Écrire l’URSS : le pari stylistique improbable de Svetlana Alexievitch

Le travail de mémoire est à la mode en littérature. La tendance est doublement consacrée par l’institut Nobel qui a distingué, en 2014, l’écrivain français Modiano et, en 2015, un auteur biélorusse russophone, Svetlana Alexievitch. Le choix de Bob Dylan l’année suivante montre également que l’institut académique, prétendument cool, met en valeur les formes d’ écriture à la limite de la littérature traditionnelle. En reconnaissant les ouvrages tels que La Fin de l’homme rouge et La Guerre n’a pas un visage de femme, signés Alexievitch, on entérine l’écriture journalistique comme un genre intrinsèquement littéraire. Une consécration qui fait débat.

Qu’est ce que l’oeuvre d’Alexievitch ? Il s’agit d’un monologue de homo soveticus, fractionné dans une multitude de témoignages : il y apparaît tantôt farouchement communiste, tantôt libéral ; on apprend qu’il a vu naître l’URSS et qu’il avait vingt ans à la perestroïka ; qu’il a vécu dans les appartements chics à Moscou et dans les vastitudes sibériennes. Alexievitch l’a suivi partout. Son ambition est de recueillir les dernières paroles de l’empire mourant. Elle a retranscrit ces témoignages tels quels, en ne laissant que peu d’annotations personnelles. A la lecture, nous plongeons dans l’immensité du souvenir collectif. Projet fascinant ? Certes. Mais cette expérience est teintée d’une légère impression du déjà-lu.

Pourtant, il faut reconnaître l’originalité stylistique de son œuvre. Chez Alexievietch, le refus de romaniser le vécu de ses personnages est un choix littéraire : « Les souvenirs, me dit-on, ce n’est ni de la littérature, ni de l’Histoire. Les briques ne font pas encore un temple ! Mais je suis d’un tout autre avis. C’est dans la chaleureuse voix humaine, dans le reflet resurgissant du passé que se cache la félicité originelle et le tragique inéluctable de la vie », écrit-elle dans La Guerre n’a pas un visage de femme. On pourrait croire qu’à travers ces récits, le régime soviétique s’écrit, en quelque sorte, de lui-même. Alexievitch ne ferait que mettre le dictaphone sur « on » et « off ». Mais ce style documentaire n’est pas neutre : entre les lignes de La Fin de l’homme rouge, son essai phare, se lit en filigrane une oraison funèbre à l’idéalisme. Le titre original, L’Epoque du second-hand (traduit par Le Temps du désenchantement), évoque par son anglicisme grinçant l’angoisse devant le mode de vie libéral, « à l’européenne » : soit un cliché de la littérature russe. Mais le problème est ailleurs.

Précieux pour les amateurs de l’Histoire et de la culture soviétique, le travail d’Alexievitch est peu convaincant dans la perspective littéraire. Le parti-pris stylistique de la retranscription neutre oppose l’auteur aux écrivains qui déploient la force de l’écriture et de la fiction pour traiter la mémoire. Outre Soljenitsyne, les deux grandes figures de ce genre sont le romancier Vassili Grossman et Varlam Chalamov, un écrivain anti-humaniste et survivant des camps dont Les Récits de Kolyma, proprement insoutenables pour le lecteur, font écho aux récits de guerre dans La Guerre n’a pas un visage de femme et Les Cercueils de zinc. Mais chez Chalamov, l’éclat de l’écriture décuple l’atrocité des souvenirs, puisque (à la différence d’Alexievitch) il retranscrit le vécu dans les images littéraires puissantes : ainsi, une boîte de lait concentré, objet de quotidien, se charge pour nous de sens franchement inédits après la description de ce repas au GOULAG, où le narrateur mastique deux boites de ce lait, encerclé par ses camarades squelettiques qui le regardent manger. L’effet est certes calculé, mais bien plus prégnant que ce sentiment de lassitude vague, que l’on éprouve en fermant La Fin de l’homme rouge.

La comparaison stylistique de ces deux auteurs permet d’élucider une relative inefficacité littéraire du vécu brut, choisi par Alexievietch. La fin de l’homme rouge est un livre long et d’une structure peu étoffée : nombreuses et juxtaposées, les confessions pathétiques s’accumulent et se brouillent dans notre mémoire ; contrairement à l’effet escompté, la lecture en devient lassante. Bien que réelle, la souffrance de ses personnages ennuie. Alexievietch opte volontiers pour des témoignages choquants ; mais pour le lecteur, son œuvre n’est pas vraiment un choc.

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Michel Houellebecq et la politique : le grand malentendu

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© Fronteiras do Pensamento | Luiz Munhoz

A chaque publication d’un roman de Michel Houellebecq, le débat est vif entre les journalistes, mais aussi entre les militants politiques de tous bords et entre de nombreux citoyens. Une chose est sûre, son oeuvre ne laisse personne indifférent et les critiques à son encontre sont nombreuses, jusque sur LVSL. Mais au lieu de réduire Michel Houellebecq au statut dépassé d’écrivain engagé, ne faudrait-il pas s’appuyer sur ses écrits pour penser la société libérale ?

La légende de l’écrivain engagé

A droite comme à gauche, de nombreux commentateurs cherchent dans l’œuvre de Michel Houellebecq les marques d’une pensée politique. Il est vrai que de Soumission à Extension du domaine de la lutte, Houellebecq décrit avec acidité la société libérale occidentale. L’affirmation selon laquelle il serait un auteur engagé a pris de l’ampleur à la faveur de la parution de son dernier roman, Soumission, paru le jour des attentats islamistes qui ont décimé la rédaction de Charlie Hebdo. Le roman décrivant la lente ascension d’un parti islamiste qui finit par gagner les élections en France entrait douloureusement en résonance avec l’actualité, si bien que certains ont voulu faire de Houellebecq un « visionnaire », tant pour servir l’absurde théorie du Grand Remplacement que pour fustiger la montée d’un sentiment anti-musulmans en France.

En réalité, cette volonté de faire de Houellebecq un écrivain engagé remonte au début de son succès littéraire, notamment suite à la publication de Plateforme en 2001. Comportant des réflexions critiques envers l’islam, on avait cherché à démontrer que Houellebecq prenait parti à travers ses romans. C’est que le milieu littéraire français a du mal à s’imaginer qu’un grand écrivain, qui rencontre un succès critique et commercial, n’ait pas de volonté d’agir sur la société de son temps. De Zola à Camus, la tradition de l’intellectuel engagé était trop forte pour que l’on n’essaye pas d’y faire entrer Houellebecq contre son gré.

