Peut-on espérer un candidat d’union de la gauche ?

© Marion Germa. Benoît Hamon avec plusieurs élus et militants à la tribune à la fin de son meeting à Saint-Denis (Août 2016).

La rentrée politique voit s’accroître les réflexions et manœuvres visant à éviter à la gauche la réédition du naufrage électoral vécu en 2017 : comment aborder la seule élection qui compte vraiment en France, l’élection présidentielle, en se mettant d’accord sur un candidat pouvant au moins atteindre la finale. Le « cartel de la revanche » semble se dessiner sur le papier, mais seulement sur le papier des journaux qui ont souligné à l’envi l’arithmétique des résultats aux élections municipales. Un cartel « logique » n’en fait pas un cartel de fait, et l’addition de partis politiques ne constitue pas un mouvement capable de gagner l’élection présidentielle. Par Yannick Prost, Président de l’Association Services Publics et maître de conférences à Sciences Po.


Le nouveau cartel de gauche pourrait, au mieux, dégager un compromis pour soutenir un personnage comme plus petit commun dénominateur, suscitant le moins d’appréhensions ou de ressentiment au sein des dirigeants (si désigné par accord), des militants ou du peuple de gauche (selon le type de primaire). Or, l’alliance, pleine d’arrière-pensées, de forces disparates et relativement affaiblies ne constitue pas une organisation capable de conquérir, puis d’exercer le pouvoir. Tout prétendant à la victoire présidentielle aujourd’hui reste sous l’effet sidérant de l’initiative du candidat Macron, qui a déjoué tous les pronostics : pas d’idéologie, un programme construit de bric et de broc, pas de parti, pas d’élus, peu d’argent (au départ), pas de réseau d’élus enracinés dans leur territoire pour confirmer la victoire durant les législatives, pas d’expérience de mandat majeur ou de poste ministériel.

La victoire d’Emmanuel Macron illustre un phénomène politique assez fascinant et complexe de la mise en mouvement d’une foule dans les « nouveaux pouvoirs » de la viralité des réseaux et de la facilité de constitution des communautés. Rééditer la blitzkrieg du candidat Macron apparaît pourtant un exercice délicat eu égard à l’état de la gauche. Après la déception et l’effondrement rapide du mouvement en Marche, qui peut croire à la création ex-nihilo d’un parti de masse ? Et surtout, face à la définition de plus en plus nébuleuse de ce qu’est la gauche, comment parvenir à concevoir un programme de rassemblement ?

Le rejet des partis politiques : privilégier une autre approche

La victoire à l’élection présidentielle apparaît sans doute comme la rencontre magique d’un grand homme et d’un grand peuple, mais c’est avant tout le fruit de l’amour entre ce grand homme et d’une organisation. Or, le climat est devenu hostile aux partis politiques, et la recette n’attire plus les foules (de potentiels militants). Les partis politiques ont été régulièrement dépeints comme des organisations syndicales de professionnels de la politique, qui veillent à assurer l’élection ou le recasage de quelques milliers de cadres qui, pour certains, n’ont pas connu d’autres expériences professionnelles. Les profils de ces cadres tendent à converger, les parcours se ressemblent. La « culture de l’arrangement » récemment aggravée par les anciens de l’Unef au sein du PS ou le clientélisme résultant du respect dû au chef (partis conservateurs) découragent les outsiders et des citoyens disposant déjà d’une solide colonne vertébrale intellectuelle. Dans de nombreuses fédérations, la cooptation ou le filtrage nécessaire à la pérennité du pouvoir des barons locaux ou des délicats équilibres entre les courants divisant le parti, opposent de vrais obstacles au recrutement.

La constitution d’En Marche a reposé sur une ouverture très large, sans frein, et techniquement simple (cliquer « oui » sur un site internet) qui a pu être moquée par les vétérans des partis traditionnels, mais qui a vu émerger pendant quelques mois des communautés militantes à l’activité intense qui auraient pu apporter du sang neuf à la vie politique. Las ! l’ADN de ce mouvement comportait aussi les gènes de la verticalité (les responsables locaux étaient désignés par la direction nationale), l’opacité, et vraisemblablement du clientélisme. Ce bel élan d’adhésions s’est évaporé à cause de l’incapacité de ses managers d’être en phase avec le style de ces militants, qui au fond attendaient un peu plus de démocratie. Admettons également que ce mouvement n’a pas inversé, loin de là, la tendance à la gentrification des partis politiques, tendance qui est sans doute le facteur le plus puissant du divorce entre les partis de gauche et les classes populaires.

