Home Interviews « Un journaliste professionnel est forcément militant, même s’il ne s’en rend pas compte » – Entretien avec Gwendal du Fil d’Actu

« Un journaliste professionnel est forcément militant, même s’il ne s’en rend pas compte » – Entretien avec Gwendal du Fil d’Actu

« Un journaliste professionnel est forcément militant, même s’il ne s’en rend pas compte » – Entretien avec Gwendal du Fil d’Actu
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Le développement d’un « YouTube politique » a fortement contribué à lancer la mobilisation lors du mouvement social contre la Loi El Khomri, notamment par le biais d’On vaut mieux que ça ! Parmi les chaînes à l’origine de cette plate-forme, Le Fil d’Actu, composé de huit membres, propose depuis l’automne 2015 un journal télévisé alternatif. Dix-huit mois et 40 000 abonnés plus tard, nous rencontrons Gwendal, l’un des membres de l’équipe.

LVSL – Pourquoi avoir lancé Le Fil d’Actu ?

Avant Le Fil d’Actu, on pouvait déjà voir des podcast sur des sujets assez larges, par exemple avec les vidéos d’Usul. On voulait remettre un coup de sens dans la lecture de l’actualité, car le traitement par les médias dominants est loin d’être parfait. Il y a un côté surinformation : on voulait permettre un peu de tri dans l’information, rappeler les éléments de contexte parfois omis dans le traitement des médias dominants, et ancrer le point de vue dans les choses du quotidien, des « gens normaux ».

Si je prend l’exemple de l’économie, le discours classique est très techno : on va te parler de croissance, de PIB, etc. Ces notions ne sont pas évidentes à comprendre évidemment, non pas parce que les gens sont bêtes, mais car sans explication ils ne peuvent pas comprendre, c’est normal.

On voulait remettre un peu de sens et de compréhension là dedans, pour que les gens s’en saisissent et se construisent un point de vue, sans forcément suivre le traitement médiatique classique qui est largement orienté.

LVSL – Comment choisissez vous vos sujets ?

Un sujet qui tourne beaucoup dans les médias et dont le traitement très biaisé partout, ça va être un bon sujet pour nous. On va rarement faire des sujets dont personne ne parle en disant qu’il faut en parler, parce que c’est pas la ligne éditoriale qu’on a choisie. On aurait pu décider de le faire, mais on voulait plutôt agir sur le sens qui est donné au traitement des choses dont tout le monde parle. C’est pas le même boulot.

Par contre, pour nos vidéos, on se base énormément sur des sources « mainstream ». Ce qu’on leur reproche n’est pas de systématiquement travestir la réalité. Mais sur un sujet donné, tu as vingt cinq articles du Monde qui prennent chacun un petit bout de la lorgnette, et c’est en les lisant tous que tu te rends compte qu’il y a un truc qui cloche. Mais personne ne les lit tous, par manque de temps, d’envie…

On voulait rendre ça accessible et faire le lien entre les choses. Pour la loi travail par exemple, on a fait le lien entre ce qu’il y avait dans le texte, les réformes en Italie dont ça s’est inspiré, le fait que tout ça était déjà décliné dans le projet de loi finance validé par la Commission Européenne six mois plus tôt, ce que revendiquait le MEDEF, la réalité dans les boîtes au quotidien… En effet, quand on te dit que c’est mieux de négocier au plus près du lieu de travail sans te dire que ces accords sont aussi les plus pourris…

Même si ces infos sont déjà partout, rien que le fait de les trier donne une vision particulière. Il s’agit de construire un fait, typiquement.

Sur notre chaîne, la question centrale est celle de la vie collective et de la prise en compte d’un point de vue des gens « ordinaires » C’est politique, mais pas politicien, il faut faire la distinction…

LVSL – Est-ce que quelque chose a changé sur YouTube depuis le mouvement contre la Loi Travail, notamment avec le succès de la chaîne de Jean-Luc Mélenchon ?

