Comment Vincent Bolloré règne par la “terreur” sur ses journalistes – Entretien avec Jean-Baptiste Rivoire

Licenciements abusifs, censure de programmes, ingérence dans le contenu éditorial de médias mis au service de ses intérêts en Afrique : les accusations sont nombreuses contre Vincent Bolloré, douzième fortune française, à la tête de Canal+, CNews, C8… Nous avons rencontré Jean-Baptiste Rivoire, journaliste d’investigation et ex-rédacteur en chef adjoint de l’émission Spécial Investigation sur Canal+. Élu du personnel (SNJ-CGT), il revient sur la gestion de la chaîne par Vincent Bolloré.


LVSL – Vous travaillez depuis 2000 à Canal+ comme reporter. Vous dénoncez régulièrement la gestion de la chaîne par Vincent Bolloré, que vous accusez d’ingérence éditoriale. Pouvez-vous rappeler les principaux faits que vous lui reprochez ?

Jean-Baptiste Rivoire – Tout commence en 2012-2013, lorsque Vincent Bolloré s’approprie progressivement une partie du capital de Vivendi [actionnaire de Canal+], jusqu’à devenir son principal actionnaire en 2015. Il manifeste peu à peu sa volonté de contrôler la ligne éditoriale de cette chaîne. La première chose qu’il fait en mars 2015 sur France Inter, c’est d’expliquer ce qui est drôle et ce qui ne l’est pas pour les Guignols de l’info : il faudrait qu’ils se moquent d’eux-mêmes et pas des autres. En réaction, les Guignols se moquent de Bolloré, ce prince du rire qui prétend dicter ce qui est drôle et ce qui ne l’est pas. Ils ne s’attendaient pas à une réaction si violente de la part de Vincent Bolloré ! [Vincent Bolloré a restreint la visibilité des Guignols de l’info aux abonnés de Canal+ et remercié quatre scénaristes de cette émission : Lionel Dutemple, Julien Hervé, Philippe Mechelen et Benjamin Morgaine.]

En mai 2015, Vincent Bolloré ordonne à la direction de censurer une émission de Spécial Investigation consacrée à son ami Michel Lucas, patron du Crédit Mutuel, qui a eu le malheur d’être égratigné par l’une de nos enquêtes. Une des anciennes filiales du Crédit mutuel, la banque Pasche, recevait de l’argent liquide en masse dans son agence de Monaco, ce qui avait déclenché une enquête de la justice française. Le documentaire de Nicolas Vescovacci évoquant cet épisode est torpillé sur ordre de l’actionnaire Vincent Bolloré, en violation de la loi de 1986 qui prévoit qu’un actionnaire ne peut venir entraver la liberté éditoriale des journalistes. Dans un premier temps, on n’en croit pas nos oreilles. Quand Médiapart révèle que c’est Vincent Bolloré en personne qui a pris la décision de torpiller cette enquête, on tente d’abord de se rapprocher de la direction ; peine perdue. En septembre 2015, Reporters sans Frontières tente de saisir le CSA, qui demande des preuves, en reçoit… et ne donne plus de réponses. Les journalistes écrivent à Gaspar Gantzer, conseiller de François Hollande, démarchent Fleur Pellerin, ministre de la culture : ils font la sourde oreille. Pour faire court, il ne se passe absolument rien.

Bolloré se sent investi d’une telle impunité qu’il vient en comité d’entreprise de Canal+ en septembre 2015, pour dire qu’il ne faut pas attaquer BNP et Le Crédit Lyonnais : il assume totalement la censure du reportage sur le Crédit Mutuel. Quelques jours plus tard la direction justifie à nouveau, par écrit, la censure du reportage sur le Crédit Mutuel, en disant qu’elle préfère désormais “éviter les attaques frontales ou polémiques contre nos partenaires contractuels, actuels ou futurs“. C’est une manière de nous dire que la direction fait ce qu’elle veut, qu’elle peut censurer n’importe quoi, car concrètement nous ne savons pas qui sont ces partenaires futurs ; nous avons demandé des éclaircissements sur leur identité et n’en avons pas reçu. Cela signifie que la direction a tout pouvoir, qu’elle peut mettre fin à n’importe quelle enquête à n’importe quel moment, de manière totalement arbitraire. Cela nous place dans l’impossibilité de travailler correctement. Rendez-vous compte : cela signifie que vous devrez contacter des sources, des lanceurs d’alerte, qui parfois ont peur de témoigner, le font… tout cela pour que votre actionnaire puisse, d’un simple coup de téléphone, mettre fin à l’enquête. Et ce, dans l’indifférence la plus totale du CSA et de la Hollandie.

