#Quarantaide pour les plus fragiles !

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Tribune initiée par Jean-Baptiste Gallen, bénévole et président de l’équipe jeunes de Saint-Étienne-du-Mont à Paris, et Yoen Qian Laurent, bénévole et membre du Conseil d’administration de la SSVP.  


Depuis une semaine, de très nombreux accueils de jour, maraudes, soupes populaires sont fermés sans solution palliative. Pour les personnes de la rue, la situation est catastrophique. À l’heure du confinement général, elles restent dehors. Les centres d’accueil traditionnels, déjà connus pour leur manque de commodités pratiques et de confort, ne sont pas du tout adaptés aux nouvelles exigences d’hygiène impératives de ralentissement de la propagation du virus.

Alors que la trêve hivernale a été prolongée de deux mois, la situation actuelle des sans-abris est tout simplement intenable. Notre lutte commune ne doit pas laisser de côté les plus fragiles d’entre nous. C’est tout le sens de la solidarité nationale à laquelle les Français sont appelés depuis lundi. Le confinement général, impératif sanitaire, ne doit pas être ainsi l’occasion de l’abandon indigne et total des personnes les plus précaires, dont les personnes âgées, handicapées, et toutes celles qui souffrent chez elles d’isolement social.

Chacune et chacun d’entre nous peut faire beaucoup, tout en respectant méticuleusement les consignes d’hygiène tant pour les personnes de la rue que pour les personnes isolées et privées de moyens.

Tout d’abord, la distribution de colis alimentaires fait partie des activités jugées nécessaires et donc autorisée d’après l’arrêté du Journal officiel paru cette semaine. C’est pourquoi nous lançons aujourd’hui un appel à tous les Français :

Déposez un sandwich, ou autre aliment emballé qui peut être consommé facilement, une bouteille d’eau, des biscuits, etc. auprès des personnes de la rue ou à proximité de leur abri, pour que celles-ci puissent continuer à se nourrir décemment.

Relayez cette initiative, qui coûte peu mais peut faire beaucoup, avec le hashtag #Quarantaide. De nombreux bénévoles qui habitent loin des quartiers où ils agissent habituellement ne peuvent plus visiter les personnes rencontrées habituellement. Il est donc crucial que tous se mobilisent afin que la solidarité associative continue à s’étendre sur tout le territoire. Offrez vos services pour faire les courses de vos voisins qui ne le peuvent pas, pour des raisons pratiques ou physiques. À un mètre les uns des autres, d’une fenêtre à une autre, parfois même à travers les portes, nous pouvons toujours échanger quelques mots qui brisent le silence écrasant du confinement pour ceux qui sont seuls : ces petits riens sont aujourd’hui vitaux. Il faut veiller bien sûr à appliquer strictement les règles d’hygiène pour éviter de possibles contaminations réciproques avec des personnes à la santé parfois très fragile. La lutte contre le coronavirus demande un immense engagement de tous les Français : puissions-nous sortir de cette lutte avec des liens de solidarité renforcés, entre nous, et sans exclure personne de ce “nous”.

 

Yoen Qian Laurent, Jean-Baptiste Gallen et Michel Lanternier.

Un président en maraude ?

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Le taux de pauvreté est en augmentation constante en France © Pixabay

L’image circule sur les réseaux : le président Macron, dans la pénombre nocturne d’une rue parisienne, s’agenouille près d’une tente, en maraude avec les équipes du Samu social de Paris. Le chef de l’État y apparaît empathique et modeste, souhaitant que cette initiative demeure « discrète » et enfilant, pour l’occasion, un jean et un blouson en cuir. On trouvera même un article du Figaro Madame commentant la tenue, et seulement la tenue, du Président ce soir-là : « une allure très “flic de série télévisée” qui lui va étrangement comme un gant ». Au-delà de son image personnelle, Emmanuel Macron paraît surtout très décidé à honorer ses engagements, emphatiques, de lutte contre la précarité. Soudain humanisme du président ou mascarade médiatique savamment orchestrée ? Par Yoen Qian-Laurent et François Expert.


En sous-texte de cette glorieuse image, un chiffre est constamment rappelé : le Gouvernement a ouvert, en novembre dernier, 14 000 places supplémentaires pour l’hébergement d’urgence des personnes sans-abri en période de grand froid. Ainsi la macronie va-t-elle, sûre de sa politique. « Ça, c’est être humain », peut-on lire sur Twitter. Faudrait-il être de mauvaise foi, pour pouvoir en douter ?

