•  
  •  
  •  
  •  
  •  

Juan Branco est conseiller juridique de Julian Assange. Docteur en droit, il travaille comme avocat ainsi que comme chercheur à la Yale Law School. Ex-collaborateur à la Cour Pénale Internationale, il en a tiré un livre (L’ordre et le monde) dans lequel il accuse la Cour d’être au service des États les plus puissants. Ses analyses portant sur Wikileaks, les relations internationales et les questions de souveraineté nous ont intéressés ; nous avons décidé de le rencontrer.


LVSL – Vous êtes conseiller de Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, qui est réfugié à  l’ambassade de l’Équateur à Londres depuis juin 2012, après avoir fait l’objet de poursuites aux Etats-Unis pour espionnage et d’une enquête préliminaire pour viol en Suède. En février 2016, l’ONU a reconnu son statut de prisonnier politique, et peu après les poursuites ont été abandonnées en Suède. Durant sa campagne, Donald Trump semblait moins hostile envers Assange que son adversaire. Comment voyez-vous l’évolution de la situation de Julian Assange dans les mois à venir ?

Juan Branco – Cette première étape était très importante car elle nous a permis de démontrer que sa situation dans l’ambassade était liée non pas à des accusations de droit commun mais bien à une persécution menée par les Etats-Unis dont le Royaume-Uni et la Suède s’étaient rendus complices. D’où un renversement des flux : il revenait dès lors à ces États de justifier sa détention. La pression sociale, jusque-là écrasante, était censée enfin retomber sur eux. Sauf que d’une part, le Royaume-Uni a tenté d’esquiver le problème en prétendant qu’ils maintenaient Assange dans cette situation parce qu’il aurait violé les conditions de sa résidence surveillée quand il était recherché pour témoignage : ce qui devrait déboucher dans le pire des cas sur une peine d’amende de quelques milliers de pounds et trois mois de détention – alors que près de de 20 millions d’euros ont été déjà dépensés pour le maintenir enfermé dans l’ambassade et qu’on l’y détient depuis cinq ans.

« La détention de Julian Assange n’est pas liée à des accusations de droit commun, mais bien à une persécution menée par les Etats-Unis dont le Royaume-Uni et la Suède se sont montrés complices »

Cela sert surtout de prétexte juridique pour maintenir des policiers autour de l’ambassade et éventuellement le faire arrêter pour dans la foulée pouvoir l’extrader aux Etats-Unis. Et d’autre part, le renversement de la pression sociale qui aurait dû intervenir a été en grande partie miné par l’embrouillaminis de rumeurs quant à ses liens avec la Russie, à la suite d’accusations selon lesquelles Julian aurait favorisé l’élection de Donald Trump en donnant à voir les manipulations des primaires démocrates, puis les mails de Podesta (des mails de John Podesta, président de l’équipe de campagne de Mme Clinton révélés à partir du 7 octobre 2016 par Wikileaks) qui révélaient notamment des cas de corruption et d’endogamie ahurissante au sein de la Fondation Clinton. Enfin il y a eu un changement de pouvoir récemment en Equateur, Correa est parti [le nouveau président Lenin Moreno est nettement moins favorable à Julian Assange ndlr]. Du coup, on est dans une sorte de stagnation assez perturbante dans laquelle il n’y a pas de perspective de court terme qui s’ouvre, si ce n’est tenter de le ramener en France.

LVSL – Emmanuel Macron pourrait-il faire un tel geste ?

Juan Branco  Macron peut avoir la folie, dans un geste de toute puissance souveraine qui lui ressemblerait, de se permettre quelque chose de cet ordre vis-à-vis d’Assange ou de Snowden. D’autant plus que la configuration géopolitique est quand même particulière et qu’on se retrouve dans une situation où quelque part cela pourrait, sinon recevoir l’approbation, du moins constituer une forme de soulagement pour Londres, sans aller contre les intérêts immédiats de l’administration américaine ou en tout cas sans susciter un rejet massif et immédiat, et une condamnation qui mettrait en danger les intérêts diplomatiques de la France. Je ne peux pas en dire plus.

LVSL – Julian Assange est-il en sécurité ?

Juan Branco – On est rentré dans une phase où tout redevient possible. Tant qu’il y avait le stigmate du viol, pour les autorités états-uniennes, il n’y avait rien besoin de faire : Julian Assange leur apparaissait relativement désactivé. C’est du moins ce qu’ils pensaient jusqu’en 2016. De plus, pendant trois ans, Wikileaks s’est trouvé sans le système qui lui permet de recevoir des documents après un vol de ceux-ci. Donc ils pensaient l’organisation moribonde, déclinante. Arrivent les différentes révélations de Snowden et le rôle de Wikileaks dans son exfiltration, la clôture de l’affaire sur les suspicions de viol, puis la réactivation de la plateforme de transmission sécurisée, sa capacité à peser sur les élections américaines, et tout dernièrement, les révélations de l’ensemble des outils utilisés par la CIA pour pirater leurs cibles – les joyaux de la couronne de l’organisation.

