L’État-plateforme ou la mort de l’État social : Castex et le monde d’après

©PHOTOPQR/LE PARISIEN/Fred Dugit. Paris, 19/05/2020

Alors que le gouvernement convoque les partenaires sociaux le 20 juillet pour relancer sa réforme des retraites, le sermon déjà trop bien connu sur le « trou de la Sécu » et le poids des « charges » fait son retour fracassant sur les plateaux depuis le début du déconfinement. Comprenez : la Sécurité sociale ne pourra se remettre des dépenses engendrées par la crise sanitaire, d’autant plus que la baisse d’activités provoquée par le confinement aura entraîné une baisse logique des cotisations. Le passage programmé d’un État social issu du CNR à un État-plateforme, dernière lubie idéologique libérale, poursuit encore davantage la violence infligée à un système social déjà à bout de souffle. Analyse par Léo Rosell et Simon Woillet. 


Guerre contre le Covid et chant du déshonneur

Les réformes néolibérales menées jusqu’à la crise sanitaire à marche forcée pourraient ainsi réapparaître par la fenêtre, au prétexte honteux des morts du Covid, et des pertes de cotisations liées à l’arrêt de l’activité économique pendant le confinement. Ce refrain a en tout cas été rapidement entonné par Gérald Darmanin, alors encore ministre de l’Action et des Comptes publics, qui se prétend pourtant « gaulliste social ». Le nouveau Premier ministre, Jean Castex, lui-même ayant éhontément repris ce qualificatif pour se décrire tout récemment. De même, pas moins de 136 milliards d’euros de dépenses liées au Covid-19 ont été délibérément transférés sur le budget de la Sécurité sociale, accentuant artificiellement un déficit qui relève en fait davantage d’une construction idéologique réactionnaire que d’une réalité, eu égard à l’équilibre permis par les branches bénéficiaires de la Sécurité sociale.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que la définition de l’horizon du monde d’après ait été confiée à Jean Castex, fidèle sarkozyste à l’origine, qui introduisit, dans le cadre du plan hôpital de 2007, la tarification à l’activité dans le système hospitalier. La fameuse « T2A », dénoncée par l’ensemble des personnels soignants pour avoir introduit la notion d’objectifs et de rentabilité dans l’hôpital public, a ainsi constitué un véritable poison pour le système hospitalier, conduisant à la rationalisation des coûts et à la mise en concurrence des établissements de santé, au profit des cliniques privées. La catastrophe sanitaire du coronavirus a révélé la brutalité des effets de ce système pensé par Jean Castex et mis en place par Roselyne Bachelot, ministre de la santé sous Sarkozy et actuelle ministre de la Culture.

Le nouveau Premier ministre Jean Castex a ainsi affiché très tôt sa détermination à traiter en particulier la réforme des retraites. Il a notamment présenté un nouvel agenda, avec une réunion des partenaires sociaux dès le 20 juillet, alors que des premières rencontres bilatérales ont été organisées depuis le 8 juillet. La réforme des retraites est ainsi plus que jamais « absolument indispensable », selon Bruno Le Maire au micro de RTL, le ministre de l’Économie. Alors que l’épidémie de Covid réapparaît dans plusieurs régions françaises de façon inquiétante, le gouvernement semble absolument déterminé à agir vite sur ce dossier qui n’a, selon lui, duré que trop longtemps, profitant des vacances d’été pour devancer la rentrée sociale annoncée pour septembre.

Mais alors, comment comprendre cette énième fuite en avant du gouvernement ? Entre l’échec cuisant de la gestion de la crise sanitaire et la piteuse reculade sur son injuste réforme des retraites par points, modifier en profondeur un logiciel libéral désuet face à l’urgence des injonctions à une politique de « l’après-Covid » et l’angoisse de 2022 semblait bien trop compliqué.

Pourtant, la Sécurité sociale, le statut de la fonction publique, les allocations-chômage et les retraites, autant de « conquis sociaux » au cœur de notre modèle social, ont manifesté, durant la crise du Covid-19, leur rôle de filets de protection. Sans eux, beaucoup de Françaises et de Français n’auraient pu se soigner correctement, et seraient tombés dans la pauvreté faute de revenu de substitution dans un contexte de cessation d’activité massive, ajoutant à la crise sanitaire une crise économique et sociale encore plus grandes que celles auxquelles nous sommes déjà hélas confrontés.

L’économiste Philippe Ledent rappelle à dessein qu’il est hors de question que les citoyens reçoivent directement la facture des dépenses engagées par cette crise. Selon lui, « la Sécurité sociale sert précisément à ce qui est en train de se passer. Si elle n’est pas utile et utilisée maintenant, alors elle ne sert à rien. […] Quand un événement comme celui-ci survient, on ne tergiverse pas, on laisse se creuser le déficit de cette Sécurité sociale car c’est son rôle. » Un rôle que le gouvernement français semble avoir malheureusement perdu de vu depuis longtemps.

Passer de l’État social à l’État-plateforme en pleine crise : le Castex du gouvernement

Comment poursuivre la marche forcée des réformes imposées par l’exécutif dans un tel contexte d’impopularité et de remise en cause de sa gestion de la crise ? La solution a ainsi été toute trouvée dans le rebranding de solutions éculées, cette fois-ci sous l’aspect de la dernière innovation de l’économie politique américaine, celle de l’État-plateforme, inaugurée par les réflexions de Tim O’Reilly dans Government as platform, lui-même inspiré par le penseur libertarien Eric Raymond, auteur de La cathédrale et le bazar.

En effet, camouflée derrière les annonces généreuses quant à la revalorisation des salaires des personnels de soin hospitalier, le projet initial de la majorité, soutenu par les élites socio-économiques européennes, risque de se poursuivre à vive allure : inaugurer l’entrée fracassante des systèmes sociaux européens dans l’ère de la data economy californienne, en utilisant la numérisation de la santé publique comme « pied-de-biche » pour casser les « tabous » français sur la réforme du système social issu du Conseil national de la Résistance et ainsi privatiser « par la petite porte » – celle de la data economy – les services publics.

De l’étude de 2013 de Mc Kinsey France sur la digitalisation de l’économie réelle et des services publics au rapport Villani, du Health Data hub français, en passant par le Livre Blanc pour la stratégie digitale de l’Union Européenne défendu par Ursula Von der Leyen, le libéralisme européen s’engage dans la voie d’un rattrapage laborieux de la généralisation chinoise et californienne de l’intelligence artificielle à l’ensemble des secteurs clefs de régulation économique, sanitaire et juridique de nos sociétés. On voit bien que les enjeux de souveraineté, essentiels au demeurant, sont convoqués la plupart du temps par nos dirigeants pour camoufler la brutalité de la transformation sociale qu’ils cherchent à imposer comme une évidence. En témoignent la polémique autour du choix de Microsoft Azure Cloud sans appel d’offre dans le cas du Health Data Hub, ou encore, l’impréparation du lancement de l’application Stop Covid, qui selon la Quadrature du Net contenait un système d’identification captcha de Google.

De la surveillance épidémiologique à la facilitation administrative, les prétextes sont bons pour lancer la machine de la collecte des métadonnées d’utilisateurs. L’objectif réel d’un tel système étant d’alimenter en permanence – par le biais de la carte vitale et des dossiers de sécurité sociale ou des fichiers administratifs par exemple – les guichets centralisés de collecte par les institutions publiques, lesquels serviront de canaux de redistribution de ces informations de l’État aux entreprises, comme l’indique le rapport de préfiguration du Health Data Hub faisant mention du rôle de l’État dans ce qu’il nomme la « nécessaire industrialisation» des flux de données de cette nouvelle data economy.

Une litanie revient dans toutes les bouches réformistes depuis la fin des années 1960 – permettant au passage d’écorner un peu plus l’héritage jacobin : « l’État est malade des lourdeurs de son administration ». Pour la chercheuse Marie Alauzen : « Cette problématisation de l’administration comme « intérieur malade de l’État » se traduit par le déploiement d’un vaste chantier : la Rationalisation des choix budgétaires et comptables (RBC), entreprise à partir de janvier 1968 et par la progressive mise en place du Plan calcul »[1]. Les dernières études de l’Institut Montaigne sur l’insertion professionnelle en Seine-Saint-Denis, ou celles de l’IFRAP d’Agnès Verdier-Molinier sur l’hôpital public, sont là pour nous rappeler le problème au cas où le confinement aurait trop échaudé certains esprits avides d’une meilleure reconnaissance économique pour les soignants et les professions déconsidérées (livreurs, caissiers, agriculteurs, enseignants, techniciens de surface, etc.) qui ont porté sur leurs épaules la stabilité du pays.

Face à une telle « urgence », la solution s’impose d’elle-même : pour éviter les critiques traditionnelles quant à l’inhumanité des réductions d’effectifs publics, on passe par le prétexte de la numérisation, et de la nouvelle configuration du législateur en position de faiblesse face aux plateformes privées américaines et chinoises (GAFAM, BATX). L’idéologie de la « soft law », autre mot pour désigner le laxisme libéral français et européen à l’égard des firmes du numérique – le RGPD connaît en effet une grave période de flottement, la CJUE n’ayant toujours pas rendu son avis sur le transfert des données des GAFAM de leurs serveurs européens aux États-Unis –, participe alors de la redéfinition du rôle de régulation et de coercition de l’État et du Parlement. Non plus sévir, sanctionner, border juridiquement, mais « inciter » les grands acteurs monopolistiques à la compliance pour ne pas « priver » les consommateurs, PME et grands groupes industriels de la stimulation économique provenant des prouesses surestimées de l’Intelligence Artificielle.

