. Une fois la tête de marche parvenue à l’obélisque, au cœur de la capitale, et alors que la foule réclame justice sans heurts, la police déclenche sous nos yeux, de façon totalement arbitraire, ses premiers tirs de lacrymogène. La panique s’empare de la foule, prise de court, qui s’enfuit de façon désordonnée. Des cercueils sont abandonnés sur place, des personnes âgés s’évanouissent sous la quantité des gaz et des enfants se perdent dans la débandade ; assis sur les trottoirs un peu plus loin, des gens pleurent de désarroi et de rage : « Ils ne respectent même pas nos morts ! » 45. Alors que certains manifestants s’insurgent de la situation ou tente de filmer les événements de façon indépendante, ils sont emportés par les forces de l’ordre, parfois même dénoncés par la presse locale et accusés de sédition46. Des dizaines de personnes arborant la Wiphala sont embarquées sans sommation. Des témoignages, recueillis le jour-même, achèvent de laisser pantois : à l’hôpital Holandés de Ciudad Satelite, où 19 blessés ont été reçus le 19 novembre au soir, 10 ont été soit-disant relâchés, selon les informations fournies à l’accueil, au vu du caractère superficiel de leurs blessures. Après enquête, il se trouve qu’ils ont au contraire été expulsés des lieux, blessures béantes, sous le prétexte que leurs familles ne s’étaient pas présentées ; une témoin nous assure qu’en réalité ces blessés furent extrêmement mal traités, relatant les propos affligeants d’un médecin à son patient témoignant de l’efficacité de la désinformation médiatique et de l’hystérie montée en neige au cours des dernières semaines : « Pourquoi je devrais te soigner, espère de sale terroriste ? ».

Conclusion. Deux peuples, un pays

Qu’est-ce que la démocratie, sinon le pouvoir équitable et réel de tout le peuple, y compris de cette immense partie qui fut historiquement écartée de la capacité d’exercer le pouvoir et d’exprimer son identité, et à qui Evo Morales a su rendre sa juste part de protagonisme ? Ne fut-il pas, de ce point de vue, le grand moment démocratique bolivien, par-delà son incomplétude et ses incohérences ; sa véritable séquence politique ? Car comme l’écrit Jacques Rancière, « la politique commence quand il y a rupture dans la distribution des espaces et des compétences – et incompétences. Elle commence quand des êtres destinés à demeurer dans l’espace invisible du travail, qui ne laisse pas le temps de faire autre chose, prennent ce temps qu’ils n’ont pas pour s’affirmer co-partageants d’un monde commun, pour y faire voir ce qui ne se voyait pas, ou entendre comme de la parole discutant sur le commun ce qui n’était entendu que comme le bruit des corps47 ». Une opposition qui, se croyant et se voulant l’écho lointain de l’Europe et des États-Unis, continue d’établir des parallèles opportunistes lorsqu’il s’agit de comparer sa Bolivie avec la vision arbitraire qu’elle a des pays castro-chavistes” – Cuba et le Venezuela – tout en prenant bien soin d’ignorer le désastre du néolibéralisme de longue date installé au Chili et en Colombie ou plus récemment en Argentine ou en Équateur. Une opposition au sein de laquelle beaucoup continuent de croire que le précédent gouvernement eut la bêtise de placer des Indigènes ignorants à des postes-clés de l’État, pour la simple raison qu’ils étaient Indigènes et n’avaient pas la maîtrise de ce discours bureaucratique si excluant dont les pires technocrates ont le secret.

Une opposition qui, se croyant et se voulant l’écho lointain de l’Europe et des États-Unis, continue d’établir des parallèles opportunistes lorsqu’il s’agit de comparer sa Bolivie avec la vision arbitraire qu’elle a des “pays castro-chavistes” – Cuba et le Venezuela – tout en prenant bien soin d’ignorer le désastre du néolibéralisme.

L’ironie est que les auteurs des discours qui ont critiqué ce pouvoir pour sa corruption tendancieuse ne pensent par ailleurs qu’à leurs propres intérêts (leur famille, leur gagne-pain, leur entreprise), et tout laisse à croire qu’arrivés au pouvoir, ils en auraient fait au moins tout autant. Aucune dimension communautaire, collectiviste, sinon celle de s’armer contre les vauriens – à l’instar des classiques mouvances fascisantes – ne fit surface au coin des rues bloquées des premières semaines. C’est que s’unir à d’autres individus n’a jamais été synonyme de lutter pour le bien commun et faire société. Critiquer le MAS pour ses tendances corporatistes et coercitives fut paradoxalement un prétexte pour l’imiter de loin et, en un temps record, faire germer le pire : être violents, mais avec les bons mots issus des “bonnes pratiques”, et se venger de ces répudiés de toujours qui ont gagné trop de pouvoir durant cette dernière décennie.

Sûrement le MAS, parfois plus préoccupé par son maintien au pouvoir que par l’émancipation réelle de tout le peuple, a trop joué sur la dépendance des populations vulnérables à son égard, ayant créé chez elles une peur panique de n’être plus défendues en son absence, attisant exagérément les relations clientélistes. Sûrement ne s’est-il pas non plus assez inquiété de cette contention raciste, bien réelle et périlleuse, qui couvait sous son processus de changement. Mais sans doute et surtout, dans les sordides bastions de cette dernière, n’a-t-on jamais voulu réfléchir à la question de l’égalité réelle dans un pays anciennement colonisé et si métissé au sein duquel la parodie d’un Malcom X indigène (heureusement fictif, quoique certains discours du mouvement katariste48 auraient pu s’en rapprocher) aurait pu tout autant déclarer : « Donnez donc le droit aux Indigènes de mépriser et de soumettre les Blancs pendant 500 ans de plus, et nous serons quittes ».

La question est alors centrale de réaliser quelle partie du peuple – du monde rural et du monde urbain, des Blancs ou des Indigènes et métis, des classes populaires ou des classes moyennes et aisées – est inconcevablement plus vulnérable que l’autre, notamment dans une pareille conjoncture.

Comme l’a très bien remarqué Claude le Gouill au cours de son enquête dans le Nord Potosi, « la mobilisation ne se fait pas au nom d’Evo Morales mais principalement pour la défense de l’État Plurinational et de la Wiphala, du fait de la présence du secteur anti-evista qui n’était pas prêt à se mobiliser pour défendre Evo Morales mais l’est pour les acquis du processus de changement et contre l’extrême droite »49. Une conjoncture qui a fait défaut à l’ex-président et à ses protégés mais attestant d’un peut-être souhaitable « retour au local et aux formes communautaires de mobilisation (cabildos, bloqueos) [révélant] les distances qui se sont créées entre la verticalité accrue du MAS et les organisations de base », étant donné que « le gouvernement des mouvements sociaux promis par l’ancien président [a in fine] renforcé les luttes corporatistes de chaque secteur ». Comme le même auteur l’écrit, « l’un des paradoxes d’Evo Morales est d’avoir romantisé une indianité qu’il a lui-même dissout par ses actions. Elle restera sans doute vivace, mais plus avec les mêmes aspirations ni les mêmes représentations ».

Le vendredi 22 novembre, le MAS est officiellement autorisé à concourir pour de nouvelles élections. La préoccupation politicienne première est de reconstituer une force progressiste et à représentation indigène capable de poursuivre les importantes lignes du processus de changement et de gagner dans les urnes en 2020, voire de trouver le meilleur candidat possible pour le MAS. En ce sens, l’actuelle présidente du Sénat Monica Eva Copa Murga, dont l’activiste féministe Maria Galindo a tiré le portrait50, pourrait être un choix stratégique tant la sincérité de sa parole fut capable de dénoncer le climat de persécution actuel et d’esquisser un horizon démocratique grâce à une attitude dénotant avec le répertoire classique de son parti. Rien ne garantit cependant que les mobilisations diminuent étant donné les propos tenus par un gouvernement qui, sous prétexte de rechercher la paix, s’entête dans ses méthodes meurtrières dérogeant aux principes les plus élémentaires des Droits Humains.

La discussion entre la présidente intérimaire et les représentants des mouvements sociaux a abouti le 23 novembre à une série d’accords qui, sur le papier, semblent prometteurs51. Il demeure curieux cependant que ce même jour Cochabamba essuyait une nouvelle répression sanglante et qu’à La Paz des témoins du massacre de Senkata venaient se confier, la peur au ventre, à la Commission Interaméricaine des Droits Humains, gratifiés sur le chemin des quolibets mensongers d’un groupe pro-gouvernement ayant diffusé sur les réseaux sociaux que des « masistas étaient encore venus dénoncer un faux coup d’État auprès des instances internationales ».