Cette expérience malheureuse pourrait laisser penser que les partis existants restent la forme d’organisation propre à soutenir la candidature du candidat de la gauche. Au demeurant, ils refusent de s’effacer, ou de se dissoudre dans un grand mouvement personnalisé autour d’un leader (EM, LFI, et dans une moindre mesure le RN peuvent s’analyser ainsi). Le parti reste le fonds de commerce des élus et de leurs collaborateurs. Les solidarités, les réseaux préservent les insiders, souvent au défi de l’honnêteté (bourrer les urnes dans les élections internes) ; par ailleurs, les règles du financement public de la vie politique sont favorables aux partis déjà installés. L’ancienneté a permis d’accumuler un patrimoine, des réseaux dans les différents corps intermédiaires et dans l’administration… La cartellisation de la vie politique est non moins nocive à l’image de la République que la composition sociologique des partis.

Certes, rassembler – voire fondre – les partis politiques dans une fédération temporaire autour du candidat de l’union présente des avantages : le candidat peut s’appuyer sur leurs moyens financiers, sur des troupes aguerries, sur des cadres dont l’expérience dans la prise de parole et la chasse aux électeurs seront très appréciables.

Toutefois, une fédération de tribus constitue rarement une armée stable et, partant, efficace. Le leader passera son temps à négocier les équilibres, les promesses, le partage du futur butin, à craindre les défections. Et puis, une fédération de tribus impressionne moins qu’une armée de légions romaines. Au demeurant, ne surestimons pas la taille de ces tribus : les effectifs nationaux d’EELV sont inférieurs à ceux de la fédération PS du Nord dans ses beaux jours. Et le PS lui-même est devenu le palais des ombres.

Prendre le pouvoir aujourd’hui : le leader et le mouvement

 La création ex-nihilo d’un grand mouvement affranchi de ces institutions de politiques « fonctionnarisés » prouverait qu’il y a rupture. il faut rétablir la confiance avec le peuple de gauche, et avec le peuple tout court. C’est une affaire d’images, d’identité et d’actes.

L’image et l’identité d’un mouvement neuf peuvent s’incarner dans un programme, mais il est plus raisonnable de penser qu’elles sont portées par le style du chef. Rançon d’une personnalisation de la vie politique, a fortiori dans un régime présidentialiste.

La tentation est grande, donc, de former le nouveau mouvement de gauche à partir de zéro, en mode start-up, c’est-à-dire avec une équipe projet déterminée et disciplinée autour du leader, et écrasant sous le mode horizontal de l’organisation numérique les baronnies politiques déjà en place. Le fantasme numérique a gagné depuis une bonne décennie les responsables politiques comme une des solutions afin de lutter contre le déclin des partis. Les platform politics ont plutôt apporté des déceptions, car le discours a rarement été suivi de la mise en œuvre d’une organisation et d’une vie militante correspondant au design de la plateforme (communauté ouverte, dont les membres seraient propriétaires du code, interagissant avec la direction, participant à la prise de décision par ailleurs largement décentralisée, etc.), mais l’ambition de la mise en œuvre d’une telle structure est élevée. Bien des partis affichant leur renouveau ou leur originalité autour d’une organisation numérique ont déçu. Mais il faut aussi reconnaître les quelques progrès réalisés en la matière, et l’on peut citer le cas honorable de Podemos. Ajoutons que la sociologie du peuple de gauche correspond plus facilement aux soubassements culturels et intellectuels d’une organisation agile, décentralisée, horizontale. Par ailleurs, une organisation numérique et décentralisée, voire réticulaire plutôt que hiérarchisée, correspond aux « nouveaux pouvoirs » capables de propager des idées, des pétitions, des mobilisations comme des feux de brousse. Ce type d’organisation repose sur un triptyque « propriétaire de la plateforme (le leader du mouvement) – superparticipants (les membres de la communauté les plus impliqués qui prennent des rôles d’animateurs) – participants » (qui ne participent que s’ils peuvent agir, partager leur opinion et leur engagement, dans un cadre qui leur semble honnête et égalitaire). Nombreux sont les orphelins de la gauche qui sont prêts à s’engager dans un mouvement de ce type.