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© Capture d’écran : Twitter

Pour qui connaît un tant soit peu cette réalité qu’est l’accompagnement des personnes de la rue, une telle charge communicationnelle est pourtant scandaleuse et ne saurait voiler les manques immenses de l’actuel Gouvernement sur ce front social.

Coupe sèche dans les budgets de l’hébergement d’insertion

Derrière l’augmentation hivernale des places en hébergement d’urgence, qui doit être saluée, le Gouvernement a en réalité initié l’an dernier une réforme à la baisse du financement des Centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS). Ces centres, gérés par des associations comme Emmaüs ou la Croix Rouge, accueillent aujourd’hui près de 45 000 personnes en France, pour des périodes de plusieurs mois, en vue de leur réinsertion. Il s’agit notamment des personnes les plus fragiles : femmes victimes de violences, personnes sortant de prison, malades psychiatriques ou confrontés à l’alcoolisme – autant de personnes dont la réinsertion sociale ne peut passer par un hébergement d’urgence, mais nécessite un accompagnement au long cours.

le Gouvernement a pourtant décidé de réduire leurs crédits de 57 millions d’euros sur quatre ans, tout en adoptant une nouvelle méthodologie de financement fondée sur des « tarifs plafonds »

Pour des raisons essentiellement budgétaires, le Gouvernement a pourtant décidé de réduire leurs crédits de 57 millions d’euros sur quatre ans, tout en adoptant une nouvelle méthodologie de financement fondée sur des « tarifs plafonds ». Concrètement, de même qu’il existe des plafonds forfaitaires dans les hôpitaux, encourageant la réalisation d’opérations financièrement plus « soutenables » au détriment des autres, il existe à présent de semblables tarifs plafonds pour chaque nuit passée dans un CHRS. Ces centres, déjà confrontés à un travail difficile et largement sous-financé, devront ainsi faire face au choix suivant : se concentrer sur les personnes relativement en « bonne santé », afin de minimiser le coût de l’accompagnement chaque nuit et de continuer d’accueillir autant de personnes que possible. Ou bien diminuer encore le nombre de personnes accueillies, afin de financer l’hébergement, plus coûteux, de publics plus fragiles.

Une maraude, mais pour quoi faire ?

En ouvrant plus de places en hébergement d’urgence, mais en diminuant dans le même temps les moyens alloués aux CHRS, c’est-à-dire à l’hébergement d’insertion, le Gouvernement prend en réalité une décision catastrophique quant à ses effets pour les personnes de la rue. Cette décision revient en effet à opérer une distinction entre deux types d’action qui doivent précisément être pensées dans leur continuité.

Comme le rappellent régulièrement Xavier Emmanuelli, le fondateur du Samu social, ou Sylvie Zucca, auteure d’un essai remarquable sur les pathologies qui procèdent de « l’usure de la rue » [1], les maraudes ont été conçues comme le premier étage, la première étape d’un accompagnement global de la personne. On n’allait pas en maraude pour aller en maraude ; on n’hébergeait pas deux nuits pour remettre les gens dehors. Ces actions n’ont de sens qu’en tant qu’elles constituent un premier lien avec les personnes de la rue en vue d’un parcours de réinsertion qui nécessite du temps, de la patience et des moyens. C’est précisément ce parcours que les orientations de l’actuel Gouvernement sont en train de disloquer. Et c’est aussi pourquoi l’image d’un Président en maraude, rien qu’en maraude, est au fond assez juste : s’appuyer, l’hiver, sur les dispositifs d’urgence et les associations, pour économiser plusieurs millions d’euros par an en réduisant le financement de l’aide à la réinsertion.

L’efficacité comme mot d’ordre

Les justifications apportées par le Gouvernement à cette orientation, pourtant unanimement condamnée par les associations présentes sur le terrain, méritent qu’on s’y attarde. On y retrouve au premier chef – une fois n’est pas coutume – l’impératif purement technique de l’efficacité. Le président Macron n’avait d’ailleurs pas hésité, le 27 juillet 2017 à Orléans, à présenter la question de la précarité elle-même comme une question d’efficacité : « Je ne veux plus, d’ici la fin de l’année, avoir des femmes et des hommes dans les rues. C’est une question de dignité, c’est une question d’humanité, et d’efficacité là aussi. » Rarement un tel mot d’ordre avait semblé aussi mal placé. Son usage anticipait pourtant ce qui s’est depuis lors confirmé : une logique purement technicienne, débouchant sur des coupes budgétaires.