Ce peuple qui s’est mobilisé contre Evo Morales et pour la démocratie : serait-il capable, au-delà de ses cris de guerre convenus, de s’organiser pour réinventer vraiment cette audacieuse et jamais aboutie forme de gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple ? Ou n’en appelait-il finalement qu’à virer du pouvoir un Indien et ses collègues pour en revenir à un bon vieil appareil d’État néolibéral, raciste et excluant ? Sera-t-il disposé, ce peuple-là, à mener réellement la lutte politique qu’il a revendiqué en commençant par reconnaître l’autre peuple de Bolivie, celui qui n’a eu que les 14 ans du gouvernement d’Evo Morales pour jouir d’un peu de reconnaissance après 500 ans d’humiliation ? Celui qui, en plus du défaut d’être majoritaire, indigène et métis, ne dispose que des coupures de vivres pour se faire entendre, faute d’armes ou de capital culturel, économique et symbolique ? Le gouvernement de Jeanine Áñez a pour l’instant emprunté les pires chemins pour donner raison à ce défi. Maladresse d’une prise en main du pouvoir précipitée et inattendue, ou choix délibéré faisant partie intégrante d’un coup d’État (en partie) planifié ? Le fait est que le pays est à cran, et en sang. En attendant les prochaines élections, où une candidature du MAS ou d’une nouvelle force politique équivalente sera indispensable pour garantir une représentativité, la communauté internationale ne peut faire défection : il s’agit, au nom des Droits Humains, de veiller à garantir de vraies conditions démocratiques pour ces élections décisives (que les électeurs du monde rural, notamment, puissent à nouveau s’inscrire à temps et en bonne et due forme et se rendre sans risque aux urnes). Il s’agit également de faire pression pour que le gouvernement actuel, à peine légal et profondément illégitime, change radicalement de cap ou passe la main à une autre équipe non impliquée dans la successions de ces manœuvres anti-démocratiques, sincèrement préoccupée par le sort de tous les Boliviens.


1Voir BOUGON François, « La droite dure au pouvoir plonge la Bolivie dans la violence », Médiapart, 18 novembre 2019, https://www.mediapart.fr/journal/international/181119/la-droite-dure-au-pouvoir-plonge-la-bolivie-dans-la-violence?page_article=1 et pour un résumé en vidéo des événements récents (en espagnol), voir : https://www.youtube.com/watch?v=_iHA1JXThwA

2« SE REGISTRARON 34 MUERTES EN LOS CONFLICTOS DEL PAÍS ». Voir :

https://www.youtube.com/watch?v=v_N7HX1pyak

3« Roxana Lizárraga amenazó a periodistas por cometer presunta “sedición” ». Voir : https://www.youtube.com/watch?v=asoxDcZ9eQM

4Pour un cocktail de réactions de la presse et du gouvernement transitoire, voir : https://twitter.com/fkrakowiak/status/1194837155056500738?s=08

9La réunion de la CIDH à Senkata (El Alto) le 24 novembre : https://www.facebook.com/lid.bolivia/videos/2881420668559377/

11Concernant le biais médiatique français, voir dans nos pages : https://lvsl.fr/le-coup-detat-na-pas-eu-lieu-la-bolivie-vue-par-la-presse-francaise/

13Voir, entre autre, cet article sur la vulnérabilité des cholitas dans le contexte actuel https://www.elciudadanoweb.com/revolucion-de-las-cholas-abusos-sexuales-miedo-y-desinformacion-en-bolivia/ ainsi que les réactions au sujet des déclarations des féministes et intellectuelles boliviennes Maria Galindo et Silvia Rivera Cusicanqui, ou encore la rixe entre la féministe argentine Rita Segato https://www.infobae.com/america/america-latina/2019/11/20/rita-segato-durisima-con-evo-morales-dijo-que-no-fue-victima-de-un-golpe-y-recordo-su-machismo-y-autoritarismo/?fbclid=IwAR3_PmOFjREsxfmT_Bk5ZkoteaKXdhIZNnwuGH8q9sesaOrEEykF1TQFx9M et la réponse qui lui fut apportée par un groupe de féministes indigènes : https://m.facebook.com/story.php?story_fbid=1081483085576807&id=971373796587737

16LEMOINE Maurice, « En Amérique latine, l’ère des coups d’État en douce », Le Monde Diplomatique, août 2014, Voir : https://www.monde-diplomatique.fr/2014/08/LEMOINE/50711

18a« Maurice Lemoine n’est pas sûr que «la démission d’Evo Morales évite un bain de sang» en Bolivie ». Voir : https://el-siglo.blogspot.com/2019/11/maurice-lemoine-nest-pas-sur-que-la.html

18bLAMBERT Renaud, « En Bolivie, un coup d’État trop facile », Le Monde Diplomatique, décembre 2019. https://www.monde-diplomatique.fr/2019/12/LAMBERT/61150

19« ¿Golpe o triunfo democrático? La OEA se divide ante la crisis boliviana ». Voir : https://www.youtube.com/watch?v=eySaOmb8A7U

20MARIETTE Maëlle, « La gauche bolivienne a-t-elle enfanté ses fossoyeurs ? Mérites et limites d’une « révolution » pragmatique », Le Monde diplomatique, septembre 2019. Voir : https://www.monde-diplomatique.fr/2019/09/MARIETTE/60321

25CALVO OSPINA Hernando, « Rumeurs, mensonges et exagérations. Petit précis de déstabilisation en Bolivie », Le Monde diplomatique, juin 2010. Voir : https://www.monde-diplomatique.fr/2010/06/CALVO_OSPINA/19232

27Une jeune fille, lors d’une marche contre Evo Morales, nous racontait qu’elle souhaitait « revenir au capitalisme », qui « valait mieux que ce socialisme », sans trop savoir comment s’expliquer cette assertion (ni analyser tout ce qu’a eu de parfaitement capitaliste le gouvernement Morales). Une habitante mobilisée sur une coupure de rue en bas de chez elle dans le joli quartier de Sopocachi à La Paz évoqua pour sa part les classiques « masses de fonctionnaires, coûteuses et payées à ne rien faire, et soumises aux ordres électoraux du MAS », de « dette effroyable contractée auprès de la Chine » (comme si contracter une dette était en soi néfaste, et évidemment facilement évitable, ou bien que la dette argentine, contractée par le très libéral Mauricio Macri auprès du FMI, aurait mieux valu), ou encore de la « chance d’Evo Morales d’avoir vu les cours de matières premières jouer en sa faveur pendant ses mandats », ce qui est vrai, à l’instar de tous les gouvernements progressistes de la dernière décennie qui évidemment n’ont jamais fait l’effort de redistribuer les bénéfices issus de cette chance au plus grand nombre. Voir ces mêmes liens qu’elle nous a transmis : https://www.paginasiete.bo/economia/2019/11/4/las-reservas-internacionales-netas-caen-su-nivel-mas-bajo-en-11-anos-236337.html ; https://www.paginasiete.bo/economia/2019/10/9/deuda-externa-la-mas-alta-en-13-anos-apuntan-al-gasto-corriente-233622.html ; https://www.google.com/url?sa=t&source=web&rct=j&url=https://www.paginasiete.bo/economia/2018/12/9/en-12-anos-funcionarios-del-nivel-central-aumentaron-en-un-916-202566.html&ved=2ahUKEwjQys7IstDlAhULxVkKHe2JB2IQFjAAegQICBAC&usg=AOvVaw0nZ9qcDYsqjrWKAJIYPer-

31 « Jeanine Áñez, presidenta interina de Bolivia: “Evo quería imponerse por la fuerza” | BBC Mundo », 15 novembre 2019, voir : https://www.youtube.com/watch?v=aI0x5b8nOcc

33 CHAPARRO Amanda, « Bolivie : cinq morts au cours d’affrontements dans le centre du pays », Le Monde, 15 novembre 2019. Voir : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/11/15/bolivie-le-gouvernement-par-interim-met-en-garde-morales-et-expulse-les-diplomates-venezueliens_6019368_3210.html

34Voir, le 10 novembre, https://www.youtube.com/watch?v=nOBa0RnMRnA ; puis, le 12 novembre, deux jours après la démission d’Evo Morales : https://www.youtube.com/watch?v=gWMMa0R2-g4, et enfin le 19 novembre, où les négociations avec le nouveau gouvernement n’ont pas abouti : https://www.youtube.com/watch?v=g1eQurYyPiQ. Sur la position chancelante des forces syndicales et de gauche dans le contexte bolivien actuel, voir : https://www.revolutionpermanente.fr/C-est-un-coup-d-Etat-qui-a-lieu-en-ce-moment-en-Bolivie

35A ce propos, et quoi qu’il faille encore mener une enquête approfondie sur ces révélations et leurs sources, voir le document saisissant paru le 8 octobre dans Behind Back Doors prévoyant le déroulement à venir des événements : https://bbackdoors.wordpress.com/2019/10/08/us-hands-against-bolivia-part-i/, appuyé sur ces enregistrements : https://erbol.com.bo/nacional/surgen-16-audios-que-vinculan-cívicos-exmilitares-y-eeuu-en-planes-de-agitación, et traduit ici en espagnol : http://kontrainfo.com/revelan-el-plan-de-eeuu-para-el-golpe-en-bolivia-nombres-y-apellidos-rol-de-la-embajada-y-paises-vecinos/?fbclid=IwAR0_NR_eGa3fH7PDbfp4lPiq9G_x91KMLGB_FTH42Ffbk0C6efV6_GSzGsQ