La propagation d’un courant politique par les canaux numériques ne nécessite pas un budget considérable. En revanche, l’allumage de l’incendie médiatique peut prendre longtemps, et reste aléatoire. Il s’agit donc de déterminer comment attirer autour d’un personnage et de mots d’ordre, d’un squelette de programme, les « participants » et les inciter à s’inscrire durablement dans le mouvement. La personnalisation, le style et le narratif adoptés par le candidats seront cruciaux, et d’emblée seront critiqués par les militants écologistes traditionnels qui récusent l’affirmation d’une forte personnalité. Mais la mobilisation numérique vise quelques centaines de milliers de personnes, ce qui représente un changement d’échelle. Impact visuels, réactions émotionnelles plutôt que réfléchies, adhésion à des mots d’ordre sans nuances… A côté de ce système d’engagement sommaire, sans profondeur idéologique, le candidat et son mouvement ont besoin de construire un vrai programme pour convaincre une autre partie de la population, peu nombreuse mais stratégique : corps intermédiaires, journalistes, experts, dont la voix, malgré tout, compte encore en France, notamment pour confirmer ou mettre en doute la capacité du candidat à gouverner le pays, et donc, au-delà, convaincre les donateurs pour contribuer au financement de la campagne. Ce jugement joue un rôle important pour la crédibilité du candidat au sein de la gauche « raisonnable » -, et dont une partie a suivi En marche en 2017.

Mais quelle gauche ?

Construire un programme susceptible de rassembler l’électorat de gauche représente un défi redoutable, car il devient bien ardu de définir ce qu’est la gauche. Il existe traditionnellement deux grands faisceaux d’indices : d’une part, la gauche rassemble les mouvements œuvrant pour l’émancipation et une liberté accrues des individus, pour lutter contre les discriminations des personnes en fonction de l’origine, du genre, etc., affiche une plus grande confiance envers autrui, plaide pour un certain relativisme culturel, voire une permissivité sur le plan des mœurs et une justice plus équilibrée envers les délinquants. D’autre part, la gauche représente le combat des classes modestes et moyennes pour obtenir une part accrue dans la redistribution des richesses, et à tout le moins une amélioration des conditions de vie, d’une socialisation des dépenses d’intérêt général, d’un renforcement de l’État-providence et une défense des acquis du droit du travail.

Or, les citoyens préoccupés par le deuxième aspect d’un programme de gauche ne souscrivent pas forcément au premier : schématiquement, l’ouvrier inquiet de la désindustrialisation de son territoire et du départ des services publics ne se retrouve pas dans une gauche « sociétale » préoccupée sur les questions de genre et de discrimination ethnoraciale, reste sceptique à l’idée d’ouverture ou de disparition des frontières et se retrouve plus volontiers Français qu’européen. Le peuple de gauche des centres-villes, on l’a souvent dit, ne recouvre plus la définition du peuple de gauche de la mémoire des luttes collectives du siècle dernier. L’exploit sera de réaliser la réconciliation de ces deux peuples, en admettant que leurs attentes soient compatibles. L’écologie pourrait transcender cette contradiction, en déplaçant les termes du débat et en insistant sur l’articulation entre l’épuisement des ressources et la responsabilité d’un capitalisme maltraitant les travailleurs. Mais il faudrait, d’une part, que l’écologie politique, tels que les militants la pratique aujourd’hui, démontre sa prise en compte des questions sociales classiques (pouvoir d’achat, fiscalité, redistribution, développement des capacités – éducation, santé – pour permettre une meilleure égalité des chances des plus modestes), et, d’autre part, que ceux qui la promeuvent abandonnent leur obsession de gauche sociétale.

L’écologie politique pourrait également réconcilier les deux peuples de gauche autour d’une rénovation profonde de la prise de décision en France, autour des figures honnies du technocrate parisien et du professionnel de la représentation politique inapte à entendre la voix des citoyens. La complexité des attentes (un État fort qui protège en temps de crise et contre les semeurs de trouble, mais qui renonce à sa verticalité dans la conception et la mise en œuvre des politiques publiques) pourrait se résoudre dans la redéfinition des rôles qui devrait procéder d’une très forte décentralisation – la figure d’autorité du maire, encore plébiscitée, et la prise de décision la plus proche du terrain entraînant une acceptation accrue de celle-ci. Une telle décentralisation devra également prévoir une conception des services publics qui fasse une part plus grande aux associations et aux citoyens (bénévoles, notamment) dans la conception de l’action publique. L’essor d’un État plateforme [1] qui partage ses données avec les citoyens, agrège leur participation et celle des associations afin de construire en commun les politiques publiques, ouvre de belles perspectives en la matière.

