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Le complotisme : symptôme de la rupture entre le peuple et les élites

Le complotisme : symptôme de la rupture entre le peuple et les élites
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Bruno Di Mascio est diplômé de Sciences Po Paris et de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales où il a travaillé sur le complotisme. Il est l’auteur de Les Souterrains de la Démocratie. Soral, les complotistes et nous (éd. Temps Présent), 2016.

L’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis est venue apporter un nouvel indice d’une rupture idéologique, symbolique et cognitive du peuple américain vis-à-vis de ses élites. Les électeurs de Trump vivent, à bien des égards, « dans un autre monde » que celui de l’establishment américain. Au sens géographique d’abord, puisque les zones rurales et désindustrialisées ont massivement voté pour Trump là où les grandes villes côtières soutenaient Clinton ; au sens idéologique ensuite (rejet du libre-échange et de l’immigration), et au sens cognitif enfin, l’imaginaire politique commun étant rejeté au profit d’une rhétorique volontiers complotiste. C’est sans doute cette rupture cognitive qui est la plus inquiétante : le complotisme témoigne de difficultés grandissantes à « faire société », c’est-à-dire à faire en sorte que tous les citoyens parlent le même langage symbolique et articulent des représentations politiques communes.

Les débats médiatiques et politiques qui ont suivi l’élection de Trump en donnent une illustration saisissante : là où les éditocrates se sont lamentés de la victoire de la « post-vérité » (quand ils n’accusaient tout simplement pas la Russie d’avoir truqué l’élection), Trump a répondu en accusant CNN de répandre des fausses informations, des « fake news », à son propos. L’Amérique semble coupée en deux, incapable de définir un véritable espace public commun, condition pourtant nécessaire à l’exercice de la démocratie.

Les souterrains de la démocratie : Soral, les complotistes, et nous. Paru en 2016 aux éditions Temps Présent.
Les souterrains de la démocratie : Soral, les complotistes, et nous. Paru en 2016 aux éditions Temps Présent.

A bien y regarder, la problématique est exactement la même de ce côté-ci de l’Atlantique. La perspective de l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen n’a plus rien d’improbable à l’heure où les logiques identitaires (nationalistes mais aussi islamistes) s’affirment de plus en plus dans le débat public. Sur les réseaux sociaux, ce sont les discours complotistes d’un Alain Soral qui séduisent et structurent l’imaginaire d’un nombre de plus en plus important de nos concitoyens, au détriment de l’imaginaire républicain. Loin d’être un phénomène passager, l’extrémisme politique représente au contraire une tendance lourde des sociétés occidentales. Car c’est à partir des principes démocratiques qu’il faut comprendre ce phénomène, et non pas en opposition à eux.

En effet, à l’origine du complotisme et de l’extrémisme politique, il y a une ambition éminemment démocratique : celle d’améliorer la transparence, de se réapproprier son destin politique, ou encore de revendiquer la liberté d’expression contre la « pensée unique ». Comment expliquer que ces vertus démocratiques se retournent aujourd’hui contre la démocratie ? C’est que l’existence d’un espace public commun dans lequel s’exerce la démocratie est aujourd’hui menacée par deux phénomènes distincts mais convergents : la mondialisation sans limites d’une part, l’émergence des réseaux sociaux comme vecteur d’information et de communication politique d’autre part.

L’autonomie politique promise par la Modernité démocratique est devenue une illusion sous les coups de butoir de la mondialisation. En ouvrant les frontières sans limites, elle a permis l’explosion des conflits identitaires : c’est ainsi que l’antiracisme est passé d’une lutte pour la dignité humaine en une arme identitaire mobilisée aussi bien par les islamistes (contre « l’islamophobie ») que par les nationalistes (contre le « racisme anti-blanc »). En outre, en faisant du marché son principe directeur, la mondialisation a affaibli l’Etat, qui devait être l’instrument de l’autonomie : n’ayant plus guère d’impact sur le réel, les raisons de l’impuissance politique sont alors recherchées dans l’imaginaire du complot et de l’unité fantasmée du peuple contre les élites.

Notre espace public commun, dans un cadre national, est donc miné par la mondialisation. Il est également menacé par les évolutions du marché de l’information : les réseaux sociaux ont désormais une influence massive sur la communication politique. Or, la « twitterrisation de l’information » contribue fortement à niveler le discours politique vers le bas et à le pousser aux extrêmes.

Bruno Di Mascio
Bruno Di Mascio

Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir l’efficacité de la communication politique de Trump sur Twitter : Trump, qui souhaite continuer à utiliser son compte Twitter pendant son mandat, a parfaitement compris qu’en combinant provocation, agressivité et sens de la formule, il assurait le buzz de son discours politique, dont la principale qualité réside sans sa capacité à se synthétiser en 140 caractères. Ainsi, la « twitterrisation de l’information » favorise les discours les plus réducteurs, simplistes et controversés, susceptibles d’attirer une attention médiatique friande de « petites phrases » au détriment de démonstrations complexes.

Mais le rejet d’un imaginaire politique collectif n’est pas propre aux sympathisants des mouvements anti-élites de part et d’autre de l’Atlantique. La volonté de « faire sécession » avec le reste de la société se retrouve au moins aussi bien au sein des élites elles-mêmes : au-delà de leurs codes sociaux et culturels, c’est leur idéologie qui constitue désormais un facteur de distinction, au sens bourdieusien du terme. Acceptation d’une immigration massive sans condition d’intégration, libre-échangisme et mépris de l’Etat-Nation sont devenus autant de marqueurs de classe, d’idées qu’il faut soutenir entre gens de bonne compagnie pour se démarquer des « beaufs » français ou des « rednecks » américains.

Trump l’a parfaitement compris en se faisant le portevoix de ces perdants de la mondialisation que l’ « establishment » méprise. Et là où une partie des classes populaires et moyennes déclassées s’isole dans le mythe du complot des élites, ces dernières évoluent dans le monde pas moins imaginaire de la mondialisation heureuse et de l’identité cosmopolite. Un monde dans lequel Trump, pas plus que Marine Le Pen, n’avait bien sûr aucune chance d’être élu… Les fantasmes des élites nourrissent alors les mythes complotistes des autres et réciproquement. Les idées se polarisent et se réduisent à des postures qui n’élèvent guère le niveau du débat démocratique.

Rupture cognitive par le bas, rupture symbolique par le haut : il n’est pas certain que nos sociétés démocratiques constituent encore un corps politique, ou, pour le dire autrement, qu’elles soient capables de secréter un imaginaire commun, avec les mêmes références culturelles et politiques. C’est cette incertitude que reflète la tentation complotiste et ses traductions électorales avec une tension spectaculaire, qui n’est peut-être que le prémisse d’un éclatement politique plus grand encore.

Bruno Di Mascio

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