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La fin de l’étiquette « gauche »

La fin de l’étiquette « gauche »
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Non plus « rassembler la gauche » mais « fédérer le peuple » : tel fut le principal mouvement stratégique de la campagne de Jean-Luc Mélenchon. Comparé au discours hamoniste, attaché à l’étiquette « gauche » comme au premier des talismans, le slogan de la France Insoumise semble avoir porté ses fruits et convaincu un électorat jeune et populaire jusqu’alors inaccessible. Compte tenu du point de départ de 2012 et de la primeur du tournant « populiste », ces résultats sont remarquables. Toutefois, ils n’ont pas suffi pour l’emporter. L’une des raisons de cet échec réside probablement dans l’incapacité de la campagne de Mélenchon à s’être complètement émancipée du qualificatif « gauche ».  Sans abdiquer une seule idée, il est temps, une bonne fois pour toutes, d’abandonner une imagerie et un terme confus et éculé. 

« Vive la République, et que demain vive la gauche ! ». Ainsi Benoit Hamon a-t-il conclu son discours après l’annonce des résultats du premier tour. La mention, onze fois répétée, du mot « gauche » dans cette intervention de quatre minutes est à l’image d’une campagne dont le principal leitmotiv fut de justifier une identité mise à mal par le quinquennat de François Hollande et de rassembler les morceaux déchirés d’une vieille photo de famille, dont d’aucuns crurent que le nom portait encore un sens après maints divorces et enterrements. La grande illusion de Benoit Hamon fut de croire que la « gauche » pouvait être sauvée, que le souvenir de « ceux qui ont lutté pour la gauche dans l’histoire », combiné à un discours innovant en matières écologiques et sociales suffiraient à sauver les meubles et rassembler les troupes. Il s’est trompé. Les résultats, dans leur évidente crudité, sont là pour en témoigner.

Hamon et sa rose, le soir de sa victoire à la primaire du PS.

Cependant, l’illusion de Benoit Hamon tient moins de l’héroïsme historique des derniers carrés que du retard piteux du Maréchal Grouchy. Car, à vrai dire, une campagne menée à coups d’appels au cœur immaculé d’une certaine gauche de combat et étayée par des propositions innovantes, à même de renouveler l’idéal socialiste par un programme écologiquement rigoureux, n’est pas une première en France. Ce fut déjà la forme et le contenu de la campagne de Mélenchon en 2012, dont les trois mois de gesticulations hamonistes n’ont été que la pâle et retardataire copie.

De la « vraie gauche » au Peuple

« Le drapeau rouge et le rouge du drapeau », tels furent, selon les mots de Mélenchon, les emblèmes de la campagne de 2012. Le poing levé, les paroles de l’Internationale, les hardis faubourgs et « l’usine » des Lilas, le souvenir des barricades et des vieilles gloires révolutionnaires, l’enthousiasme pour une France rouge un temps perdue et enfin retrouvée : telle fut la geste de 2012. Elle réunit quatre millions de voix. Inouï, après 23 ans d’une défaite historique, dont on croyait, depuis 1989, qu’elle avait à jamais enterré l’avenir d’une gauche digne de ce nom, le score de 2012 reflétait toutefois bien plus la réunion d’une vieille famille qu’une véritable capacité à prendre le pouvoir. A l’évidence, les nouvelles idées éco-socialistes du Front de Gauche, qui avaient enfin renouvelé le corps idéologique de la gauche radicale, avaient échoué à convaincre le grand nombre. Seuls 16% des jeunes, 14% des ouvriers et 12% des employés s’y étaient montrés sensibles, contre respectivement 18%, 29% et 21% pour Marine Le Pen.

En ce sens, la campagne de 2012 fut une campagne identitaire. Son objectif historique fut moins de l’emporter aux élections, but qui semblait au demeurant inaccessible, que de démontrer la vivacité d’une gauche de combat, capable de regarder droit dans les yeux le siècle à venir et le siècle passé. De ce point de vue, elle fut une réussite.

Cependant, la réussite indiquait immédiatement une limite : la « vraie gauche » avait gagné des couleurs mais pas de victoire. Les élections qui suivirent devaient le rappeler avec une cruelle insistance. Le mot « gauche », répété avec une véhémence jalouse aux élections municipales et régionales, s’éreintait au fur et à mesure que la cristallisation identitaire de 2012 s’émoussait et que Hollande trahissait.

Vint alors le tournant stratégique que l’on connaît. Les reniements de Tsipras éloignaient le modèle du cartel de parti et la naissance de Podemos inspirait la création d’une organisation plus souple ainsi que la diffusion d’un message à la fois radical et transversal, c’est-à-dire sans étiquette. Ne pas rassembler la gauche mais « fédérer le peuple » : le mot d’ordre fut lancé pour la première fois le 24 aout 2014, lors de l’université d’été du Parti de Gauche.