Plus récemment, en octobre 2017, la direction nommée par Monsieur Bolloré – qui fait des affaires au Togo – a fait censurer un reportage sur le Togo qui a disparu des plateformes de Canal+. Quand il a été rediffusé par erreur en novembre, la direction a renvoyé deux personnes, dont le numéro deux de Canal Afrique. Comme si cela ne suffisait pas, pour donner des gages au potentat africain qui dirige le Togo, la direction a fait diffuser sur Canal un publireportage, le 21 décembre 2017, dans lequel on apprend que le régime togolais est un modèle de stabilité politique. On en arrive à un stade où Vincent Bolloré fait parfois de Canal+ un instrument de propagande.

LVSL – Justement, Vincent Bolloré est régulièrement accusé de défendre sur sa chaîne les intérêts de ses entreprises en Afrique, et d’être un rouage essentiel de ce que l’on nomme la Françafrique [concept forgé en 1994 par François-Xavier Verschave, qui désigne l’intrication des intérêts économiques et politiques des grandes entreprises françaises en Afrique, qui sont souvent de nature néocoloniale]. Qu’en pensez-vous ? [Lire à ce sujet sur LVSL : Bolloré en Afrique : entre réseaux de pouvoir, jeux d’influence et esclavage moderne.]

Jean-Baptiste Rivoire – On a le sentiment qu’en Afrique, Bolloré n’aime pas la concurrence ! Il tente de maintenir une certaine connivence avec les dirigeants des pays dans lesquels ses entreprises sont implantées, comme pour conserver la main sur les marchés et y pratiquer des prix élevés. Il a été mis en examen récemment parce que la justice le soupçonne d’avoir aidé les présidents du Togo et de la Guinée-Conakry à décrocher des victoires présidentielle via Havas, dans le but d’obtenir des concessions portuaires. Plusieurs témoins affirment que les présidents Sarkozy et Hollande ont parfois aidé Vincent Bolloré à décrocher des marchés en Afrique.

Est-ce que c’est dans l’intérêt des Africains ? Je n’en suis pas sûr ! Un certain nombre d’associations ont par exemple pointé du doigt les prix très élevés pratiqués par Vincent Bolloré qui tendent à asphyxier l’économie des pays africains – les transports, on le sait, sont très importants dans le développement économique d’un pays, et c’est un secteur que Vincent Bolloré cherche à contrôler.

“L’auto-censure et la censure coexistent. Vincent Bolloré a pratiqué à plusieurs reprises la censure, mais le message qu’il envoyait par là même déborde très largement le strict cadre de la censure directe. (…) En 2015, en présence de tous les élus du personnel, il a renvoyé une DRH qui ignorait qu’elle devait être licenciée et l’a appris en même temps que tous les membres présents à la réunion ! Le message a très bien été compris. Tout le monde s’est écrasé, a fait profil bas et a obéi.”

LVSL – Ceux qui étudient le système médiatique avancent essentiellement deux thèses pour expliquer l’alignement des journalistes sur les intérêts des actionnaires et le consensus néolibéral : l’auto-censure (le poids de l’idéologie dominante et la puissance des actionnaires pèsent si lourds qu’il poussent les journalistes à mettre en veille leur esprit critique) et la censure. Laquelle privilégiez-vous ?