Je pense que ce succès est un sous-produit du fait qu’il y ait eu des chaînes comme Le Fil d’Actu, Osons Causer ou Usul, qui ont un peu défriché le terrain, en prouvant qu’internet avait un rôle sur la prise de conscience des gens. Ils ont montré qu’on était pas obligé de faire du gore sensationnaliste sur internet, et qu’on pouvait s’y informer de façon sérieuse et approfondie. Tout ça a montré qu’il était possible de faire un usage intéressant de YouTube d’un point de vue politique : Mélenchon, lui, a repris tous ces codes, et il fait ça bien. Ceci dit le truc intéressant c’est quand même qu’on puisse avoir des canaux d’expression sans être une figure politique ou médiatique à la base, c’est ce qu’on a fait et on aimerait en voir de plus en plus !

LVSL – D’ailleurs, le mouvement contre la Loi Travail a t-il eu un impact sur votre chaîne?

Oui et non, puisqu’en premier lieu, c’est nous qui avons eu un impact sur le mouvement social, en participant à On vaut mieux que ça ! L’idée d’On vaut mieux que ça ! au tout début, c’était de pousser les gens à parler du travail, pour que la réalité du terrain entre dans le débat.

Ça a pris des proportions un peu plus balèzes que prévues : quand tu vois les mecs qui organisent la manif du 9 mars t’expliquer que c’est parce qu’ils ont vu ta vidéo qu’ils se sont dit qu’il fallait y aller, tu te dis « Ah oui, quand même, c’est pas tombé nulle part !». Personne, parmi ceux qui étaient présent au début, n’avait envisagé que ça déborderait dans les manifs, qu’on verrait le slogan sur des banderoles, que des gens viendraient nous voir à Nuit Debout en nous disant : « C’est grâce à vous que je suis venu ! ».

Ça a aussi eu un effet d’audience pendant le mouvement, je pense que des chaînes comme Osons Causer ne feraient pas autant de vues aujourd’hui sans ce mouvement social. Ça a aussi sans doute joué pour paraître plus sérieux : il est devenu un peu plus admis, légitime de parler du politique et du monde tel qui l’est.

Est-ce que vous vous considérez comme des journalistes ?

On est pas tous d’accord là-dessus au sein de l’équipe. J’aurais tendance à dire oui, car j’ai une définition assez large du journalisme. Le concept des études de journalisme me semble absurde : certes, tu as des techniques de rédaction, d’enquête… Mais un journaliste qui n’est formé qu’en Histoire par exemple, peut-il parler des dernières recherches du CNRS ? Je ne sais pas.

Si le journalisme c’est « rapporter de façon neutre des faits qui sont arrivés objectivement…» ça ne veut rien dire. Qu’est-ce qu’un fait ? A quel moment tu édictes un fait ? A quel moment tu tombes dans l’analyse ? C’est quoi être neutre ? Est-ce possible ? Pas sûr.

Enfin, on part du principe que ni nous ni n’importe quel journal ne peut être objectif, parce qu’il est fait par des humains. Chacun, chaque collectif aussi a forcément ses influences, ses prismes idéologiques, ses parcours de vie. Beaucoup d’autres facteurs jouent aussi, comme la structure du journal, les actionnaires, la personnalité du patron ou même le hobby préféré du directeur adjoint…

Par contre on a voulu reprendre les codes des journaux télévisés, dans l’optique faire le JT « comme on aurait aimé qu’il soit ». On s’est dit que la forme ne devait pas être bloquante, en s’appuyant sur des codes qui étaient déjà assimilés par la plupart des gens, pour ne pas mettre de barrière. Après, ça ressemble à un JT mais pas complètement non plus. Par exemple, nos sujets font parfois cinq minutes, tandis qu’à la télé, un sujet qui fait plus de deux minutes, il faut aller le chercher…

« Il y a toujours un œil et un cerveau entre un pigeon qui se pose et le fait de raconter le fait qu’un pigeon s’est posé. »

Vous pensez qu’en quelque sorte cela crée un journalisme militant ?