Mais le paradoxe d’un tel discours est qu’il s’appuie précisément sur le pouvoir centralisateur de l’administration étatique pour collecter et redistribuer ce nouveau pétrole de l’ère numérique que sont les métadonnées (comportements utilisateur, géolocalisation, …). Or, l’ironie de l’histoire dans le cas présent tient au caractère suicidaire d’une telle idéologie, que l’on peut à bien des égards qualifier – selon le concept d’Evgeny Morozov – de solutionnisme technologique. En effet, si une telle conception de l’État peut sembler aller de soi et relever de la réaction de bon sens face à la « concurrence internationale » chinoise et américaine (on pense ici à la souveraineté des données des Français et Européens face aux GAFAM, au Cloud ou à la 5G), elle cache en réalité la logique de rentabilité et de réduction des effectifs publics qui la justifie via l’automatisation des tâches administratives, comme le diagnostic, ou le secrétariat, ce sur quoi insiste Marie Alauzen.

Ainsi, loin d’être disjointes dans leur logique, la « modernisation numérique », et la « modernisation sociale » semblent fonctionner de concert dans la pensée libérale contemporaine pour proposer une forme douce, progressive d’État social minimal. Dans son article intitulé « La construction de l’Etat social minimal en Europe » (Politique européenne, vol. 27, no. 1, 2009, pp. 201-232), Noëlle Burgi montre que ce changement de paradigme passe par des réformes et des restructurations sociales permanentes. Aussi différentes soient-elles d’un pays à l’autre dans l’Union européenne, ces dernières ne sont pas désorganisées. Elles tendent à se mouler sur un modèle dit des « trois piliers ».

Ce modèle organise, selon Burgi, une protection sociale à trois étages. À la base, un socle assistanciel constitué de prestations minimales fiscalisées est confié pour l’essentiel à la bonne gestion opérationnelle des collectivités territoriales, dans une perspective décentralisée. Un deuxième ensemble intermédiaire d’essence socioprofessionnelle  combine des assurances obligatoires et des dispositifs facultatifs, comme les institutions de prévoyance collective. Enfin, un troisième étage est établi sur les marchés de l’épargne et de l’assurance.

Promu d’abord en Suisse dans les années 1970, puis repris par la Banque mondiale (1994; apRoberts, 1997) et la Commission européenne, le découpage en piliers décrit très imparfaitement la réalité observée dans la plupart des pays. Notamment à l’égard du modèle français issu du CNR, et que la réforme par points prétendait abattre pour l’ouvrir à la capitalisation. Selon Burgi, « aux yeux de ses défenseurs, ce modèle des trois piliers présente l’avantage de construire l’espace de la capitalisation ou du marché là où ils étaient absents (apRoberts, 1999, 2007 ; Coron, 2007) et de placer la protection sociale « sous le double signe de l’assistance et du marché » (apRoberts, 1997) ». Ce qui permet de construire une vision positive du marché comme vecteur et co-garant avec l’État, de la protection sociale. Ainsi, la doctrine de l’État-plateforme, à travers les réductions budgétaires qu’elle prétendra imposer à l’hôpital public si l’on se laisse benoîtement enivrer des promesses thaumaturgiques de la télémédecine et de l’e-santé, aura un impact négatif sur la structure d’ensemble du financement de notre Sécurité sociale, à nouveau attaquée par le discours prétendument modernisateur du gouvernement actuel.

Contre la capitalisation de la protection sociale, il faut réaffirmer la puissance de la cotisation sociale

Face à ce « monde-d’après » pire que celui d’avant que nous concocte le gouvernement, il incombe au contraire de réaffirmer les fondements du modèle social français créé lui aussi à l’issue d’une crise de grande ampleur.

Et parmi les grandes institutions de la Libération, celle de la cotisation sociale sert de fondement à l’ensemble de l’édifice social érigé par les révolutionnaires de 1944-1946. L’intérêt principal de la cotisation réside dans le fait qu’il constitue une forme de salaire socialisé, prélevé sur le salaire des salariés et par le biais de cotisations patronales, puis directement distribué à la Sécurité sociale, afin de payer le système de santé, les soignants et l’hôpital, mais aussi les retraités, les parents et les chômeurs. Particulièrement efficace, l’Urssaf mettant un jour pour transformer les cotisations en salaires et en prestations, ce système a permis de réduire l’ampleur d’une crise qui aurait été tout autre sans ce type de mécanisme.

Au cœur du projet de modèle social pensé par le Conseil national de la Résistance, puis mis en place à la suite du plan Laroque par les équipes d’Ambroise Croizat, ministre communiste du Travail et de la Sécurité sociale, le financement par le biais de la cotisation s’inscrivait précisément dans un objectif de démocratisation sociale. En effet, ces cotisations sociales étaient gérées directement par les travailleurs eux-mêmes, à travers des Conseils d’administration des caisses élus à 75% par les syndicats des travailleurs et à 25% par ceux du patronat. Surtout, la cotisation, contrairement à un financement par l’impôt, devait permettre l’autonomie du système vis-à-vis du budget de l’État, et dès lors ne pas dépendre des objectifs budgétaires de gouvernements dont la Sécurité sociale ne serait pas la priorité.

La Sécurité sociale, telle qu’elle est envisagée à la Libération, reposait essentiellement sur la volonté de mettre fin aux angoisses du lendemain et d’instaurer un « ordre social nouveau ». Cette tradition était revendiquée par Pierre Laroque, directeur de la Sécurité sociale, qui insistait, dans un discours le 23 mars 1945, sur la nécessité d’inscrire la Sécurité sociale dans ce qu’il assimile à une tradition nationale : « Or, la tradition française dans le domaine de la sécurité sociale n’est pas une tradition d’étatisme bureaucratique ; c’est une tradition d’entraide volontaire, […] c’est la tradition du vieux socialisme français, du socialisme de Fourier, de Louis Blanc, de Proudhon, c’est cette tradition qui a son nom inscrit dans notre devise nationale, c’est la tradition de la fraternité. »

Cette énumération justifiait la particularité du système de protection sociale qu’Ambroise Croizat et lui, entre autres, appelaient de leurs vœux, à savoir non-étatique, dont le budget devait être géré de façon autonome vis-à-vis de celui de l’État, et par les représentants des travailleurs eux-mêmes. L’évocation de la fraternité dresse un pont entre l’héritage révolutionnaire et les réalisations à venir, dans le cadre de la République et de la solidarité nationale, allant de pair avec l’exaltation d’une « foi révolutionnaire ».

C’est précisément grâce à ce principe de la cotisation que les Centres hospitaliers universitaires ont pu être financés sans avoir besoin de s’endetter auprès d’une banque, ni d’avoir à payer de quelconques intérêts, ce qui a largement réduit la dépense publique pour des investissements d’une telle ampleur. Or, ce sont ces établissements publics de santé, qui ont une triple mission de soins, d’enseignement et de recherche, qui ont été en première ligne dans le traitement des patients atteints de Covid-19.

Réformer la Sécu, pour mieux la détricoter

Quelque temps seulement après la mort de ce dernier, consacré par la tradition cégéto-communiste comme le « père de la Sécu », les premières réformes de la Sécurité sociale commencent à amputer le système pensé par le CNR. Le général de Gaulle de retour au pouvoir en 1958 instaure d’abord le contrôle des budgets des caisses par l’État, ainsi que la nomination des directeurs de caisses.

En 1967, les ordonnances Jeanneney instaurent un découpage des risques de la Sécurité sociale en branches, contraire au principe de la caisse unique, la suppression des élections et surtout la mise en place du paritarisme, de telle sorte que les Conseils d’administration devaient désormais être composés à 50 % de représentants des salariés et à 50 % de représentants du patronat, ces derniers pouvant s’allier temporairement au syndicat le plus modéré et former ainsi une majorité défendant leurs intérêts.

En 1990, la Contribution sociale généralisée remet en cause le financement par la cotisation en instaurant un impôt non progressif, tandis qu’en 1995 l’instauration de la Loi de finance de la Sécurité sociale par Alain Juppé marque une nouvelle étape d’étatisation de la Sécurité sociale, son budget étant désormais voté par le Parlement. Le régime général a ainsi subi des attaques répétées de la part de ces gouvernements successifs, toujours selon l’objectif annoncé de « sauver » la Sécurité sociale, mais qui masque en fait une volonté inavouable de libéraliser le système de protection sociale, de surcroît lorsqu’ils traitent de sa nécessaire « modernisation » pour l’adapter aux défis contemporains.

La rhétorique médiatique et le projet néolibéral

La rhétorique médiatique de légitimation des choix gouvernementaux actuels en matière de gestion du budget et des comptes sociaux, qui appliquent en quelque sorte le projet du « monde du travail de demain » décrit par le candidat Macron, se déploie d’ailleurs sur un mode pernicieux : commenter – ou critiquer selon les opinions économiques – la forme, c’est-à-dire l’arbitrage du gouvernement sur les 10 milliards alloués aux gilets jaunes en baisses d’impôts et de cotisations sociales, pour naturaliser implicitement l’argument de fond jamais remis en cause : le principal problème du pays, c’est la réduction du déficit public et des comptes sociaux. Aujourd’hui, la crise économique entraînée par le confinement nous offre le plaisir, certes aigre à nos oreilles, d’une modulation de ce cher refrain, autour cette fois-ci de la générosité – entendez ici pingrerie en réalité – de la politique de chômage partiel du gouvernement Macron.