Jean-Baptiste Rivoire – Ces deux formes de censure existent. Nous avons subi une forme de censure que Fabrice Arfi (de Médiapart) qualifie de “chimiquement pure” dans le cas du Crédit Mutuel, puisque Vincent Bolloré défendait à cette occasion Michel Lucas, un partenaire en affaires qui l’a aidé à monter au capital de Vivendi, et donc à prendre le contrôle de Canal+. En comité d’entreprise, Bolloré a assumé cette pratique de la censure. On a ici toutes les caractéristiques d’une censure directe, qui est au demeurant assez rare, mais qui témoigne de la décomplexion et du sentiment de toute-puissance qui habitent certains grands actionnaires. À partir du moment où les grandes fortunes françaises possèdent plus de 80% de la presse, on sait très bien que ne seront pas nommés à la tête des médias ceux qui sont déterminés à s’attaquer aux puissants, à dénoncer l’optimisation fiscale, la violence que subissent les salariés, etc… On le constate en lisant la presse au quotidien, comme par exemple Le Parisien, quotidien contrôlé par le milliardaire Bernard Arnault : sont mis en avant les conflits mineurs entre citoyens, des faits divers individuels, à raison de deux ou trois par jour. Ces faits divers peuvent constituer une nuisance indéniable dans la vie quotidienne, mais leur sur-médiatisation éclipse totalement d’autres enjeux : est-ce qu’on a des enquêtes sur la violence dans le monde du travail, par exemple ? Les reportages d’Élise Lucet sur ce sujet rencontrent un très large succès, parce qu’ils passionnent des millions de Français et reflètent leur quotidien. Cette violence au travail ne concerne pas seulement les salariés de Lidl où on travaille comme des robots : elle est de plus en plus répandue, et très peu traitée dans les médias. On pourrait prendre d’autres exemples de cette nature : dans l’ensemble, on constate que les sujets qui viendraient déranger les intérêts de l’ordre établi sont très peu traités. À l’inverse, je suis frappé par la médiatisation massive de faits divers totalement inoffensifs pour les puissants : les vols, les disputes, les écarts de conduite individuels, etc.

On construit ainsi un regard souvent anxiogène sur le monde qui voile les vrais problèmes que connaît la société, à travers la nomination de personnes dociles à la tête des médias et l’intimidation de ceux qui s’opposeraient à elles. Cela peut passer par des licenciements. Dans le groupe Canal +, par exemple, la direction nommée par Vincent Bolloré a contribué au départ d’une centaine de journalistes d’I-Télé en leur refusant des garanties déontologiques, et ce n’est qu’un cas parmi d’autres. Cela fragilise les conditions de travail des journalistes. Comment voulez-vous consacrer suffisamment de temps et d’énergie à une enquête, surtout lorsqu’elle concerne des intérêts puissants, si votre direction vous impose, en tant que journaliste, une cadence infernale ? Le contrôle des chaînes de télévision par des actionnaires qui peuvent écœurer en toute impunité les salariés qu’ils souhaitent produit de l’auto-censure chez les journalistes, et les poussent à se détourner des sujets sensibles.

L’auto-censure et la censure coexistent. Vincent Bolloré a pratiqué à plusieurs reprises la censure, mais le message qu’il envoyait par là même déborde très largement le strict cadre de la censure directe. En comité d’entreprise de septembre 2015, il assumait l’usage de la terreur pour la gestion de Canal+. A cette période, en présence de tous les élus du personnel, il a renvoyé une DRH qui ignorait qu’elle devait être licenciée et l’a appris en même temps que tous les membres présents à la réunion ! Le message a très bien été compris. Tout le monde s’est écrasé, a fait profil bas et a obéi.