« Pendant la période où Julian a ces outils pour lui, il possède l’équivalent de la bombe nucléaire. Il peut théoriquement contre-pirater la CIA, contre-pirater n’importe quel appareil étatique et le siphonner. Il est tout-puissant : il a la puissance de la CIA sans les contraintes de la CIA. »

Il faut imaginer un instant la situation : pendant la période où Julian a ces outils pour lui, il possède l’équivalent de la bombe nucléaire. Il peut théoriquement contre-pirater la CIA, contre-pirater n’importe quel appareil étatique et le siphonner. Il est tout-puissant : il a la puissance de la CIA sans les contraintes de la CIA. Si l’on apprenait qu’il avait ces documents [ceux sur l’ensemble des outils utilisés par la CIA ndlr] et qu’il allait les publier, la priorité aurait été de s’en débarrasser et de le tuer, non seulement lui mais les 30 types autour de lui qui savaient qu’il avait ce document. Il faut mesurer la folie de la chose. Et qu’ils aient survécu, qu’ils aient réussir à maintenir le secret, justement parce qu’Assange savait parfaitement quels outils la CIA et la NSA possèdent pour le surveiller et donc savait comment cacher l’information, c’est le miracle de l’anti-souveraineté. Une fois la publication effectuée, il redevenait plus difficile de s’en débarrasser : le mal était fait. Or si j’en parle, c’est que c’est tout récent, et que combiné à la question des élections états-uniennes, cela a créé une situation particulièrement tangente.

Juan Branco

Avec ces prises de risques immenses, la furie qu’elles ont déclenché, et l’élection de Trump, on entre dans cette phase trouble où, en gros, l’appareil d’Etat états-unien doit redéfinir sa position vis-à-vis d’Assange et de Wikileaks. Évidemment, la CIA et son directeur, absolument furieux, ont fait de Wikileaks leur cible numéro 1, et encouragent probablement, entre autres, à l’exécution ou au kidnapping. Les effets de ce changement de pied se font d’ailleurs sentir sur de nombreux membres de l’organisation. De l’autre côté, Trump s’est mis dans un piège. S’il fait arrêter ou tuer Assange sous son mandat, il risque de se mettre dans une situation extrêmement problématique par rapport à sa base populaire. Ce n’est pas pour rien qu’Assange a joué cette carte médiatiquement parlant – en donnant sur les réseaux sociaux l’apparence d’une complicité avec le parti républicain qui voulait sa mort six mois avant : parce qu’il savait très bien qu’en faisant l’exercice, sain et nécessaire, de publier ces informations, il était en train de voir disparaître le reste de garantie qui pouvait s’appliquer à la survie de Wikileaks. Donc il devait jouer sur la pression sociale et il l’a réussi admirablement.

Il a gagné un sursis important à cette échelle-là. Mais maintenant on peut tout imaginer : l’autonomisation de la CIA, l’utilisation d’un proxy ou d’un service de renseignement ami pour une opération discrète, un ordre d’exécution ou d’arrestation illégale d’Assange émanant du gouvernement états-unien – de manière ouverte ou secrète de sorte qu’on ne découvre la vérité que trente ans plus tard. En un sens, c’est une situation plus dangereuse que la précédente parce que je pense que l’accusation de viol jouait une fonction de sauf-conduit. Le corps était atteint donc la légitimité de Julian à concurrencer l’appareil souverain était violemment atteinte. Il suffisait de jouer sur les défaillances de l’espace médiatique : la reproduction infinie de l’information sans aucune vérification des sources. Quand, sur ces sujets d’ampleur mondiale, avec les bons alliés au sein d’un seul organe de presse à la crédibilité et la portée suffisante, avec les bonnes alliances au sein d’un seul organe de presse d’importance mondiale, vous savez que le pouvoir est en mesure de faire produire dans la foulée d’une publication 5 000 articles qui reprennent à l’identique une information que vous aurez fabriquée sans la vérifier…

« Qu’est-ce que vous avez pour vous défendre ? Rien. Vos ennemis ont un appareil étatique derrière eux. Vous, vous avez votre ordinateur et les 20m² d’une ambassade : vous n’avez rien »

Aujourd’hui, même Le Monde relaye en masse des dépêches et informations produites par des tiers sans travail journalistique ou de vérification propre. Quand vous ajoutez à cela le fait que si l’information est démentie, ce démenti ne fera l’objet d’aucune reprise – parce qu’elle n’a pas le potentiel économique, le potentiel de buzz des informations initiales, vous voyez comment le piège est facilement maniable et peut vite se refermer sur vous. Et le mal est fait, l’information primordiale reste et le temps qu’une hiérarchisation se remette en place – via les règles déontologiques d’information qui vont interdire les reprises postérieures par les médias les plus sérieux, et dès lors pas à pas faire disparaître l’erreur initiale – vous vous retrouvez dans une position très faible par rapport aux appareils de pouvoir qui sont, encore aujourd’hui, du fait de leur intégration à l’espace médiatique, en capacité de balancer des fake news ou semi-fake news, ou de les contrer beaucoup plus efficacement.

LVSL – Comment gérez-vous la pression à laquelle Wikileaks fait face ?