Or, comme souvent, un simple retour à l’œuvre de l’écrivain suffit à se rendre compte que son projet littéraire n’est pas de se positionner par rapport à l’ordre du monde : il s’agit surtout de le décrire, à la manière d’une autopsie. Houellebecq et ses personnages regardent la politique de manière lointaine, comme un amusement. Le personnage principal de Soumission est à ce titre extrêmement révélateur : il regarde les débats de la présidentielle comme il regarderait une émission de téléréalité, pour le spectacle, en mangeant des plats surgelés. Ce même héros affirme d’ailleurs être « aussi politisé qu’une serviette de toilette » : dans une société occidentale où le mal-être est le lot commun, la politique n’apparaît que comme une forme de divertissement particulièrement grotesque voire incompréhensible. C’est ce qui fait dire au narrateur d’Extension du domaine de la lutte : « Ainsi peut-on, à la rigueur, imaginer un dépressif amoureux, tandis qu’un dépressif patriote paraît franchement inconcevable. » La fiction de l’écrivain engagé, militant, ne résiste pas à la lecture de son œuvre.

L’impossible retour au religieux

Mais les écrits de Michel Houellebecq n’en restent pas moins utiles pour penser la société contemporaine, notamment en ce qui concerne la place du religieux au sein de celle-ci. On observe à ce titre une évolution intéressante au fil de sa carrière. A la parution d’Extension du domaine de la lutte, son premier roman, en 1994, le narrateur rejette la religion : il voit parfois un ami, prêtre dans une paroisse difficile, qui cherche à le persuader que la dépression qui le frappe, et qui frappe en réalité l’intégralité de la société, est liée au fait que le monde occidental a rejeté l’idée d’une transcendance divine au profit de la main invisible du marché.

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A l’autre extrémité de son œuvre, on trouve Soumission, dont le seul titre montre que c’est un roman imprégné d’une réflexion sur la religion. Spectateur désabusé et quelque peu craintif face à la montée en puissance d’un parti islamiste modéré, le narrateur prend d’abord peur lorsque ceux-ci arrivent au pouvoir. Mais dans les dernières pages du livre, il se convertit à l’islam et ses problèmes personnels semblent disparaître, dans un contexte où chaque aspect de sa vie est désormais marqué par des rites religieux qui le dépassent. L’ouvrage laisse une impression contrastée : si le narrateur semble promouvoir l’islam comme moyen de retour à une société épargnée par les ravages du libéralisme, tout le reste de l’ouvrage semble empreint d’une sourde hostilité envers cette religion, quoique le narrateur en vante régulièrement les mérites, notamment en terme de contrôle des femmes.

En réalité, Houellebecq n’a fait que fantasmer cette histoire, il n’a jamais voulu jouer au lanceur d’alerte voulant prévenir la France d’une prétendue montée en puissance de l’islam politique : il le dit lui-même, Soumission est une fable. C’est d’ailleurs l’avis d’Agathe Novak-Lechevalier, Maître de Conférences à Paris-X et spécialiste de l’oeuvre de Michel Houellebecq, qu’elle développe notamment dans la dernière livraison des Cahiers de l’Herne consacrée  à l’écrivain.

« Nous voulons quelque chose comme une fidélité, / Comme un enlacement de douces dépendances, / Quelque chose qui dépasse et contienne l’existence ; / Nous ne pouvons plus vivre loin de l’éternité.»

Or c’est bien sous le prisme de la fiction, de l’irréel, qu’il faut aborder le religieux chez Houellebecq : l’intégralité de son œuvre peut être lue comme une quête de sens sans cesse inaccessible. Et la recherche de ce sens passe, en partie, par la recherche de Dieu. Mais dans le même temps, Houellebecq comme ses personnages sont conscients que cette quête est vaine, et qu’un retour au religieux est impossible. Il le dit d’ailleurs dans l’un de ses poèmes : « Nous voulons retourner dans l’ancienne demeure / Où nos pères ont vécu sous l’aile d’un archange, / Nous voulons retrouver cette morale étrange / Qui sanctifiait la vie jusqu’à la dernière heure. / Nous voulons quelque chose comme une fidélité, / Comme un enlacement de douces dépendances, / Quelque chose qui dépasse et contienne l’existence ; / Nous ne pouvons plus vivre loin de l’éternité.»

Un moyen de penser la société libérale

Le grand thème de l’œuvre de Michel Houellebecq, c’est la société libérale. La critique de ce système est explicite dans son premier roman, où de longs passages tiennent plus de l’essai que du romanesque. Certains ont d’ailleurs voulu voir en Houellebecq l’un des principaux penseurs antilibéraux de notre temps, comme son ami économiste Bernard Maris qui a publié, en 2014, un Houellebecq économiste où, en s’appuyant sur son œuvre, il réactualisait la pensée de grands économistes.

Mais le principal intérêt de l’analyse Houellebecq est qu’elle fait du libéralisme un fait social total, au sens où ce système mobilise l’intégralité de la société, et pas seulement la sphère économique ou l’Etat. Le postulat du narrateur d’Extension du domaine de la lutte permet de lire toute l’œuvre de Michel Houellebecq au prisme de cette critique du libéralisme : « Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. Certains font l’amour tous les jours; d’autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. Certains font l’amour avec des dizaines de femmes ; d’autres avec aucune. C’est ce qu’on appelle la « loi du marché ». » Dans notre société, la sexualité et, plus largement, les rapports sociaux codifiés par une culture de masse américanisée, sont devenus un système de différenciation sociale aussi puissant que la différenciation par l’argent.

Certes, Houellebecq n’a rien inventé à ce sujet. La société qu’il décrit a notamment été théorisée par le philosophe marxiste Michel Clouscard qui, pour décrire l’occident post-mai 68, parlait de « libéralisme-libertaire ». Dans cette optique, libéralisme économique et libéralisme social vont de pair, le second servant à mieux faire accepter le premier. Au fur et à mesure que l’on fait progresser le marché sur le plan économique, on l’introduit également dans la sphère sociale, sous la bannière d’un prétendu progrès social vidé de sa substance. Dans les faits, il s’agit d’étendre la compétition qui a lieu dans la sphère économique à la sphère des rapports sociaux. De ce point de vue, on peut considérer que les sites de rencontres qui fleurissent aujourd’hui se posent en intermédiaires pour gérer l’offre et la demande de rapports humains, afin de connecter des personnes trop occupées par leur travail ou trop découragées pour faire de vraies rencontres.