D’une manière générale, que des grands groupes industriels possèdent la presse est une catastrophe pour l’information. Il reste encore le service public, qui vit lui aussi sous pression de la Macronie. Emmanuel Macron veut bouleverser le service public pour réaliser des économies budgétaires : on a parlé de renvoyer les trois quarts des effectifs des magazines d’investigation Envoyé Spécial et Complément d’Enquête ; c’est une formidable pression exercée sur les journalistes qui veulent faire un travail d’investigation fouillé. Il faut être clair : si on ne fait plus de journalisme fouillé, on ne fait plus de journalisme. Si on n’a pas le temps de travailler, on se contente de relayer la communication des puissants ; on ne prend pas de risques, car faire une enquête qui dérange peut vous mener devant un tribunal : cela demande beaucoup de temps. La meilleure façon d’empêcher les journalistes de faire leur travail, c’est donc de ne pas leur laisser le temps de travailler.

“Harcelé en justice par Vincent Bolloré, Tristan Waleckx, journaliste qui a reçu cette année le prix Albert Londres, (…) a été victime d’une intrusion dans son propre domicile la veille du procès en diffamation que Vincent Bolloré lui avait intenté à Nanterre. (…) La France ressemblera-t-elle bientôt à Malte, cet État européen où on assassine les journalistes anti-corruption à la voiture piégée ?”

LVSL – L’une des revendications historiques du corps de métier journalistique, c’est le droit à un travail stable, à des conditions de travail décentes. Pensez-vous que la précarisation accrue qui frappe le monde du travail ces dernières années constitue un élément qui permet d’expliquer cet alignement des médias sur le consensus libéral ?

Jean-Baptiste Rivoire – À l’évidence, oui. À I-Télé (désormais CNews), la direction a écœuré plus de quatre-vingts personnes en CDI, avant d’en reprendre certaines en CDD et leur faire miroiter des promesses d’embauche. Il est évident que ce ne sont pas ces salariés qui vont monter une société pour la défense de la déontologie journalistique ! Précariser, c’est fragiliser les journalistes.

Mais de toutes manières, même si on travaille en CDI dans un groupe possédé par un grand industriel et financé par la publicité, ce sera du pareil au même. J’ai parlé de Bolloré, on pourrait prendre d’autres exemples ; Le Figaro était très embêté lorsque Serge Dassault était soupçonné par la justice d’avoir acheté des votes à Corbeille-Essonnes ! Il y a donc un vrai problème d’indépendance à l’égard des grands industriels. On se scandaliserait, en France, si un journal était possédé par un ministre. On devrait avoir la même réaction lorsqu’il s’agit d’un industriel très puissant qui a des intérêts dans le monde entier !

LVSL – Quelles solutions envisagez-vous à cette situation ? Vous avez mentionné des entraves à la loi de 1986 sur la non-ingérence des actionnaires, ce qui tend à montrer que la loi est relativement impuissante lorsqu’il s’agit de juguler l’influence des actionnaires…

Jean-Baptiste Rivoire – En 1986, une loi sur l’audiovisuel a été votée. Elle prévoyait que les intérêts d’un actionnaire ne devait pas entraver la liberté éditoriale. Cela me paraît essentiel pour le public de savoir que l’information est décidée par les journalistes, et pas par les actionnaires au gré de leurs intérêts. Cette loi a été violée de nombreuses fois. L’exemple du Crédit Mutuel a fait éclater aux yeux de tous le mépris de certains grands industriels pour les règles éthiques. François Hollande, un peu gêné aux entournures, a encouragé le vote d’une nouvelle loi dite “d’indépendance des médias” qui venait réaffirmer le même principe, en ajoutant que les actionnaires comme Bolloré devaient nommer un “comité éthique“. Comme c’était prévisible, Bolloré a nommé un comité éthique bidon, et cette loi n’a servi à rien. Je ne pense donc pas que la solution réside dans des gesticulations législatives.