L’économie réalisée – 57 millions d’euros sur quatre ans – est pourtant négligeable, si on la rapporte aux capacités financières de l’État. À titre d’ordre de grandeur, 57 millions d’euros, cela représente à peine 1,3 % du produit annuel de l’ancien impôt sur la fortune (ISF). Le Gouvernement n’a cessé d’expliquer que cet ancien impôt était « inefficace » et qu’il rapportait peu. Son seul rétablissement pourrait pourtant permettre de multiplier par plusieurs dizaines les crédits annuels consacrés aux CHRS, c’est-à-dire, concrètement, à la réinsertion des personnes sans-abri. Ici comme ailleurs, du reste, l’impératif de l’efficacité si fortement revendiqué par l’actuel Gouvernement mérite qu’on l’interroge. En quoi est-il en effet soutenable, pour de si faibles économies, de réduire le financement de l’aide à la réinsertion de milliers de personnes ?

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Le nombre de sans-abri a augmenté de 50% en France en 10 ans © Pixabay

La solidarité en proie à une logique de performance

Ce que le Gouvernement promeut et met en œuvre, c’est en réalité le passage d’un soutien financier structurel de l’État aux associations solidaires à une logique de performance, fondée sur la réévaluation constante des dispositifs d’assistance pour en réduire le coût. Cette transition, désastreuse dans ses effets pour les personnes de la rue, témoigne ainsi d’un projet plus profond, purement idéologique : étendre les impératifs de la productivité à la sphère solidaire.

La réforme à la baisse du financement des CHRS s’inscrit dans une logique de réduction des financements, afin de mettre en concurrence et de rendre plus « performants » les acteurs de terrain

Il convient en ce sens de souligner la cohérence de ce traitement des sans-abris par le Gouvernement avec d’autres mesures en vogue dans les arcanes du pouvoir, à l’image du conditionnement des aides sociales. Dans ces différents domaines, à la solidarité proprement dite est peu à peu substituée une logique de la performance, une logique contractuelle. Celle-ci procède d’un socle idéologique inscrit dans la droite ligne du New Public Management, courant anglo-saxon qui prône une révision d’ensemble des politiques publiques à partir d’un principe fondateur : la négation de toute différence de nature entre la gestion publique et la gestion privée. De ce principe découle une thèse : l’action publique gagnerait en efficacité en adoptant les méthodes du monde de l’entreprise. On observe ainsi dans de très nombreux domaines – y compris en dehors de la sphère de la solidarité, par exemple dans l’Université et le monde de la recherche – une soumission croissante de toute activité à un impératif technique de productivité, quantifié par des indicateurs de performance.

La réforme à la baisse du financement des CHRS s’inscrit tout droit dans cette logique : réduire les financements et les conditionner au succès des « projets », afin de mettre en concurrence et de rendre plus « performants » les acteurs de terrain dans l’accompagnement des personnes de la rue. C’est tout le contraire qu’il faudrait pourtant faire : favoriser les synergies et les coopérations entre les associations chargées de l’accompagnement et de la réinsertion de personnes de la rue, en leur permettant de s’abstraire d’une logique de rendement qui ne convient en rien à leur activité.

Le village Potemkine

Lors de la présentation de son « Plan pauvreté » le 13 septembre 2018, le président Macron affirmait avec emphase : « Vous l’aurez compris, Mesdames et Messieurs, ce plan de prévention et de lutte contre la pauvreté, ce n’est pas un plan de charité. Ce n’est pas un plan charité car il ne s’agit pas de permettre de vivre un tout petit peu mieux dans la pauvreté, il s’agit de sortir de la pauvreté. » La charité renvoyait dans ce discours, en son sens péjoratif, à la position condescendante et finalement inefficace de celui qui, en donnant peu mais pas assez, maintient celui qu’il aide en situation de dépendance plutôt que de l’aider à en sortir. Sur l’accompagnement des personnes de la rue, malheureusement, on aurait bien du mal à dire en quoi le projet de l’actuel Gouvernement doit être distingué de cette posture. La mise en scène de la maraude d’Emmanuel Macron, dans ce contexte, n’est pas seulement gênante : elle est profondément de mauvaise foi.