Nous l’avons dit, Houellebecq n’est ni un écrivain engagé, ni un révolutionnaire. Dès lors, son œuvre n’a pas pour but de donner des moyens à ses lecteurs de contrer la société libérale, précisément parce que Houellebecq estime que cette société du mouvement perpétuel, où l’on oublie de penser, est impossible à renverser. Néanmoins, si l’on veut changer le monde, il faut commencer par le comprendre : en ce sens, les écrits de Michel Houellebecq sont une source précieuse. Au-delà des chiffres monstrueux que produit le système libéral (taux de chômage, de pauvreté, de suicide), Houellebecq met un visage et des sentiments sur une réalité si mouvante qu’elle est parfois difficile à appréhender au quotidien. A travers des personnages souvent touchants, parfois violents, constamment en lutte contre eux-mêmes et contre les autres, il insuffle une dose de réalité et d’humanité dans la critique du libéralisme.

Pour aller plus loin :

HOUELLEBECQ M., NOVAK-LECHEVALIER A., Cahier Houellebecq, Editions de l’Herne, 2017, Paris

MARIS B., Houellebecq économiste, Flammarion, 2014, Paris

MONVILLE A., Le néocapitalisme selon Michel Clouscard, Editions Delga, 2016, Paris

Crédits:

http://www.newstatesman.com/culture/books/2015/01/michel-houellebecq-france-s-literary-provocateur

https://www.understandfrance.org/France/FrenchLiterature.html

 

 

La gauche à la croisée des chemins – Entretien avec Emmanuel Maurel

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Emmanuel Maurel, député européen PS.

Entretien avec Emmanuel Maurel, eurodéputé PS, animateur du courant Maintenant La Gauche au sein du PS et soutien d’Arnaud Montebourg pour les primaires du PS. Au programme : littérature, primaires du PS et crise de la social-démocratie européenne.

Vous êtes un des derniers littéraires de la classe politique. Lorsque l’on pense à François Mitterrand et à l’image qu’il s’est construite, l’homme de lettre, ayant un rapport charnel à la culture française, ressort immédiatement. Depuis trente ans, le personnel politique a subi un profond renouvellement, laissant toujours plus de place aux discours et aux logiques de gestionnaires. On pense évidemment à la fameuse « inversion de la courbe du chômage », et l’on voit parallèlement l’autorité de l’État s’affaiblir de plus en plus. Selon vous, quel rapport la culture littéraire entretient-elle avec la politique et avec l’autorité ?

Je ne suis pas du tout un des derniers littéraires du PS ou de ce que vous appelez de la classe politique ! Je lis beaucoup de livres, comme nombre de Français et nombre de collègues. Le problème réside dans le fait que la littérature et la politique sont vécues comme deux activités étanches. Puisque vous parlez de François Mitterrand, si l’on retient à ce point cet aspect de lui, qu’il aimait par ailleurs mettre en scène, c’est parce que ses lectures irriguaient en permanence son action et ses discours. En réalité, plus qu’à une disparition des littéraires, nous assistons à un phénomène de normalisation du langage politique qui s’assèche progressivement de ce qui l’irriguait autrefois, au profit, trop souvent, d’une novlangue technoïde déconnectée de la réalité vécue par les gens.

Cela est en partie lié à la formation du personnel politique, et notamment au rôle important que joue l’ENA dans la production de ce personnel. Mais c’est aussi lié à l’imprégnation de l’idéologie managériale, qui promeut des discours à coup de chiffres et de pourcentages. La fameuse phrase de François Hollande sur « l’inversion de la courbe du chômage » en est un pur produit.

Néanmoins, cette impression d’étanchéité ne vient pas uniquement des acteurs politiques. Ce qu’on appelait jadis la “littérature engagée”, qui a produit le meilleur et le pire, a pratiquement disparu en France, à quelques heures exceptions près (je pense par exemple au roman puissant de Gerard Mordillat, Les vivants et les morts). Et même lorsqu’elle est fortement ancrée dans la réalité (c’est le cas par exemple des ouvrages de Michel Houellebecq) c’est sur un mode (faussement) indifférent. Mais rien n’est définitif. Ainsi, cette année, on a pu lire un formidable roman politique, Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo, qui aborde le thème de la condition animale et dénonce, dans une langue superbe, les dérives liées à la volonté humaine d’exploiter la nature de manière irraisonnée. C’est âpre, et ça change des bluettes germanopratines !

Le rapport entre l’autorité et la culture littéraire, c’est une question difficile que je ne suis pas sûr de comprendre et à laquelle je ne sais pas vraiment répondre.  L’autorité ne se décrète pas évidemment, elle est souvent naturelle, liée parfois simplement a une posture, à une façon de poser sa voix, à l’éloquence aussi (qui évidemment est nourrie de lectures). Après, il y a une détermination dans l’action qui renforce l’autorité, et puis aussi, sûrement, une volonté, celle d’inscrire cette action dans le temps, de laisser des traces dans l’histoire nationale. François Mitterrand, encore, avait le souci permanent de la préservation du patrimoine et en même temps de l’invention d’une architecture. C’est banal que de le rappeler, mais c’est vrai que c’est un Président bâtisseur. À La fois obsédé par le passé et soucieux de l’avenir. Hollande et Sarkozy sont fondamentalement des Présidents du pur présent.

Cette perte de culture littéraire, historique et politique est allée de pair avec une indifférenciation politique croissante. Le discours et la politique du PS semblent avoir convergé avec ceux de LR – du moins, lorsqu’il est au pouvoir. Le fameux « cercle de la raison » cher à Alain Minc est-il une réalité ? Pouvez-vous nous dire quels sont les courants idéologiques qui structurent le PS aujourd’hui ?

En réalité, l’indifférenciation dont vous parlez est moins présente en France qu’ailleurs, même si elle existe effectivement. Mais Il y a en effet cette impression désagréable que les partis dits de gouvernement, de droite comme de gauche, se disputent sur l’accessoire parce qu’ils sont d’accord sur l’essentiel, c’est à dire sur les questions économiques et sociales : “baisse des charges”, “lutte contre les déficits”, “rigidités du marché du travail”, etc. Chacun se réapproprie les mots d’ordre de la vulgate libérale, laissant à penser qu’il n’y a plus que des différences de degré, pas de nature. Avant l’alternance était vécue comme une chance, la preuve d’une démocratie vivante et d’un débat nécessaire. Aujourd’hui, elle relève plus souvent de la seule fatalité : les électeurs ont parfois l’impression que se succèdent des candidats interchangeables, enthousiasmants le temps d’une campagne mais pareillement décevants dans l’exercice du pouvoir.