À travers cette stratégie plus ou moins consciente (délibérée dans le cas de la technostructure, incomprise et entonnée par servilité dans le cas des plateaux télés), se dessine un projet de société plus profond et une cohérence du discours sur le long terme : la rhétorique médiatique néolibérale. On invoque les vocables « réductions de la dépense publique », « réduire la dette », « accélérer les réformes », que la majorité des chroniqueurs impose depuis plusieurs décennies au débat public, justifiés par la technostructure libérale. Se répand ainsi l’idée que les politiques sociales coûtent cher, que les Français se plaignent trop, qu’il faut prendre en compte le vieillissement démographique, et qu’il faut tailler dans le gras des politiques sociales en prenant soin de faire de la « pédagogie ».

En réalité, la pilule est un peu trop grosse pour être avalée, et un soupçon légitime commence à se faire jour : n’y a-t-il pas ici une volonté délibérée de détruire le modèle social français à travers les baisses de cotisations, outil de destruction des comptes sociaux ? Augmenter par ce biais le déficit de la Sécu, et légitimer un peu plus la nécessité de réformer le système social français, au bénéfice du secteur privé.


[1]Marie Alauzen, Plis et replis de l’État plateforme. Enquête sur la modernisation des services publics en France. Sociologie. PSL Research University, 2019. Français. ffNNT : 2019PSLEM037ff. fftel-02418677f

Quels modèles d’urbanisme pour la transition écologique ?

Urbanisme néoclassique de la Reconstruction, place Jeanne Hachette, Beauvais (Oise), © Dorian Bianco

Réhabiliter une vision concertée de l’urbanisme pour relever les défis de la conversion écologique en aménagement du territoire : au-delà de l’incantation actuelle à faire la transition par des villes en ordre dispersé, la planification par l’État d’un modèle progressiste permettrait de lutter contre l’étalement urbain et la congestion des centres. L’habitat concentré en banlieue proche et la cité-jardin pour aménager les transitions périurbaines apparaissent comme autant de systèmes d’urbanisme à réactiver. Un tel bouleversement suppose, à rebours des orientations de la loi Elan (2018), de redonner un pouvoir essentiel à un architecte renouant avec la figure moderniste de l’urbaniste-ingénieur.


L’urbanisme contemporain est plongé dans le désarroi. Il traverse une crise historique qui s’explique par son abyssale vacuité programmatique : il ne dispose plus de modèle cohérent, ne suit aucun projet-type ni n’opère selon les missions d’une planification nationale. Désaissis de leur pouvoir sur le projet urbain, les jeunes architectes en désertent les problématiques au profit des cultures visuelles (art vidéo, design graphique, etc). La spéculation immobilière défait le tissu urbain, les enseignes commerciales parasitent les paysages urbains, le secteur de la construction est indifférent à la valeur architecturale ; enfin, le discours académique sur l’urbanisme, enseigné aux étudiants de sciences sociales en dépit des architectes, s’est éloigné de son volet technique et artistique : une hégémonie situationniste règne sur une partie des sciences sociales abordant la ville sous l’angle quasi-unique de l’habitant et de son droit à la ville. Dans la France du XXIe siècle, peu de métiers forment encore à la réunion de la forme et de la fonction dans la conception du projet urbain pour concilier questions techniques et esthétiques, nécessité et culture. Le monde de l’urbanisme s’est fragmenté.

La loi Elan, votée par le gouvernement Philippe en 2018, consacre cette vision antimoderniste en opposant aux acteurs de la construction (promoteurs immobiliers, BTP), chargés de bâtir rapidement à moindre coût, le supposé temps long des architectes et du patrimoine dont le rôle est marginalisé. En filigrane, il y a l’idée qu’il n’existe pas de conciliation possible entre impératifs techniques et (belle) forme architecturale car n’y aurait plus d’argent dans les caisses et que le temps presse. En visant un choc de l’offre pour bâtir mieux, plus vite et moins cher, la loi Elan nivelle par le bas et abaisse les coûts pour les bailleurs sociaux dont le ralentissement de l’activité s’explique… par la baisse des APL et des dotations aux bailleurs sociaux sous la présidence Macron.

Nous entrons dans une nouvelle ère. Un double défi s’annonce : la transition écologique et la résolution de la crise sociale dans un pays qui souffre d’individualisme pavillonnaire. Mais la réponse est inadaptée depuis plusieurs décennies : l’instrumentalisation politique de la notion de droit à la ville par les élus locaux puis le marketing urbain néolibéral a progressivement formé une nébuleuse de pensée quasi-unique sur la pertinence d’une échelle locale impuissante à contrer la dynamique multinationale du capitalisme contemporain.

En creux, le mythe du retour des villes est anti-étatique car il soustrait l’action politique de l’échelle nationale fondée sur l’aménagement du territoire. Or depuis les premières lois de décentralisation (1981), l’État encourage la délégation de ses prérogatives aux échelons inférieurs de gouvernance territoriale, aujourd’hui jusqu’au niveau des métropoles sommées de se survivre ou de périr face à la mondialisation. Un contraste se joue entre l’impensé géo-darwinien d’une transition écologique opérée en ordre dispersé par les villes (déséquilibré par principe), acceptant en creux la fragmentation néolibérale de l’État social, et la planification centralisée à la française qui vise l’égalité de traitement des territoires en subvenant à ses besoins financiers quel que soit leur rang. Le droit à la ville n’est alors que le symptôme d’une impuissance à maîtriser l’urbanisme à la bonne échelle. Pour contrer cette dynamique, l’urbanisme pourrait redevenir une politique à l’échelle nationale grâce à la planification qui a connu son heure de gloire durant les premières années de la Seconde Reconstruction (1945-1953), cette fois-ci au service de la transition écologique des années 2020. Les milieux réactionnaires et libertaires communient dans l’erreur en attribuant la détérioration des paysages à l’industrie, alors qu’il faudrait l’imputer à l’individualisme pavillonnaire défendu de Giscard à Sarkozy et aux lois de décentralisation qui ont retiré l’implication de l’État au profit des municipalités. Le réquisitoire postmoderne contre l’industrie obscurcit les véritables enjeux ayant trait au rôle et à l’échelle de la maîtrise d’œuvre. Mais quels modèles d’urbanisme faut-il alors adopter ? Et quel rôle donner aux architectes ?

La transition écologique : l’histoire est la source de tout progrès

Les idolâtres des nouvelles technologies voient la « révolution » numérique comme le levier de la transition écologique. Dans le domaine de la construction, c’est la mode de l’imprimante 3D et du BIM (Building Information Modelling, technologie de modélisation numérique). Si la consommation d’énergie nécessaire à l’usage de ces machines dépend en amont de l’extraction de ressources fossiles, l’impact carbone sera négatif. Une étude du think tank The Shift Project montre que la transition numérique contribue déjà à hauteur de 3% aux émissions globales de CO2. La dématérialisation de l’économie est un mythe.

A l’inverse, les innovations modernes les plus profitables à la transition écologique comme le nucléaire peuvent être associés au retour de techniques pré-carbones historiques. En somme, la combinaison du high-tech et du low-tech constitue la solution la plus profitable, notamment dans le secteur de la construction où l’innovation semble inutile. Si l’accumulation exponentielle d’émissions de CO2 commence grosso modo avec la diffusion de la révolution industrielle en Europe occidentale autour de 1850, les européens n’ont pas pour autant commencé à construire leurs villes à partir de cette date-là. Cela signifie que les méthodes constructives proto-industrielles constituent une solution existante et éprouvée de bâtiments édifiés avec un bilan carbone nul ou insignifiant et des matériaux aussi divers que la pierre, la brique, le bois, le verre. Dans La fin de l’avenir, l’historien médiéviste Jean Gimpel analysait le déclin technologique de l’Occident durant la seconde moitié du XXe siècle comme une opportunité pour renouer avec des innovations techniques durables plus anciennes, notamment issues de révolutions industrielles antérieures comme celle qu’a connu… la France du XIIIe siècle. Ce projet était déjà porté à la fin du XIXe siècle par les socialistes anglais et le mouvement des Arts and Crafts, avec un résultat mitigé.

Immeubles reconstruits durant l’après-guerre, Saint-Malo, © Olga1969, Licence Creative Commons

Cette voie doit nous conduire à reconsidérer le bâti historique. Au lieu de démolir et reconstruire, il faut entretenir, rénover, préserver, car l’architecture qui produit le moins de CO2 est encore celle qu’on ne construit plus. Récemment, des projets de recherche se sont intéressés aux potentialités écologiques de l’architecture vernaculaire, dont les méthodes constructives se caractérisent par l’usage et la transformation de ressources naturelles locales. Leur viabilité écologique s’accompagne de grandes qualités esthétiques : le bâti vernaculaire se conforme au site et aux conditions physiques de leur environnement, tout en renforçant la cohérence des paysages culturels. Les stratégies contemporaines d’isolation thermique par l’intérieur permettraient alors d’optimiser les performances écologiques de ces bâtiments (le BTP entretient la confusion sur la notion de passoire thermique qui ne concerne que les constructions de 1948 à 1975). En s’inspirant de l’architecture vernaculaire, l’aménagement saisit la transition écologique comme un moyen d’améliorer le paysage. C’est là d’ailleurs le prérequis de tout principe d’ingénierie : saisir la contrainte pour faire mieux.