Juan Branco – Des attaques de délégitimation, on en a subi à la pelle chez Wikileaks. Trois avocats de Wikileaks se sont suicidés ou ont tenté de se suicider en cinq ans, ce n’est pas rien. Les deux principaux avocats aux Etats-Unis et au Royaume-Uni sont morts l’année dernière à quelques semaines d’intervalle, les bureaux du directeur de l’équipe, Baltasar Garzón, ont encore été cambriolés par des « professionnels » hier… La dernière attaque en date jusque là, c’était Jennifer Robinson qui a été vue en train d’embrasser un conseiller de Corbyn, marié, dans un hall d’hôtel, en juillet. La photo a été placée deux fois en une du Sun [un tabloïd anglais, ndlr], indiquant que l’avocate de Wikileaks poussait un conseiller de Corbyn à l’infidélité. Absence d’intérêt informatif complet, évidente volonté de détruire une personne et de saccager complètement sa vie privée… Des attaques comme ça, on en a tous reçu, de façon très variée. Ontologiquement, quand vous travaillez avec Wikileaks, vous ne pouvez qu’être vulnérable parce que vous travaillez dans le monde de l’espionnage. Alors c’est facile. Vous êtes un petit voilier entouré d’énormes paquebots et de porte-avions, qui eux-mêmes ont des torpilleurs qu’ils peuvent à tout moment mobiliser. Qu’est-ce que vous avez pour vous défendre ? Rien. Vos ennemis ont un appareil étatique derrière eux. Vous, vous avez votre ordinateur et cinq types qui veulent vous aider, et les 20m² d’une ambassade : vous n’avez rien.

En France aujourd’hui, je sais que je ne suis pas en sécurité : en tant qu’État souverain, la France ne me protégerait pas comme national, comme citoyen de cette nation, si jamais les États-Unis voulaient me toucher. Je sais que je n’ai pas d’espace de repli : il y a une imbrication des espaces politiques qui est telle que la France est trop peu éloignée des États-Unis pour me défendre. Donc je n’ai nulle part où aller. La dernière fois que j’ai visité Londres, au poste-frontière français, on m’a indiqué que j’étais recherché. Puis on m’a dit que le dossier avait été effacé, et on m’a laissé repartir. Le système actuel fait que je n’ai aucun repli, ce qui est extrêmement fragilisant.

« On a retiré son passeport à Julian Assange. On lui a dit qu’il ne bénéficiait plus d’aucune protection étatique, qu’il n’existait plus en somme. Face à de tels pouvoirs, vous n’êtes personne. »

De la même façon, Julian n’a aucune base de repli ; il l’a compris lorsqu’on lui a retiré son passeport [australien]. Quand vous êtes en état d’arrestation dans un pays étranger, votre premier réflexe est de vous rendre dans votre consulat ; vous demandez une assistance consulaire, et même si vous venez de commettre le pire des crimes, on va se battre pour que vous soyez jugé dans votre pays et protégé par ses lois afin de s’assurer qu’il n’y ait pas d’abus. Mais on a retiré son passeport à Julian Assange, alors qu’il était recherché pour simple témoignage. On lui a dit qu’il ne bénéficiait plus d’aucune protection étatique, qu’il n’existait plus en somme. Face à de tels pouvoirs, vous n’êtes personne. Vous êtes dans un état d’extrême fragilité. Wikileaks n’a pu continuer à exister que parce qu’Assange a trouvé ces 20 mètres carrés de refuge dans l’ambassade d’Équateur. Assange choisit l’Équateur parce que Rafael Correa résistait à l’hégémonie états-unienne, et Correa a choisi Assange parce qu’il gérait un conflit avec Chevron : accueillir Assange lui permettait de publiciser l’affaire Chevron et de faire pression sur les États-Unis pour qu’ils lâchent du lest sur cette affaire.

LVSL – L’élection de Lenin Moreno à la présidence de l’Équateur et son changement de cap politique ne mettent-ils pas Julian Assange en danger ?

Juan Branco – Bien sûr. Lenin Moreno a déjà fait une première intervention publique auprès de Julian Assange pour lui demander de ne pas intervenir dans le conflit entre la Catalogne et le gouvernement espagnol. Assange a répondu par un tweet affirmant qu’il n’avait d’ordre à recevoir d’aucun État. Qu’est-ce qui protège Julian Assange aujourd’hui ? Les dommages réputationnels que s’infligerait Lenin Moreno ou ceux qui s’attaqueraient à lui : c’est précaire. Lenin Moreno peut très bien accepter de perdre du prestige pour des avantages conférés par un rapprochement avec les États-Unis. Julian Assange est sur le fil. Ce fil ne tient que parce qu’il y a une conjonction de facteurs relativement stable, mais elle peut se rompre à tout moment. On a tellement vulnérabilisé cette organisation et ses membres qu’on peut l’imaginer potentiellement soumise à des influences d’États tiers, y compris sans qu’elle ne s’en rende compte ; dans une telle lutte, vous êtes prêts à vous appuyer, instrumentalement, sur n’importe quel intermédiaire ou n’importe quelle structure pour continuer à vivre et mener votre combat. C’est une question de survie.

LVSL – Peut-on dire que les États-Unis ont placé Edward Snowden entre les mains de Vladimir Poutine ?