36Vidéos de l’incendie de la mairie de Mallasa (11 novembre), malheureusement de piètre qualité : https://www.youtube.com/watch?v=d8JsO0Ezxu4 et https://eju.tv/2019/11/turba-quemo-la-subalcaldia-de-mallasa/

37Le contexte de la nomination de Jeanine Áñez est très controversé : après les démissions successives des titulaires chargés de prendre les rênes de l’État en cas de démission du président, tous du MAS, la nomination de la présidente par intérim, à qui il revenait la charge après défection des premiers, eut lieu sans quorum car il manquait dans l’Assemblée un nombre conséquent de députés du MAS. Le gouvernement en place stipule que ces derniers, malgré des appels répétés, ne se sont pas présentés. L’autre camp précise qu’étant donnée la persécution dont les membres du MAS furent et sont toujours l’objet, les conditions pratiques (coupures de route) et de sécurité n’étaient pas remplies pour qu’ils puissent se présenter. Par ailleurs, l’absence de lettre officielle avalisant par écrit la démission d’Adriana Salvatierra (annoncée oralement dans les médias), ex-présidente du Sénat et membre du MAS à qui la présidence de l’État revenait en cas de démission du président et du vice-président, est toujours l’objet d’une âpre discussion.

38 Pour une lecture critique du contexte médiatique des mobilisations et une parodie de cette exhibition savamment orchestrée des biens d’Evo Morales, voir : https://www.facebook.com/groups/inmobiliariatarija/permalink/2861376640579042/?sfnsn=mo&d=n&vh=e

41Pour une analyse des événements perpétués ce jour-là, voir : https://chaskiclandestina.org/2019/11/29/bolivia-en-estado-de-shock/

44Voir ces nombreuses vidéos relatant cette marche très peu médiatisée. Départ de Cruze Viacha : https://www.facebook.com/CVCBolivia/videos/2628597187229394/ Marche en chemin des cercueils à El Alto vers La Paz : https://www.facebook.com/CVCBolivia/videos/466010350694354/ Marche vue du pont : https://www.facebook.com/CVCBolivia/videos/596113027798040/ Marche en cours (à 3,50 minutes, le « No somos masistas carajo » [« Nous ne sommes pas des partisans du MAS, imbécile »] est nettement audible) : https://www.facebook.com/LaResistenciaBo/videos/597531951020928/

45Quelques images des résultats de la répression. Victimes souffrant des gaz : https://www.facebook.com/1050643185/posts/10218264312653149/ Autres victimes et gazage (à la fin) : https://www.facebook.com/CVCBolivia/videos/506536993274730/ Dans les rues à côté (« la presse ne dit pas la vérité » est audible) : https://www.facebook.com/CVCBolivia/videos/506536993274730/

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47RANCIERE Jacques, Le spectateur émancipé, op. cit., p.67

48 POUPEAU Franck et DO ALTO Hervé, « L’indianisme est-il de gauche ? » Civilisations, 2009. Voir : https://journals.openedition.org/civilisations/1971

49LE GOUILL Claude, « La crise politique bolivienne vue « depuis le bas » », Lundi Matin, 25 novembre 2019. Voir : https://lundi.am/La-crise-politique-bolivienne-vue-depuis-le-bas

Álvaro García Linera : « En temps de crise, derrière chaque libéral modéré se trouve un fasciste »

https://es.wikipedia.org/wiki/Archivo:%C3%81lvaro_Garc%C3%ADa_Linera_denunciado_a_Quiroga.jpg
El vicepresidente de Bolivia, denunciado al expresidente de Bolivia Quiroga. © Asamblea del Estado Plurinacional de Bolivia

Vice-président de l’État plurinational de Bolivie depuis 2006 et grand architecte de la politique impulsée par Evo Morales, Álvaro García Linera nous a accordé une interview à Mexico où il a trouvé l’asile, après avoir été contraint de fuir son pays. Dans cet entretien, il raconte le coup d’État de l’intérieur, et livre son analyse des causes, des acteurs et ingérences extérieures. Entretien réalisé par Élodie Descamps et Tarik Bouafia, le 16 novembre 2019 à Mexico. Traduction par Rachel Rudloff.


LVSL – Depuis quelques jours, vos militants, sympathisants et plus généralement les citoyens boliviens qui s’opposent au coup d’état subissent une répression brutale de la part des forces policières et militaires. Comment réagissez-vous face à cette vague de violence qui ne cesse de s’intensifier ?

AGL – Je suis triste et indigné par l’assassinat de sept humbles paysans [NDLR : on comptabilise au moins 30 morts aujourd’hui]. Tous ont été assassinés avec des armes automatiques aux mains de l’armée et de la police nationale alors qu’ils manifestaient leur condamnation et leur rejet du coup d’état. Il y a un massacre en cours en Bolivie et il est clair que, dans un jour, une semaine, un ou cinq ans, les responsables, qu’ils soient policiers, militaires ou civils, devront répondre de leurs actes devant les tribunaux de justice. Ils couvrent de sang le peuple bolivien d’une façon terrible, atroce. Il y a plus de 110 blessés par balle. Plus de 600 arrestations. C’est un coup d’état criminel, sanglant, qui ne recule devant aucun moyen pour s’imposer.

LVSL – Pourtant, vous vous étiez justement retirés pour éviter cette violence dont vous menaçait l’opposition…

AGL – Oui. Nous sommes partis car nous ne voulions pas voir de boliviens tués. La police nous a menacés, les forces armées ont désavoué l’ordre constitutionnel et ont menacé d’user de la force contre nos camarades. Nous avons donc annoncé notre démission, contraints par cette pression policière et militaire, pour qu’aucun mal ne leur soit fait. Et malgré ce renoncement à notre victoire électorale, à gouverner, malgré que nous ayons accepté que nous ne serions pas candidats aux prochaines élections, malgré tout cela, les putchistes, ce gouvernement d’imposture, continuent de tuer des Boliviens, dans ce que l’on peut clairement qualifier de violence raciale contre les indiens. Cette violence que l’on peut voir est un espèce de règlement de comptes de la part d’une élite politique contre des indiens, des indigènes, qui ont osé gouverner, qui ont osé obtenir le pouvoir, obtenir des droits.

LVSL – Pour bien saisir le déroulé des événements : le dimanche 10 novembre, en l’espace de quelques heures, vous annoncez de nouvelles élections et finalement, vous prenez la décision de vous retirer pour mettre un terme aux violences déclenchées par l’opposition de droite. Le chef des forces armées Williams Kaliman vous aurait « suggéré » de démissionner. Que s’est-il passé exactement et comment expliquer que les forces armées aient soutenu si rapidement le coup d’état ?

AGL – Le coup d’État s’est fait en trois étapes. D’abord une étape civile qui s’amorce au lendemain des élections. Nous avons gagné avec plus de 10 % d’écart, ce qui annulait de fait, la réalisation d’un second tour. Devant ces résultats, le candidat perdant Carlos Mesa ne reconnaît pas notre victoire et réclame un second tour. Et immédiatement, surgit une vague insurrectionnelle menée par des classes moyennes traditionnelles qui brandissent un discours de suprématie raciale. Des villes comme Santa Cruz, Cochabamba et La Paz se sont soulevées contre le gouvernement. Ils ont commencé par brûler les institutions de l’État. Sur les neufs tribunaux électoraux, lieux où l’on comptabilise les voix, cinq sont pris d’assaut et incendiés. Des urnes et des bulletins de votes sont brûlés.

Pour la première fois, des groupes paramilitaires fascisants font leur apparition. Ils attaquent des leaders syndicaux, incendient différents sièges de syndicats paysans et ouvriers et en pourchassent les militants. Des femmes paysannes qui manifestaient sont également agressées par des bandes composées de 500, 600 motos portant des personnes munies de battes, de bâtons à clous, de gaz lacrymogènes. Ils ont même enlevé la maire d’une commune de paysans : ils l’ont frappée, maltraitée, jetée à terre, ils lui ont uriné dessus, coupé les cheveux, menacé de la lyncher… Et devant les médias télévisés, ils l’ont couverte de peinture. Ils s’en sont également pris aux paysans et paysannes qu’ils trouvaient sur leur chemin, en les battant comme du bétail, comme des animaux.

Face à ces crimes, les forces populaires ont répondu en appelant à la résistance au coup d’état. Des ouvriers mineurs arrivent alors de la Centrale Ouvrière Bolivienne (COB) de La Paz. Des paysans, des indigènes, des urbains se mobilisent pour défendre le président. Si cette confrontation entre forces civiles insurgées et forces civiles défendant la démocratie s’était maintenue dans cet état, nous les aurions battus. Mais ça, ce n’est que le premier moment du coup d’état, celui des civils, où l’on a cherché à imposer une terreur urbaine en marge de l’État et des institutions légalement constituées.