Renouer avec ces méthodes de la longue durée pose essentiellement deux problèmes. Le réemploi de matériaux et de techniques anciennes se heurte à leur coût élevé à cause de la concurrence étrangère permise par le libre-échange quasi-intégral. La réintroduction de barrières tarifaires et l’usage de la dévaluation sont des armes idéales pour relancer les industries locales et traditionnelles. Seule une politique économique de l’État peut y parvenir en compensant la chute d’activité du BTP, en relocalisant l’outil de production et son système d’acheminement pour rompre avec la dynamique multinationale du capitalisme.

Le milieu éducatif et professionnel de l’architecture ne dispose pas de connaissance du vernaculaire à l’inverse des métiers du patrimoine : conservateurs, archéologues du bâti,  historiens ou encore architectes du patrimoine, géographes et géo-scientifiques. La crise industrielle entamée durant la seconde moitié du XXe siècle et la délocalisation des outils de production provoquée par la mondialisation néolibérale ont fait disparaître presque complètement les savoir-faire traditionnels. Par conséquent, particuliers et entreprises en bâtiment sont incapables de reproduire par eux-mêmes des méthodes qu’ils doivent réapprendre de ces spécialistes, et nul artisanat 2.0 ni autoconstruction libertaire ne peuvent parvenir au niveau de qualité de leur travail.

Comme un serpent qui se mord la queue, nous avons vu que la loi Elan marginalise les métiers de l’architecture et du patrimoine et les éloigne du pouvoir technique…  C’est pour cela qu’il faut imputer la misère contemporaine de l’urbanisme aux responsables politiques et au pouvoir économique plutôt qu’aux architectes victimes de ce rapport de force. Cependant, l’enseignement de l’architecture s’est rendu impuissant à s’y opposer.

Changer l’enseignement de l’architecture

Si l’urbaniste qui conçoit la ville doit être l’architecte et non pas l’administrateur ni quelconque acteur privé, il faut au préalable que l’enseignement de l’architecture soit orienté vers une conception tout à la fois esthétique (faire une belle ville), sociale (faire habiter tout le monde) et fonctionnelle (travailler et se déplacer). C’était le compromis auquel les architectes reconstructeurs étaient parvenus.

Or, depuis les années 1970 et l’essor des critiques antimodernes, la figure de l’architecte-ingénieur s’est effritée. Pour qu’il redevienne le véritable auteur de la ville, l’architecte doit se penser comme un homme ou une femme de l’art qui se met au service d’une composition urbaine cohérente et globale, capable d’articuler les différentes échelles du projet (mobilière et décorative, constructive et architecturale, paysagère et infrastructurelle). Sur ce point, l’art ne peut pas être considérée comme une discipline autonome comme les pures performances de la starchitecture des années 1990-2000, ni s’identifier uniquement, comme lors de la Renaissance italienne, à l’enseignement des arts libéraux : il doit être reconduit à la notion grecque et médiévale plus ample de tekhnè qui associe art et technique et attribué à ce que le bas Moyen-Âge appelait les arts mécaniques. L’architecture doit être désindividualisée et subordonnée à un projet de société.

À partir des années 1960, l’enseignement de l’architecture se sépare des Beaux-Arts, s’ouvre aux sciences sociales et se dématérialise en s’intéressant aux thèses structuralistes et post-structuralistes. Durant les années 1970, l’architecture est un angle d’approche privilégié pour analyser le tournant culturel postmoderne des sociétés occidentales : elle est désormais appréhendée comme un objet signifiant et textuel. Délaissant la question du chantier, elle devient également plus abstraite, car ce n’est plus l’art ni le temps, mais l’espace qui devient son angle d’analyse, comme en témoigne l’influence d’Heidegger pour défendre la primauté anti-humaniste du site sur le programme.

Des concepts abstraits font leur apparition, comme la mémoire au sens phénoménologique qui remplace le patrimoine historique auquel se référaient les architectes de la Reconstruction, si bien que l’enseignement actuel de l’histoire dans les écoles d’architecture est devenu catastrophique : la connaissance de l’architecture française et européenne qu’ont les nouvelles générations demeure souvent de l’ordre de la culture générale. L’histoire, c’est-à-dire le temps, doit redevenir un angle d’approche aussi important que l’espace pour former les architectes. Au lieu de lire les écrits auto-référencés des architectes contemporains célèbres comme Rem Koolhaas et Bjarke Ingels, la nouvelle génération devrait accumuler les connaissances de terrain et connaître, à la manière des chercheurs de l’inventaire, le bâti existant. Il en résulte paradoxalement une approche très formaliste qui est incapable de se reconnecter avec les dimensions sociales et techniques plus larges de l’urbanisme.

De l’autre côté, avec l’apparition progressive des urban studies, l’enseignement de l’urbanisme s’est autonomisé pour appréhender la ville comme une réalité propre au lieu de l’intégrer de manière systématique à l’art et l’histoire. L’enseignement de sciences sociales (sociologie, géographie) dispensé dans les diplômes d’urbanisme aborde trop sommairement l’histoire de l’art qui constitue pourtant le domaine privilégié pour étudier la forme des villes. Sa lecture cohérente en modèle est fragilisée par la critique postmoderne des années 1970 et son ode à l’incompréhensibilité d’un monde complexe. A rebours de cette évolution, il faut se replonger dans les expériences historiques du projet urbain pour en reconstituer le caractère d’œuvre collective.

Les modèles historiques du projet architectural et urbain

Cathédrale Saint-Étienne et habitat collectif reconstruit par Jacques-Henri Labourdette, Beauvais (Oise), © Dorian Bianco

Il faut réhabiliter la figure rationnelle de l’architecte-ingénieur. Cette conception domina deux moments qui furent parmi les plus extraordinaires contributions de l’architecture française au progrès technique et humain : la cathédrale gothique et la Reconstruction d’après-guerre. Lorsque l’abbé Suger fait rebâtir le chœur de Saint-Denis entre 1140 et 1144, naît progressivement un système constructif révolutionnaire par lequel la stabilité de l’édifice ne repose plus sur sa masse comme dans le modèle gréco-romain, mais sur l’équilibre des forces que souligne l’esthétique constructive. Dès lors, les cathédrales gothiques du Bas Moyen-Âge feront disparaître l’épaisseur du mur grâce à un système de colonnes légères qu’inonde la lumière naturelle à travers le vitrail. Plus on s’élève, plus on évide, et avec moins de pierres : Less is more, on fait plus avec moins. Ce principe qu’un ingénieur contemporain ne saurait remettre en question a été inventé dans l’Île-de-France du XIIe siècle, et le mur rideau des gratte-ciels modernes n’en font que systématiser le principe. Loin du réquisitoire anti-technologique de certains écologistes, c’est ce genre de principe d’ingénierie qu’il faut retrouver pour maximiser la transition environnementale tout en faisant une ville plus belle qu’elle ne fût jamais.

Il n’existe pas de théorie que les architectes du gothique nous aient laissé de leurs églises, seuls de rares dessins qui nous sont parvenus témoignent que la construction a été pensée. La cathédrale s’élaborait sur le chantier, où l’on dût inventer le système moderne de la préfabrication pour accélérer la construction et réduire les coûts de production. Loin d’être anonymes, les architectes étaient à la fois des maîtres d’œuvre, des bâtisseurs et même des entrepreneurs auxquels s’adjoignaient verriers et tailleurs de pierre qu’on ne distinguait pas encore trop des sculpteurs. La cathédrale était une œuvre collective et non  individuelle. Jean Gimpel rappelle que l’artiste médiéval n’était, à la manière de la partie pour le tout, qu’un ouvrier au service d’un grand ouvrage.

Collégiale Saint-Wulfran et Immeuble collectif d’État reconstruit durant l’après-guerre, Abbeville (Somme), © Dorian Bianco

Dans la lignée de cette conception française et anti-individualiste de l’architecture, la Reconstruction des villes sinistrées par la Seconde Guerre mondiale n’a pas davantage eu le temps de recevoir quelconque théorie : il fallait refaire la ville dans l’urgence, c’est-à-dire imaginer une architecture nécessaire qui redresse les fonctions économiques et politiques essentielles tout en fournissant un logement à tous. Il en résulta, à l’exemple de Saint-Malo, un compromis entre modernité et tradition, et un style mêlant simplicité fonctionnelle (hygiène, lumière, béton armé, absence de système ornemental), une esthétique pittoresque pour rassurer les habitants (toitures à lucarnes, parements en matériaux traditionnels) et un urbanisme néoclassique (lisibilité de la voirie, perspectives, ordonnancement des façades). Par un système de planification étatique, les plans étaient réalisés par des urbanistes qui étaient des architectes modernes, régionalistes ou néoclassiques. Dans le sillage d’Auguste Perret, c’est le triomphe du classicisme structurel où, comme dans le gothique, l’esthétique constructive anime l’élévation des façades.