Paradoxalement, les défis posés à la construction d’une organisation agile, numérique, suscitant l’adhésion de citoyens néophytes, dubitatifs ou orphelins de la politique apparaissent moins redoutables que celui de définir ce qui serait un programme de gauche. Sans doute un noyau dur autour de la défense des services publics, de la préservation des ressources et du cadre de vie des territoires, et d’un approfondissement de la démocratie, pourrait fonder un début de consensus ; mais le peuple de gauche, celui qu’écoutaient les Jaurès et les Thorez, sera sans aucun doute plus exigeant, au risque d’aller cherche ailleurs ses réponses.


[1] Il importe de préciser les différentes conceptions de l’État-plateforme, dont notre rédaction a, par ailleurs, fait une critique dès lors qu’il est un appui aux politiques libérales. Voir par exemple : L’État-plateforme ou la mort de l’état social : Castex et le monde d’après, par Léo Rosell.

Le grand retour de la gauche plurielle

https://www.youtube.com/watch?v=L9soeWTdflY
Les Bisounours, épisode « Les Bisounours n’aiment pas les tricheurs » / Capture YouTube / DR https://www.youtube.com/watch?v=L9soeWTdflY

Tout commence comme dans Baron Noir, mais il y a fort à parier que ça finisse autrement. À gauche, on n’en finit pas de s’extasier devant la divine surprise des élections municipales et on anticipe déjà la résurrection de cette gauche plurielle dont les Français rêvent secrètement. L’offensive est lancée : ces prochains mois, les pétitions succéderont aux tribunes, et les palabres aux discussions ; bientôt on rejouera le congrès du Globe et puis celui d’Épinay ! Et après ? L’union et la victoire. Si l’on met de côté le calendrier, les intérêts divergents, les circonstances, les chiffres et la prise en compte de la réalité, rien ne résiste au retour triomphant de la gauche plurielle.


Le songe d’une nuit d’été…

Quelle soirée ! La gauche a pris Bordeaux, arrive en tête à Marseille, Lyon est arrachée par les écologistes, et il faudrait encore parler de Paris, Besançon, Poitiers ou Strasbourg. À vrai dire, certaines victoires font plaisir et marquent effectivement des ruptures locales importantes. Les ères Gaudin ou Collomb se referment et le basculement de Bordeaux est spectaculaire quand on pense que, depuis 1947, la mairie a eu pour seuls locataires Alain Juppé et Jacques Chaban-Delmas. Alors on célèbre, et on tire des conclusions.

« Vous pouvez focaliser l’attention sur Le Havre et Perpignan, mais la véritable nouvelle ce soir, c’est celle-ci : une vague de gauche et écolo a submergé nos villes. […] Et ça engage pour la suite. » note Raphael Glucksmann. Yannick Jadot voit dans ce second tour « un tournant politique pour notre pays ». Najat Vallaud-Belkacem, quant à elle, se veut plus synthétique :

https://twitter.com/najatvb/status/1277338678591926272

Qu’une « vague verte » siphonne le vote macroniste et enlève des villes acquises à la droite ou à La République en Marche (LREM) est – dans l’absolu – une bonne nouvelle. Encore faudrait-il que la vague verte en question ait réellement eu lieu. Si certaines victoires éclatantes peuvent le laisser croire, sans doute faudra-t-il la relativiser à la lumière des analyses exhaustives qui seront produites ces prochaines semaines. Néanmoins, il est possible de dresser un premier bilan. On pense d’abord à l’abstention massive : près de 59 % des Français ne se sont pas rendus aux urnes contre 37,87 % en 2014 et 34,80 % en 2008. Depuis 1983, l’abstention aux élections municipales a triplé. La crise sanitaire explique en partie ce record, mais elle ne peut pas faire oublier la défiance profonde dont les institutions font l’objet. Hadrien Mathoux rappelle ainsi dans les colonnes de Marianne qu’il n’est pas inutile de considérer les scores des vainqueurs à l’aune du pourcentage des inscrits plutôt que des suffrages exprimés : « Ainsi à Lyon, Grégory Doucet n’est devenu maire qu’en agrégeant le soutien de 19,04 % des électeurs, alors que 62,24 % se sont abstenus. À Bordeaux, autre conquête écologiste majeure, 17,51 % des inscrits ont voté pour Pierre Hurmic (abstention : 61,67 %). Seuls 15,03 % des Strasbourgeois inscrits sur les listes électorales ont permis à Jeanne Barseghian d’emporter la mairie, 63,34 % s’étant abstenus. » Outre les chiffres de l’abstention, il faut encore élargir la focale pour mieux relativiser l’ampleur du déferlement supposé des forces de gauche. Ainsi, sur les 236 villes de plus de 30 000 habitants, la gauche en a gagné 86, dont seulement 10 pour les Verts. Si les alliances et les multiples plateformes « citoyennes » compliquent la lecture des résultats, il apparaît néanmoins que les listes Divers droite et Les Républicains (LR) tirent leur épingle du jeu. LREM et le Rassemblement national, quant à eux, sont les grands absents du second tour tandis qu’ils dominent la scène politique nationale. Mais qu’importe, le récit politique des événements préfère retenir le triomphe d’une gauche plurielle revenue d’entre les morts.