Juan Branco – Factuellement, Vladimir Poutine possède le destin d’Edward Snowden entre ses mains. Il l’a fait car il a une carte à jouer en terme de popularité : proposer une version alternative des Droits de l’Homme, de la mondialisation, du rapport aux États-Unis… Tout cela nous semble caricatural, mais cette rhétorique a un effet performatif considérable, sur sa propre population mais également au-delà des frontières russes. Il y a deux ans, RT et Sputnik News nous semblaient risibles ; ces médias deviennent de plus en plus fonctionnels. La Russie met en place une stratégie d’influence, qui s’appuie sur tous les moyens étatiques dont elle dispose, et qui prospère sur nos failles, sur le décalage entre nos discours et nos actes…

Et de l’autre côté, les gens qui travaillent pour Wikileaks ou des organisations similaires se trouvent dans une vulnérabilité permanente. Lorsque vous étiez révolutionnaire en 1917, vous étiez menacé par un État et vous pouviez vous réfugier hors de ses frontières ; il existait une capacité de dissidence, et une possibilité de survie pour ceux qui s’attaquaient au pouvoir. Aujourd’hui – c’est là où réside le rôle symbolique crucial de Julian Assange et de sa survie – c’est différent. Le jour où Julian Assange mourra ou sera définitivement arrêté, c’est un signal extrêmement violent qui sera envoyé, qui ira bien au-delà de son cas personnel. C’est cela que beaucoup de personnes n’ont pas compris.

Juan Branco en compagnie de Julian Assange. Extrait de l’émission « le gros Journal » de Canal+, 24/10/2016.

LVSL – Qu’est-ce qui permet à Julian Assange de tenir aujourd’hui ?

Juan Branco – Julian Assange m’explique qu’il tient tant qu’il y a du mouvement, qu’il soit ascendant ou descendant. Les attaques qu’il subit valent mieux pour lui que l’angoisse de la stagnation, de la perte de sens que vous ressentez lorsque vous êtes dans les 20 mètres carrés d’une ambassade extrêmement close, de laquelle vous n’êtes pratiquement pas sorti depuis quatre ou cinq ans…

C’est un destin sacrificiel, et ce n’est pas le premier – on pourrait le comparer à celui d’Auguste Blanqui, surnommé « l’enfermé » pour avoir passé trente-huit ans de sa vie en prison. Julian n’aime pas cette idée. D’abord, il n’aime pas être lui-même vu comme un héros. Ensuite, il considère (c’est moi qui le déduit) qu’il ne devrait pas exister de héros, d’une manière générale : s’il y a héros, s’il y a besoin de héros, il y a dysfonctionnement de la société. Ce n’est pas en se battant pour les héros qu’on va défendre la société. Si on se contente de sauver Julian, rien ne changera ; Emmanuel Macron serait capable de sauver Julian de façon à ce que rien ne change. Il pourrait faire sortir Julian de l’ambassade d’Équateur de façon à récupérer pour lui la gloire du symbole, renforcer son pouvoir, et sauver ainsi le système contre lequel se battait Julian, réduisant sa lutte à néant. Il faut que Julian arrive à sortir tout seul, par la porte d’entrée ; il faudra un bouleversement systémique pour en arriver là… Cela implique des combats qui ne sont pas directement liés à Julian : c’est la société qui doit agir. C’est ce qu’a réussi à faire Mandela. Si on avait sorti Mandela de sa prison pour l’envoyer en exil quelque part, Mandela n’aurait jamais été Mandela et l’apartheid aurait peut-être été maintenu. Mais ça n’a pas été le cas : la sortie de prison de Mandela a été le produit d’un bouleversement politique. Pour cette raison, cela valait la peine de tenir trente ans en prison : c’était le temps nécessaire pour qu’il puisse sortir par la porte de devant. Mandela est sorti comme un citoyen normal, parce que le système d’oppression de l’apartheid avait été si ébranlé que sa sortie est devenue une naturalité. C’est à cet état que l’on doit arriver.

LVSL – Julian Assange a des liens assez forts avec les courants de gauche à travers le monde – vous avez évoqué ses liens avec l’Equateur. D’un autre côté il a été accusé d’entretenir des liens avec le pouvoir russe. Peut-on classer Wikileaks politiquement ?

Juan Branco – Il y a chez Wikileaks l’idée d’un renversement des transparences, selon laquelle c’est à l’État de s’exposer dans sa nudité et non pas aux citoyens. C’est une idée fondamentalement anarchisante parce qu’elle vise à déstructurer à terme l’appareil étatique et à exposer les pouvoirs à un jugement permanent, ce qui en déstabiliserait le fondement. Ça retire la notion de permanence au pouvoir, notion fondamentale pour qu’il se structure et que ceux qui le détiennent aient ce temps d’avance qui leur permet d’agir sur les citoyens et les autres États. Par ailleurs, je pense que Wikileaks est une organisation fondamentalement opportuniste au sens neutre du terme : c’est-à-dire qu’elle a vu une faille politique créée par une révolution technologique et elle s’y est engouffrée. Cette révolution, c’est l’accessibilité à une forme de transparence qui était jusque-là inenvisageable parce qu’il était physiquement trop risqué de traverser tous les espaces protégés par les États pour récupérer des informations à la source. Wikileaks existe parce qu’il y a une capacité à disséminer les informations et à continuer à exister malgré les coups de butoir des États en s’appuyant notamment sur la mondialisation, sur la virtualité des échanges, etc. En ce sens, l’organisation est assez neutre politiquement.