Si l’alternance se résume à une oscillation molle entre deux projets qui ne sont pas antagonistes, il y a évidemment un espace politique qui se libère. Espace occupé par ceux qu’on appelle abusivement les “populistes” ou qui se revendiquent “antisystème”. Notons que ces appellations relèvent plus de la blague que du sérieux politique, quand on voit que Macron, “populiste du centre”, se targue de “révolutionner” le système. Et certains font même mine d’y croire.

En réalité, le mot “populiste” en dit finalement plus sur celui qui l’utilise que sur celui qu’il est censé décrire. Rien n’a changé depuis les années 90, quand une majorité d’éditorialistes et de “décideurs” enamourés tenaient pour acquise l’élection d’un Edouard Balladur, formant ce que Minc, toujours inspiré, avait en effet appelé “le cercle de la raison”. On sait ce qu’il advint de cette conjuration des sachants. Les mêmes, ou leurs héritiers, reprennent aujourd’hui le flambeau de la lutte ardente contre le populisme, sans mesurer qu’en qualifiant tous ceux qui pensent différemment d’eux par ce terme, ils finissent par le rendre inopérant et… populaire.

Revenons à votre question, celle relative à l”’indifférenciation”. il ne faut pas négliger les résistances qui existent encore dans le PS. Celui-ci est aujourd’hui structuré par trois grands courants. Un premier qui est acquis à l’idéologie dominante : Il faut accepter les principes du néolibéralisme tout en limitant les dégâts sur notre modèle social et en professant un certain progressisme sociétal. Un deuxième, composé des ceux qu’on a appelé « frondeurs », est à la fois attaché au rassemblement de la gauche et à l’héritage socialiste. Enfin, ceux qui se revendiquent d’une tradition centrale, qui a longtemps été majoritaire au PS, et qui, dans le sillage de Mitterrand et Jospin, prétendait précisément faire la synthèse entre les différents courants de pensée qui coexistaient, plutôt bien d’ailleurs, depuis Épinay. A l’issue du quinquennat de François Hollande (qui a vu notamment un premier ministre socialiste théoriser les deux gauches irréconciliables, laissant à penser que la ligne de fracture passait aussi au sein du PS) la question est de savoir si cette tradition là peut perdurer.

Je vais un peu vite et les choses sont évidemment un peu compliquées. Peut être faudrait il plutôt organiser la réflexion autour de plusieurs axes : le couple libéral/antilibéral, l’axe démocrate/républicain voire même europhile/eurocritique (même si le débat sur l’Europe porte moins sur le constat et les objectifs que sur les moyens de transformer l’Union).

Après que Marie-Noëlle Lienemann a jeté l’éponge, vous avez fait le choix de soutenir Arnaud Montebourg pour les primaires qui viennent. Pourtant, vous semblez politiquement proche de Benoît Hamon. Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à faire ce choix ?

Le choix de soutenir Arnaud Montebourg plutôt que Benoît Hamon est rationnel. A l’origine, j’étais partisan d’une candidature unique de tous ceux qui critiquaient le tournant libéral qu’a occasionné le quinquennat de François Hollande. Malheureusement, cela ne s’est pas fait.

J’ai donc comparé les deux programmes et, même si je suis souvent d’accord avec Hamon, je ne me reconnais pas dans certains de ces thèmes de campagne qui sont mis en avant, à commencer par revenu universel et les références idéologiques qui sous-tendent cette proposition. Ce que défend Montebourg me convient mieux. Son projet, qui réaffirme le rôle de l’État dans la vie économique, favorable à une relance keynésienne, attaché à une certaine tradition républicaine, mettant en avant le “made in France” et la réforme des institutions, me semble être ce dont notre pays a effectivement besoin aujourd’hui.

Peut être qu’on n’échappe pas totalement à nos choix originels : il y a quelque chose de l’opposition ancienne entre la première et la deuxième gauche (l’atténuation du rôle de l’État, la réflexion sur la fin du travail, la relativisation des impératifs de croissance) qui subsiste dans ce débat de primaire.  Je reconnais que Benoit met dans le débat des éléments prospectifs dignes d’intérêt. Cependant, j’ai l’impression qu’il y a un décalage vis à vis de l’urgence de la présidentielle. C’est une question de temporalité : l’élection est dans quelques mois, les Français attendent des réponses précises pour répondre à l’urgence, celle du chômage de masse et celle de la persistance des inégalités.

Étiez-vous favorable aux primaires ? L’absence d’Emmanuel Macron et celle de Jean-Luc Mélenchon mettent la pression sur le PS. Les primaires ne risquent-elles pas d’être un révélateur des fragilités du PS ?

Il y a quelques années, je n’étais pas favorable aux primaires. Il s’agit d’un processus très Vème République, qui contourne les partis, qui centre la compétition politique sur la personnalité et qui, par ailleurs, surreprésente les catégories sociales les plus aisées au détriment des catégories populaires.

Ceci dit, force est de constater que dans un contexte de défiance très forte vis à vis des partis et surtout d’absence de leadership, les primaires peuvent être un outil pertinent pour donner de la légitimité à un candidat. Dès 2014, dans une interview au Monde, je disais qu’il y aurait une primaire en 2016 (bon finalement c’est début 2017). En fait, je pense que le PS ne pouvait pas échapper aux primaires à partir du moment où François Hollande n’apparaissait pas comme le candidat naturel du PS, ce qui est devenu encore plus évident après la loi travail et la déchéance de nationalité.

Il est clair que les primaires sont risquées pour le PS. Si la participation est faible, si donc la primaire est un demi-échec ou un demi-succès, l’instrument de légitimation pourrait se transformer en instrument de délégitimation.

Mais le principal problème du PS, c’est surtout la configuration politique à gauche de la présidentielle. En effet, il n’est pas impossible que l’électorat considère qu’au fond, le vrai débat est entre Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron. Ce risque est moindre pour les législatives car le PS dispose d’élus identifiés et implantés alors que ni Mélenchon ni Macron n’ont un parti enraciné sur le territoire. C’est la raison pour laquelle certains prédisent la SFIOisation du PS. La SFIO, à la fin de sa vie, malgré des scores aux élections nationales très modestes, continuait à exister dans des places fortes locales.

C’est une issue possible même si, heureusement, ce n’est pas la seule.