Dans les prochaines semaines, l’injonction à l’union fera la Une des grands journaux, des tribunes résolues sommeront les partis de se parler, les candidats feindront la bonne entente et répéteront inlassablement le désormais classique jeu du « je t’aime, moi non plus ». Tant pis si les enjeux locaux sont différents des enjeux nationaux et tant pis si la nécessaire constitution de coalitions aux municipales n’a rien à voir avec les règles d’une élection présidentielle : il faut s’unir !

Sur un malentendu, ça peut marcher

Il faut tout d’abord faire un effort de recontextualisation et replacer les élections municipales dans la séquence ouverte par les européennes de 2019. Les classes populaires s’abstiennent, alors il faut parler aux classes moyennes et à la petite-bourgeoisie. Pendant cette campagne, le téléspectateur distrait, peu familier des voix des candidats, qui écoutait un débat des européennes d’une oreille seulement pouvait en effet craindre un instant d’être frappé d’hallucinations. Lorsque Raphael Glucksmann parle, on croit entendre Ian Brossat, quand Manon Aubry lui répond, il semble que c’est Benoît Hamon ! Quatre discours semblables tenus par quatre personnages pourtant différents qui apparaissent à l’écran simultanément. Un téléspectateur peu averti pourrait croire à des clones nés par mitose, se dupliquant tranquillement dans l’angle mort des caméras. Si donc ils sont d’accord, si donc ils sont issus d’une même opération de division cellulaire, qu’est-ce qui fait obstacle à leur réunion et à l’union de la gauche ? À la fin, Génération.s et le Parti Communiste sont éliminés, Manon Aubry et Raphael Glucksmann passent de justesse le seuil de qualification et Europe Écologie Les Verts (EELV) l’emporte (9 points derrière LREM et 10 derrière le Rassemblement national, tout de même). Mais la séquence se poursuit. Les discussions continuent, des rapprochements s’opèrent. Bientôt c’est le confinement et l’annonce – grandiose ! – du « Monde d’après ».

Car, c’est entendu, « après » rien ne sera plus comme « avant ». À peine deux jours, cinq tribunes et huit pétitions après la première utilisation répertoriée de l’expression « Monde d’après », celle-ci faisait déjà sourire. Mais on continue d’y croire. « Nos idées triomphent ! » entendait-on alors. Et déjà une partie de la presse se réjouissait que les responsables politiques se parlent – par Skype ou Zoom interposés. D’ici quelques jours, on trouvera bien des gens pour déduire de cette séquence un « désir de gauche » quelconque et expliquer la grande victoire des élections municipales par les événements récents. Il convient de ne pas sous-estimer l’impact culturel de l’expérience du confinement et de souligner le rôle de la crise du Covid-19 dans le renforcement de l’attachement des Français aux services publics et plus spécifiquement à la santé ; mais conclure au triomphe inévitable de la gauche à la présidentielle de 2022 semble relever au mieux du wishful thinking, au pire de l’inconséquence politique la plus totale.