D’après la légende, lorsqu’il reçut l’impératrice de Russie Catherine II, le prince Grigori Potemkine fit construire en urgence des villages de carton et y fit rassembler des paysans, bien habillés pour l’occasion. Par cet artifice, le courtisan espérait convaincre Catherine II que sa région était prospère, et ses sujets heureux. La mise en scène de la maraude présidentielle ressemble à ces villages. Amplement relayée par les soutiens du président Macron, elle leur évite de voir l’image que la rue leur renvoie ; ce qu’elle leur dit d’une politique injuste, d’une société où la dissolution du lien social ne cesse de s’aggraver. La lutte contre la pauvreté mérite bien mieux que de tels artifices.


[1] Je vous salis ma rue: Clinique de la désocialisation, éditions Stock, 2007, préface de Xavier Emmanuelli

Les Invisibles : mettre en lumière la cause des femmes sans-abri

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Affiche du film Les Invisibles, @ApolloFilms / DR

Le sujet de la grande précarité et des sans-abri est peu évoqué au cinéma. Celui des femmes à la rue l’est encore moins. En effet, il apparaît difficile d’en faire à la fois un film réaliste et grand public. Le film Les Invisibles, qui connaît actuellement un large succès en salles, vient combler ce vide. Les Invisibles chronique le quotidien d’un centre d’accueil de jour dans une comédie dramatique très réussie, où des actrices confirmées côtoient des comédiennes non-professionnelles avec une expérience de la rue. Retour sur cette belle surprise et les enjeux qu’elle soulève.


La grande précarité, éternelle absente du cinéma populaire français

Le cinéma, comme la télévision, souffre de nombreux biais de représentation. Les CSP+ urbaines y sont légion tandis que les ouvriers et les employés y sont aussi absents qu’en politique. Il apparaît donc logiquement que le cinéma fait quasiment fi des personnes à la rue. De plus, même les décors cinématographiques sont généralement de grands appartements parisiens, comme une toile de fond tristement monocorde de chaque réalisation française. Ainsi, la grande pauvreté ne s’affiche que très rarement à l’écran et encore moins en tant que thématique principale d’un film populaire. On se souvient en vrac de No et Moi de Zabou, Une Époque formidable de Gérard Jugnot, Enfermés dehors de Dupontel ou encore de Le Grand Partage d’Alexandra Leclerc. Au-delà de cette liste non-exhaustive, le SDF n’apparaît qu’en toile de fond, en élément de décor plutôt qu’en véritable protagoniste, en figurant caricatural plutôt qu’en personnage à part entière. Les Invisibles souhaite remédier à cette absence de représentation, posant la question fondamentale de l’invisibilisation symbolique des personnes sans-abri qui se retrouvent effacées de la culture populaire et des images qu’elle véhicule. Un procédé qui fait écho à une autre forme d’invisibilisation cette fois-ci physique et concrète : le mobilier urbain anti-SDF et plus généralement l’ensemble des dispositifs techniques, logistiques et policiers qui visent à éloigner les grands précaires des centres-villes.

Donner directement la parole aux femmes à la rue

Louis-Julien Petit reprend avec Les Invisibles une méthodologie déjà testée dans son premier film Discount, qui dénonçait les conditions de travail dans la grande distribution et suivait la création d’une épicerie solidaire clandestine. Le réalisateur s’appuie sur une enquête sérieuse sur le terrain pour recueillir des témoignages, permettant d’amener de la précision factuelle, et de ne jamais en rester aux idées reçues sur son sujet. Le casting du film témoigne également de cette rigueur puisque  des acteurs professionnels côtoient des acteurs amateurs, dont le parcours fait directement écho aux personnages qu’ils incarnent. Un choix qui n’a rien d’un gadget et accorde au film toute sa légitimité, en donnant directement la parole aux premières concernées. Aux côtés d’Audrey Lamy, Noémie Llovsky et Corine Masiero (qui a elle-même été sans-abri), le casting s’ouvre ainsi à Simone (Veil), Brigitte (Macron), Marie-Josée (Nat), Mimi (Mathy) et de nombreuses autres femmes, ex sans-abri, qui apparaissent dans le film sous des noms d’emprunt. L’ambition n’est pas uniquement cinématographique. Ainsi, ce choix permet de mettre des visages sur ce qui reste trop souvent des données statistiques et la parole est donnée à des femmes qui n’ont jamais pu la prendre. L’acte est éminemment politique, et permet par ailleurs d’illustrer la diversité des parcours de vie, des caractères, des histoires, des réalités qui se cachent derrière l’appellation de “sans-abri”. Le film dessine alors une véritable fresque de la vie de ces femmes sans-abri, happant le spectateur dans un tourbillon d’émotions. Cependant, il ne tombe pas dans la caricature pathétique et le film alterne aussi les passages comiques, véritables rayons d’espoir dans la noirceur dépeinte du quotidien des femmes SDF.