« Il y a chez Wikileaks l’idée d’un renversement des transparences, selon laquelle c’est à l’État de s’exposer dans sa nudité et non pas aux citoyens. C’est une idée fondamentalement anarchisante parce qu’elle vise à déstructurer à terme l’appareil étatique et à exposer les pouvoirs à un jugement permanent, ce qui en déstabiliserait le fondement. »

Et je pense que ça s’étend à la question des lanceurs d’alerte en fait. La notion de lanceur d’alerte est une notion a-idéologique, qui ne correspond pas à un camp quelconque et qui au contraire peut être analysée structurellement comme un rapport au pouvoir et aux structures de pouvoir. Donc à partir de là, est-ce que Wikileaks peut se poser idéologiquement ? Moi je pense que dans l’absolu, la transparence amène à une forme de progrès social, à des formes de pouvoir moins coercitives. Mais au-delà de cela, il faut percevoir Julian Assange comme un dissident de l’intérieur. Il se considère comme un sujet de l’empire américain, un sujet qui a moins de droits que ceux qui sont états-uniens parce qu’il est australien et qu’il a bien vu que l’espace politique australien était soumis à une forme de tutelle américaine. Il l’a vécu dans sa chair quand, juste après qu’il y ait eu cette enquête préliminaire d’ouverte contre lui en Suède, son passeport australien a été immédiatement révoqué. Il a été privé de ses droits fondamentaux de citoyen australien sans raison, pour s’être opposé aux intérêts de la puissance mère: quelle meilleure confirmation de sa vision systémique sur le fonctionnement géopolitique de cet espace-là ? A partir de là, il considère que sa priorité est de travailler à réduire cette sorte de rapport politique à plusieurs niveaux dans lequel il y a des individus qui ont plus ou moins de droits, plus ou moins de capacité à exercer leurs libertés, qui sont plus ou moins soumis à une emprise politique, économique… et qu’il faut qu’il lutte contre ça pour rétablir une forme d’égalité ou d’équité. C’est ce qui explique d’ailleurs que Wikileaks s’intéresse surtout aux puissances du bloc occidental.

LVSL – L’apparition de Wikileaks a donné lieu à une forte conflictualité entre Julian Assange et les médias traditionnels. Comment l’expliquez vous ? 

Juan Branco – Wikileaks a une force de frappe importante et constitue une forme de concurrence pour les médias en termes de réputation et même de perception. Julian Assange n’est pas tendre avec les médias : il a une capacité à être dans une critique des médias très élaborée, visant à décrypter leurs rapports à la puissance à travers les liens capitalistiques, sans tomber dans le camp complotiste. Par ailleurs il se dit journaliste lui-même, tout en s’affranchissant d’un certain nombre de méthodes utilisées par les médias traditionnels. Il a ainsi tenté de construire l’idée d’un “journalisme scientifique” qui consiste à dire : aucune information ne sera jamais publiée sur Wikileaks sans être immédiatement sourcée et d’une source physique, vérifiable immédiatement. En gros ça vise à s’arracher de la zone grise qui est celle du journalisme politique où vous avez des sources instrumentales, protégées dans leur confidentialité, qui elles-mêmes n’ont pas à montrer au journaliste la preuve de ce qu’elles avancent. Ce qui du coup crée une sorte de nuage permanent dans l’espace démocratique, qui fait que tout le monde est en train d’instrumentaliser les journaux, que les médias sont prêts à prendre n’importe quelle information non-vérifiée parce qu’ils sont en concurrence entre eux pour avoir accès à cette chose. Quitte à ce qu’elle soit fausse. Au contraire, Julian perçoit l’avenir du journalisme, à tort ou à raison, comme ressemblant à un article scientifique dans lequel vous faites des affirmations et vous avez en annexe et en sources toutes les expériences, tous les documents sur lesquels vous vous appuyez pour prouver vos affirmations et éventuellement les interpréter dans un second temps. Le journalisme s’en trouve réduit à une portion beaucoup plus saine mais plus congrue que celle qu’il occupe aujourd’hui et ça remet en question un certain nombre de dogmes et de libertés que prend la profession.

Un autre aspect de cette conflictualité avec les médias traditionnels tient au fait qu’ils se soumettent naturellement à des contraintes politiques ou étatiques nationales. Cette idée qu’il ne faudrait pas révéler des informations qui mettraient en danger les intérêts nationaux ou politiques, en partie respectée par Snowden, est complètement en dehors de la perspective adoptée par Assange qui consiste justement à déterritorialiser. C’est que Snowden se dit patriote et Assange dissident, anti-souverain. Cette différence dans le traitement de l’information, très sensible autour des documents relatifs aux conflits afghans ou irakiens dans les médias dominants, s’étend jusqu’à un journal comme The Intercept qui avait pour vocation de révéler les documents Snowden. Parmi ceux-là, l’un révélait le fait qu’il y avait plusieurs États dont toutes les communications étaient interceptées par la NSA, sans exception, en permanence. The Intercept se refusait à révéler le nom d’un de ces États. Wikileaks, qui avait accès aux documents, a eu un échange très acerbe avec Glenn Greenwald sur Twitter en disant : si vous ne pouvez pas, nous on va relayer dans 24 heures, ça n’a aucun sens ce que vous faites. Greenwald a tenu et Wikileaks a fini par révéler que c’était l’Afghanistan. Si vous avez cette tension avec The Intercept, vous imaginez ce que ça peut être avec un média qui est plus ancré au sein d’un Etat ! Moi j’avais fait une enquête sur Areva et l’uranium avec Wikileaks, que Le Monde avait acceptée. A trois reprises Le Monde a renoncé à la publication au dernier moment sur ordre de la direction. A trois reprises ! On trouvait toujours une excuse qui pour les deux dernières fois a été : vous êtes trop proche de Wikileaks.