Il fallût industrialiser le chantier en préfabriquant par avance les modules constructifs. Ce fut l’œuvre de l’intérêt général et du travail collectif : pensons qu’Amiens fut rebâti par 200 architectes en l’espace de douze ans, et qu’en 1962 avait-on presque achevé la Reconstruction de 1600 villes françaises avec une architecture d’une grande inventivité stylistique. Les limites du génie humain étaient repoussées. Pour reconstituer le patrimoine mobilier détruit, des artistes sculpteurs, peintres et verriers furent commissionnés comme dans la Manche où l’on vit un renouveau de l’art sacré au cours des années 1950. Les bas-reliefs, comme ceux qui ornent la caisse d’assurance-maladie de Basse-Normandie à Caen, témoignent d’un art social, compréhensible et modeste au service d’un projet de redressement national. Cette réunion des arts dans un contexte de nécessité demeure dans la droite lignée de la cathédrale gothique. A la manière des artistes et bâtisseurs médiévaux, l’individualité esthétique de ses auteurs était reléguée au second plan, tout en étant reconnue par le droit du travail (qui, au XIIIe siècle, existait sous une forme associative libérale). Comme pour la cathédrale, l’architecture moderne se voulait un art total où les œuvres d’art ne sont pas autonomes, mais au service d’un grand projet. Cette conception se retrouve dans le projet urbain soviétique ainsi que dans le mobilier scandinave, conçus comme des œuvres du génie collectif au service de la société.

La transition écologique, par son caractère d’urgence absolue, n’a pas le temps de recevoir de théorie. Or aujourd’hui, la question est confiée à des administrateurs qui ne se soucient pas de la dimension culturelle et patrimoniale et qui ne posent aucunement la nécessité de redistribuer les richesses pour s’en donner les moyens, tandis qu’un milieu élitaire s’est éloigné du chantier et se perd dans des discussions byzantines sur le concept en architecture. Nous attendons la venue d’une nouvelle œuvre collective où les métiers se remettraient à coopérer dans une mentalité d’ingénieur, sans enrichissement personnel ni égoïsme local, à la manière de ce que furent le chantier médiéval et la Reconstruction. Maurice Thorez ne déclarait-il pas en 1937 à la Mutualité : « Je me prends souvent à comparer aux bâtisseurs de cathédrales animés de la foi ardente qui « soulève les montagnes », et permet les grandes réalisations, les constructeurs de la nouvelle cité socialiste ».

Quels aménagements planifier ?

Un zeitgeist antifrançais règne dans les manières contemporaines de faire la ville, façonnées d’impensés spencériens et anti-humanistes. La nouvelle architecture domestique, à l’exemple du nouveau quartier Rive Gauche à Paris, est anti-urbaine par son absence d’ordonnancement, de cohérence avec le tissu historique, et de lisibilité visuelle ensevelie dans d’interminables quinconces et angles décalés justifiés à renfort d’arguments psychologistes ou post-stucturalistes. L’architecture monumentale, comme la Philharmonie de Paris, est anti-sociale par son incapacité à accueillir la vie de la Cité en excluant les non-diplômés de son périmètre, à la différence de la cathédrale gothique dans laquelle tout le monde se rencontrait et des bâtiments de service publics reconstruits d’après-guerre.

L’architecture biomorphique des années 2010, cassant la cohérence des paysages urbains, n’est rien d’autre que du marketing urbain, car remplacer un angle droit par une ligne courbe n’a jamais fait réduire les émissions de gaz à effet de serre. Enfin, l’écoconstruction contemporaine souffre d’une absence abyssale de conformité paysagère et ne semble être que la mauvaise version du puritanisme esthétique. Conception biologiste inconsciemment dirigée contre la tradition rationnelle à la française d’un côté, narcissisme d’architectes qui se considèrent comme des artistes en liberté de l’autre, et qu’on juge, à la manière d’œuvres d’art, par leur « geste ». Ce n’est plus un tribunal, c’est du Renzo Piano, ce n’est plus une salle de concert, mais du Jean Nouvel. Le programme disparaît derrière des figures qui se croient à la cour des Médicis.

Comment renverser ces modèles défaillants d’urbanisme ? L’entretien du patrimoine ne suffit pas, il faudrait mettre en place une économie de guerre contre le réchauffement climatique qui s’autorise le déficit en rompant avec l’austérité budgétaire… En somme, c’est un léninisme keynésien appliqué à l’urbanisme qui prend pour modèle les meilleures réalisations internationales (tout particulièrement d’Europe du Nord) et françaises. Les chantiers gothique et reconstructeur constituent les modèles à la fois symboliques et anthropologiques d’une nouvelle œuvre nationale.

Cité-jardin (1921-1939), Suresnes (Hauts-de-Seine), © Dorian Bianco

Que faire ? La planification des zones d’habitat dense (centre-ville, banlieue proche) consisterait à réduire et séparer les flux, améliorer la qualité du bâti et renforcer la place du logement social par l’achat de logements insalubres à rénover. Pour y parvenir, la suppression de la gouvernance métropolitaine permettrait de restaurer l’autorité financière et administrative de l’État et des communes (dissolution du Grand Paris et mise en place d’un arsenal juridique contre la spéculation immobilière). La recréation du commissariat au plan et de la planification quinquennale deviendraient les instances privilégiées d’aménagement du territoire et de l’urbanisme. Pour clore l’ère de la décentralisation (1981), l’État nommerait un architecte-urbaniste en chef pour chaque ville, ayant reçu une formation d’architecte du patrimoine et avec un rôle contraignant pour tous les projets d’urbanisme, qui traiterait directement avec une association syndicale représentant les municipalités et les habitants. Il éditerait des plans locaux d’urbanisme qui suivraient des directives nationales prescrivant la conformité écologique et paysagère des projets (plantations d’arbre, jardins à l’anglaise), la densification des espaces bâtis par l’habitat collectif, la conformité architecturale au bâti ancien et à la lisibilité urbaine (néoclassicisme structurel à la française, règlements d’alignement), l’usage de principes de construction vernaculaires et/ou écologiques pour les nouveaux bâtiments, l’obligation de l’isolation thermique par l’intérieur et les règles d’embellissement et de cohérence esthétique qui interdisent les matériaux et les enduits non vernaculaires pour soutenir la production des industries locales et traditionnelles. Cette restauration provisoire du compromis fordo-keynésien remettrait dans les mains de l’État la maîtrise d’ouvrage, préalable à quelconque transformation socialiste ultérieure de la maîtrise d’œuvre et de la construction : la planification fonctionne d’abord sur la base d’une politique économique de l’État qui soutiendrait fiscalement les commerces de proximité en soustrayant le CICE des grandes entreprises pour le diriger vers les petites entreprises. Leur socialisation ne se poserait qu’ensuite.

D’autres solutions existent pour éviter les démolitions inutiles. L’interdiction de la destruction de tout immeuble antérieur à 1962 (sauf dérogation ministérielle) et de tout ensemble bâti inventorié pour son caractère architectural ou écologique remarquable antérieur à 1995 suppose de donner un rôle contraignant à l’inventaire général du patrimoine culturel. Cette règle pourrait être assouplie pour les pavillons construits à partir de la loi Loucheur (1928), avec l’autorisation de détruire les pavillons non inventoriés. L’État pourrait ainsi montrer montrer ses volontés esthétiques. Le contrôle des loyers, notamment en centre-ville, est un mécanisme à employer en parallèle pour éviter la gentrification engendrée par la patrimonialisation et faire habiter les employés plus proche de leur lieu de travail. Enfin, le système de consultation-validation des projets d’urbanisme par l’architecte communiste André Lurçat lors de la Reconstruction de Maubeuge permettrait d’éviter la réalisation de projets trop impopulaires. Enfin, l’aménagement d’un réseau cyclable dans les villes petites et moyennes sur le modèle de Copenhague (chaussées séparées unidirectionnelle, séparation des flux, feux de circulation adaptés à la vitesse des vélos) accompagnerait la planification d’un nouveau système de circulation (sauf pour les villes trop denses comme Paris où l’offre en transport collectif prime sur le transport individuel). L’État pourrait encore légiférer dans les domaines suivants : la fin du parasitage commercial des paysages urbains par la suppression de la publicité des espaces publics, le démontage des enseignes lumineuses, la réduction de l’éclairage public…

L’aménagement des transitions périurbaines où l’habitat est relâché nécessite une planification différente. L’interdiction par décret ministériel l’artificialisation des sols apparaît comme une mesure urgente face à la crise environnementale. Pour les zones périurbaines, l’achèvement des enquêtes d’inventaire auxquelles est donné un rôle juridique contraignant permettrait d’empêcher la démolition inutile des lotissements présentant un caractère architectural, historique ou écologique remarquable. Sur la base de ce travail, une partie des installations commerciales de grande surface ne présentant pas d’intérêt serait démolie et remplacée par une ceinture de cultures maraichères à destination de nouveaux marchés périurbains qui s’installeraient dans des centres commerciaux réhabilités à cette fin. Les municipalités et l’État peuvent racheter les terrains des logements vacants parmi les lotissements périurbains non protégés de la destruction par l’inventaire (la plupart) afin de les détruire et de les remplacer par des cultures à destination des marchés périurbains. La construction en banlieue des résidences en habitat collectif et semi-collectif préfinancés sur le modèle des ISAI d’après-guerre permettrait de reloger les ménages endettés par l’achat de leur pavillon (et annuler leur dette), tout en évitant l’expropriation violente.