Vient alors la seconde phase : celle de la police, qui va tout faire basculer. La police désavoue le commandement civil et refuse de protéger les institutions et les organisations civiles agressés. Puis, au bout de 24 heures, c’est au tour du commandant des forces armées de désavouer le commandement civil. Il appelle alors au retrait d’Evo. C’est une escalade civile, policière et militaire. S’il n’y avait pas eu cette intervention policière et militaire, le coup d’État se serait éteint dans sa phase civile.

Le lendemain, après avoir désavoué les autorités légitimes, ceux-là mêmes qui n’étaient pas intervenus pour rétablir l’ordre et protéger la population, ont fait preuve d’une capacité extraordinaire pour déployer des forces répressives afin d’arrêter des paysans, des dirigeants, de gazer des manifestants.

LVSL – On note de la part des putschistes, une volonté de s’en prendre aux secteurs populaires, comme les mineurs, les ouvriers, les agriculteurs, les indigènes, qui historiquement ont constitué la base sociale sur laquelle Evo s’est appuyé pour arriver au pouvoir. 

AGL – L’armée et la police ont laissé libre cours aux rebelles et aux putschistes, aux dépens de la Constitution. C’est ce qui a donné le ton brutal du coup d’Etat. Vous avez sûrement vu les images de la “présidente” auto-proclamée avec à ses côtés un général qui lui remet l’écharpe présidentielle. Ce n’était pas arrivé depuis la dictature. Depuis quand un militaire met-il l’écharpe au président ? C’est le rôle de l’Assemblée !

Il n’y avait pas eu de photo semblable depuis les années 1980, quand le chef de l’armée, Garcia Mesa, a mené un coup d’État et tué le leader socialiste Marcelo Quiroga à Santa Cruz ainsi que des dizaines de mineurs, pour s’emparer du pouvoir. Depuis 39 ans, nous n’avions pas vu d’image de ce genre, où politiques et militaires occupent littéralement le palais du gouvernement, et s’auto-constituent en gouvernement. Jeanine Áñez est un pantin, c’est la police et les militaires qui ont réellement le pouvoir.

LVSL – En 2008, il y avait déjà eu une tentative de coup d’État déclenché par des secteurs conservateurs de La Media Luna et soutenu par l’ex-ambassadeur états-uniens en poste Philip Goldberg. Que s’est-il passé pour que ce qui a échoué il y a 11 ans, triomphe aujourd’hui ?

AGL – Deux choses ont particulièrement changé. Tout comme aujourd’hui, il s’agissait d’un coup d’État civil, animé par des Comités Civiques qui sont des structures regroupant corporativement des secteurs très conservateurs des régions de Santa Cruz et de l’ouest du pays. Cela avait commencé par un soulèvement. Cependant, en 2008, ni la police ni les forces militaires ne se sont jointes à eux. Aujourd’hui si, car ils ont appris de leurs erreurs. Beaucoup d’argent a été investi pour ce retournement des cadres policiers et militaires (certainement des milliers de dollars pour acheter la loyauté des forces de sécurité). Ça, c’est une nouveauté. En 2008, ils avaient maintenu une neutralité institutionnelle. A cette époque, la bataille avait tourné en faveur des forces progressistes.

L’autre élément à prendre en compte pour comprendre le changement entre le coup d’État de 2008 et celui d’aujourd’hui, c’est qu’il y a 11 ans, nous avions à faire à un continent uni. Lula gouvernait le Brésil, Chavez le Venezuela, Correa l’Équateur, Kirchner l’Argentine… Immédiatement, l’Amérique Latine s’était positionnée comme un bloc de défense de la démocratie. D’ailleurs, les membres de l’Union des Nations Sud-Américaines (UNASUR) s’étaient réunis en urgence à Santiago au Chili. La réunion avait été dirigée par la présidente Michelle Bachelet et les différents membres rejetèrent ce coup d’État.

Près de deux semaines se sont écoulés depuis le coup, on compte des dizaines de morts, mais aujourd’hui l’UNASUR est une coquille vide, il n’existe aucun organisme régional ne dépendant pas des États-Unis capable de garantir la souveraineté et la paix sur le continent. Pire, nous observons des attitudes comme celle de l’OEA, qui joue un rôle déplorable, en légitimant et sanctifiant des décisions qui mènent au massacre du peuple bolivien.

LVSL – À ce propos, le site d’information Behind Back Doors a publié début octobre une série de 16 audios qui révèlent des conversations entre des dirigeants de l’opposition bolivienne (l’ex-préfet de Cochabamba Manfred Reyes Villa, l’ex-député Cochachamba Maurico Munos), des ex-militaires et des sénateurs états-uniens (Marco Rubio, Ted Cruz, Bob Menendez), dont l’objectif est de déstabiliser le pays dans le cas de votre réélection. Il s’agit en partie de monter un soulèvement militaro-policier, d’incendier et d’attaquer les maisons de députés du MAS pour qu’ils soutiennent votre renoncement… Selon vous, doit-on prendre ces révélations au sérieux ?

AGL – Oui, il faut les prendre très au sérieux. Ces informations racontent des plans qui se sont préparés en coulisses au cours des derniers mois. Je crois que le signal qu’ils attendaient était l’ampleur de notre succès aux élections. En 2014, nous avions gagné avec 62%, aujourd’hui, avec 47%. Il est clair que nous ne l’avons pas remporté avec le large avantage des années précédentes. Pour lancer l’offensive contre Evo, il était nécessaire pour l’opposition que nous ne franchissions pas la barre symbolique des 50%, et c’est malheureusement ce qu’il s’est passé. La droite s’est alors dit “c’est leur moment de faiblesse, nous devons agir”.

LVSL – Comme vous l’avez précisé, vous êtes passés de 62% à 47% entre 2014 et 2019. Durant ces 5 années, une partie de la classe moyenne qui vous soutenait, a tourné le dos au processus de transformation que vous aviez impulsé. Comment expliquez-vous que de larges secteurs de la population qui sont sortis de la pauvreté, ont eu accès à l’université, à des postes de fonctionnaire, ont finalement arrêté de vous soutenir ?

AGL – Ce phénomène appelle une réflexion plus approfondie. Cependant, on peut avoir plusieurs lectures. Gagner avec 62% puis avec 47%, c’est normal. D’ailleurs, dans de nombreux pays du monde, les gouvernements sont élus avec 40%, 35%, voire moins. Pour un gouvernement classique, gestionnaire, cela fait partie de la routine. Mais pour un gouvernement progressiste qui soutient des transformations sociales réelles, gagner avec moins de 50% impose d’autres défis.

Un de ces défis est : comment neutraliser, comment légitimer la coercition légitime de l’État ? Sur ce point, le Venezuela est en avance sur nous. Et pour cause, en dehors des problèmes qu’il peut avoir, le Venezuela a eu la vertu de créer en parallèle de l’État, une structure de défense de son processus révolutionnaire. Chose que nous n’avons pas faite. Non pas que cela ne nous semblait pas nécessaire, car en réalité nous avons essayé, mais peut-être pas avec la volonté et la profondeur suffisante. C’est un élément clé.

Ce débat nous vient de Salvador Allende [NDLR président chilien renversé en 1973 par le général Pinochet avec l’appui des Etats-Unis]. Est-ce possible d’arriver au socialisme de manière démocratique ? Oui. Mais il faut construire des structures qui défendent la démocratie. Ce que j’appelle démocratie n’est pas seulement le processus électoral, mais un concept bien plus profond. La démocratie c’est l’égalité. C’est l’extension des droits. C’est la déracialisation des pouvoirs, déracialisation des opportunités de chacun. C’est pour cela qu’il ne peut y avoir de transformations que si le processus est démocratique. Et cette transformation doit concerner les institutions mais aussi les organisations civiles, afin qu’elles soient capables de défendre les conquêtes sociales face aux ingérences extérieures. C’est ce que le Venezuela a réalisé et que nous n’avons pas su faire. Ça, c’est la première leçon. Car il est certain que l’argent qui a circulé dans les rangs de la police et des militaires venait de l’extérieur. Et il s’agit de beaucoup d’argent.

La seconde leçon est que si les processus progressistes le sont vraiment, ils doivent générer des mécanismes d’ascension sociale. Si tu es très pauvre, tu deviens juste pauvre. Si tu es pauvre, tu te mets à avoir des revenus moyens. Si ce n’est pas le cas, c’est n’est pas une démocratisation des biens collectifs. De même, il est compréhensible que les populations issues des secteurs populaires qui accèdent à des revenus moyens développent d’autres attentes. On ne peut pas les blâmer pour cela. D’ailleurs, et c’est ce qui nous a différencié du Brésil, les processus régressifs de certains pays du continent sont survenus quand cet ascenseur social de classe populaire à moyenne n’a plus fonctionné. De là, surgit un moment de conservatisme. Dans notre cas, comme nous l’avons déjà vu dans d’autres pays, nous avons fait en sorte que l’ascenseur social persiste, même si son rythme s’est considérablement réduit.