Qu’est-ce que ça signifie ? D’une part, que les journalistes du Monde ne reconnaissent pas Wikileaks. D’autre part qu’il y a probablement eu une intervention de l’appareil d’Etat en amont pour empêcher ces publications. Ce qui suppose que l’appareil d’Etat sait ce que Le Monde va publier. J’imagine qu’ils ont prétendu qu’il y avait peut-être une force extérieure, une puissance étrangère, qui était derrière ou quelque chose comme ça. Les documents de l’enquête exploités par Wikileaks ont été repris dans un article du New York Times, qui avançait des arguments montrant qu’il y aurait une collusion entre les Russes et Wikileaks, en disant que ça avait pu servir les intérêts de Rosatom. Donc je me retrouvais au milieu d’un complot russe où j’aurais essayé de servir les intérêts de Rosatom en allant enquêter en Centrafrique (où j’étais déjà allé plusieurs fois pour ma thèse) sur une mine dont je démontrais qu’elle avait en fait été toujours inexploitable… et donc Le Monde, peut-être pour des raisons similaires a renoncé, et Arrêt sur images, qui avait un article prêt sur cette affaire, a renoncé sur ordre de son directeur, qui a avancé qu’il devait bien y avoir « les Russes ou les Chinois » derrière tout ça, que ça les dépassait.

« Un aspect de cette conflictualité avec les médias traditionnels tient au fait qu’ils se soumettent naturellement à des contraintes politiques ou étatiques nationales. Cette idée qu’il ne faudrait pas révéler des informations qui mettraient en danger les intérêts nationaux est complètement en dehors de la perspective adoptée par Assange qui consiste justement à déterritorialiser. »

En fait, c’est évidemment plus simple. Le Monde a été créé pour porter la voix de la France. Historiquement c’est ça, Le Monde est créé dans l’après-guerre de la même façon que l’AFP, qui elle appartient directement à l’État, comme « quotidien de référence », non pas tant dans l’espace médiatique interne mais pour le reste du monde afin de faire connaître le point de vue français. Les restes de cet héritage sont naturellement présents, même s’ils échappent à la conscience immédiate des journalistes qui y participent, et qui croient respecter une forme de neutralité axiologique. Or, ces médias d’apparence neutres ont des limites à leur neutralité et à une autonomie de gestion qui à un moment ou à un autre se font ressentir. Sans rentrer dans le complotisme : juste par effet de système, par pression sociale, par réflexes intégrés à un moment, historiquement. Et Wikileaks, qui est étranger à tout ça, à toute appartenance nationale, étatique, financière, qui n’a pour biais que l’irréductible biais humain, qu’ils tentent à leur tour de réduire au maximum via cette vision très particulière de ce que doit être le journalisme, vient tout simplement exploser tout ça, cette halle d’apparences soigneusement préservée

LVSL – Votre enquête sur les affaires d’Areva en Afrique, finalement parue dans Le Monde Diplomatique, est ressortie au moment où Edouard Philippe a été nommé premier ministre (il a été lobbyiste pour Areva). Récemment, Macron s’est rendu au Burkina Faso, où il a prononcé un discours d’une heure dans lequel il affirmait que la Françafrique était terminée. Certains doutent de cette affirmation. Avec le changement de pouvoir en France, quelles sont les évolutions qui vont avoir lieu dans le rapport avec l’Afrique ?

Juan Branco – Ce sont des rapports structurels : il n’y a aucune raison que ça change du jour au lendemain. Il y a un rapport d’interdépendance économique très fort et la seule façon de faire évoluer ces rapports passerait par une forme de rupture de la part des pays africains eux-mêmes, qui se projetteraient vers d’autres puissances pour trouver les investissements nécessaires pour assurer leur développement.

LVSL – La Chine, par exemple, pourrait-elle jouer ce rôle ?