Oublions pour un temps le caractère tout à fait douteux de l’extrapolation, admettons que le « monde d’après » est favorable à la gauche et que les élections municipales confirment cette intuition. Faisons une expérience de pensée et, comme dans Baron Noir, partons du postulat qu’au fond, la France est de « gauche ». Si donc la France est de gauche, elle désire forcément une union de la gauche. Le raisonnement tient. Pour que ce sophisme fonctionne, il faut bien entendu oublier que le vote « de gauche » est un vote principalement urbain, socialement situé dans les catégories de la population diplômées qui vivent dans les grandes métropoles. Il faut aussi oublier la crise des gilets jaunes, la colère sourde des campagnes reléguées, des zones périurbaines et des secteurs les plus dévastés par la désindustrialisation et le chômage. Une fois la France qui meurt à petit feu mise de côté, on peut se concentrer sur la réalisation de cette union de la gauche qui rappellera aux plus nostalgiques les heures glorieuses du gouvernement Jospin et le rôle éminent d’un Robert Hue. Un exercice « d’analyse concrète d’une situation concrète » risque cependant de faire vaciller les espérances des unionistes les plus enthousiastes.

Prenons pour point de départ les résultats de l’élection présidentielle de 2017. Le total « gauche » s’élève à 27,67 % (de Benoît Hamon à Nathalie Arthaud), l’essentiel de ce score étant dû à la France insoumise et à ses 19,58 %. Aux élections européennes de 2019, le total gauche frôle les 32 % dans un contexte très différent de forte abstention. Le sondage Ifop-Fiducial pour CNews et Sud Radio de juin 2020 nous offre des éléments plus récents pour cerner les dimensions de cet espace politique : dans l’hypothèse d’une candidature de Xavier Bertrand pour LR, les scores additionnés des candidats de gauche atteindraient les 25,5 %. Si arithmétique et politique s’accordent souvent mal, et s’il est évident que ce sondage a été réalisé à deux ans de l’élection, dans un contexte d’incertitude radicale où les candidats ne sont pas déclarés et où aucune alliance n’a encore été formée, il apparaît néanmoins que toute notre démonstration vaut pour un espace somme toute assez réduit qui représente environ un quart de l’électorat. Si donc, toutes choses égales par ailleurs, on pouvait trouver une table suffisamment grande pour asseoir les représentants de toutes les forces politiques depuis les trotskistes jusqu’à la gauche hollandaise, que tous s’entendaient, et que les électeurs comprenaient quelque-chose à cette union bien étrange, il serait encore très difficile au candidat désigné de franchir l’étape du premier tour contre une Marine Le Pen donnée à 28 % et un président sortant à 26 %.

Face à ce constat, le partisan de la gauche plurielle est désorienté. Mais il a une idée : exclure la France insoumise de l’alliance car elle est trop populiste à son goût. Qu’il l’exclue ou non, il est plus que vraisemblable que Jean-Luc Mélenchon – qui a toujours affirmé son opposition aux primaires – parte seul et avant tout le monde de façon à reconquérir la position qui avait fait son succès en 2017 : celle de la transversalité, de la cohérence politique et d’une certaine forme de vote utile. En tous les cas, l’espace se restreint. Il est par ailleurs peu probable qu’on puisse compter sur le NPA et Lutte Ouvrière. Du côté des communistes, la base souhaite que le Parti soit présent à l’élection présidentielle, mais c’est moins certain pour la direction. Restent Génération.s, EELV, le Parti Socialiste, et d’éventuels outsiders. On ne saurait trop conseiller au premier de s’allier aux autres (et le rapprochement avec les écologistes est déjà entamé), le second sort renforcé des dernières échéances électorales et bénéficie d’une large audience dans le pays assise sur une imprégnation culturelle non-négligeable, et le troisième a au moins pour avantage de disposer de moyens financiers conséquents depuis la vente de son siège de Solférino. Olivier Faure suit pour sa part une stratégie assez simple : en bon entrepreneur disposant d’un capital de départ, il souhaite investir pour augmenter ses revenus ; de ce fait, il lui faut soutenir financièrement le candidat le meilleur, se placer en faiseur de rois et négocier un bon accord électoral aux législatives pour regagner un peu de place dans le jeu parlementaire et percevoir des cotisations d’élus. Ils sont les principaux candidats à l’organisation d’une ou plusieurs primaire(s) que pourrait venir – ou non – troubler un quelconque outsider (pourvu qu’il ne soit pas trop charismatique, car on n’aime pas les sauveurs suprêmes). Une fois sortis de l’épreuve que constitue l’organisation d’un tel scrutin, en admettant que les candidats déçus respectent leur parole de soutenir le vainqueur, que les intérêts antagoniques et les inimitiés personnelles soient dépassés par la tâche historique qui est celle des hérauts de la gauche plurielle, il leur faudra encore contester à Jean-Luc Mélenchon sa position confortable et rattraper l’avance qu’il aura pu prendre.