En quelque sorte oui. Pour moi un journaliste est forcément militant, même s’il ne s’en rend pas compte. Quand tu es dans un journal avec un actionnaire tatillon, que tu pratiques l’auto-censure pour pas le froisser, tu est militant malgré toi, même si tu t’en défends. On ne croit pas à la neutralité, à l’objectivité, ce qui veut pas dire qu’il faut dire n’importe quoi. Mais il y a toujours un œil et un cerveau entre un pigeon qui se pose et le fait de raconter le fait qu’un pigeon s’est posé.

Tout dépend en fait de ton rapport à ce que tu fais. Est-ce que tu le fais pour bouffer, avec tout ce que ça implique ? Je pense par exemple aux pigistes en presse, qui peuvent accepter de ne pas faire un sujet, ou au contraire d’en faire un contre leurs convictions, tout simplement car ils ont besoin de bouffer.

Au contraire, en amateur on ne doit rendre de comptes à personne, parce qu’on gagne notre vie avec nos boulots, et que les seuls gens qui nous filent des sous ce sont les gens qui nous regardent, via la cagnotte Tipeee, et encore, on a longtemps fait sans. Ça change quand même tout le rapport au truc, tu es beaucoup plus libre.

Êtes-vous tentés par la professionnalisation ?

Ça dépend. Dans l’équipe on a pas tous les mêmes envies. Personnellement je prends Le Fil d’Actu comme un engagement personnel, que je fais sur mon temps libre. D’autres se posent la question de faire ça à temps complet. On a réuni assez d’argent pour commencer à payer certaines personnes, en ayant fait le choix de payer les techniciens pour commencer, car ce sont ceux qui y passent le plus de temps et qui sont les plus précaires dans leur travail. De toute façon, on a pas encore les sous pour payer plusieurs personnes…

Mais ça entraîne plein de questions. C’est encore un avis strictement personnel, mais à se retrouver isolé à ne faire que ce travail d’information, à quelque peu s’enfermer dedans, je ne sais pas si tu peux maintenir ce point de vue de la réalité concrète. Ce n’est pas automatique, mais en tout cas c’est une question à laquelle il faut réfléchir. Devenir professionnel, c’est changer de mode de vie et de fréquentations. Il faut le prendre en compte mais certains médias comme Fakir l’évitent très bien, parce qu’éviter cet enfermement est au cœur de leur ligne éditoriale.

Pour toi le monde médiatique doit être plus ancré dans le monde réel ?

Il est difficile de faire des généralités. Mais je vois déjà un décalage depuis que je ne suis plus à Paris, où une information locale peut être traitée comme une information nationale. Par exemple, lorsqu’il y a eu des incidents techniques à la Gare du Nord à Paris. Comme c’était à Paris dans une grosse gare, ça a été traité comme une info nationale. S’il y avait eu les mêmes problèmes à la gare de Rennes, ça aurait pas fait la une des journaux télévisés.

Après, nous ça nous a fait un sujet parce ça nous a permis de parler de la vétusté des installations, des investissements à la SNCF, du déficit des réseaux ferrés, de la Ligne Grande Vitesse Lyon-Turin, etc. On a tiré le fil. Il y a des choses à dire, qui ont pas forcément été dites comme ça sur TF1 ou France 2.

Le Fil d’Actu c’est ça alors, tirer le fil de chaque information ?

Alors, on avait pas vu ça comme ça, mais c’est pas mal ! Je la ressortirai !

Entretien réalisé par Alexis Ogor, Yves Souben et Maxime Pechkechian pour LVSL

Crédit photo:

http://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/carriere/vie-professionnelle/droit-du-travail/manifestations-contre-la-loi-travail-dix-slogans-qui-ont-marque-les-corteges_1352279.html

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