Juan Branco – Je suis convaincu qu’en Centrafrique, le fait que Bozizé [Président centrafricain jusqu’en 2013] se soit tourné vers des investisseurs chinois qui avaient commencé à construire un certain nombre d’infrastructures, obtenus des licences d’exploitation pour le pétrole à la frontière avec le Tchad et qui commençaient justement à donner l’impression à Bozizé qu’il pouvait se défaire de l’emprise française, est un des facteurs fondamentaux de sa chute. Il se trouve qu’une rébellion est née au Nord-Est de la Centrafrique à ce moment-là, qui est descendue sur Bangui, et comme par hasard pour la première fois depuis 40 ans, le gouvernement français, qui avait les mêmes 800 soldats en poste pour tenir la Centrafrique que depuis l’indépendance, qui avait jusqu’alors été systématiquement impliqué dans la chute ou la nomination de tous les chefs d’Etat du pays, a décidé de laisser passer les rebelles et de laisser tomber Bozizé sans rien dire ni faire, alors qu’ils savaient parfaitement que ces milices n’étaient pas prêtes à exercer le pouvoir en Centrafrique. Bozizé a tenté de contourner ce qu’il sentait venir en demandant à l’Afrique du Sud de lui prêter une partie de la garde présidentielle pour former ses propres soldats. Bozizé est tombé, il est parti avec la caisse et a formé ses milices : les anti-balaka.

« Il y a un rapport d’interdépendance économique très fort entre la France et l’Afrique, et la seule façon de faire évoluer ces rapports passerait par une forme de rupture de la part des pays africains eux-mêmes. »

S’en est suivie la guerre civile que l’on connait. Quand la France a compris qu’elle n’aurait pas dû laisser tomber Bozizé pour la Seleka [coalition de rebelles, ndlr], c’était trop tard. Donc il y a eu une sorte d’hystérie qui a été mise en oeuvre à l’instigation du Quai d’Orsay alors dirigé par Laurent Fabius – avec qui j’avais travaillé un petit peu avant – par laquelle ils ont commencé à dire qu’il y avait un risque de génocide afin de donner un prétexte pour réengager et renvoyer des troupes supplémentaires, en décembre 2013, à un moment où la situation commençait vraiment à vriller. Ce n’était plus seulement les intérêts de la France qui étaient mis en danger mais plus largement la stabilité du pays, de la région dans son ensemble, du Tchad et du Cameroun notamment. Les prétextes mobilisés, de non-intervention, de non-ingérence, en mars 2013, étaient à tout le moins aussi fallacieux que ceux alimentant la rhétorique d’un risque pseudo-génocidaire (dans l’un des Etats les moins denses et structurés du monde, où les génocidaires théoriques d’alors composaient 20% de la population…), et visaient juste à trouver un nouvel équilibre qui nous serait plus favorable. On a joué avec le feu. En même temps il n’y avait pas d’autres solutions tout simplement parce que dès le moment où vous êtes dans une position néocoloniale d’investissement de l’espace tiers, y compris par son maintien dans le vide, vous prenez nécessairement tous les coups. Tout cela fait qu’aujourd’hui la Centrafrique, au lieu d’être un partenaire économique qui pourrait beaucoup apporter à la France, est juste un espace de pillage et surtout de chasse gardée protégée, en instabilité chronique, au détriment de tous.

LVSL – Ce serait donc la même logique que pour l’affaire Gbagbo en Côte d’Ivoire ?

Juan Branco – Oui bien sûr. Dès le moment où vous vous attribuez le pouvoir de faire quelque chose, vous êtes obligés derrière de suivre, parce que les acteurs vont agir en prenant ça en compte. A partir de là vous êtes obligés d’assurer vos arrières et de mettre en actes ce qui par ailleurs était plutôt avant une forme de virtualité qui n’était pas forcément vouée à être mise en action. C’est une question complexe parce que ce sont des espaces qui, dans le système économique tel qu’il existe, sont voués à la prédation. Il y a une sorte de barrière morale très facile à mettre en œuvre pour les décideurs politiques français aujourd’hui, qui consiste à dire : “si c’est pas nous cempêcher sont les autres” – ce qui est factuellement en grande partie vrai – au lieu de réfléchir aux causes systémiques. Et quand Macron dit que ça ne sera plus l’époque où les multinationales prendront sans donner, quand on sait les conditions de son accession au pouvoir, les liens qu’il a avec le capitalisme français (à commencer par Lagardère mais aussi Bolloré et compagnie), on sait très bien que c’est de la démagogie pure. Macron adhère au contraire à cette vision, à l’illusion économique selon laquelle la France est inscrite dans la mondialisation et n’a aucun intérêt à en sortir de quelque façon que ce soit. Elle doit dès lors, selon les fondements mêmes de son regard, épouser cette mondialisation au maximum et pour cela avoir un État qui pousse coûte que coûte ses atouts à l’étranger, au premier chef desquelles : les grandes multinationales.

Il y a un lien structurel important qui fait qu’il y a une sorte de fusion entre l’Etat et ces entreprises dans le système actuel, dont Macron se fait le chantre. Il y a une politique de puissance de la part de Macron qui consiste à dire : il faut renforcer au maximum ces agents de l’expansion économique de la France – et, en fait, de pillage des territoires extérieurs – qui vont nous permettre de déséquilibrer la balance de la mondialisation en notre faveur, pour en retour rapatrier des ressources, des bénéfices, et éventuellement les faire “ruisseler”. Et puis nourrir la puissance française, maintenir son rang dans le concert des nations. On est dans une logique de cet ordre-là qui fait que dès lors, il est normal de se soumettre aux contraintes de compétitivité, de sacrifier les intérêts (prétendument) à court terme des populations, afin de favoriser ces entreprises sur le marché national, leurs actionnaires en renforçant leurs positions – d’où le CICE, la suppression de l’ISF, etc. Dès lors, prétendre qu’il y aurait un quelconque changement dans la politique étrangère française, c’est tout simplement entrer en incohérence ou en contradiction logique avec le cœur de la vision économique et politique qu’il porte : c’est en d’autres termes, mentir.