Cette nouvelle stratégie signait la fin de la démarche identitaire du Front de Gauche. Le temps était venu de parler à tout le monde, au Peuple, et de transformer l’identité minoritaire de 2012, celle de la « vraie gauche enfin rassemblée », au mouvement à vocation majoritaire du « Peuple insoumis », en lutte contre l’oligarchie et ses petits maitres.

Une étiquette inutile

Le pari a en grande partie fonctionné. Le programme radical « L’Avenir en Commun », qui, sur le fond, est resté comparable à celui de 2012, « L’Humain d’abord », a su convaincre bien au-delà des rangs originels du Front de Gauche. Cela peut s’expliquer par la capacité de la France Insoumise à avoir remplacé la tautologie identitaire (« ce programme est vraiment de gauche car nous sommes la vraie gauche ») par une tautologie majoritaire (« ce programme est populaire car nous sommes le peuple »). De la même manière qu’il est absurde de sous-titrer un film joué dans sa langue natale, il n’a pas été nécessaire d’égrener le chapelet de la « gauche » pour que les bons s’y retrouvent. 80% des électeurs du Front de Gauche en 2012 et 24% des électeurs de Hollande se sont reportés sur la candidature de la France Insoumise. Par ailleurs, l’abandon de la posture identitaire a permis à des groupes sociaux pour lesquels la « gauche » inspirait de l’indifférence — sinon du mépris — de trouver une fraîcheur et une ouverture inédites dans le discours de Mélenchon. Ainsi, 30% des jeunes, 24% des ouvriers et 25% des foyers en-dessous de 1250 euros de revenu, soit près du double de 2012, se sont déclarés en état d’insoumission.

Alors que Benoît Hamon chantait la gloire et l’union de la « gauche », la campagne de Mélenchon a réalisé une trouée historique sans précédent pour une force radicale de transformation institutionnelle et sociale en France depuis le score de Jacques Duclos en 1969 (21.2%). Aucun drapeau rouge, aucune Internationale,  aucun poing levé ne fut pourtant fondamental pour la réalisation d’une telle prouesse. En revanche, l’adhésion au tricolore, l’incarnation par Jean-Luc Mélenchon de l’autorité morale de l’Etat et le refus intégral de tout mépris à l’égard de ceux qui ne partageaient pas les codes historiques de la France rouge y contribuèrent de façon essentielle.

Voici donc l’une des grandes leçons de la campagne de 2017 : la revendication du terme « gauche » et de ses oripeaux historico-culturels sont devenus inutiles à la progression d’un programme de transformation sociale.

Une étiquette encombrante

Plus problématique, en revanche, est cette deuxième leçon : non seulement le mot « gauche » est devenu inutile, mais, tout au long de la campagne, il s’est révélé piégeur et encombrant.

Alors que Jean-Luc Mélenchon avait laissé de côté le mot et les symboles associés à la « gauche », ses adversaires politiques, ainsi que les médias dominants, n’ont pas manqué de lui recoller l’étiquette dans le dos sitôt qu’il l’eut arrachée de son front. D’abord présenté comme le candidat de « la gauche de la gauche », puis simplement comme celui de « la gauche », Mélenchon fut pêle-mêle accusé de tous les excès révolutionnaires et des impasses du réformisme. Ses adversaires avaient bien compris que l’objectif du tribun n’était plus d’incarner la gauche mais le Peuple. Des procès en castrisme jusqu’en mitterrandisme, tout fut donc entrepris pour qu’il retournât à la case départ. Il fallait que, comme en 2012, Mélenchon clamât le drapeau rouge et la révolution bolivarienne ; il fallait qu’il reperdît son temps à distinguer Robespierre de Staline et 1981 de 1983 ; il fallait qu’il retombât dans le piège identitaire de la « gauche » et de la « vraie gauche ».

Mélenchon sur fond rouge. Montage réalisé par l’émission C à vous le 10 avril 2017.

Mélenchon tint bon, mais le mal fut fait. Dans la dernière semaine de la campagne, l’effort de transversalité populiste, accompli avec maestria lors des débats télévisés, fut rabougri par l’identification externe, imposée par les médias, du candidat de la France Insoumise à la seule « gauche ». Au final, le piège de l’étiquette « gauche » fut en grande partie responsable de la défaite. 

Arracher l’étiquette 

Pour préparer l’avenir il est désormais nécessaire d’immuniser la stratégie « populiste » à vocation majoritaire, mise au jour par la France Insoumise, contre l’étiquetage médiatique et les retours de la gauche identitaire.  De la même manière que le Front National critique en permanence l’utilisation des termes « extrême-droite » (ou même, simplement, « droite ») à son endroit, bien qu’il conserve un programme fondamentalement xénophobe et anti-lumière, les héritiers de la campagne de Jean-Luc Mélenchon devront désormais arracher les étiquettes « gauche » et « gauche de la gauche » partout où ils les trouveront sans pour autant renoncer à la moindre lettre de leur programme.