Les médias doivent avoir à l’esprit que le seul moyen d’être indépendants, c’est d’être financé par ses lecteurs. Je suis en accord avec le slogan de Médiapart : “seuls nos lecteurs peuvent nous acheter“. On peut penser ce qu’on veut de Médiapart, mais ils sont financés essentiellement par leur public. C’était longtemps le cas pour nous, sur Canal+, ce qui nous a donné une formidable liberté. J’en suis arrivé à un stade où je pense que si on ne fonctionne pas sur la base d’un financement par le public, ce seront les annonceurs et les industriels qui feront la loi dans les médias privés, et les politiques dans les médias publics. Les médias publics sont financés par le peuple, mais ce n’est pas lui qui désigne les dirigeants de France Télévisions : c’est le CSA, les politiques… Les chaînes publiques vont subir des baisses de budget sévères et des restructurations ces prochaines années : ceux qui travaillent dans ces médias publics auront du mal à faire une enquête sérieuse sur le pouvoir actuel, dans une ambiance où tout le monde a peur de se faire renvoyer. Canal+ était la dernière chaîne privée qui résistait, maintenant c’est le service public qui va être attaqué. Je pense que l’espoir réside dans Médiapart, dans Le Canard Enchaîné, dans Arrêt sur Images, car ce sont les lecteurs qui financent. Il y a moins d’argent, mais au moins c’est de l’argent propre !

LVSL – Un projet de loi contre les “fake news” est en germe parmi les projets du gouvernement. Le métier de reporter consiste à dévoiler au grand public des vérités qui ne sont pas forcément en accord avec la vision des choses que donne l’État. Que pensez-vous de ce projet de loi ?

Jean-Baptiste Rivoire – Confier à des magistrats le soin de démêler les vraies informations des fausses, c’est une négation totale du rôle de la presse (dont c’est précisément la fonction). Pire : c’est une illusion. Comment un magistrat, débordé par ailleurs, pourra-t-il se prononcer sur la véracité d’une information sans pouvoir enquêter ? Va-t-on confier à la justice, dont certains représentants sont nommés par le pouvoir politique, la rédaction en chef des journaux ? Ce projet est dangereux, tout comme le projet de loi “secret des affaires” voté sous la pression de puissants lobbys industriels. Le pouvoir politique met la pression sur les journalistes, alors qu’il faudrait les défendre. Harcelé en justice par Vincent Bolloré, Tristan Waleckx, le journaliste de France 2 qui a reçu cette année le prix Albert Londres, a vu certains de ses témoins africains renoncer à venir témoigner devant la justice française suite à des intimidations. Lui-même a été victime d’une intrusion barbouzarde dans son propre domicile la veille du procès en diffamation que Vincent Bolloré lui avait intenté à Nanterre. Il a dû arriver au tribunal escorté par un garde du corps. Ces pressions sur un confrère du service public sont scandaleuses. La France ressemblera-t-elle bientôt à Malte, cet État européen où on assassine les journalistes anti-corruption à la voiture piégée ?

Bolloré en Afrique : entre réseaux de pouvoir, jeux d’influence et esclavage moderne

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Absence d’auteur

De Vincent Bolloré, on connaît l’art du coup d’éclat médiatique permanent. Des chaînes de télévision (Canal+, C8, C-News…) à la presse écrite (C-News matin), en passant par la fusion Havas (première agence publicitaire du pays)/Vivendi (multinationale du divertissement), le “petit prince du cash flow” se dote des moyens de promouvoir son empire industriel. Quitte à occulter, si besoin par la censure, les réalités controversées de ses activités en Afrique : travail salarié à la limite de l’esclavage, jeux d’influence auprès des gouvernements locaux, néocolonialisme​ ​industriel…

Vincent Bolloré s’est forgé l’image d’un conquérant et d’un bâtisseur des temps modernes. A elle seule, la branche Bolloré Transport & Logistics de son groupe est un sacré morceau : présente dans 105 pays du monde (dont 45 pays africains) elle a, au travers de ses nombreuses activités (transport multimodal, gestion de la chaîne logistique, manutention portuaire…), la mainmise sur l’essentiel du fret en Afrique de l’Ouest. Bolloré lui-même n’est pas avare d’images pour diffuser sa légende :

C’est plutôt du commando que de l’armée régulière. On ne passe pas beaucoup de temps à discuter de ce qu’il faut faire, on agit. Les Américains disent : “we try, we fail, we fix”. On essaie, on rate, on répare. On aime ça, comme les bancs de poissons qui bougent et se déforment au fur et à mesure”. Mais​ ​Bolloré​ ​le​ ​gros​ ​poisson​ ​tient​ ​aussi​ ​du​ ​requin.

