Crédits : Mohamed Hassan, Pixabay

A en croire les statistiques des institutions internationales comme la FAO ou la Banque Mondiale, la famine et l’extrême pauvreté sont en recul dans le monde. Preuve, supposée, du bien-fondé du système économique actuel. Pourtant, quand on observe les chiffres de plus près, on constate que la méthode de calcul choisie peut changer la donne et masquer une réalité bien moins favorable : l’augmentation, en valeur absolue, du nombre d’affamés sur le globe.


Selon Jean Ziegler, l’un des rares marxistes à avoir investi l’Organisation des Nations-Unies, notre monde est divisé en deux univers. Le premier est celui des « archipels du bonheur », reliés entre eux et connectés. C’est le monde des classes moyennes et supérieures des pays développés, et des pays en développement les plus riches : peu préoccupés par la nécessité matérielle, généralement heureux, mais pouvant expérimenter le malheur immatériel (chagrin d’amour, solitude, dépression, etc…). Le second est celui de la misère : celui d’une partie importante, bien que variable, de la population des pays en développement, mais aussi de gens extrêmement pauvres au sein même des pays développés (comme les SDF). Ce monde souffrant est clos, invisible, non connecté. Il se préoccupe avant tout de la survie matérielle, dans une lutte quotidienne marquée par le risque de mort.

En effet, chaque jour, 25 000 personnes meurent de faim dans le monde. La FAO (Organisation des Nations Unies pour l’Agriculture et l’Alimentation) estime même qu’un enfant de moins de dix ans meurt de faim toutes les six secondes. Si ces chiffres frappent, c’est bien parce que nos « archipels » sont totalement déconnectés des vastes mondes invisibles de la misère. Aucune personne humaniste, animée par la conviction que tout être humain a fondamentalement droit à une vie digne et à l’abri du besoin, ne peut accepter ce monde. Certains souhaiteront même consacrer leur vie à l’amélioration de cette situation. Mais, à partir de là, les interprétations divergent fortement.

Les institutions internationales, les leaders du « monde libre », les organisations en charge du développement mondial, affirment que les principaux fléaux de l’humanité (pauvreté, faim) s’affaiblissent avec le temps. Leur argument ? Contrairement à la croyance populaire, les taux de pauvreté et de sous-alimentation diminuent constamment au niveau mondial (et ce depuis plusieurs décennies). Ainsi, selon la Banque Mondiale, le taux d’extrême pauvreté dans le monde est passé de 37% en 1990 à moins de 10% en 2015 . Et selon le World Poverty Clock, un peu plus de 630 millions de personnes vivent actuellement dans l’extrême pauvreté ; contre 1.9 milliard en 1990. De plus, les derniers chiffres de la FAO (1) estimaient en 2015 que 777 millions de personnes souffraient de sous-alimentation (contre 980 millions en moyenne entre 1990 et 1992).

Que nous disent donc ces chiffres ? A première vue, si un tel progrès a lieu depuis au moins 30 ans, la marche du monde va dans le bon sens. La globalisation libérale et l’aide au développement permettraient bientôt d’amener l’humanité vers des jours meilleurs, et rendraient progressivement concrets les idéaux proclamés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Adoptés en 2015, les Objectifs de Développement Durable (ODD) des Nations-Unies cherchent ainsi à continuer ce travail, et visent à l’éradication de la faim et de la pauvreté mondiale d’ici 2030. Les ODD prenaient ainsi le relais des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD), adoptés en l’an 2000 par la communauté internationale, sous l’égide de l’ONU, et pour quinze ans . Cependant, il y a un loup…

Intéressons-nous d’abord aux chiffres sur la faim dans le monde. En creusant un peu, on se rend compte que, trois ans avant l’expiration des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD), en 2012, la FAO a modifié sa méthode de calcul de la faim dans le monde (qui datait de 1971). En effet, de nouvelles données ont permis de ré-estimer la structure démographique des pays dans le temps long, et les besoins en calories minimum de leurs habitants. La FAO a également trouvé le moyen d’estimer le niveau de pertes alimentaires dans chaque pays, au niveau de la distribution des aliments. Etrangement, tous ces apports n’ont pas changé le niveau de sous-alimentation actuel, mais ont mené à une augmentation considérable de celui des années précédentes. Ainsi, les graphiques de la FAO réalisés avant 2012 ont démontré une augmentation constante du nombre des affamés sur la planète depuis 1995 (2). Tandis que les nouveaux chiffres témoignent désormais d’une diminution constante depuis 1990. Tout cela sans en changer le niveau actuel, fixé à 852 millions en moyenne entre 2008 et 2012 (en utilisant donc les deux méthodes de calcul différentes). Magie, quand tu nous tiens…