Le PS semble dans une situation bien compliquée. Néanmoins, et à sa décharge, c’est toute la social-démocratie européenne qui vit une crise aigüe. Outre le cas paroxystique du PASOK, le PSOE est concurrencé par Podemos, le PS Belge est talonné par le PtB dans les sondages, le PVDA néerlandais touche le fond, Matteo Renzi a subi un désaveu cinglant et le SPD allemand paiechèrement la grande coalition et le souvenir des réformes Schröder. Seul le PS portugais, qui a fait le choix de s’allier avec la gauche radicale, semble en état de gouverner. Comment analysez-vous cette crise ? La crise de la social-démocratie n’est-elle pas aussi une crise de la construction européenne et de l’euro en général ?

La crise de la social-démocratie européenne est essentiellement liée à sa sidération devant la puissance (et la violence) du capitalisme financier transnational, des conséquences de cette “mondialisation libérale” dans la vie des hommes et des sociétés. Et cette sidération débouche parfois sur une forme de défaitisme interrogatif : comment faire pour contenir cette puissance, pour empêcher la progression vertigineuse des inégalités, pour remettre l’humain dans un monde où l’argent est la mesure de toute chose, pour répondre aux angoisses consécutives à cette nouvelle donne ? Le peut-on vraiment ?

Tous les partis cités ont connu des périodes d’hésitation, ont fait un choix, le plus souvent celui d’un accompagnement du système qu’il s’agissait d’améliorer à la marge  (blairisme, schroderisme, etc) et se sont rapprochés du modèle du Parti Démocrate étatsunien (tout en gardant, dans le cas allemand ou britannique, des liens organiques avec les syndicats de travailleurs).

Tous les partis sociaux-démocrates sont touchés. Comme on a pu le voir au cours des dernières primaires de LR, les partis conservateurs ont un socle électoral encore à peu près stable. Alors que l’électorat traditionnel de la social-démocratie (classes moyennes et classe ouvrière) n’a pas les mêmes réflexes. Si on ajoute à ça les fractures territoriales qu’on observe dans quasiment tous les pays occidentaux, on mesure la difficulté des sociaux démocrates. Comment conserver le vote des métropoles sans perdre celui des périphéries, commence concilier les intérêts de plus en plus divergents ? Personne ne trouve de réponse satisfaisante face à cette crise idéologique et sociologique.

A cela s’ajoutent des éléments de crispation identitaire sur l’immigration et souvent l’islam. La gauche se trouve devant une énorme difficulté : prendre en compte cette insécurité culturelle sans jamais verser, évidemment, dans des réponses nationalistes ou excluantes. Je pense qu’en France une réponse républicaine reste d’actualité si elle promeut l’égalité, et l’idée d’un citoyen autonome de tous les clergés et de toutes les autorités naturelles. Il faut donc faire attention à l’acceptation progressive des revendications identitaires, et à la progression d’une forme de différentialisme  à gauche. Jean Birnbaum, dans Le silence religieux, fait une analyse brillante de ce phénomène.

Enfin, outre ces problèmes économiques et culturels, se pose, comme vous l’avez souligné, la question de l’Union Européenne. Celle-ci, au moins depuis l’acte unique, s’est construite à partir des exigences des tenants de ce qu’on a appelé l’idéologie ordolibérale. Les sociaux démocrates, la gauche en général, a beau en appeler à “l’Europe sociale”, les résultats tardent a venir, c’est le moins qu’on puisse dire. L’élargissement a encore compliqué la tâche. Nous pouvons encore imaginer une autre Europe qui fonctionne sur des principes de solidarité et de coopération. Mais aujourd’hui, force est de reconnaître qu’on a au contraire à la fois une Europe de la compétition interne (dumping fiscal et social), et en même temps un arsenal de règles et de sanction à destination des États membres rétifs à la sacro sainte discipline budgétaire.

La crise grecque, a été pour moi un choc violent, traumatisant, qui m’a affecté intimement : la domination sans partage de l’Allemagne qui a fait de l’euro sa chasse gardée et qui poursuit de sa vindicte tous les hétérodoxes qui menacent les économies de ses vieux épargnants, la névrose obsessionnelle de la classe dominante et des marchés pour la dette qui n’a de publique que le nom puisque qu’elle croît souvent pour réparer les erreurs, les errements des institutions financières et les politiques qu’elles inspirent, le caractère résolument post démocratique du traitement de la crise grecque par une partie des dirigeants européens, traitant Tsipras au mieux comme un grand enfant foufou qu’il faut calmer, au pire comme un populiste rouge qu’il faut briser au plus vite. L’Europe a été bien plus sévère avec le premier ministre grec qu’avec Orban, le sinistre chef du gouvernement hongrois.

Toutes les mesures vexatoires exigées à l’encontre des pays à la périphérie de l’UE sont de nature à empirer la situation. Sauver l’Union implique donc de faire comprendre à certains de nos partenaires, et au premier chef les Allemands, que si l’on continue comme ça, à terme, nous assisterons à la mort de ce projet qui nous a longtemps fait rêver. Nous n’avons donc pas le choix : il faut installer un rapport de force dur.

Propos recueillis par Lenny Benbara pour LVSL

Crédit photo : Margot L’hermite

Prix Nobel de Littérature : Qu’attend-t-on pour récompenser Kundera ?

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©Elisa Cabot

À 86 ans, l’auteur de L’Insoutenable légèreté de l’être, fait largement autorité parmi les romanciers contemporains. Pourtant, il n’a toujours reçu aucun Prix Nobel de Littérature bien qu’il soit traduit dans presque toutes les langues et enseigné aux lycéens du monde entier. 

« Kundera, de la province pragoise au quartier latin »

Milan Kundera est passé à la postérité, cela ne fait aucun doute. On ne compte plus ses prix littéraires et il est entré dans la prestigieuse collection de la Pléiade en 2011 — alors qu’il est excessivement rare d’y entrer de son vivant. Mais si le nombre de livres vendus et les prix littéraires ne font pas tout pour décerner un prix Nobel de littérature, c’est bien pour la singularité et l’importance de son œuvre dans l’Histoire de la Littérature qu’il faudrait le récompenser.

Né en 1929 à Brno d’un père musicologue et d’une mère très cultivée, il grandit parmi les arts et la culture. Étudiant en littérature à Prague, il s’engage à 18 ans au Parti Communiste mais s’en fait exclure par deux fois, trois ans plus tard. Il publie La plaisanterie et Risibles amours en 1947 un an avant le coup de Prague. Le tournant du Printemps de Prague en 1968 achève de convaincre l’écrivain de quitter la Tchécoslovaquie où la liberté d’expression régresse et la censure croît. Il choisit la France en 1975 et F. Mitterrand lui octroie la nationalité française six ans plus tard. En 1990, après son roman L’Immortalité, il décide de délaisser le tchèque pour n’écrire plus qu’en français.