Comme​ ​au​ ​temps​ ​béni​ ​des​ ​colonies​ ​?

Le 21 juillet 2016 est diffusée sur France 2 une émission de Complément d’enquête consacrée aux activités de la Socapalm, propriété du milliardaire qui assure la production d’huile de palme au Cameroun. Beaucoup découvrent alors les images de “l’arrière-boutique”. Y témoignent des sous-traitants présentés comme étant mineurs, payés à la tâche, qui travaillent sans vêtements de protection et qui occupent des logements insalubres. Après tout, expliquera plus tard le directeur de la plantation de Mbambou au journal Le Monde, “les gens travaillent pour nous parce qu’ils cherchent des soins médicaux et l’école pour leurs enfants, voilà ce qui les motive. Après le salaire, c’est accessoire”. En face de son bureau, un poster de Tintin au Congo. La polémique renaît en août 2017 sous la pression d’ONG et de villageois qui mettent en cause l’occupation des terres et la pression foncière qu’elle implique sur les habitants, la déforestation et la pollution de l’eau​ ​dues​ ​aux​ ​immenses​ ​concessions.

“La mission de l’ONU au Libéria rend compte des conditions catastrophiques sur la plantation exploitée par une filiale du groupe Bolloré : travail d’enfants de moins de 14 ans, utilisation de produits cancérigènes, interdiction de syndicats, expulsion de​ ​75​ ​villages…”

Depuis des années la liste des scandales ne cesse de s’allonger. Le 21 octobre 2016, un train déraille sur la liaison Yaoundé-Douala, faisant 82 morts et près de 600 blessés. La compagnie ferroviaire Camrail, propriété de Bolloré, est mise en cause, accusée de négligence et d’homicide involontaire. Bien que sa responsabilité ait été établie par un rapport de la présidence camerounaise, les avocats des collectifs de victimes observent que “seuls les lampistes sont appelés à la barre. Les puissants hommes d’affaires, connus de tous, n’y sont pas​”. Ils déplorent les manquements aux promesses d’indemnisation de l’entreprise : “Camrail se moque éperdument de nous. Je réclamais 51 millions de francs CFA [77 750 euros], j’ai reçu à peine 4 millions. Ils nous prouvent que nos vies ne les ont jamais intéressés”, confie ainsi un rescapé au journal Le Monde. Le 17 juin 2017 c’est un train de la société Béninrail, elle aussi propriété de Bolloré, qui est à l’origine de la mort de 4 Béninois dans des conditions similaires. L’histoire se répète. Seuls changent les noms de ceux qui s’efforcent de la conter.

En 2006, selon le site Basta!, la mission des Nations Unies au Libéria avait publié un rapport rendant compte des conditions catastrophiques des droits humains sur la plantation exploitée par une filiale du groupe Bolloré. Au programme : “​travail d’enfants de moins de 14 ans, utilisation de produits cancérigènes, interdiction des syndicats, licenciements arbitraires, maintien de l’ordre par des milices privées, expulsion de​ ​75​ ​villages”.

Sur​ ​les​ ​ruines​ ​de​ ​l’Empire​ ​colonial,​ ​l’empire​ ​Bolloré

En 2009, une enquête de Mediapart revient sur la “face cachée” du capitalisme à visage humain prôné par Vincent Bolloré, qui déclarait jadis préférer “la modernité à la lutte des classes”. C’est sur les vestiges de l’Empire colonial français qu’il a fondé son royaume. A la fin des années 1980, il a commencé à faire son trou en s’immisçant dans les affaires de l’empire Rivaud, puissance financière coloniale propriétaire d’immenses plantations en Afrique et en Asie. Celle-ci avait accumulé des milliards de devises au fil des années dans des paradis fiscaux, grâce à une structure et à des mécanismes complexes. Bolloré a su tirer profit de ses démêlés judiciaires ; il conservera du groupe Rivaud l’essentiel de la structure et de son opacité.