« Entre janvier 2006 et juin 2008, le prix du riz a triplé, le prix du maïs et du soja a augmenté de plus de 150% et le prix du blé a doublé »

Il est ainsi étrange que les nouvelles données de la FAO ne reflètent pas l’augmentation de la faim mondiale qui a eu lieu de façon certaine après la crise de 2008. Immédiatement après avoir provoqué la crise financière mondiale à travers la spéculation sur les subprimes, les spéculateurs mondiaux ont investi massivement le marché des matières premières agricoles. Rappelons que le riz, le blé et le maïs représentent à eux trois près de 75 % de la consommation mondiale alimentaire. Selon l’ONG Food and Water Watch, entre janvier 2006 et juin 2008, le prix du riz a triplé, le prix du maïs et du soja a augmenté de plus de 150% et le prix du blé a doublé (3). Cela a projeté dans l’extrême pauvreté (alors calculée à moins de 1,25$ par jour) et dans la pauvreté (alors calculée à moins de 2$ par jour) respectivement 89 et 120 millions de personnes, selon la Banque Mondiale. En 2011, il y a encore eu une montée fulgurante de la spéculation sur les biens alimentaires de base (ce qui a d’ailleurs eu un lien avec l’avènement des printemps arabes). Par quel miracle cela n’aurait-il pas eu d’impact sur la faim mondiale à cette période ?

Mais ce n’est pas tout. Depuis 2012, donc, la méthode de calcul de la FAO mesure la faim dans le monde selon trois niveaux possibles de besoin des populations en calories : « modéré », « normal », et « intense ».  En creusant toujours dans cette annexe 2 du rapport 2012 sur l’insécurité alimentaire mondiale, on peut se rendre compte que les données publicisées par la FAO et reprises partout (autres institutions onusiennes, médias internationaux…) ne sont en fait que la fourchette basse, très peu probable, de ces estimations à trois niveaux de la faim mondiale. Ils prennent en effet pour hypothèse sous-jacente que les populations concernées ont une activité physique dite « modérée », et ont par conséquent des besoins réduits en calories.
Or, l’un des grands paradoxes de notre système alimentaire mondial est que les personnes souffrant le plus de la faim sont celles qui sont chargées de la production agricole. Ce sont les populations paysannes africaines, asiatiques, latino-américaines, qui travaillent avec des outils rudimentaires (très peu de mécanisation et d’animaux de traits, surtout en Afrique), et dans des conditions climatiques parfois très difficiles, qui subissent le plus la faim. Bref, leur niveau d’activité est très certainement à situer plutôt entre le niveau physique « normal » et « intense », également calculés par la FAO.

En prenant l’hypothèse de populations ayant des besoins en calories normaux plutôt que modérés, la FAO calcule que le niveau d’affamés au niveau planétaire stagne depuis les années 1990 autour de 1,520 milliard de personnes, au lieu de diminuer. Même si là non plus, la tendance ne note pas d’augmentation de la faim mondiale en 2008 ou 2011. Mais en prenant l’hypothèse d’un niveau d’activité physique « intense », les chiffres atteignent une proportion astronomique. Depuis 1990, il y aurait ainsi 300 millions d’affamés supplémentaires à l’échelle mondiale, dont le niveau atteindrait 2,566 milliards en 2012, soit environ 45 % de la population des pays en développement. Et la FAO l’avoue elle-même : « les nouveaux indicateurs [c’est-à-dire les indicateurs « normaux » et « intenses », qui n’existaient pas avant 2012] donnent des mesures de l’insuffisance alimentaire plus proches de la réalité ».