Associé aux trahisons récentes du réformisme et à l’image ternie des révolutions du XXème siècle, le mot « gauche » n’a, pour l’heure, plus rien de bon à apporter à ceux-là mêmes qui ont grandi en le chérissant. Tout juste apte à qualifier et à comparer objectivement des propositions programmatiques, le terme doit être abandonné comme référent sentimental et identificateur.

 Vers une identité nouvelle

Cela ne veut pas dire, toutefois, qu’il faut se priver des signes, des symboles et de la sensibilité lyrique apportée par la construction d’une identité politique radicale et progressiste. Bien au contraire, si la France Insoumise et ses héritiers parviennent à arracher l’étiquette « gauche », ils seront en bien meilleure position que le Front National pour construire une hégémonie « nationale-populaire », celle que Gramsci voyait comme préalable nécessaire à toute « guerre de mouvement » victorieuse pour les forces du progrès social.

En effet, Marine Le Pen (qu’elle accède ou non au pouvoir) sera toujours en peine d’unifier un peuple français que son programme cherche précisément à diviser. Contrairement aux idées reçues, la xénophobie contient en germe une propension à la guerre civile qui est incompatible avec une véritable stratégie populiste. La désignation d’un ennemi que chacun, chaque jour, peux rencontrer dans la rue ne conduit pas à la construction d’un peuple mais à sa division en partis et en tribus. A l’inverse, la dénonciation d’un adversaire rare, dont la nocivité est bien réelle, dont les adresses sont connues, mais dont les visages ne font pas partie du quotidien de 99% de la population, semble bien plus propice à la cristallisation des affects communs en un mouvement de contestation majoritaire. Cela implique toutefois de dénoncer l’oligarchie non plus comme l’adversaire des seuls « humanistes de gauche » mais comme l’adversaire combiné du Peuple, de la République, de la Nation et de l’Etat.

Jean-Luc Mélenchon et Charlotte Girard, place de la République, le 18 mars 2017.

Ces quatre termes peuvent former le noyau de l’identité nouvelle qui fleurira sur les ruines de la « gauche » telle que nous l’avons connue. Le « Peuple » et la « République » furent déjà au coeur de la campagne de Mélenchon. En revanche, la défense de la « Nation » et l’aptitude à diriger « l’Etat » méritent encore d’être mieux revendiqués. Il appartiendra à la France Insoumise d’approfondir l’effort d’incarnation morale, souveraine et régalienne associée à l’exercice du pouvoir. Contre un Front National empêtré dans une définition étriquée du Peuple, et contre un Emmanuel Macron qui ne saurait incarner un Etat qu’il s’apprête à détricoter, il faudra donc ajouter à la tautologie majoritaire de la campagne de 2017 une tautologie nationale (« ce programme est français car nous sommes la France ») et une proposition souveraine (« ce programme est applicable car nous sommes l’Etat »).

Rien ne sert de réveiller les fusillés du Père-Lachaise pour remettre leurs idées au goût du jour. Ce qui compte désormais, dès les législatives, c’est que les continuateurs de la Commune et des « jours heureux » cessent de rappeler le nom de leurs pères et s’attèlent à occuper le centre de gravité du pays — à mi-chemin entre la Bastille et la République, le Panthéon et les Invalides, l’Assemblée nationale et la Concorde.

 

SOURCES :

http://lepeuplebreton.bzh/2015/11/20/n%CA%BCy-a-t-il-aucune-reponse-de-gauche-a-la-lutte-contre-le-terrorisme/
http://www.lejdd.fr/Politique/Qu-est-ce-qui-a-change-entre-le-Melenchon-de-2012-et-celui-de-2017-859433
https://www.youtube.com/watch?v=ncmlXhKlJzc [impression d’écran]
http://img.20mn.fr/0hsVS33DSVOBntlBIeu_8w/2048×1536-fit_benoit-hamon-vainqueur-primaire-organisee-ps-alliees-29-janvier-2017- paris.jpg

Paul Malgrati Paul Malgrati habite à St Andrews, en Ecosse, où il prépare un doctorat sur l'héritage et les usages politiques de Robert Burns, le poète national écossais, au XXème siècle. En 2016, il a obtenu le diplôme du Master d'Histoire de Sciences Po Paris, après un mémoire composé sur le sujet : "Virilités et radicalités en France dans l'entre-deux-guerres. Les cas du Parti communiste et du Parti populaire français." En Ecosse, il est un membre (critique) du SNP et milite pour l'indépendance du pays.
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