“Bolloré a su tisser sa toile auprès des proches du pouvoir, a été introduit auprès des cercles de gouvernement africains par le biais d’amis, hommes politiques ou industriels, pour qui il constituait un​  informateur​ ​et​ ​négociateur​ ​précieux.”

Entre autres collusions douteuses, la banque Rivaud avait abrité les finances du RPR (un certain Alain Juppé y eut son compte). Profitant de la vague de privatisations stimulée par la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International (les fameux “plans d’ajustement structurel”) dans les pays africains au cours des années 1990, il a pu resserrer les points du maillage des infrastructures dont il était devenu le propriétaire dans un contexte de relative indifférence des investisseurs pour le continent. Son atout : le réseau. Bolloré a su tisser sa toile auprès des proches du pouvoir, a été introduit auprès des cercles de gouvernement africains par le biais d’amis, hommes politiques ou industriels, pour qui il constituait un​ informateur​ ​et​ ​négociateur​ ​précieux.

Réseaux de pouvoir et lobbyisme françafricain

On doit au journaliste Thomas Deltombe d’avoir mis en lumière, dans une série d’articles pour le Monde Diplomatique en 2009, la manière dont le groupe Bolloré s’était érigé en acteur central aussi bien dans le champ économique que politique de l’Afrique de l’Ouest. La constitution de réseaux d’influence, le soutien aux régimes en place (tels que ceux de Charles Taylor au Liberia ou Paul Biya au Cameroun), la maîtrise des ports, sont autant de leviers industriels dissimulés. A la clé : l’effondrement des services publics des pays concernés, la destruction de l’agriculture locale, des catastrophes environnementales, sanitaires et sociales. Ainsi, la “modernité” que Vincent Bolloré loue​ ​ailleurs​ ​au​ ​président​ ​Macron,​ ​s’y​ ​présente​ ​sous​ ​ses​ ​plus​ ​vieux​ ​atours.

La lecture des enquêtes donne le sentiment d’évoluer dans une galerie des portraits vertigineuse. Stéphane Fouks, l’actuel vice-président de Havas, a conseillé le président ivoirien Laurent Gbagbo pendant l’élection présidentielle de 2010, vainqueur autoproclamé d’une élection perdue (selon la Commission électorale indépendante et la communauté internationale) qui finira en guerre civile. Il a également été reçu en audience au Palais de l’unité en 2009 pour soigner la communication de Paul Biya, l’inamovible président de la République du Cameroun depuis 1982 (qui gouverne au prix d’un autoritarisme forcené, accusé de crimes contre l’humanité). Fouks est un communicant aussi influent que sulfureux, notamment auprès de grandes figures du Parti Socialiste : en premier lieu, Dominique Strauss-Kahn, ancien patron du Fond Monétaire International. Fouks n’hésite pas à faire pression sur les ouvrages nuisibles à l’image de ce dernier.

” “Ce qui est bon pour Bolloré en Afrique devient, sur le plateau de M. Roussin, bon pour tous les Africains”, rapporte le journaliste Thomas Deltombe.”

En 2015, Martine Coffi-Studer, l’une des femmes les plus puissantes d’Afrique (selon l’hebdomadaire Jeune Afrique), a pris la tête de la filiale ivoirienne du groupe Bolloré. Son agence de publicité Ocean Ogilvy, présente dans une vingtaine de pays africains, s’était elle aussi vu confier l’animation de la “campagne de la paix” du président Laurent Gbagbo. Elle est l’épouse de Christian Studer, qui fut le bras droit de Vincent Bolloré et directeur de l’antenne de Direct 8, cette même chaîne qui lança en 2006 l’émission “Paroles d’Afrique”, présentée par Michel Roussin. Y “est présentée une Afrique imaginaire qui épouse de très près les intérêts économiques du groupe Bolloré. Ce qui est bon pour Bolloré en Afrique devient, sur le plateau de M. Roussin, bon pour tous les Africains”, rapporte le journaliste Thomas Deltombe. De fait, Michel Roussin, qui fut agent des services secrets français puis ministre de la coopération sous la présidence Mitterrand, vice-président du comité Afrique du MEDEF avant de devenir en 2000 vice-président du groupe Bolloré, est une figure emblématique du lobbying françafricain.