Parties communes du logement social périurbain en habitat semi-collectif d’Håndværkerparken (1984), Arkitektgruppen i Aarhus, aménagé en référence aux paysages culturels nationaux : un modèle environnemental et architectural, Aarhus (Danemark), © Dorian Bianco

Les circulations périurbaines évolueraient vers un système de pistes cyclables séparées du réseau viaire, sur le modèle des périphéries danoises et néerlandaises pour relier les logements aux infrastructures publiques et les cultures aux marchés. En parallèle, la reconstitution dans les grandes villes d’un réseau de transport relierait de manière satellitaire centres et périphéries et de manière réticulaire villes et arrière-pays productifs agricoles et industriels (chemin de fer et bus) en suivant des éléments de la Green Belt imaginée par Ebenezer Howard en 1898. Les Établissements publics comme la RATP parisienne ne sont-ils pas des exemples pour ces nouvelles transportations périurbaines ? Sur ce point, une planification soucieuse des strictes nécessités écarterait sans doute la création de villes nouvelles puisqu’une double contre-dynamique doit enrayer le néolibéralisme urbain : la déconcentration des villes métropolisées et la redensification des petites villes et moyennes sur la base d’une relocalisation économique de leurs emplois. Cette œuvre immense demande la collaboration des métiers par des programmes communs entre divers établissements publics (Université, Centre des monuments nationaux, Office national des forêts, Agence de l’énergie, etc) pour la préservation environnementale et la conformité aux paysages culturels français. De la même façon qu’en centre-ville, les plans d’aménagement locaux prescriraient des directives architecturales et paysagères comme l’interdiction des enduits non traditionnels et des parements en matériaux non locaux pour tous les nouveaux programmes de logement. Ne faudrait-il pas récréer un paysage de transition entre ville et campagne en se fondant sur l’histoire de chaque « pays traditionnel » tout en augmentant la surface des forêts dans les friches périurbaines ? Des exposition de modèles-types de lotissements périurbains et de typologies sur la base du travail entamé par les atlas paysagers des DREAL le permettrait.

Logement social d’Hesselbo (1984) en maisons individuelles groupées, Vandkunsten arkiteker, Værløse (Danemark) : un modèle-type ?, © Dorian Bianco

Les choix politiques doivent faire l’objet d’une délibération démocratique, mais le projet urbain qui les réalise doit revenir à la maitrise d’œuvre (l’architecte) qui a le pouvoir de faire la ville sans le concours clientéliste des acteurs locaux. La figure de l’architecte-ingénieur, qui caractérisa le maître d’œuvre du chantier gothique, fut ressuscité par le mouvement moderne et le rationalisme constructif français. Contre l’anarchie visuelle et le chaos postmoderne qui l’ont affaibli ces dernières années, il reviendrait sur le devant de la scène pour concevoir un urbanisme écologique par l’intérêt général et pour les gens, conçu comme un pilier de la reconstruction de l’État social.

La reconstruction d’après-guerre, un modèle pour sortir du néolibéralisme ?

Le quartier Saint-François, Le Havre, reconstruit dans un style mêlant le pittoresque normand et le modernisme. © Dorian Bianco

Durant l’été 1940, l’armée allemande endommage plusieurs villes françaises. Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, c’est au tour des alliés de bombarder le Nord et l’Ouest de la France pour libérer le territoire de la domination nazie. De nombreuses villes sont dévastées par les combats, partiellement ou en totalité : Caen, Évreux, Brest, Maubeuge, Dunkerque, Abbeville, Creil ou encore Amiens. En tout, 1 600 communes françaises sont en grande partie détruites, pour la plupart dans le nord du pays, en Picardie, en Normandie et en Bretagne.


Le 3 juin 1944, le Comité français de libération nationale se transforme en Gouvernement provisoire de la République française (GPRF). La tâche de ce gouvernement s’avère colossale : il doit reconstruire les villes sinistrées dans l’urgence, résoudre la crise du logement et relancer l’économie française. Face au discrédit de la droite conservatrice et des libéraux, dont une partie s’est compromise dans la Collaboration et les politiques raciales du régime de Vichy, le GPRF pose les fondations d’un État social ambitieux avec la création de la Sécurité sociale par l’ordonnance du 19 octobre 1945. L’État et la puissance publique constituent alors des leviers privilégiés du redressement de l’économie du pays, en nationalisant certains secteurs clefs comme les transports ou l’énergie et en planifiant l’urbanisme des villes à reconstruire.

La Tour Perret (1949-1952) vue depuis la rue de Noyon, Amiens. Erigée par Auguste Perret, elle couronne la reconstruction du centre-ville d’un projet monumental en béton armé. © Dorian Bianco

Par conséquent, la période officielle de la Reconstruction (1945-1955) correspond à la mise en place d’un modèle économique et social de type keynésien qui, pour la première fois, permet à l’urbanisme de devenir une question d’intérêt général et une prérogative de l’État social. En octobre 1944, le GPRF crée le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme en charge de coordonner les plans de reconstruction des centres-villes détruits et de contrôler l’attribution des marchés. Grâce au plan Marshall, l’État finance directement chaque programme par une planification urbaine reposant sur une économie mixte et le compromis fordo-keynésien (Vakaloulis, 2001). Ce système s’appuie sur l’industrialisation et la modernisation fordiste du travail ouvrier : la commande aux industries locales induit une politique de relance de la demande, qui participe à la croissance économique générale en remplissant les carnets de commande des entreprises.

L’État finance ainsi la construction des logements qui sont ensuite attribués aux propriétaires ayant perdu leur bien immobilier

La Reconstruction constitue un tournant dans la fondation de l’État social à la française puisqu’il double l’échelle municipale (devenue aujourd’hui celle des politiques urbaines, précédée dès les années 1930 par le socialisme municipal d’Henri Sellier) d’une échelle nationale, celle de l’État. La planification étatique offre alors deux avantages : en premier lieu, elle repose sur l’égalité territoriale car elle établit des schémas de reconstruction pour l’ensemble des zones sinistrées sans discriminer leur rang administratif, à l’inverse de la logique actuelle de métropolisation qui favorise les grandes agglomérations au détriment des petites et moyennes villes ; en second lieu, elle freine la spéculation immobilière grâce à la nationalisation du crédit et au programme des Immeubles sans affectation individuelle (ISAI) et des Immeubles collectifs d’État (ICE). L’État finance ainsi la construction des logements qui sont ensuite attribués aux propriétaires ayant perdu leur bien immobilier, en échange de leurs indemnités de guerre.

Ce système permet d’évaluer les besoins en logements pour chaque ville sinistrée. A cette occasion, la Reconstruction permet de renforcer la présence de logements sociaux par un nouvel arsenal juridique :  plafonnement des loyers en 1948 et création des Habitations à loyer modéré (HLM) en 1949, venant remplacer les anciens HBM. Cependant, l’État social français est dépassé par la fièvre socialisatrice du Nord-Ouest de l’Europe, en Scandinavie et au Royaume-Uni. Sous le gouvernement travailliste de Clement Attlee, le Town and Country Planning Act de 1947 permet à l’État de construire des logements sociaux en masse et de réduire significativement le parc locatif privé. En Europe de l’Ouest comme à l’Est, une hégémonie du plan s’empare des économies d’après-guerre.

La planification urbaine et la naissance d’un style architectural

Croisement des rues Gresset et Léon Blum, centre-ville reconstruit d’Amiens. La brique de parement, l’ossature en béton et les toitures d’ardoise percées de lucarnes sont autant d’éléments pittoresques typiques du ‹‹ style MRU ›› de la Reconstruction. © Dorian Bianco

Sur le plan urbanistique et architectural, l’intérêt et l’originalité de la Reconstruction reposent dans les objectifs du plan de reconstruction et d’aménagement appliqué à chaque ville. Il est élaboré par un urbaniste en chef désigné par la mairie, contrôlant à son tour un architecte en chef. Lorsqu’une ville a été presque intégralement rasée, il faut par conséquent refaire la ville dans l’urgence en construisant des logements, en remembrant les voies de communications principales et en rétablissant les fonctions urbaines essentielles que sont les bâtiments de services publics. Ainsi, les conditions historiques particulières de la Reconstruction imposent d’une part l’adoption d’une doctrine urbanistique moderne et progressiste et d’autre part un système de standardisation sur les chantiers.

Mais les architectes ne s’en tiendront pas seulement à ces nécessités et feront preuve d’un véritable souci esthétique pour renouveler la physionomie des villes sinistrées. Outre la mise en valeur des monuments historiques dans les plans de reconstruction (églises gothiques, musées, etc.), cette crise urbaine de l’après-guerre constitue aussi l’opportunité de faire émerger une véritable conception de l’architecture, parfois nommée « style MRU » [Texier, 2015] en référence à l’intervention publique qui lui est indissociable.

Contrairement à certaines idées reçues, il n’y a pas eu de doctrine urbanistique appliquée de façon uniforme et les reconstructions réalisées se sont avérées parfois très différentes les unes des autres. Beaucoup sont considérées a posteriori par les historiens de l’architecture comme de remarquables réussites qui constituent un élément essentiel du patrimoine du XXe siècle. Surtout, la prévalence du modernisme durant l’après-guerre n’a pas empêché les architectes reconstructeurs de recourir à l’architecture régionaliste, dans un esprit pragmatique qui a parfois permis de ne pas rompre brutalement avec l’apparence traditionnelle des villes du nord-ouest de la France. Il faut cependant admettre que l’attrait pour les régionalismes s’explique également par le legs vichyste de la Charte de l’architecte reconstructeur (1941) insistant sur le respect des traditions architecturales locales initié dès les plans d’urbanisme des villes sinistrées en 1940.