C’est probablement la préface de Louis Aragon pour La Plaisanterie qui le fait connaître aux lecteurs français, mais c’est très certainement son roman l’Insoutenable légèreté de l’être, qui le révèle au monde entier. Véritable succès de librairie, traduit en trente-cinq langues, et même au programme de Français en classe de seconde. L’enseignement de cette œuvre démontre le caractère intemporel et original qu’elle inspire.

La majorité de ses intrigues se déroulent en Bohême — il refuse le mot Tchécoslovaquie, même lorsqu’il écrit en français. Les lieux paraissent donc exotiques pour les Français. De plus, la Tchécoslovaquie lui retire sa nationalité et lui ôte donc toute attache au pays qui l’a vu naître. Il n’est donc pas pertinent de dire que Kundera est un écrivain français ou tchèque : on peut qualifier son œuvre d’européenne. De même, sa conception de l’Homme confirme la vocation de l’œuvre à être universelle puisqu’il expose ses personnages à des situations d’une normalité harassante, à l’amour, l’objection de conscience, la haine…

« Il a su faire du Roman un art à part entière »

Stendhal disait que « Le roman doit raconter ; c’est le plaisir qu’on lui demande. […] c’est l’action qui fait le roman, et non pas la dissertation plus ou moins spirituelle sur les objets auxquels pense le monde ». Si l’on prend en compte la définition stendhalienne du roman, Kundera n’en a écrit aucun, puisqu’il mêle à la trame de l’histoire de longs discours philosophiques interrompant son cours. Mais le roman a évolué depuis le XIXème siècle, il n’est plus un long récit fictif comme l’on en écrivait jusqu’au début du XXème siècle — en ceci, Du côté de chez Swann de Proust est le premier à rompre avec cette tradition en laissant une grande place à la réflexion du narrateur sur le monde qui l’entoure.

On ne peut pas en vouloir aux écrivains des éditions de Minuit, à ces tenants du Nouveau Roman, que d’avoir fait disparaitre toute l’essence du personnage romanesque. Après les deux guerres mondiales, l’expérience de l’absurde, le désabusement, ont envahi tous les cœurs et les écrivains ont eu le besoin d’exprimer ce vide et cette négation de la vie, du « non-être » dirait Kundera, à travers la mort psychologique de leurs personnages. Ils doutèrent même de la pertinence du mot de « roman » en lui préférant les mots « écriture », « fiction », et même « antiroman ».

Si les écrivains du Nouveau Roman ont parachevé de tuer le roman et d’aseptiser l’habitacle psychologique des personnages, Milan Kundera fait partie de ceux qui l’ont réinventé. Marcel Proust avait déjà annoncé l’entremêlement complexe entre action et réflexion, Kundera a su le prolonger. De longs passages d’analyses du rêve se trouvent dans l’Insoutenable et La vie est ailleurs. Kundera adopte une posture presque freudienne et dissèque méticuleusement la psychologie de ses personnages. Et cela fait du bien après avoir éprouvé le vide inhumain dont sont pétris les héros durassiens et butoriens. Kundera a sauvé le roman du sort qu’ont connu le théâtre et la poésie, relayés aux « limbes de la littérature », cantonnés à un art d’auteur, comme l’écrit François Ricard dans sa préface de l’Œuvre de Kundera à la Pléiade. Milan Kundera n’est pas le seul à l’avoir réinventé : on peut lui associer Gabriel Garcia Marquez, Philip Roth, ou encore Hemingway, tous nobélisés par l’Académie suédoise, à l’exception de Roth qui reçut le Pulitzer qui est d’un prestige équivalent.

Milan Kundera ne s’est pas contenté de réinventer le roman en en écrivant, mais aussi en théorisant ce qu’il considère comme un art indépendant de la littérature. Dans L’art du roman, il donne la définition suivante :

« La grande forme de la prose où l’auteur, à travers des ego expérimentaux (personnages), examine jusqu’au bout quelques thèmes de l’existence. […] l’histoire du roman sera celle du roman devenu poésie. Mais assumer les exigences de la poésie est tout autre chose que lyriser le roman (renoncer à son essentielle ironie, se détourner du monde extérieur, transformer le roman en confession personnelle, le surcharger d’ornements). »

En ce sens, son travail vaut celui de Jean-Paul Sartre (Qu’est-ce que la littérature ?) et de Roland Barthes (Le plaisir du texte ; Le degré zéro de l’écriture), en tant que théoricien, ou plutôt praticien, puisque c’est, à partir de sa pratique, qu’il a pu forger ses théories comme il l’explique fort justement dans L’art du roman :

« Le monde des théories n’est pas le mien. Ces réflexions sont celles d’un praticien. L’œuvre de chaque romancier contient une vision implicite de l’histoire du roman, une idée de ce qu’est le roman. »

« Chers Suédois, Kundera n’a pas besoin de votre Nobel mais le Nobel a besoin de lui »

Milan Kundera fêtera son quatre-vingt-huitième anniversaire en avril prochain, il n’est pas éternel. Il ne faut donc pas tarder pour lui décerner SON prix Nobel. En le décernant à Svetlana Aleksievitch en 2015, œuvre à la limite du journalisme, et à Bob Dylan, musicien-poète, l’académie suédoise a fait preuve d’une grande ouverture d’esprit et souhaite montrer qu’elle est capable d’élargir sa conception de la littérature. De fait, la composition du jury s’est beaucoup modifiée ces dix dernières années, contenant désormais cinq académiciennes, le tout pour une moyenne d’âge de soixante-huit ans. Le jury n’a pu passer outre Milan Kundera et connaît son œuvre. Mais qu’attend-il donc ?

Thomas Mann, Albert Camus, Gabriel Garcia Marquez, Samuel Beckett, Pablo Neruda, … La liste des Prix Nobel de littérature est bien longue et contient beaucoup de mastodontes de l’écriture. Elle rassemble les plus brillants psychologues de nos êtres, les plus réfléchissants miroirs de nos âmes, ceux qui aident l’humanité à progresser en elle-même pour qu’elle puisse s’améliorer hors d’elle-même. Kundera fait partie de ceux-là. À la lumière de tous ces noms, un irréductible vide s’immisce parmi les fantômes de ce panthéon littéraire, celui que devrait occuper Milan Kundera.

Monsieur le Roi de Suède, Mesdames et Messieurs de l’Académie suédoise, Kundera n’a pas besoin de votre Nobel, probablement n’a-t-il pas même la vanité de l’espérer, mais le Nobel a besoin de graver le nom de Kundera dans son palmarès immortel.