La FAO, créée en 1946 avec pour mandat d’informer le monde sur l’état de la faim et de lutter pour son éradication, aurait-elle donc trahi ses engagements du fait de pressions politiques lui intimant de montrer que nous avons atteint « la fin de l’histoire » ? Suffirait-il simplement de continuer à consommer dans cette société mondiale qui s’améliore toute seule grâce à la libéralisation des marchés, pour voir arriver bientôt un monde meilleur ? La tension contradictoire entre le mandat de l’organisation et ces pressions politiques se ressent partout dans son travail. Par exemple, même avant 2012 et la modification de sa méthode de calcul (lorsque ses chiffres montraient encore une augmentation progressive en valeur absolue de la faim mondiale), la FAO a pu affirmer dans le résumé de son dossier 2010 que « le nombre et la proportion de personnes sous-alimentées sont en baisse », alors qu’une dizaine de pages plus loin, ses propres graphiques montraient une augmentation du nombre de personnes sous-alimentées depuis 1995, et même une légère augmentation de la proportion de personnes sous-alimentées depuis 2005. Rappelons que, du fait de la croissance démographique mondiale, une stagnation ou une croissance de la faim dans le monde en valeur absolue peut se traduire par une baisse de sa proportion relative.

« Doubler le seuil de 1,90 à 3,80 dollars par jour multiplie le nombre de pauvres par trois, le portant à plus de 2 milliards en 2015, et divise par deux son rythme de décroissance »

Si vous pensiez que nous avions atteint le fond, et que, finalement, Georges Orwell ne s’était retourné qu’une seule fois dans sa tombe entre 2000 et 2015, détrompez-vous ! L’un des principaux OMD adoptés en 2000 par la communauté internationale était le suivant : réduire de 50% la proportion de personnes vivant dans la pauvreté en 1990, d’ici 2015. Les institutions onusiennes affirment que cet objectif a été atteint avec quatre années d’avance. Mais comment aurait-il pu y avoir une réduction de 50% des personnes pauvres si le nombre d’affamés n’a probablement même pas baissé en valeur absolue au niveau mondial pendant la même période ?

La réponse est peut-être la plus simple et la plus absurde : le niveau de pauvreté calculé par les institutions onusiennes n’a aucun rapport avec le niveau d’alimentation. Cela pour trois raisons. En premier lieu, ce n’est pas vraiment le taux de pauvreté qui a baissé, mais bien celui d’extrême pauvreté, dont la mesure est fixée plutôt artificiellement par la Banque Mondiale. Car pour connaître le nombre de ces « extrêmement pauvres », la Banque n’additionne pas le nombre de personnes vivant sous les seuils de pauvreté (qui existent pourtant dans tous les pays). La fixation de ces seuils est en effet jugée « politique » , ou bien ils seraient inadéquats pour calculer un seuil unique de pauvreté international. Ils utilisent plutôt un seuil monétaire très faible, qui est une moyenne approximative du seuil de pauvreté des 6 pays les plus pauvres du tiers monde en 1990 : un revenu journalier fixé à 1.90 dollar. Soulignons que ce seuil est exprimé en parité de pouvoir d’achat : il ne correspond pas à ce qu’une personne pourrait acheter dans un pays du Sud avec 1.90 dollars, mais au panier de biens qu’un Américain pourrait acheter avec 1.90 dollar. Ainsi, si vous êtes Français ou Congolais, à la rue, gravement malade et endetté, mais que vous pouvez vous acheter 8 malabars par jour ou l’équivalent en riz : arrêtez de vous plaindre, vous n’êtes même pas extrêmement pauvre ! François Bourguignon, qui a été l’économiste en chef et premier vice-président de la Banque Mondiale entre 2003 et 2007, l’avoue lui-même : « doubler le seuil de 1,90 à 3,80 dollars par jour multiplie le nombre de pauvres par trois, le portant à plus de 2 milliards en 2015, et divise par deux son rythme de décroissance » (4). Continuons de raisonner par l’absurde : combien de personnes ont six euros, soit un kebab par jour, avec une chaussette en rab, en dormant par terre ?

Mais pour la Banque Mondiale, en 2013 et dans tous les pays, il n’y avait plus que 763 millions de personnes vivant dans l’extrême pauvreté. Victoire… ?


Notes:

(1) http://www.fao.org/state-of-food-security-nutrition/fr/
(2) la FAO décrit elle-même cette révision à la page 62 de son rapport annuel L’Etat de l’Insécurité Alimentaire dans le Monde, 2012: http://www.fao.org/docrep/017/i3027f/i3027f.pdf
(3) Food and Water Watch, « Cargill, a threat to food and farming », 2009
(4) https://www.lesechos.fr/15/10/2015/LesEchos/22045-042-ECH_la-pauvrete-mondiale–un-phenomene-tres-sous-estime.htm