Mais que s’est-il passé ? La classe moyenne s’est sentie envahie par des secteurs populaires et indigènes qui avaient acquis une formation académique, davantage de capital culturel et économique, lui permettant d’accéder aux fonctions publiques. La classe moyenne traditionnelle n’a pas supporté qu’une nouvelle classe moyenne d’origine populaire accède à ces positions qui leur était jusque-là réservées. Elle s’est sentie paralysée, si bien qu’elle a adopté des positions extrêmement conservatrices. Que nous a-t-il manqué ? Tant pour cette classe intermédiaire traditionnelle que pour des parties de la nouvelle classe moyenne, il aurait fallu que nous élargissions notre discours. Les classes s’étaient modifiées économiquement, et notre discours est peut-être resté, pendant un temps, déconnecté de la réalité.

LVSL – Dans les médias “mainstream”, Carlos Mesa est présenté comme un politique de centre-droite, alors que Luis Fernando Camacho serait le “leader d’une contestation populaire”. Que pouvez-vous nous dire sur la trajectoire politique et idéologique de ces deux acteurs clés du coup d’état ? 

AGL – Carlos Mesa a été président de Sanchez Losada, puis candidat à la présidentielle. Il se présente comme un homme de centre-droite, mais lors des derniers événements, il s’est radicalisé, comme la classe moyenne en général. Il a donc ignoré notre victoire puis appelé à se rassembler le lundi 21 octobre. Ce même soir, les sièges électoraux ont brûlé. Dès le début du coup d’état, il a refusé toute possibilité de négociation. Il a aussi été la première personne à reconnaître madame Áñez comme présidente et a gardé le silence absolu sur les attitudes dictatoriales, sur la violation de la Constitution, sur le massacre du peuple. Il est passé de libéral modéré à putschiste. Mais cela nous rappelle que dans les moments de crise, derrière chaque libéral modéré, se trouve un fasciste.

De son côté, Luis Fernando Camacho vient d’une famille très conservatrice. Son père était membre de l’Action Démocratique Nationaliste, qui était le parti de l’ex-dictateur Banzer Suarez. Homme d’affaire, il a su tirer profit d’une disponibilité régionale anti-gouvernementale avec une certaine base sociale. Il a su aussi faire usage d’un discours religieux, racialisé, pour manipuler et mobiliser cette population. C’est l’homme qui a fait prier les gens publiquement et qui affirmait à tout va que Pablo Escobar était son héros, parce que comme lui, il tenait une liste noire des personnes qu’il souhaitait éliminer.

LVSL – Le contexte régional actuel n’est pas anodin. Alors que l’Amérique Latine est secouée par des protestations massives contre les gouvernement néo-libéraux (Haïti, Chili, Équateur), que des candidats progressistes ont gagné les élections dans des pays clés comme le Mexique ou l’Argentine : comment analysez-vous ce coup d’État dans cette période de conflit et de reconfiguration géopolitique que vit le continent ?

AGL – On a beaucoup parlé de la fin du cycle progressiste. Selon moi, l’image du cycle n’est pas pertinente. Je préfère le concept de vague parce que si l’on parle d’un cycle, il ne devrait y avoir de gouvernement progressiste, ni au Mexique ni en Argentine. Ce sont des vagues, plus intenses ou plus basses. La métaphore de la révolution comme vague utilisée par Marx pour expliquer les révolutions de 1848 me permet de me représenter le moment actuel. C’est un moment de grand chaos. Mais ce n’est pas un cycle, c’est une vague. Elle avance au Mexique et en Argentine, elle recule en Bolivie, et on observe des protestations contre le modèle néolibéral en Équateur et au Chili…

LVSL – La Bolivie a été un pilier du progressisme latino-américain qui a émergé au début des années 2000. Est-ce que vous considérez le coup d’État contre Evo comme une façon de freiner une possible nouvelle vague progressiste ?

AGL – Oui, parce que c’était un projet qui avait du succès : une économie qui fonctionne, une répartition de la richesse qui fonctionne, un processus d’industrialisation qui fonctionne, une gestion macroéconomique qui fonctionne. Comment, alors, arrêter tout cela ? Par la politique. Par la violence.

Aux origines du coup d’État en Bolivie

Evo Morales Ayma, ©bluewin.ch

Depuis le 10 novembre, la situation politique en Bolivie s’envenime de jour en jour : on compte déjà une trentaine de morts à la suite d’affrontements entre les partisans du président en exil Evo Morales et les forces de police acquises au nouveau gouvernement de transition. Présentée comme un coup de tonnerre dans un pays qui semblait relativement stable depuis une décennie, la démission forcée d’Evo Morales apparaît comme le point d’aboutissement de conflits politiques et sociaux d’une grande violence qui agitent la Bolivie depuis l’élection du président déchu en 2005.


Une révolution politique et culturelle qui n’est jamais passée

Les secousses politiques qui agitent la Bolivie depuis maintenant un mois ne relèvent pas d’une simple crise conjoncturelle et révèlent une conflictualité politique jusque-là invisibilisée par le fonctionnement qui semblait habituel des institutions boliviennes. Il faut ainsi articuler le temps présent de l’événement au temps long de l’histoire de la Bolivie et de ses institutions depuis les années 2000 pour comprendre la crise que traverse le pays. Le temps présent, ce sont les événements du 20 octobre et des jours qui s’ensuivent, qui alimentent la presse écrite internationale. Le soir du 20 octobre, Morales remporte un score suffisant pour être réélu dès le premier tour des élections générales. Un soupçon de fraude électorale suite à l’arrêt durant quelques heures du décompte des voix effectué par le tribunal électoral de Bolivie jette pourtant le doute sur la légalité de cette victoire. Le lendemain des élections, l’opposant de droite Carlos Mesa conteste les résultats et défend l’idée d’un second tour. Alors que les partisans et les opposants d’Evo Morales commencent à battre le pavé, c’est l’intervention d’un organe censé être soumis à la plus stricte neutralité, l’OEA (Organisation des États Américains) qui met définitivement le feu aux poudres. Le président de la délégation de l’OEA pour la Bolivie en appelle à un second tour dans les plus brefs délais. Cette déclaration est rapidement vue comme une légitimation de l’opposition de droite et de ses actions d’intimidation et de déstabilisation à l’égard du camp massiste (du MAS, Movimiento al socialismo, le parti d’Evo Morales) et des institutions. À Sucre, le 22 octobre, une poignée d’opposants de droite met le feu au tribunal électoral. À Vinto, petite ville située au centre de la Bolivie, Patricia Arce, maire massiste de Vinto, est intégralement repeinte en rouge et traînée dans la rue par des opposants déchaînés.

La maire MASiste de Pinto Patricia Arce maltraitée par des opposants de Morales © CTV news

Le 10 novembre, c’est finalement les forces armées de Bolivie, dirigées par le commandant Kaliman qui sonnent le glas de la 4ème mandature de Morales. Dans un communiqué, elles lui intiment de partir. Morales se réfugie immédiatement dans le Chaparé, avant de partir en exil pour le Mexique. Les États-Unis ne sont pas étrangers à cette forte instabilité que connaît la Bolivie depuis bientôt un mois. Mais ce temps présent de l’événement se comprend plus aisément si l’on considère les débuts de la présidence Morales, les fractures indélébiles de la société bolivienne, ainsi que le contexte géopolitique Latino-Américain dans son ensemble.

Les deux grandes promesses portées par Evo Morales au cours de ses premiers mandats n’ont jamais été complètement acceptées par les classes dominantes boliviennes. Le programme de renationalisation des ressources naturelles et l’inclusion des populations indigènes au sein du champ politico-culturel, à travers le projet de constitution pluri-nationale (qui reconnaît encore davantage les autonomies indigènes) ont rapidement attisé la rancoeur des élites de l’Est du pays défaites en 2005. En 2008, alors que Morales convoque une assemblée constituante devant aboutir à cette nouvelle constitution, les régions riches de l’Ouest du pays en profitent pour exprimer des velléités séparatistes. Elles réclament une autonomie politique et culturelle encore plus forte que ce qui est prévue par le projet de nouvelle constitution, afin de faire face à l’irruption programmée d’Indiens longtemps considérés comme des subalternes. Les migrations d’indiens en provenance des Andes dans leurs régions sont aussi mis en cause.

L’exemple le plus emblématique de cette tentative de sécession est l’action du Comité Santa Cruz, aujourd’hui dirigé par l’opposant le plus violent au camp massiste, Fernando Camacho, et qui dispose d’une influence territoriale considérable sur toute la région de Santa Cruz. En 2008, cette région prend le parti du jusqu’auboutisme en organisant un référendum portant sur l’autonomie régionale, première voie en vue d’une indépendance totale. Morales en appelle à ses soutiens pour « briser les tentatives des oligarchies de l’Est ». Pendant un mois, de violents affrontements ont lieu entre paysans indigènes pro Morales et élites urbaines, aboutissant à des dizaines de morts. Les manifestants anti-Morales de l’époque dénoncent déjà la « dictature de Morales », celui-ci usant de son pouvoir institutionnel pour enrayer la dynamique sécessionniste de Santa Cruz. Ces tensions politiques révèlent les fractures territoriales et économiques entre des « Andes indigenas » bastion de Morales et un « Oriente » administré par des oligarchies agricoles et financières. À cela s’ajoute le racisme des élites de Santa Cruz qui voient l’arrivée de migrants indigènes depuis les Andes comme un danger immédiat pour la conservation d’un entre-soi ethnique et qui n’acceptent pas la valorisation culturelle et politique des indigènes initiée par le projet de constitution pluri-nationale – finalement voté en 2009.