Pour conclure, je vous recommande sincèrement l’extrait de l’émission Apostrophes, animée par Bernard Pivot, avec Milan Kundera en invité :

Crédits photo : ©Elisa Cabot

Houellebecq : “Soumission” du génie à la bêtise

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©Stefán Bianka. Licence : Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license.

On n’a pas encore fini d’entendre parler de Soumission, le dernier livre de Michel Houellebecq, puisque celui-ci se dote d’une édition à petit prix dont la parution est très subtilement programmée pour le 7 janvier prochain…

L’univers houellebecquien et la tentation frontiste

Le septième livre de Houellebecq, Soumission, va fêter son deuxième anniversaire le 8 janvier 2017 et s’offre une édition de poche à la date anniversaire des attentats de Charlie. Un évènement en librairie qui relance donc d’autant plus son actualité à l’approche des présidentielles françaises et ce contexte d’incroyable poussée du Front National.

Dans une France fictive en 2022, où le FN se retrouve au second tour contre Mohammed Ben Abbes du parti de la Fraternité Musulmane (FM), les Français doivent se prononcer entre le fascisme ou un « front républicain élargi », englobant aussi le PS et l’UMP. Notons que le titre — Soumission — est la traduction littérale d’ « Islam », sous-entendue la « soumission [à Dieu] ».

La première partie du roman raconte le quotidien de François, universitaire spécialiste de Joris-Karl Huysmans, maitre-conférencier à la Sorbonne qui, disons-le clairement, s’emmerde dans sa vie. Jusqu’ici, rien d’anormal dans ce livre : un univers purement houellebecquien. On sent pourtant que l’écrivain commence à jouer avec le feu en décrivant une France malade et au bord de la guerre civile. D’un côté, les Identitaires affiliés au FN et de l’autre, les « Africains » soutenant la Fraternité musulmane, bien que les deux partis politiques se « désolidarisent avec vigueur de ces actes criminels ». Les médias taisent ces affrontements et ces meurtres, et les Français sont obligés d’installer des paraboles pour regarder CNN pour en être informés.

Coqueluche des milieux littéraire et médiatique parisiens, Houellebecq se paie pourtant leur tête en évoquant l’intéressant mythe de Cassandre. Recevant le don de prédire l’avenir mais, après avoir refusé Apollon comme époux, elle en est punie et personne ne croit plus ses prédictions. Elle avertit ses compatriotes du Cheval de Troie mais ils ignorent sa mise en garde. Houellebecq appose ce mythe aux médias de gauche français (« c’est à dire en réalité tous les journaux », complète-t-il). Ces derniers ignorant l’opposition civile entre les Français musulmans et les « populations autochtones d’Europe occidentale ». C’est la première provocation de Houellebecq qui fait peur au lecteur. Le choix cornélien auquel se confronte le protagoniste lors du second tour des présidentielles entre le FN ou un « front républicain élargi », amène le lecteur à se poser lui-même la question. La petite amie de François, Myriam, décide quant à elle de partir avec sa famille en Israël. En effet, la FM est ouvertement anti-sioniste, sans pour autant être antisémite, mais les Juifs français prennent peur et s’exilent.

Sans grande réflexion, on peut facilement se laisser tenter, dans ce cas extrême, par le choix du Front National et Houellebecq donne l’impression qu’il souhaite ce choix-là, selon la théorie du roman, puisqu’il donne l’autre parti politique, la Fraternité Musulmane, gagnant des élections. La deuxième partie du roman donnera lieu aux changements politiques et sociétaux que la France connaît sous l’impulsion du président napoléonien — c’est ainsi qu’il est décrit —, Mohammed Ben Abbes.

Sans trop rentrer dans les détails, les enfants bénéficient d’un enseignement islamique et, à leur entrée au collège, les femmes s’orientent vers des « écoles d’éducation ménagère et […] se marient aussi vite que possible ». Tous les enseignants sont musulmans et les enseignements sont coraniques. La polygamie entre dans le Code civil. En bref, c’est l’application pure et simple de la Charia, telle qu’elle est préconisée par les Frères musulmans.

D’abord apathique et désintéressé par la situation politique, François commence à en avoir peur et décide de s’enfuir dans la région du Quercy, à Martel très exactement. Ce choix n’est pas anodin, c’est probablement la première occurrence islamophobe univoque du livre. Effectivement, Charles Martel y repoussa les Sarrasins en 732. Plus loin, l’évocation du livre de la Chanson de Roland, écrit au XIème siècle par Turold, raconte l’épopée des batailles de Charlemagne contre les Maures, et plus exactement le chevalier Roland contre Marsile, seigneur musulman de Saragosse. Dans ce livre, les troupes musulmanes sont dépeintes comme barbares, et l’idiosyncrasie de ces troupes inexistante. Houellebecq convoque habilement un imaginaire et un patrimoine nationaliste et islamophobe, rappelant la Jeanne d’Arc frontiste.

L’élection de Ben Abbes apaise les tensions en France et il rétablit l’ordre. François finit par se convertir à l’Islam et peut continuer d’enseigner à la Sorbonne. Le livre se termine sur un « Je n’aurais rien à regretter », presque innocent, et François se plonge dans un bonheur illusoire et bête, total, où les réponses aux questions existentielles sont déjà écrites dans un livre, le Livre. Sa « vie intellectuelle est terminée », Houellebecq souligne donc l’incompatibilité de celle-ci avec la religion qui renferme l’individu dans un dogmatisme primaire de soumission aveugle.

Les théories du « grand remplacement » et du « choc des civilisations » en filigrane

D’abord très prudent, Houellebecq dresse un portrait des Français musulmans simple, sobre, juste. Puis il inverse la polarité en en faisant d’eux des Musulmans français, ce qui n’est pas la même chose puisqu’ils deviennent musulmans avant d’être français et placent donc la Charia au-dessus de la Loi française. Puis il stigmatise, au sens sociologique du terme, les Musulmans en les réduisant à des stigmates primaires : « voilées », « en djellaba », « buvant du thé à la menthe dans la Grande Mosquée de Paris ». On ne peut pour autant pas dire que Michel Houellebecq est un islamophobe idiot car il décrit parallèlement des passages absolument sublimes sur une conception subjective et belle de l’Islam.