Roussin est également un fervent soutien du président burkinabé Compaoré dont il a promu l’image de pacificateur, président pourtant impliqué dans la plupart des tensions et guerres de la région depuis sa prise de pouvoir, à la suite de l’assassinat du leader panafricaniste Thomas Sankara. Sur Paroles d’Afrique, aux côtés de Roussin : le journaliste Guillaume Zeller. Petit-fils d’André Zeller (un des généraux impliqués dans le “putsch des généraux”), Guillaume est proche des milieux catholiques ultra conservateurs et intervient sur Radio Courtoisie (la radio d’Henri De Lesquen) et Boulevard Voltaire (le journal de Robert Ménard). Tour à tour directeur de la rédaction de D8, rédacteur en chef du site Direct soir, directeur de la rédaction d’I-Télé, il imprime, on le devine, un esprit d’indépendance à ces publications. C’est ainsi que sur Direct Matin, on peut lire des unes qui évoquent “La main tendue de Gbagbo rejetée par Ouatara”. Parmi les chroniqueurs du quotidien gratuit, on retrouve l’écrivain et réalisateur Philippe Labro, qui en fut le vice-président, ainsi que de la chaîne D8 qu’il a contribué à lancer. Il fut un temps le conseiller de Zeller sur I-Télé et il anime depuis mars 2017 sur CNews l’émission “Langue de bois s’abstenir”. Mais on peut également profiter de la plume de Jean-Marie Colombani, directeur du journal Le Monde de 1994 à 2007, mis en cause par les journalistes Pierre Péan et Philippe Cohen dans ​La Face cachée du Monde en 2003, pour avoir contribué à installer le quotidien vespéral au cœur des réseaux de pouvoir français.

Plus récemment, on apprenait que deux salariés de Canal + ont été licenciés. Leur faute ? Avoir laissé passer un reportage critique à l’égard du président togolais Faure Gnassimbé au pouvoir depuis 2005, fils de Gnassimbé Eyadéma, lui-même à la tête du Togo depuis 1967. Ce reportage a été diffusé le 15 octobre 2017 sur Canal +. Le 24 octobre, Vincent Bolloré devait se rendre au Togo pour inaugurer une salle de cinéma construite par Vivendi en présence du président Faure Gnassimbé, l’un de ses meilleurs clients. La proximité entre ces deux événements a-t-elle entraîné le renvoi des deux journalistes ? L’association Reporters Sans Frontières y voit un cas de “censure”. Ce n’est pas la première fois, et sans doute pas la dernière que la direction de Canal+ s’adonne à de telles pratiques…

L’impérialisme​ ​culturel​ ​du​ ​groupe​ ​Bolloré

Accusé de néocolonialisme, le groupe Bolloré se propose d’offrir à l’Afrique de l’Ouest un horizon de civilisation : il entreprend d’y construire des salles polyvalentes spectacle-cinéma-musique. L’enjeu affiché est “d’être le catalyseur de l’industrie cinématographique et musicale de l’Afrique”. Ce qui passe avant tout par la diffusion de films produits et distribués par Studio Canal et de musiques produites par Universal. En janvier 2017 une salle de cinéma du groupe Canal Olympia est inaugurée à Doula au Cameroun. La première oeuvre projetée, annoncée en fanfare, est un film de science-fiction américain, projetant le spectateur dans un futur lointain où les humains ont choisi d’éliminer leurs différences et de se reproduire à l’identique. L’arrière-plan raciste du film suscite l’hostilité de certains spectateurs, qui quittent la salle.

Autant de réalités dont la télé-Bolloré ne laisse pas grand chose filtrer…