Le gouvernement de Morales sort très marqué de ce conflit dans lequel il voit la main des États Unis. Les liens économiques entre l’ « Oriente » bolivien et l’Oncle Sam sont en effet toujours prégnants dans une région qui a tout fait pour limiter la réforme agraire et la redistribution des parcelles agricoles voulues par Morales à l’échelle nationale. Certains leaders du comité civique Pro Santa Cruz qui revendiquent une autonomie régionale en 2008 sont directement appuyés par l’ambassadeur Américain de l’époque qui sera d’ailleurs expulsé à l’issue du conflit pour son supposé soutien aux opposants de droite. Washington entretient en effet une profonde méfiance à l’égard de ce « syndicaliste cocalera ». À travers la DEA (Drug Enforcement Agency), les États-Unis tentent de freiner l’exploitation de cette feuille des montagnes andines directement utilisée par les narcotrafics pour produire la cocaïne et pour l’exporter en grande quantité jusqu’aux États-Unis. Le conflit entre la DEA et les paysans indigènes se termine à la suite de l’expulsion de l’agence, décision prise par Morales en 2008. La cause de cette profonde méfiance à l’égard de Morales vient aussi du rapprochement diplomatique puis économique de la Bolivie avec le Venezuela de Chavez ainsi qu’avec Cuba. Ce rapprochement est concrétisé par l’entrée de la Bolivie au sein de l’Alliance Bolivarienne en 2006, alliance qui rassemble des nations voulant bâtir une alternative anti-impérialiste en Amérique du Sud.

L’influence des États-Unis au sein de l’Organisation des États américains, qui joue un rôle déterminant dans le conflit actuel, n’est plus à démontrer. Le siège de cette organisation chargée d’observer les processus électoraux sur le continent américain possède son siège à Washington et certaines de ses commissions, telle que la commission interaméricaine des droits de l’homme, contiennent un fort contingent de diplomates et d’experts américains acquis au secrétaire d’État américain et à sa politique sud-américaine. Au cours de la crise récente, certains financements ont pu être versés aux formations de droite anti-Morales. L’USAID (agence des Étas-Unis pour le développement international), qui a été expulsé par Morales en 2013, a très vraisemblablement financé les comités civiques anti-Morales de l’Ouest bolivien depuis au moins plusieurs mois. La situation politique actuelle de la Bolivie ne peut se comprendre que par le biais de ce détour historique : les anti-Morales qui constituent l’opposition la plus violente depuis ces derniers mois et qui forment actuellement le gouvernement de transition dirigée par l’ex vice présidente du sénat Jeanine Anez n’ont jamais accepté l’élection de Morales en 2005 et son projet de refondation économique, politique et culturelle. Les États-Unis, dont les positions en Bolivie ont été parfois été violemment remises en cause, sont ainsi toujours apparus comme un allié naturel de cette droite bolivienne avide de revanche depuis la fin des années 2000.

Evo Morales, un caudillo sur la voie de l’hyper-présidentialisation ?

Le 18 décembre 2005, Evo Morales accède au pouvoir. Candidat indigène du MAS (Movimiento al socialismo, un mouvement qui allie mouvements indianistes, syndicalisme paysan et quelques éléments de rhétorique marxiste), il est le premier président indigène de l’histoire de la Bolivie, un pays où 66 % de la population se reconnaît pourtant comme tel. Élu grâce à une convergence de luttes sociales portant sur la redistribution des ressources nationales et sur une reconnaissance du rôle politique des syndicats indigènes, Morales met en place quasi immédiatement un programme de nationalisation de grandes entreprises privées qui détenaient jusque-là un oligopole sur les ressources nationales. En janvier 2006, la gestion de l’eau dans la proche banlieue de La Paz, administrée jusque-là par l’entreprise de gestion des eaux Suez-Lyonnaise est privatisée. Quant aux hydrocarbures, la nationalisation est partielle mais un chiffre symbolique retient l’attention des multinationales du secteur : 82 % des bénéfices sur les champs pétroliers seront reversés à l’État dès le début de l’année 2006. Un certain nombre d’entreprises étrangères notamment Américaines sont ainsi remerciées. Le deuxième axe du programme de Morales consiste à faire de l’Indien acteur central  du champ politico-institutionnel. Ce projet de refondation sociale et culturelle du pays prend forme avec l’assemblée constituante inaugurée le 6 août 2007 à Sucre devant aboutir à l’adoption d’une constitution pluri-nationale permettant aux régions indigènes de bénéficier d’une reconnaissance culturelle et d’une autonomie politique et économique. Accordant enfin aux paysans et aux populations « originaires » (indigènes) la place qui leur avait toujours été refusée au sein de la société bolivienne, elle allait générer un nouveau « pacte social ». Morales réussit de plus au cours de ses différents mandats à conserver une majorité politique et sociale importante, en atteste sa réélection dès le premier tour des élections générales en 2009 et 2014.

Sacs de feuilles de coca devant un portrait présidentiel de Morales. La feuille de coca est un symbole de l’indianité en Bolivie. ©Du monde dans l’objectif

Cependant, un certain nombre d’erreurs politiques prises au cours de son dernier mandat (2014-2019) vont fragiliser la position hégémonique de Morales au sein du champ politico-institutionnel bolivien. En 2016, le président bolivien décide de convoquer un référendum constitutionnel visant à modifier la constitution. En cause, une disposition instaurée par la constitution de 2009 qui limite à deux le nombre de candidatures à la présidence autorisé. Cette décision qui divise au sein de la base militante d’Evo Morales est largement soutenu par l’ensemble des parlementaires et des ministres massistes (de Movimiento al socialismo, parti gouvernemental). Le référendum est pensé comme le moyen d’une transformation sur le long terme de l’État bolivien, dont la restructuration a été entamée de manière parfois autoritaire depuis la première mandature de Morales (2005-2009). Les premiers résultats du référendum apparaissent pourtant comme un cinglant désaveu : la proposition est rejetée par 51,5 % des voix, ce qui signifie qu’une partie des électeurs de Morales fait partie du camp du « non ». Morales décide alors de rechercher des solutions légales permettant de contourner ce refus. En novembre 2017, il demande l’avis du tribunal constitutionnel bolivien qui estime que le droit à briguer librement une fonction, droit inscrit dans la constitution bolivienne, est supérieur aux limites qu’elle pourrait imposer par ailleurs. Le tribunal fait jouer l’antériorité de la disposition qui autorise chaque candidat à se présenter librement par rapport à celle qui limite le nombre de candidatures. En établissant ainsi une hiérarchie entre deux règles constitutionnelles de manière quelque peu arbitraire, le tribunal constitutionnel valide la participation de Morales aux prochaines élections générales d’octobre 2019. De 2017 jusqu’aux élections générales de 2019, cette décision attise la colère de nombre de sympathisants du MAS (ce qui explique l’érosion du vote Morales au premier tour des élections générales d’octobre 2019 par rapport aux précédentes) et conforte un bloc anti-Morales de droite qui sera prêt à tout pour l’emporter aux élections générales à venir.

Quel devenir pour une Bolivie fracturée de toutes parts ?

Au lendemain de la démission de Morales le 10 novembre et de son exil vers le Mexique, et face au vide institutionnel ainsi crée, l’ex vice-présidente du sénat Jeanine Anez s’autoproclame présidente d’un gouvernement de transition chargé d’organiser des élections pour janvier 2020. Aussitôt reconnue par l’Union Européenne, les États-Unis ou encore le Brésil, elle nomme rapidement un gouvernement très ancré à droite où seuls deux ministres sont d’origine indigène. Les partisans de Morales, encouragés par les tweets rageurs de leur « frère président » décident rapidement de s’engager dans la voie de l’insurrection. Les régions à forte majorité indigène du pays, telle que la région de Cochabamba, dans le nord-est du pays, engagent un blocage des axes routiers menant à La Paz, la capitale. Dans certaines villes du pays comme à El Alto, une commune mitoyenne de La Paz qui fait figure de bastion massiste, les manifestants en viennent aux mains avec la police ce qui donne parfois lieu à des scènes de guérilla urbaines inédites depuis la vague de contestation anti-néolibérale de la fin des années 1990. Alors que les partisans d’un retour de Morales radicalisent leurs positions (démission du gouvernement de transition, retour de Morales), le gouvernement décide de jouer la carte de la répression et du pourrissement. Le décret signé le 15 novembre par la présidente intérimaire Jeanine Anez qui exempte de toutes poursuites pénales les éventuels débordements des unités armées chargées du maintien de l’ordre ne peut aller que dans ce sens.