La reconstruction du Havre par Auguste Perret, de 1945 à 1954, aujourd’hui inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, ainsi que le centre-ville de Maubeuge par André Lurçat, entre 1945 et 1969, où l’architecte imagine un urbanisme communiste pourvoyant un accès égalitaire au logement, sont des exemples de réalisations remarquables qui ne doivent cependant pas cacher la diversité des reconstructions souvent moins connues du grand public, où s’est forgé le « style MRU » qui fait jouer, selon les lieux, le fonctionnalisme avec le classicisme et un style pittoresque, quelque peu jacobin par son caractère sériel, marqué par l’ordonnancement des façades.

Une architecture sociale et progressiste ?

Plusieurs cas de reconstruction déclinent cette nouvelle architecture. Parmi eux, la reconstruction d’Amiens, bombardée par les Allemands, fut le fruit d’une collaboration de 200 architectes coordonnés par Pierre Dufau en charge d’élaborer un nouveau plan d’urbanisme en 1946, modifiant le premier plan de juillet 1941.

À l’inverse du modernisme corbuséen choisi pour les Grands ensembles, et qui fait table rase de la rue traditionnelle en construisant les barres en cœur d’îlot, Pierre Dufau décide le remembrement du centre-ville avec un alignement des parcelles et un ordonnancement des façades sur rue, favorisant le logement collectif et reproduisant la physionomie traditionnelle des centres-villes français. En guise de compromis, il autorise les nombreux architectes à recourir à des styles et des matériaux variés, allant d’un répertoire emprunté à l’architecture vernaculaire picarde au modernisme. Une relative cohérence architecturale se dégage néanmoins de la reconstruction d’Amiens. Le choix de la pierre de taille pour les immeubles de la place Gambetta, qui relie la cathédrale à l’Hôtel de Ville, dénote une inspiration francilienne et une monumentalité discrète avec des lucarnes à croupe posées sur des toitures en ardoises et un balcon filant au deuxième étage.

Rue Dusevel, centre-ville reconstruit d’Amiens. Les immeubles mêlent confort moderne et une architecture régionaliste picarde. © Dorian Bianco

Mais la plupart des immeubles comportent des façades en brique rouge, souvent émaillées de béton ou de pierre pour les éléments de structure dans le style du Nord de la France, comme les rangées d’immeubles de la rue Dusevel et les ensembles qui entourent la place de l’Hôtel de Ville. Le croisement des rues Allart et des Trois Cailloux affichent même un répertoire régionaliste, comme la façade surmontée d’un pignon à gradin d’inspiration flamande du n°4 place René Goblet. Le centre-ville reconstruit d’Amiens donne ainsi l’impression d’un urbanisme planifié et rationnel qui a su préserver néanmoins un caractère local  grâce au choix de l’horizontalité et de la rue traditionnelle. Pierre Dufau s’inspire également du modèle scandinave : les logements disposent d’équipements hygiéniques et de pièces lumineuses, tandis que des aires de jeu sont aménagées pour les enfants.

​D’autres villes possèdent des réalisations analogues, dont on pourrait multiplier les exemples : à Dunkerque, les rues Clémenceau et de Bourgogne sont bordées d’immeubles modernistes avec une structure de béton armé et un parement de briques rouges, le matériau traditionnel de la ville. Autour de l’église Saint-Eloi et de son beffroi de briques jaunes, deux îlots ont été réalisés dans un programme architectural qui reproduit la tradition flamande (lucarnes à gable, appareil et panne vernaculaires). À Calais, la reconstruction du centre-ville se partage entre une partie régionaliste, avec briques rouges et toitures en ardoises percées de lucarnes, et une partie moderniste, avec des barres de béton. Enfin, dans la baie de Somme, la reconstruction fonctionnaliste d’Abbeville débute avec le plan Gréber de 1946 et se termine avec l’inauguration de l’Hôtel de Ville en 1960, encadré par une place aux façades ordonnancées en béton et brique rouge. Le beffroi majestueux de la mairie symbolise en définitive la double échelle de pouvoir de la Reconstruction : la municipalité et l’État.

La Reconstruction est également l’occasion de proposer aux sinistrés l’adoption d’un mobilier moderne, marqué par la simplicité et l’utilité. Pour la première fois dans l’histoire de la décoration française, une conception « sociale » du mobilier voit le jour avec la production de meubles de bonne qualité en série, vendus à un prix économique, à destination des appartements reconstruits qui bénéficient du tout nouveau confort moderne (lumière naturelle, hygiène, électricité et eau).

Méconnu du grand public, le normand Marcel Gascoin s’inspire du design démocratique des Scandinaves pour proposer des intérieurs types à destination des classes populaires : il conçoit le Logis 49, un logement pour une famille modeste présentée par la Caisse d’allocations familiales d’Île-de-France, ainsi que des appartements types dans la ville du Havre qui devaient servir de modèles d’aménagement. Dans les villes gouvernées par la gauche socialiste ou communiste, la Reconstruction offre souvent l’occasion d’augmenter la part de logements sociaux et de favoriser l’accès des classes moyennes et populaires à des équipements ménagers et hygiéniques nouveaux.

Le centre-ville reconstruit de Dunkerque et son beffroi (XVe siècle). La construction de nombreux logements sociaux s’y accompagne du souci constant d’apporter aux habitants tout autant le confort matériel qu’une cohérence architecturale forte, comme ici avec les immeubles fonctionnalistes qui s’accordent avec le gothique de brique. © Dorian Bianco

La fin précoce d’un modèle durable

L’architecture de la Reconstruction, et le style MRU qu’elle a vu naître, va très vite cesser d’occuper le devant de la scène. Le plan Courant adopté en 1953 marque en France un nouvel infléchissement dans la politique du logement collectif en ouvrant la voie à la généralisation du modèle corbuséen des Grands ensembles qui devient dominant durant les années 1960, et dont le programme architectural, fondé sur le zoning, se définit par un urbanisme fonctionnaliste de barres et de tours en cœur d’îlot. On découvre alors l’ampleur du mal-logement et de la vétusté du parc existant, qui presse la mise en place d’un nouveau grand projet d’immeubles collectifs. À une échelle plus vaste qu’au Danemark, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, la France appartient au groupe de pays ayant choisi de recourir massivement à ce modèle pour résoudre la crise du logement avec la Suède et son Miljonprogrammet ainsi que l’Union soviétique et sa Krouchtchevka (à partir de 1955). La standardisation expérimentée sur les chantiers de la Reconstruction servira à son tour de modèle pour ériger à un faible coût les nouveaux logements collectifs dans les zones dites aujourd’hui de « banlieue ».

http://www.pierremansat.com/2018/03/droit-a-la-ville-henri-lefebvre-4-5-avril-inscrivez-vous-vite.html
Couverture de l’édition originale du “Droit à la ville” de Henri Lefebvre, paru quelques semaines avant mai 1968. Le plan est celui de Moscou. © blog de Pierre Mansat

Mais à partir de la fin des années 1960 et des bouleversements sociaux engendrés par les événements de mai 68, des critiques antimodernes, provenant d’horizons politiques variés, émergent pour dénoncer l’inhumanité du modèle de la ville fonctionnaliste promu par la charte d’Athènes de 1934, essentiellement dirigé contre les Grands ensembles et les principes corbuséens. Parmi elles, le droit à la ville apparaît en 1968 sous la plume du sociologue marxiste Henri Lefebvre pour dénoncer l’aliénation des individus par la standardisation urbanistique, et revendique l’appropriation démocratique du pouvoir citadin, à l’échelle locale, contre la planification étatique taxée d’autoritarisme. En parallèle, de nombreux architectes prônent le retour à une architecture adaptée à la physionomie traditionnelle de la ville, comme Aldo Rossi en Italie, ou valorisent l’esthétisation du regard sur l’urbain et ses signes visuels, comme Robert Venturi avec Las Vegas.

À partir des années 1960, les critiques postmodernes du fonctionnalisme, en s’érigeant contre la massification de l’architecture et sa prétendue uniformité, finissent par s’opposer de fait aux deux modèles d’urbanisme collectif, Reconstruction et Grands ensembles, qui pouvaient désormais se targuer d’un bilan positif à deux titres : d’une part, ils ont imposé une conception sociale et collective de l’aménagement urbain, d’autre part ils ont fait reculer la pauvreté et le mal-logement et amélioré les conditions de vie matérielles des Français. Durant les années 1970 et 1980, les représentations collectives de l’architecture changent et une nouvelle idée émerge peu à peu : et si la vie était plus belle dans un palais baroque que dans un logement collectif de Maubeuge ou de Dunkerque ?