Rendre hommage au travail social

Le titre “Les Invisibles” ne fait pas uniquement référence aux femmes sans-abri dont on suit le quotidien, mais également aux femmes, bénévoles ou salariées, qui les accompagnent. Ces dernières gèrent le centre d’accueil de jour, se battent pour sa survie, s’investissent corps et âmes auprès des personnes accueillies, et alternent entre moments d’espoir et de lassitude, volonté d’y croire et résignation. Louis-Julien Petit n’en reste pas à l’hommage lyrique à ces femmes engagées et entre très concrètement dans les problématiques auxquelles elles font face. On pourrait citer par exemple le cloisonnement des dispositifs administratifs, la rupture de l’accompagnement une fois la personne transférée dans un autre centre ou après son accès au logement classique, l’importance des contrats aidés remis en cause par le gouvernement, l’arrivée de logiques de management quantitatif de l’insertion, le manque permanent de moyens humains et financiers, les appels au 115 qui restent désespérément sans réponse, l’absence de solutions d’hébergement pour de nombreux sans-abri qui passeront finalement la nuit sur le trottoir après avoir espéré un endroit chaud qui ne viendra jamais. Autant de blocages qui renforcent l’épuisement de ces professionnelles à qui l’on demande l’impossible et doivent par ailleurs digérer la violence sociale des situations dont elles sont les témoins au quotidien : les agressions dans la rue, les expulsions de camps de fortune par la police, les discriminations dont est victime leur public, aussi bien dans la recherche de travail que dans la simple possibilité d’évoluer dans l’espace urbain. Une violence décuplée pour les femmes, victimes d’une double peine, et pour qui la rue est synonyme d’une insécurité permanente (ce que racontait très bien le documentaire Femmes invisibles, survivre dans la rue de Claire Lajeunie, sorti en 2015).

Rappeler que le sans-abrisme n’est pas qu’une problématique de logement

Les Invisibles dépasse le discours, plein de bonnes intentions mais incomplet, qui voudrait résumer la question de la grande précarité à la seule construction (bien que plus que jamais nécessaire) de logements sociaux. Le film rappelle, dans la lignée des rapports de la Fondation Abbé Pierre et des retours des associations de terrain, que les sans-abri sont également victimes de logiques d’exclusion plus profondes. Chaque personne à la rue a son histoire, un moment de rupture, sociale, amicale, familiale, qui a accéléré sa précarisation. Derrière cela se cachent souvent d’autres problématiques récurrentes : les difficultés de réinsertion après la prison, les diverses addictions, les parcours d’ASE, les troubles de la santé psychique, le cas des travailleurs.euses du sexe, les difficultés liés aux statuts administratifs sur le territoire français, le cas des travailleurs précaires à temps partiels, etc. Autant d’enjeux qui font écho à des processus structurels de marginalisation de toute une partie de la société ; une boîte noire qu’il est nécessaire d’ouvrir pour comprendre l’intégralité des ressorts de la grande précarité. Mettre en lumière cela permet dès lors d’y apporter des réponses politiques : par exemple en relevant fortement les minima sociaux qui n’assurent pas de vivre, en élargissant leurs conditions d’attribution, en traitant enfin la question des sortants d’institutions, en développant les alternatives à la prison, en offrant une situation administrative stable aux migrants, en sécurisant les emplois précaires, en répondant à la crise de la psychiatrie, etc.

L’étonnant succès du film Les Invisibles, ainsi que le moment médiatique qu’il a créé autour de la question des femmes sans-abri est une étape importante pour faire prendre conscience de ces réalités qu’on essaie trop souvent d’occulter. Louis-Julien Petit parvient à parler à tous en esquissant la vie contemporaine trop méconnue des femmes sans-abri. Aborder ce thème amène à une prise de conscience de l’hypocrisie d’une telle situation en France à notre époque. On gardera longtemps en tête les visages et les récits que cette comédie dramatique positive, humaine, solidaire, mais lucide, nous aura permis de découvrir.