Dans les mois qui suivent, deux options s’offriront peu à peu à la majorité politique et sociale massiste toujours acquise à la cause de Morales : l’insurrection face au pouvoir en place afin de le contraindre à autoriser le retour de Morales du Mexique ou la participation aux processus électoraux à venir en janvier 2020 qui doivent décider du gouvernement amené à diriger le pays pendant 5 ans. Dans le cas où ces deux options n’aboutiraient à rien, certains, comme les Boliviens d’origine indigène, pourraient faire le choix d’un retour programmé vers les régions ou vers les municipios (communes) auxquels Morales a octroyé de nouveaux droits politiques au cours de son mandat. Reste à savoir si ceux-ci subsisteraient en l’état après la victoire possible de l’une des droites les plus conservatrices d’Amérique Latine en janvier.

 

(1)DO ALTO Stefanoni, Nous serons des millions : Evo Morales et la gauche au pouvoir en Bolivie, Raisons d’agir, 2008.

(2)LEMOINE Maurice, Stratégie du chaos en Bolivie, Le Monde Diplomatique,2008

(3)STEFANONI, Bolivie, Comment Evo est tombé, Le blog de Pablo Stefanoni, Mediapart, 2019

 

« Le coup d’État n’a pas eu lieu » : la Bolivie vue par la presse française

https://es.wikipedia.org/wiki/Evo_Morales#/media/Archivo:Conferencia_de_Prensa_de_Evo_Morales_en_el_Museo_de_la_Ciudad_de_M%C3%A9xico_2.jpg
© Eneas Mx

Dimanche dernier survenait un coup d’État en Bolivie. Trois semaines après la réélection d’Evo Morales, l’armée et la police ont contraint le leader du MAS (Movimiento al Socialismo) à la démission. Alors que de nombreux témoignages s’accumulaient, ne laissant guère planer le doute sur la nature de la situation, la plupart des médias français ont dans un premier temps complètement travesti l’événement et escamoté son caractère foncièrement anti-démocratique.


L’armée et la police qui poussent un président à la démission, des arrestations et des prises d’otage de dirigeants ou de membres de leur famille, une ingérence probable des États-Unis : cela ressemble fortement à un putsch, surtout lorsqu’on se remémore l’histoire de l’Amérique latine scandée par de nombreux coups d’État militaires, souvent soutenus par l’Oncle Sam. Mais visiblement, même si tous ces éléments ont été très tôt portés à la connaissance des rédactions, aucune n’a osé parler de coup d’État – mis à part lorsqu’elles citaient les propos de Morales lui-même ou de ses partisans.

Puisque l’illégitimité prétendue du président (accusé de fraude électorale et contesté par une partie de sa population depuis trois semaines) semblait acquise pour les journalistes, sa chute ne pouvait être décrite que comme une libération pour le peuple bolivien – fût-elle implicitement la résultante d’un coup d’État.

Le Monde, Le Figaro, Libération, Le Parisien, La Croix… tous les grands titres nationaux (à l’exception notable, mais peu surprenante, de L’Humanité) ont failli à leur mission d’information. Le 10 novembre au soir, alors qu’avait eu lieu plus tôt dans la journée ce que l’on peut difficilement qualifier autrement que de « coup d’État », le lecteur de l’un de ces quotidiens apprenait la simple « démission de Morales », dans des articles dont aucun ne donnait la mesure de la gravité de la situation. On apprenait que c’était suite aux « suggestions » de l’armée qu’Evo Morales ainsi que ses plus proches soutiens ont subitement démissionné en cascade (notamment son vice-président Álvaro García Linera et la présidente du Sénat Adriana Salvatierra, que LVSL avait récemment interviewés : voir respectivement ici et ici).

Aucune mention n’est faite des violences perpétrées par les acteurs du coup d’État.

Sur France Info, le travestissement de la réalité atteint des sommets et confine à la désinformation : photos d’une foule en liesse célébrant la chute de Morales à l’appui, les journalistes de la quatrième chaîne radiophonique de France se croient autorisés à affirmer que c’est « l’unité des Boliviens » qui a permis de « libérer » la Bolivie. S’il est indéniable que les manifestations contre le gouvernement Morales ont été massives au cours des dernières semaines et que certains secteurs de la population se réjouissent de son départ, c’est en revanche une contre-vérité évidente que d’évoquer « l’unité des Boliviens » alors que le pays est au contraire déchiré entre partisans et opposants à Morales.

Non contents de donner ainsi une image faussée de la situation en Bolivie, les journalistes de France Info en rajoutent en tronquant les propos du président : alors que Morales avait conclu son discours de démission en appelant son peuple et la communauté internationale à la vigilance, car « des groupes violents oligarchiques [conspiraient] contre la démocratie », son avertissement est retranscrit de la façon suivante : « le peuple bolivien doit savoir que la communauté internationale et des groupes oligarchiques conspirent contre la démocratie ». Les paroles du président démissionnaire, falsifiées de cette façon, le dépeignent comme enfermé dans un complexe obsidional et tombant dans des délires complotistes à l’égard de la communauté internationale. Évidemment, présentées ainsi, on peut difficilement leur accorder crédit et le lecteur peu vigilant en conclut que toutes ces histoires de coup d’État ne sont que le fruit de l’imagination du président déchu.

Enfin, France Info tronque non seulement les paroles mais altère aussi les faits. En évoquant les violences et notamment les incendies qui ont eu lieu dans la journée de dimanche dans l’unique paragraphe consacré aux partisans de Morales, on laisse sous-entendre que ces derniers en sont responsables, alors que c’est l’inverse qui semble vrai : la maison de la sœur de Morales a été incendiée, celle de Morales lui-même saccagée et des manifestants le soutenant ont été kidnappés par les groupes armés de l’opposition.

Bien sûr, aucune mention n’est faite des violences perpétrées par les putschistes, comme les prises d’otage et les arrestations d’anciens dirigeants et de membres de leur famille, l’humiliation infligée à Patricia Arce, une maire du parti de Morales, ou encore des groupes racistes d’extrême-droite qui brûlent le drapeau wiphala (symbole des indigènes) et s’en prennent physiquement aux Indiens.

https://mronline.org/2019/11/10/bolivian-mayor-patricia-arce-covered-in-paint-dragged-through-the-streets-by-right-wing-fascists/
Patricia Arce, maire de Vinto et soutien de Morales, est humiliée dans la rue par des opposants d’extrême-droite © capture d’écran issue de Telesur

On pouvait s’y attendre : la rengaine habituelle selon laquelle les présidents socialistes latino-américains seraient tous peu ou prou des dictateurs en puissance resurgit, et les éditorialistes s’en donnent à cœur joie (on se souvient de François Lenglet qui n’avait pas hésité à qualifier Evo Morales de « corrompu » – sans la moindre preuve évidemment). On compare la Bolivie au Venezuela, alors que la situation des deux pays est totalement différente : si le Venezuela connaît actuellement une grave crise économique et politique, la Bolivie a au contraire connu une croissance record et plus généralement une stabilité politique sans précédent au cours des trois mandats d’Evo Morales (à tel point qu’on a pu parler, ici et là, d’un « miracle bolivien »).

Sur le plateau de David Pujadas (LCI), Vincent Hervouët explique quant à lui doctement que les coups d’État sont une bonne chose pour la démocratie ; cette théorie audacieuse mériterait sans nul doute que son auteur la développe plus longuement…

La presse régionale n’était pas en reste : « Le président Evo Morales démissionne sous la pression de la rue », titraient par exemple les Dernières nouvelles d’Alsace. Dans le corps de l’article, l’on pouvait lire en revanche que « l’armée, la police et l’opposition [avaient réclamé] son départ » et que « Luis Fernando Camacho, dirigeant le plus visible et radical de l’opposition [par ailleurs évangéliste fondamentaliste et leader raciste d’extrême-droite, ndr] s’était rendu au siège du gouvernement à La Paz pour y remettre symboliquement une lettre de démission à signer par Evo Morales, ainsi qu’un exemplaire de la Bible ».

http://utero.pe/2019/11/11/3-pasos-sencillos-que-explican-todo-lo-que-esta-pasando-en-bolivia/
Le putschiste Luis Fernando Camacho ramène la Bible au palais présidentiel. © Piedad Córdoba

Un schéma similaire s’observait dans la plupart des articles évoqués : un titre et un chapô qui ne laissaient en rien soupçonner qu’un coup d’État avait eu lieu puis, plus loin dans l’article, de brèves allusions qui faisaient entrevoir la nature véritable de la situation. Certes, aujourd’hui, les journalistes sont tenus de réagir rapidement et n’ont pas toujours le temps d’approfondir leurs analyses. Mais en l’occurrence, comprendre qu’on assistait à un véritable coup d’État ne semblait pas demander des efforts de réflexion disproportionnés – d’autant plus que toutes les informations nécessaires pour cela étaient connues des journalistes, qui parfois même les relayaient, sans pour autant tirer la conclusion qui en découlait logiquement.