Olivier Faure dans Libération

Si Emmanuel Macron parvient à éliminer les équipes rivales susceptibles d’émerger à droite et polarise l’élection autour d’un duel avec Marine Le Pen, il reste à espérer que le candidat de la gauche plurielle possède bien des talents cachés pour parvenir à exister dans un jeu où l’éclatement apparent des forces cache mal une tendance lourde à la bipolarisation et à la simplification des clivages politiques et sociaux.

En dernière analyse, il faudrait réussir par un miracle quelconque et sans pouvoir compter de manière certaine sur l’aide du Saint Esprit à se hisser jusqu’au second tour en éliminant Emmanuel Macron ou Marine Le Pen, pour ensuite parvenir à rallier autour de soi toutes les oppositions – quitte à ressusciter pour l’occasion l’appel à faire barrage façon Baron Noir.

En 2015, personne ne pouvait prévoir les éliminations de Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, l’affaire Fillon, l’émergence de la France insoumise et l’élection d’Emmanuel Macron. Depuis, nous avons connu l’affaire Benalla, le mouvement des gilets jaunes, la mobilisation pour les retraites et un confinement généralisé. Si l’élection de 2022 risque d’être surdéterminée par les multiples affaires judiciaires et a toutes les chances de dérailler comme la précédente, rien ne doit être exclu. Mais l’examen rapide du chemin d’une très hypothétique union de la gauche a de quoi laisser songeur.

Ni possible, ni souhaitable

Les prochains mois seront encombrés d’appels à l’union de la gauche, mais il est probable que le temps des initiatives et des pétitions soit refermé par les élections régionales (si toutefois elles sont maintenues), mettant ainsi fin à la séquence des élections intermédiaires structurellement favorables à la relatéralisation des forces politiques et aux logiques d’alliances. Les appareils politiques reprendront le dessus et une fois les campagnes lancées et les frais de campagne engagés, les doux rêves d’union de la gauche seront définitivement enterrés. Mais tandis que s’achève notre démonstration savamment construite sur l’empilement de sophismes et de préjugés douteux qui font l’essentiel de la pensée magique de la « gauche », il nous reste à poser une question, pour tout dire essentielle. Pourquoi, au juste, ferait-on l’union ?

Les divergences entre appareils semblent insurmontables à qui prend les idées au sérieux. Qu’est-ce qui rassemble Olivier Faure et Jean-Luc Mélenchon ? La presse mainstream concentrée sur le petit jeu politicien se plaît à résumer les divergences entre partis à la bataille des egos, oubliant au passage la réalité des antagonismes qui existent sur des sujets fondamentaux. On pourrait citer la fiscalité, l’immigration, la laïcité, la politique industrielle, mais surtout et bien qu’elle soit insuffisamment prise en compte par la totalité des acteurs, c’est la question européenne qui est le véritable éléphant dans le couloir, parce qu’elle sous-tend tout et emporte tout. Sans la restauration de l’État, la sortie des traités et la reconquête de la souveraineté nationale, la « volonté politique » se résumera à un peu d’huile de coude. Mais non, le seul problème c’est que les représentants de la gauche ne se parlent pas et qu’ils ont de gros egos. Après tout, si l’on prolonge la diatribe de Philippe Rickwaert dans Baron Noir sur 1932 et la division de la gauche qui aurait permis à Hitler d’arriver au pouvoir, on en viendrait presque à penser que ce qui a manqué fondamentalement au KPD et au SPD c’est de la modestie et de l’écoute. Renouer le dialogue entre gentils, voilà ce que demande la France, voilà ce qu’exige l’Histoire. Et à la fin, que souhaite-t-on ? Un gouvernement d’union de la gauche, mais en mieux, avec à sa tête une version énervée de François Hollande, un Lionel Jospin charismatique, une Ségolène Royal radicalisée. À trop se concentrer sur le « comment » et à dessiner l’ébauche d’un patchwork de mesures gouvernementales façon programme commun revisité, le risque est grand de préparer un revival jospiniste qu’attendent quelques militants socialistes passés à la clandestinité.

