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« Autonomisme » : misère de la politique contemporaine

« Autonomisme » : misère de la politique contemporaine
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Un an après les mobilisations contre la Loi Travail et alors que la mouvance autonome semble repartie dans un dernier tour de piste à l’occasion des manifestations contre les violences policières, petite analyse des tenants et des aboutissants du phénomène.

Fin d’après midi place de la République, samedi 18 février : les organisations et les familles à l’origine du rassemblement de soutien à Théo appellent à dissoudre la manifestation. Aussitôt un cortège se forme et commence à faire le tour de la place, invectivant les forces de l’ordre jusqu’à l’affrontement. En marge des échauffourées, un père et sa petite fille se dirigent vers la place, des manifestants sur le retour l’interpellent :

          –  « N’y allez pas monsieur ça va partir en affrontements ! »

        – « Vraiment ? Je pensais qu’il y avait un concert ou quelque chose… »

        Plus loin un homme d’une cinquantaine d’années discute avec un CRS de 25 ans posté en retrait :

        – « Mais que cherchent-ils ? »

        – « C’est juste une occasion de plus de se rassembler et de s’amuser entre eux… », rétorque calmement le fonctionnaire.

Si l’on peut rire de ces scènes presque burlesques en marge de ce petit revival des cortèges de Nuit debout, l’observateur attentif des mouvements sociaux aura remarqué un fait notable ces dernières années : la résurgence dans le mouvement contestataire des courants dits « autonomes ». Le sujet a déjà maintes fois été évoqué, notamment alors que les exploits de ses partisans les plaçaient en tête d’affiche du traitement médiatique des mobilisations contre la loi travail. Il faut pourtant nous intéresser à ce que révèle ce phénomène de l’état politique du pays et du mouvement social.

Une résurrection sur le dos des « organisations traditionnelles »

Affrontements après à la fin du rassemblement "Justice pour Théo" place de la république le 18 février 2018. AFP Lionel BONAVENTURE
Affrontements à la fin du rassemblement « Justice pour Théo » place de la République le 18 février 2018. AFP Lionel Bonaventure

À Paris la mouvance autonome commence sa restructuration en 2013 lors des manifestations lycéennes contre les expulsions de jeunes sans-papiers. Quand l’affaire éclate, il apparaît que depuis plusieurs jours les Jeunes Communistes aidaient les élèves du lycée Camille Jenatzy à bloquer leur lycée dans le 19ème arrondissement parce que Khatchik – un des élèves – était menacé d’expulsion. Survient alors l’expulsion de la jeune Léonarda et les lycées de Paris déjà chauffés à blanc s’embrasent.

C’est dans ce contexte que naît un groupuscule : le MILI, à l’origine Mouvement Inter-Lycées Indépendant aujourd’hui Mouvement Inter-Luttes Indépendant. Si le mouvement autonome est particulièrement divers, le parcours du MILI révélateur des évolutions récentes de ce milieu. La nouvelle organisation rassemble des jeunes sensibles aux idées libertaires, pour certains en rupture avec les organisations politiques ou syndicales dont ils étaient membres, et qu’ils jugent trop modérées. Leur ambition est de fédérer les lycéens en dehors du cadre des organisations de jeunesse habituelles.

Maël (le nom a été modifié), jeune parisien de 17 ans a milité avec le MILI, il a accepté de témoigner pour nous :

« C’est vrai ça a été crée par des gens qui venaient du 16ème mais y’a pas que ça. Ce qui est clair c’est que c’est né à Paris pour des parisiens. »

À l’époque, l’influence autonome sur les jeunes parisiens est relativement minime, mais le ver est dans le fruit. Les bases sont posées pour l’éclosion future du mouvement et les jeunes cadres, quand ils ne désertent pas, se forment et se rapprochent notamment de leurs grands frères, alors en perte de vitesse, de L‘Action Antifasciste. Car le mouvement autonomiste, qui n’a rien d’unitaire, est une petite galaxie qui agrège des proto-organisations, des « collectifs », comme le nouveau venu Génération ingouvernable, voir des médias avec Taranis News.

« Les groupes totos sont forcés de s’entraider pour avoir de l’importance mais il n’y a pas de ligne directrice. »

C’est seulement trois ans plus tard avec le mouvement contre la loi travail que les « totos » (comme on dit dans le milieu), font reparler d’eux, avec le succès des rassemblements radicaux. La spirale est bien connue mais irrésistible : le gouvernement déchaîne la violence de la répression contre les manifestants, les manifestants se radicalisent dans la violence, etc.

Indubitablement, ce qu’il convenait d’appeler les cortèges de tête, ont progressivement agrégé du monde et beaucoup de jeunes. La raison vient d’abord du fait que c’était là qu’il y avait de l’action et qu’à l’heure où une bonne manif se partage sur Instagram et Snapchat il serait bête de rester sagement dans les cortèges pépères.

« Ils se servent d’une faiblesse des jeunes d’aujourd’hui qui est l’individualisme, de façon consciente ou non, ce sont des serviteurs de l’individualisme. Ils jouent vachement sur l’apparence, l’impression de force virile, surtout ils parlent bien sur internet…« 

Et il faut bien le dire les cortèges syndicaux font alors tout pour faire fuir le chaland : mots d’ordres galvaudés, speakers irritants, folklore démodé, etc. D’ailleurs même les militants fuient, il fallait une discipline de fer pour s’infliger une manifestation derrière les cordons des services d’ordre.