Une élection manipulée ?

Arrivé à la présidence de la Bolivie en 2006, Morales mène un ambitieux programme de réduction des inégalités et de la pauvreté, de l’analphabétisme et du pouvoir des multinationales américaines, mais aussi de reconnaissance des indigènes – la Bolivie devient en 2009 un État plurinational. Ces orientations, malgré toutes les limites de leur réalisation concrète, ne plaisent guère aux élites économiques boliviennes : Morales doit faire face à des tentatives de déstabilisation et même d’assassinat en 2008 puis en 2009, auxquelles il parvient à résister grâce au fort soutien populaire dont il jouit alors.

Largement réélu en 2009 puis en 2014 et désireux de briguer un quatrième mandat, il organise en 2016 un référendum pour modifier la Constitution de 2009 qui le lui interdit. Il perd le référendum – avec 51,3 % de « Non » et à la suite d’une campagne d’accusations dirigées contre lui (accusations dont la fausseté n’a été démontrée qu’après le scrutin) –, mais décide finalement de passer outre et d’invoquer le verdict du Tribunal suprême électoral l’y autorisant pour se présenter à l’élection de 2019. Cette décision – légale, mais discutable – de se présenter une quatrième fois à un scrutin présidentiel est critiquée par l’opposition, mais aussi dans son propre camp.

Les partisans traditionnels de Morales, comme les syndicats, les communautés indigènes et les classes populaires, ne le soutiennent plus aussi nettement qu’auparavant.

L’opposition à Morales est disparate : les élites urbaines blanches, les propriétaires terriens, certaines communautés indigènes qui lui reprochent de n’avoir pas assez protégé l’environnement, une classe moyenne aisée qui s’est paradoxalement constituée en partie grâce aux politiques de redistribution mises en œuvre par Morales, mais qui réclame désormais des politiques plus libérales, et bien sûr les défenseurs d’un ordre réactionnaire et néolibéral comme le premier opposant Luis Fernando Camacho. Ces derniers avaient prévenu qu’ils ne reconnaîtraient pas les résultats du scrutin, quels qu’ils soient. Les partisans traditionnels de Morales, comme les syndicats, les communautés indigènes et les classes populaires, ne le soutiennent plus aussi nettement qu’auparavant. Ils lui reprochent notamment sa décision de se présenter à une quatrième mandature.

C’est donc sur fond de contestation sociale et d’érosion de sa base électorale que se tiennent les élections, le 20 octobre. Dans le système électoral bolivien, le candidat arrivé en tête est directement élu s’il obtient plus de 50 % des voix, ou s’il a une avance d’au moins dix points de pourcentage sur ses adversaires (sinon, un second tour est organisé). La tenue d’un second tour ne garantissait en rien la victoire de Morales, puisqu’il aurait alors dû affronter Carlos Mesa, le candidat de centre-droit, qui aurait probablement bénéficié des reports de voix. Il était donc crucial, pour Morales, de l’emporter dès le premier tour. Le résultat final, qui lui donne 47,1 % de voix contre 36,5 % à Mesa, est pourtant contesté par les autres candidats, arguant du fait que ce n’est que tardivement dans le décompte des voix que l’avance de Morales a dépassé les dix points de pourcentage. Or, cette victoire in extremis pourrait être simplement liée au fait que les bulletins des zones rurales et des Boliviens de l’étranger, qui sont deux électorats traditionnellement plus favorables à Morales que le reste du pays, sont décomptés en dernier.

La validité des accusations de fraude électorale soulevées par ses adversaires a été sérieusement questionnée par l’étude du Center for Economic and Policy Research. Celle-ci montre que rien ne permet d’affirmer, comme l’a fait de manière péremptoire l’Organisation des États Américains (OEA) qu’il y a effectivement eu des « fraudes massives » au cours de ces élections – précipitant en cela la chute de Morales. Le verdict de l’OEA est pourtant repris sans aucun recul critique par la quasi-totalité des médias français, ce qui contribue à « justifier » ou du moins à minimiser la gravité du coup d’État aux yeux de l’opinion publique – puisque Morales aurait dès lors été le premier à sortir de la légalité.

Mais même si critiquer l’impérialisme américain semble passé de mode, il eût été judicieux de s’interroger sur le degré d’objectivité des rapports de l’OEA, surtout lorsqu’on sait que cette organisation est financée à 60 % par les États-Unis et qu’elle a historiquement souvent servi leurs intérêts. D’ailleurs, l’administration Trump a réagi immédiatement à l’annonce de la chute de Morales en applaudissant l’intervention des forces armées ; des enregistrements audio semblent de plus établir que des sénateurs américains ont comploté avec les acteurs du coup d’État. Mais tout cela n’a pas été jugé digne d’intérêt par les principaux médias français.

Un autre élément que n’ont relevé que très peu de médias, mais qui n’est peut-être pas pour rien dans l’explication du coup d’État, est que Morales avait annoncé vouloir nationaliser les mines de lithium de son pays, et annulé une semaine auparavant un accord avec le fournisseur allemand de Tesla, ACI Systems Alemania, pour leur exploitation. La Bolivie détient en effet plus de la moitié des réserves mondiales de lithium, un matériau de plus en plus convoité et notamment utilisé dans les batteries des voitures électriques. L’action de Tesla a d’ailleurs connu une nette hausse après l’annonce de la chute de Morales, témoignant du soulagement des actionnaires, désormais sûrs que l’approvisionnement en lithium de l’entreprise d’Elon Musk ne pâtira pas des velléités souverainistes de l’ex-président bolivien.

Des réactions internationales timorées

Au niveau international, les réactions au coup d’État bolivien n’ont pas non plus été à la hauteur de la gravité de l’événement. Le caractère indéniablement anti-démocratique de celui-ci sautait aux yeux, mais peu d’États ont osé se prononcer contre : beaucoup de pays d’Amérique latine bien sûr, mais aussi l’Espagne, par exemple. Le gouvernement français n’a pas daigné s’exprimer sur le sujet – à part la secrétaire d’État aux affaires européennes Amélie de Montchalin qui, en séance à l’Assemblée nationale, se contente « [d’appeler] au calme et à la retenue toutes les autorités de transition », tout en se refusant de nommer et condamner ces dernières.

Cet aveuglement collectif est sans nul doute à mettre au compte, au moins en partie, du refus obstiné de la presse française à reconnaître ce coup d’État pour ce qu’il était, au moins dans un premier temps. Lorsque France Info, dans l’article cité ci-dessus, écrit que « de nombreux responsables de la gauche latino-américaine ont qualifié dimanche de « coup d’État » les événements qui ont conduit à la démission du président bolivien Evo Morales », on peut facilement croire que l’accusation de coup d’État n’est qu’une stratégie partisane des alliés de Morales. Et en effet, le fait que seuls les « amis » de Morales ou les responsables politiques avec qui il entretenait des proximités idéologiques aient pris position contre le coup d’État a pu renforcer l’idée que les deux camps en présence étaient également coupables de la situation.

Heureusement, depuis le début de la semaine, les médias évoluent vers une analyse plus nuancée de la situation – parfois en essayant de faire oublier leur première réaction. Le Monde, par exemple, a remanié de fond en comble l’article initialement paru et dans lequel l’expression de « coup d’État » est apparue comme par magie. Le Huffington Post fait paraître une mise au point, dont le titre est cette fois on ne peut plus explicite : « Ce que vit la Bolivie n’est pas une contestation populaire mais un coup d’État ». On peut cependant regretter que la plupart des médias continuent de tenir pour acquise la fraude électorale dont les adversaires de Morales l’accusent, alors qu’elle n’est pas avérée et semble au contraire être un mensonge.

Le destin de la Bolivie reste en suspens. Jeanine Añez, la seconde vice-présidente du Sénat bolivien, s’est autoproclamée présidente mardi malgré l’absence du quorum parlementaire requis. Elle qui conviait en 2013 les Indiens – majoritaires en Bolivie – à « retourner sur leurs plateaux » a reçu le soutien de Carlos Mesa et de Luis Fernando Camacho, ainsi que des États-Unis. Elle promet d’organiser des élections dans les 90 jours qui viennent, mais refuse que Morales s’y présente et le menace de poursuites judiciaires s’il revient du Mexique, où l’asile politique lui a été accordé. De plus, selon Libération, la nouvelle cheffe d’État « envisagerait la fermeture du Parlement pour contourner le parti d’Evo Morales, le Mouvement vers le socialisme (MAS), qui y est majoritaire dans les deux chambres, afin de gouverner par décrets présidentiels ». Au moment même de l’écriture de cet article, l’AFP annonce la mort de cinq manifestants pro-Morales, tués par les policiers lors de manifestations à propos desquelles la Commission interaméricaine des droits humains (CIDH) a dénoncé dans un communiqué « l’usage disproportionné de la force policière et militaire ».

Le coup d’État a bien abouti, et le silence des médias, partiellement responsable de l’absence de réaction ferme de l’opinion publique et de la communauté internationale, n’y est pas pour rien.