Derrière les sourires convenus des nouveaux leaders de la gauche molle, instagrammables à défaut d’être ministrables, on devine trop bien le même programme réchauffé. On relègue les renoncements passés en annexes et on se pardonne tout – ne soyons pas rancuniers. Le quinquennat Hollande, la destruction de l’État républicain protecteur ou la contribution majeure de chacun et de tous à la dislocation progressive de la France, tout est oublié ! Non, on ne regrette rien, ni les renoncements, ni les trahisons. Repartons sur de bonnes bases et votons l’absolution. On empile les mesures symboliques et les rustines pour mieux définir les contours du cache-sexe de l’euro-libéralisme qui achèvera la trajectoire historique d’une gauche moribonde arrivée en fin de course. Bien sûr, seuls 16 % des ouvriers semblent décidés à voter pour les forces de gauche (dont 10 % pour la France insoumise) contre 55 % pour le Rassemblement national (Ifop). Mais ce n’est pas grave, il faudra faire sans eux et, au besoin, contre eux. On a beau déplorer la défiance des classes populaires (que l’on a préalablement abandonnées), la leçon semble apprise : le mouvement des gilets jaunes a, de ce point de vue, représenté un basculement historique majeur. Pour la première fois la logique de l’histoire moderne s’est renversée. Le Paris révolutionnaire sanctionné par des campagnes conservatrices n’est plus ; c’est au tour de la « province » insurgée de défiler dans les beaux quartiers de la capitale sous les yeux hallucinés des bobos et sous le regard terrifié des bourgeois. L’enfermement urbain de la gauche serait-il donc d’abord un embourgeoisement ? Tout ceci importe peu. La gauche a choisi son camp. Celui des métropoles et des gens satisfaits de l’état du pays. Quoique, pas complètement satisfaits, l’homme de gauche est soucieux des autres et s’applique à évoquer, un trémolo dans la voix, le sort des plus pauvres.

Être de gauche, c’est aussi savoir rêver. Quitte à construire des stratégies politiques sur des fantasmes. La vieille habitude du déni de réalité devient une discipline olympique lorsqu’on écoute les partisans de la gauche plurielle parler moins de deux ans après le commencement du mouvement des gilets jaunes. Le moment populiste semble refermé, la France est devenue de gauche à la faveur du confinement et puis, de toute façon, c’est bien connu, les Français n’ont-ils pas une mémoire politique d’environ six mois ? Alors on croit en sa bonne étoile et on s’accroche à ses rêves, de nouveau tout peut recommencer, on danse tant que la musique continue d’être jouée.

Il est pourtant dommage d’oublier la réalité et de refuser de se hisser à la hauteur des circonstances. La longue phase de pacification des dernières décennies s’achève, un retour de la conflictualité s’opère. Le pays n’a pas connu un tel degré de violence refoulée depuis des années et on ne traite pas ce genre de problèmes à l’homéopathie. Dans le déchaînement des passions et le trouble des circonstances, une voie se dessine pourtant. La désagrégation lente de la France laisse présager un approfondissement du moment populiste ouvert il y a peu. Que la classe politique décide de l’ignorer ou non, il s’imposera de toute façon à elle. Or sans doute est-il tout à la fois un risque et une opportunité : il est le moyen d’une rupture historique et le véhicule du retour du peuple sur la scène de l’Histoire. Ce peuple constitué en sujet du changement peut balayer toutes les prévisions et rabaisser toutes les certitudes, lui seul peut extirper la nation du monde post-historique où Fukuyama l’a placée – à raison. L’aggravation des inégalités et des tensions laisse présager le retour durable du conflit social et l’effacement progressif de l’ère post-politique. Or le rôle des institutions républicaines consiste précisément dans l’encadrement légal du conflit et dans l’expression des aspirations populaires. Il appartient donc aux dirigeants politiques conscients des enjeux présents de se porter à leur rencontre et d’agir en conséquence.

On ne fait certes pas de la politique seulement avec des chiffres, un espace peut se créer par le combat politique, la cohérence de la vision et le travail de conviction. Quant aux statistiques évoquées plus haut, elles avaient surtout pour but de rappeler que les partisans de la gauche plurielle s’agitent dans un bocal qui représente – à tout prendre – un gros quart du corps électoral. Mais il n’est pas inutile de partir de la réalité concrète avant de tirer des plans sur la comète. Plutôt que de s’acharner à tourner en rond dans leur cage pour ne pas affronter un monde extérieur plus hostile que les rives du canal Saint-Martin, ceux qui ont sincèrement à cœur d’agir pour leur nation feraient sans doute mieux de se confronter aux circonstances et de prendre en compte la radicalité ambiante, la colère accumulée et l’angoisse suscitée par le sentiment diffus d’une France qui peu à peu s’efface.