Clairement, la poignée d’autonomes militants capitalise sur le désamour des manifestants pour les cortèges classiques et profite de la protection offerte par la masse pour se livrer à des actions violentes. On vient alors de tous les mouvement autonomes d’Europe pour faire un coup à Paris.

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Place de la République, le 15 septembre 2016 à Paris (photo MD)

La maladie infantile du mouvement social ? Le cas de la loi travail

Avec le recul, il apparaît évident que l’action des groupes autonomes a largement participé à radicaliser la situation, et donc à l’échec du mouvement contre la loi travail. Cette montée en tension et en violence fut indubitablement un frein à la massification populaire du mouvement, peut-être seule à même de faire échec au gouvernement de l’époque.

Bien sûr, se contenter de blâmer les « totos » pour cet échec serait injuste. On ne peut omettre certaines fautes stratégiques des centrales syndicales, mais surtout la tactique habile du gouvernement qui a cherché la radicalisation. Pour autant l’influence des groupes les plus radicaux et leurs erreurs d’analyses furent déterminantes.

« Je suis même pas sûr qu’il aient conscience du fait que leurs actions décrédibilisent si on n’apporte pas du concret aux gens, ils sont déconnectés de la réalité ! »

Emporté par la fougue, on n’hésite pas à ce moment à parler de « situation pré-insurectionnelle » dans certains cercles… Allons bon… Cette même assurance alliée à une haine des organisations ouvrières atteint le paroxysme de la bêtise avec l’agression de militants syndicaux des services d’ordre, qui durent alors faire face simultanément à la violence policière et a celle des autonomes.


Des leçons à tirer pour les organisations militantes 

thumbnail_IMG_3985Le constat est cinglant pour les organisations militantes : une poignée de personnes, grâce aux réseaux sociaux peut désormais avoir une capacité de mobilisation importante.

« Ils se servent des échecs des partis organisés qui voulaient changer les choses comme le PCF. »

On comprendra aisément que la flexibilité et la réactivité organisationnelle offerte à un petit groupe est un avantage comparé aux lourdeurs des processus de prises de décisions concertées des organisations politiques ou syndicales.

« Ils ont une influence assez importante quand on voit qu’ils peuvent rassembler plusieurs lycéens qui ne les connaissent même pas alors qu’ils représentent en fait 20 personnes… Ils ne militent pas concrètement sur le terrain et dans les quartiers, mais ils amassent pas mal de personnes par internet. » 

Le « toto » incarnation politique de l’individualisme narcissique ? 

S’intéresser à ce petit milieu militant autonome à l’influence pourtant significative en comparaison de sa taille c’est se confronter à tout un tas de contradictions qui traduisent de nombreuses caractéristiques de l’époque. Le refus de l’organisation comme principe et le refus de l’autorité – assimilée à l’autoritarisme – ne sont pas sans rapport avec les valeurs transmises par l’air du temps.

Pour autant ce rejet du principe organisationnel trouve forcement ses propres limites dans l’action. Finalement, rejeter des cadres établis de prise de décision c’est évidement laisser la porte ouverte à la reproduction des mécanismes de domination présents dans la société.

« Ils prônent la non organisation en s’organisant, ça me fait rire. Au final puisqu’il n’y a pas de règles, les meneurs sont des mecs, il y a une hiérarchie informelle. »

En vérité c’est tous les acquis du militantisme révolutionnaire d’ascendance marxiste-léniniste, qui reste encore au moins indirectement la matrice organisationnelle et culturelle des grandes organisations ouvrières comme la CGT, qui est remis en cause. Les objectifs traditionnels de conscientisation, d’organisation des travailleurs, et de massification du mouvements pour obtenir des conquêtes sociales immédiates sont rejetés au profit d’un absolutisme flou.

« Leur point de vu découle en fait de l’idéologie dominante, c’est un produit du système qui l’arrange. Pourtant c’est facilement compréhensible qu’ils sont instrumentalisés ! Mais ils tombent encore dans le panneau. »

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Manifestation contre les violences policières, le 23 février 2017, à Paris. Geoffroy Van der Hasselt/AFP

Alors que nous sommes à deux mois d’une élection présidentielle caractérisée par le risque d’une irruption du FN aux portes du pouvoir, les « totos » n’hésitent pas à tenter de rejouer le match de l’année dernière. Avec d’ailleurs une similarité telle qu’elle dénote surtout d’une perte de vitesse avérée du mouvement (même cortèges Place de la République, mêmes manifs lycéennes le jeudi Place de la Nation, etc).

« Aujourd’hui c’est disloqué c’est plus qu’un groupe Facebook mais ils ont une importance dans la tête des gens. Ils représentent rien mais ils foutent une merde importante. »

On aura du mal à nier que cet attentisme politique, à deux mois d’un second tour où le Front National est presque assuré de figurer, ne peut qu’être le produit de militants qui peuvent se permettre le luxe de ne pas penser aux conséquences concrètes de  leurs actions sur la vie des travailleurs.

Alors la cause est-elle perdue ? Certainement pas comme l’illustrent les jeunes revenus de ce mode de militantisme avec qui nous avons pu discuter. Les militants des organisations traditionnelles, politiques et syndicales, ont beaucoup à apprendre de ce que l’autonomisme révèle de leurs propres manquements.

Pour Maël le constat est désormais clair et déterminé :

« Pour contrer un système sur-organisé il faut être sur-organisés ! » 

 

 

Maximilien Dardel Militant communiste, Maximilien Dardel a fait des études de science politique à l'Université de Nanterre et à l'ICP. Il travaille comme assistant parlementaire européen.
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