« Vous voyez, l’Islam accepte le monde, et il l’accepte dans son intégralité, il accepte le monde tel quel pour parler comme Nietzsche. […] Pour l’Islam au contraire la création divine est parfaite, c’est un chef d’œuvre absolu. Qu’est-ce que le Coran au fond, sinon un immense poème mystique de louange ? De louange au Créateur, et de soumission à ses lois. Je ne conseille en général pas aux gens qui souhaitent approcher l’Islam de commencer par la lecture du Coran. […] Je leur conseille plutôt d’écouter la lecture de sourates, et de les répéter, de ressentir leur respiration et leur souffle […] Le Coran est entièrement composé de rythmes, de rimes, de refrains, d’assonances. »

Non, il n’est pas un simple islamophobe avec un discours simpliste et crétin. Il est bien plus habile, mesquin. En filigrane se tissent les théories du « grand remplacement » que l’on doit à Renaud Camus et celle du « choc des civilisations » à Samuel P. Huntington. La première occurrence du « grand remplacement » arrive tardivement dans le texte : « Une transformation, donc, était bel et bien en marche ; un basculement objectif avait commencé à se produire. » Cette théorie conspirationniste décrit une dynamique de substitution de la population « autochtone » française et plus largement européenne par les populations maghrébines et d’Afrique noire. Conspirationniste car, selon son auteur, elle serait orchestrée par l’ONU et les grands dirigeants capitalistes pour importer une main d’œuvre peu chère dans les pays développés. Cette théorie n’est pas seulement une constatation démographique. Elle amène, à fortiori, à penser que l’on doit, pour enrayer le processus, renvoyer ces populations chez elles. Inutile de préciser que cette théorie est soutenue par l’extrême-droite européenne, afin  de lutter contre cette prétendue « islamisation de l’Occident ».

La deuxième théorie, celle du « choc des civilisations » est soutenue par Samuel P. Huntington en 1996 dans son essai The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order (“Le choc des civilisations et la refondation de l’ordre mondial“). Dans le roman, son évocation est plus discrète que la première, presque imperceptible. Le leader de la Fraternité musulmane, Mohammed Ben Abbes, homme politique visionnaire, impérial, désire basculer le centre de gravité européen vers le sud et reconstituer l’empire romain. Il ne se heurte à aucune difficulté et parvient à conclure des traités et des ententes avec le Maroc, la Tunisie, l’Egypte, le Liban, etc… grâce à leur appartenance religieuse commune. De surcroît, ses positions pro-palestiniennes et sa méfiance envers les États-Unis ressemblent de plus en plus à des convictions culturelles — pour ne pas dire civilisationnelles. Selon Huntington, une civilisation se caractériserait par son essence et se constituerait comme un bloc identitaire propre, intègre, cohérent et… revanchard. C’est-à-dire une conception darwinienne de la culture, au sens arendtien.

En ceci, Michel Houellebecq nie l’assimilation républicaine, et la possibilité d’un métissage culturel. Il prophétise un choc de civilisations, civilisations qu’il juge incompatibles. Mais la culture n’est finalement pas une base de donnée figée dans le temps avec, parfois, quelques mises à jour ; mais plutôt une dynamique, un mouvement, avec des interactions, des échanges. Même si Claude Lévi-Strauss redoutait de « voir les civilisations se célébrer mutuellement », et que la diversité culturelle n’est que le résultat de jeux d’oppositions, l’affrontement n’est en aucun cas inévitable et peut être transcendé par la « cohabitation ». En effet, on ne “cohabite” pas avec quelqu’un de même culture mais avec autrui : c’est un effort, une main tendue. Houellebecq préfère la paresse intellectuelle au fait de se projeter vers l’autre.

Faut-il séparer l’œuvre de son écrivain ? Non, plus aujourd’hui ! 

Houellebecq est un grand écrivain, c’est indéniable. Il a, de facto, de grandes responsabilités et il doit faire attention à comment poser les questions et comment apporter des pistes de réponses. Contrairement à ce qu’il dit, il a un devoir envers la France. C’est à cause d’écrits comme celui-ci que l’avenir dystopique qu’il dépeint apparaît probable, menaçant d’être une prophétie auto-réalisatrice. Soumission est un livre excellent, bien écrit. On retrouve cet univers houellebecquien si farouche, usant, post-moderne, désenchanté mais, comme le feu est séduisant et beau, il brûle aussi. Ce “brûlot“ est à lire avec beaucoup de précautions et un lecteur non-averti peut rapidement se transformer en potentiel électeur d’extrême-droite. « Marine Le Pen n’a pas besoin de mon livre pour accroître son influence », se défend-t-il sur le plateau de France 2 en janvier 2015. Il a sans doute raison mais les Français n’ont pas besoin d’un livre comme le sien, en ce moment, pour cliver d’autant plus la société qui traverse une crise inhérente à la démocratie et non pas, comme Houellebecq le pense, une crise civilisationnelle.

Ce qui est gênant dans ce roman, c’est que Houellebecq fait se succéder les points de vue des différents personnages qui sont sans réelle conviction. En somme, Houellebecq n’a pas de point de vue, ni de détestation dans ce qui advient dans cette politique-fiction, perdant le lecteur soumis à son libre-arbitre. Il ne peut ni être en accord ni en désaccord avec ce qui est écrit, puisque tout n’est que décrit sans réelle prise de position. Une sorte de servitude volontaire au fait réel. Une France où les citoyens acceptent sans révolte ou débat aucuns une République islamique et qui finissent par s’y complaire. Les hommes surtout. Aucune violence : les cités sont apaisées. Aucun chômage : les femmes ne travaillent plus et laissent leur emploi aux hommes. Quels sont les thèmes les plus récurrents dans la presse de nos jours ? La déliquescence de l’État de droit dans les banlieues et le chômage. Point barre. Houellebecq impose une réponse incontestable qui ne donne pas matière à débat, seulement à l’acceptation. Je dirais même : à la résignation…

Comme on a pu le faire pour Louis-Ferdinand Céline ou Robert Brasillach, ou en excusant la conduite de Pierre Drieu La Rochelle pendant l’Occupation, il est aujourd’hui nécessaire de ne PLUS séparer l’œuvre de son écrivain. Michel Houellebecq est, je l’ai dit, un écrivain génial. Le plaisir de lecture de ses livres est garanti. Mais il n’en demeure pas moins un personnage détestable par son islamophobie à peine cachée et sa bêtise que de véhiculer des idées du FN, bêtise qui passait encore pour de la candeur il y a quelques années.

Non, Monsieur Michel Houellebecq ! Vous n’aurez pas ma haine et vous n’aurez pas ma peur. Vous m’aurez seulement laissé un goût amer en bouche que de voir un génie littéraire œuvrer pour la bêtise politique…

Crédits photos : ©Stefán Bianka. Licence : Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license.