Ainsi, la Reconstruction n’était pas exempte de critiques : il est vrai que le modèle français d’État social de l’après-guerre, bien qu’il ait été en partie l’œuvre des communistes, n’a pas été en mesure de rompre avec le capitalisme. En effet, le système des Immeubles sans affectation individuelle visait la restitution de la propriété privée (et de la structure de classe dans certains cas, comme au Havre), tandis que la relance de la demande aux industries locales confortait en définitive le capitalisme fordiste. En outre, la disposition intérieure des appartements valorisait la famille nucléaire et les aménagements des cœurs d’îlots donnaient la part belle à la voiture. Pourtant, il ne s’agissait pas d’une simple économie sociale de marché par laquelle l’État aurait dirigé le développement capitaliste de l’économie comme ce fut le cas sous le régime de Vichy, mais bien d’une planification plus avancée qui permit de soustraire en partie de l’initiative privée les secteurs de la santé, des services publics et de l’urbanisme.

Surtout, la Reconstruction et les Grands ensembles symbolisent l’hégémonie du logement collectif et de la ville concentrée (en dépit de nombreuses reconstructions pavillonnaires des années 1950, comme au quartier d’Aplemont du Havre par les ateliers Perret). Ils s’opposent au modèle de la ville étalée typique du logement individuel périurbain qui connaîtra un nouvel essor à partir des années 1970 et 1980 sous l’impulsion des lois d’accession à la propriété votées sous Valéry Giscard d’Estaing.

La rupture néolibérale

L’église Saint-Joseph (Le Havre) vue depuis le boulevard François 1er. L’inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO du centre-ville témoigne de la reconnaissance récente envers la qualité architecturale de la Reconstruction. © Dorian Bianco

À partir du dernier quart du XXe siècle, les évolutions globales du capitalisme débouchèrent sur l’avènement d’un nouveau tournant politique. Celui-ci met en place des politiques de  néo-libéralisation (Harvey, 2012) qui chercheront rapidement à liquider l’héritage des orthodoxies planificatrices comme la social-démocratie keynésienne et le communisme soviétique, taxés de bureaucratisme et d’inefficacité. Dès le milieu des années 1980, le modèle des Grands ensembles est décrié et progressivement rendu responsable de tous les maux de l’époque néolibérale (exclusion, criminalité, pauvreté et chômage), comme si l’urbanisme en était le principal responsable au dépend des réformes sociales menées sous la Ve République.

Si les historiens reconnaissent désormais l’intérêt historique d’une architecture indissociable de l’esprit étatiste et planificateur du CNR, le grand public ignore encore largement la valeur progressiste de ce modèle urbain original.

Finalement, la critique des Grands ensembles a dominé la perception négative du modernisme français en éclipsant le précédent héritage de la Reconstruction et son style MRU, emporté malgré lui par le rejet des modernes, a finalement été oublié du grand public. Aujourd’hui, son héritage demeure essentiellement d’ordre patrimonial, surtout depuis l’inscription en 2005 du centre-ville reconstruit du Havre sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Si les historiens reconnaissent désormais l’intérêt historique d’une architecture indissociable de l’esprit étatiste et planificateur du CNR puis de la jeune IVe République, le grand public ignore encore largement la valeur progressiste de ce modèle urbain original, différent à la fois des Grands ensembles devenus impopulaires à force d’acharnement critique et des formes diverses d’urbanisme qui ont émergé de manière contemporaine au postmodernisme, lequel a accompagné la néo-libéralisation du champ de la production architecturale. Et si la Reconstruction n’était pas seulement un héritage historique, mais aussi un modèle à renouveler, dont les politiques urbaines actuelles pourraient s’inspirer pour sortir du néolibéralisme ?

Sortir du néolibéralisme en s’inspirant de la planification urbaine d’après-guerre ?

Pour y apporter des éléments de réponse, il faut au préalable redéfinir le rapport complexe qu’entretiennent planification urbaine et néolibéralisme. Contrairement à l’opinion courante, les politiques économiques néolibérales ne sont pas aussi anti-État que l’ultralibéralisme, car elles promeuvent l’État et l’intervention publique comme un levier privilégié de libéralisation et de privatisation des structures socio-économiques (Stiegler, 2019), surtout dans les pays comportant traditionnellement un État fort comme la France et les pays scandinaves.

Il existe en fait une planification urbaine de type néolibéral, dont le caractère « géo-darwinien » (Baeten, 2017) consiste à doter les structures administratives de ‹‹ gouvernance ›› (comme les intercommunalités) de politiques publiques visant à adapter la ville au flux de la mondialisation économique. Elle se manifeste par des phénomènes socio-spatiaux comme la métropolisation, à l’exemple de la Métropole du Grand Paris, créée en 2016, qui renforce le développement économique de la capitale au détriment des anciens hinterlands productifs du capitalisme fordiste, comme la vallée de la Somme, ou le bassin minier du Nord.

Aux yeux de la plupart des urbanistes tournés vers les modèles de la « ville durable », longtemps souhaitée et finalement peu réalisée, il serait inimaginable de s’inspirer à nouveau du modèle de la Reconstruction.

La tradition française des grands projets architecturaux s’adapte ainsi à l’ère néolibérale en utilisant le poids traditionnel des pouvoirs publics dans l’aménagement et l’urbanisme : d’un côté, l’on peut classer les projets libéraux ou néolibéraux dirigistes (travaux haussmanniens, grands projets mitterrandiens, métropoles mondialisées), de l’autre les programmes qui dépassent la seule orientation de l’économie pour instaurer un véritable État social (logements sociaux, reconstruction d’après-guerre, grands ensembles). Les centres-villes reconstruits appartiennent donc pleinement à l’héritage de la Libération et de la IVe République.

Alors qu’il apparaît nécessaire pour certains de réactualiser le modèle d’État social d’après-guerre, renouer avec son mode de planification urbaine relèverait pour beaucoup d’une erreur historique. Aux yeux de la plupart des urbanistes et des administrateurs tournés vers les modèles postmodernes et non-étatiques de la « ville durable », longtemps souhaitée et finalement peu réalisée, il serait inimaginable de s’inspirer à nouveau du modèle de la Reconstruction ou bien d’une forme quelconque d’urbanisme fonctionnaliste, associés au temps de la voiture et des industries polluantes. Il est vrai que le fonctionnalisme et le modernisme répondaient à des conditions historiques particulières, qui demandèrent de mettre fin à la pénurie de logements après les dévastations de la guerre par la standardisation industrielle du logement. Une fois cet épisode achevé durant les années 1960, Jean-François Lyotard pouvait dès lors à juste titre voir la naissance d’une « condition postmoderne » qui devait dépasser la société industrielle, matérialisée par le choc pétrolier et la stagflation de 1973.

Penser l’articulation du politique à l’urbanistique et à l’architectural en ne sacrifiant pas la volonté de faire style pour relever les défis de la transition.

 

Croisement des quais de Southampton et de Notre-Dame, Le Havre © Dorian Bianco

Cependant, la France traverse aujourd’hui une crise majeure qui crée les conditions d’une nouvelle urgence historique, qui devrait mettre fin à cette condition postmoderne : le réchauffement climatique, doublé d’une crise économique non résolue depuis 2008. Le modèle économico-urbanistique de la reconstruction pourrait alors servir d’exemple pour mettre en place une transition écologique au sein de l’urbanisme et de l’architecture en les sortant de leur ornière néolibérale : penser la durabilité à l’échelle étatique et non plus seulement locale, afin de créer les conditions macro-économiques pour relocaliser la production dans le secteur du bâtiment (sortie du libre-échange intégral pour rendre possible les fameux « circuits-courts »), rétablir la structure administrative d’après-guerre (État, département, commune) pour brimer la gouvernance antidémocratique des métropoles dont la logique spatiale sélectionne les territoires aptes à la transition écologique (et rend donc celle-ci incomplète), renouer avec la planification urbaine conçue comme une politique nationale, valoriser le logement collectif et le modèle de la ville concentrée contre le pavillon, renouveler des éléments d’une théorie fonctionnaliste qui saurait pragmatiquement composer avec les spécificités des environnements locaux, et surtout penser l’articulation du politique à l’urbanistique et à l’architectural en ne sacrifiant pas la volonté de faire style pour relever les défis de la transition, mais en utilisant ces conditions pour poursuivre l’histoire de l’architecture française. Par exemple, végétaliser les espaces publics en s’inspirant de la modernité organique et des paysages vernaculaires français.

La Reconstruction revêtirait alors une double signification, à la fois héritage de l’État social à la française et modèle pour concevoir une transition écologique à l’échelle nationale.

Bibliographie :

-Anatole Kopp, Frédérique Boucher, Danièle Pauly, L’architecture de la reconstruction en France, 1945-1953, Paris, Le Moniteur, 1982

-Pierre Gency, Marcel Gascoin, design utile, Paris, Editions Piqpoq, 2011

-Texier (Simon), « Amiens, la naissance du style Reconstruction », Le Moniteur architecture, n° 240, mars 2015

-Michel Vakaloulis, Le capitalisme postmoderne, éléments pour une critique sociologique, Paris, Presses Universitaires de France, 2001

-Gilles Plum, L’architecture de la reconstruction, Paris, Editions Nicola, 2011

-Anne Dumesnil et Philippe Nivet, Les reconstructions en Picardie, Amiens, Encrage, 2003

Patrice Gourbin, Beauvais, Laissez-vous conter la reconstruction, Ville de Beauvais

-Sous la direction de Tuna Tasan-Kok et Guy Baeten, Contradictions of neoliberal planning, Springer, 2012 (en anglais)

-Barbara Stiegler, ‹‹ Il faut s’adapter ››, Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 2019