LVSL – Vous êtes l’auteur d’une thèse consacrée à la Cour Pénale Internationale (CPI), où vous avez travaillé. Selon vous cette institution est très liée aux intérêts des occidentaux. Là on voit qu’elle cherche à diversifier cette orientation, en tout cas en apparence, puisqu’elle enclenche une procédure contre les Etats-Unis pour crimes de guerre en Afghanistan. Pensez-vous que cette enquête marque un tournant vers une stratégie plus multilatérale ?

Juan Branco – Un des enjeux de ma thèse est de comprendre la création de la CPI à partir de Hobbes. La CPI est la résultante d’un contrat social à l’échelle globale établi entre les Etats et leurs souverains. Les Etats, qui ont peur de leur effondrement, ont créé des outils qui visent à s’autoréguler, à éviter que leurs éléments les plus déviants commettent des excès tels que l’Etat en tant que forme politique dominante serait perçu comme une menace pour la sécurité des citoyens plutôt que comme la source de leur protection (principe qui est au fondement de la création de l’Etat pour Hobbes). Donc on crée la CPI pour essayer de maintenir la légitimité du système westphalien – soit l’idée de l’Etat comme force universelle de régulation géopolitique. Si à un moment on doit choisir entre préserver les intérêts de cet ordre étatique et les intérêts des populations, systématiquement, la CPI préservera l’ordre étatique, puisque les intérêts des populations ne sont défendus par l’institution qu’à un second degré, de façon instrumentale, pour servir la permanence de l’ordre étatique.

C’est ce qui explique que l’institution se soumette aux desiderata des puissances de l’ordre étatique et donc en particulier des Etats-Unis et des grandes puissances occidentales : elle sait très bien que si elle fragilise ces pouvoirs, elle se fragilise elle-même et elle décompose le monde qu’elle est censée défendre. Donc à partir de là je pense que structurellement, la CPI n’a vocation à être juste que dans une certaine limite qui est celle du maintien de l’ordre et que cela ne changera pas. Après elle peut ajuster, elle peut essayer de trouver des façons de remplir plus ou moins bien sa mission, mais si elle va dans un excès où elle oublie sa nature, où l’intérêt des populations prime sur celui du système qui l’a créée, sur celui des souverains qui ont formé ce contrat social pour la créer comme les individus ont formé les Etats pour se protéger, elle va s’effondrer parce que les États vont s’en retirer. C’est ce qui a failli se passer avec l’Union Africaine l’année dernière, où il y a eu un mouvement de retrait qui a failli s’enclencher parce qu’ils ont considéré qu’elle allait trop loin dans la régulation des violences sur le continent africain.

« La CPI annonce une enquête sur l’Afghanistan 11 ans après l’ouverture de leur examen préliminaire, alors qu’elle avait mis 3 semaines pour la Libye ; tout cela est avalé par les médias. »

Or cet ordre, par ailleurs, est déséquilibré : il favorise un certain nombre de puissances. Et il est potentiellement en train de basculer aujourd’hui. Voilà pourquoi ni la Chine, ni l’Inde, ni la Russie ne font partie de la CPI. Parce qu’elles ne se reconnaissent pas dans l’ordre actuel et parce qu’elles savent très bien que les Etats-Unis sont en dehors de la CPI parce qu’ils écrasent la CPI et non parce qu’ils ont peur de la CPI, eux refusent de se soumettre à cet ordre là. Les Etats-Unis se considèrent comme le souverain absolu de l’ordre créé par le Statut de Rome : c’est pourquoi ils n’en font pas partie, comme le Léviathan n’est pas partie au contrat social. L’idée même que quiconque puisse atteindre à la souveraineté des Etats-Unis est inenvisageable. Et l’impunité, au sens littéral du terme, dans une perspective hobbesienne – qui en fait, comme le reste de sa théorie, se retrouve factuellement dans l’organisation politique du monde d’aujourd’hui – est le propre de la souveraineté. Le Léviathan, c’est le résultat de la réunion des citoyens qui décident de s’enlever le droit de punir qu’ils détenaient chacun contre les autres, et acceptent de se laisser réguler par l’un d’entre eux, le seul souverain à qui l’on aura laissé ce droit de punir, et qui dès lors sera en dehors de ce contrat social.

C’est exactement ce qui a amené les souverains à créer la CPI : ils se sont privés d’une partie de ce droit absolu de punir que leurs avaient donné les citoyens, afin de laisser une institution, la CPI, l’utiliser à leur place dès lors qu’ils commettraient de trop grandes violences, et dès lors risqueraient de fragiliser l’ordre dans lequel ils s’inscrivaient et qui leur permettait de maintenir leur souveraineté. En dehors des conflits centre-périphérie, dès qu’il s’agit de se rapprocher de la souveraineté réelle, la CPI ne peut dès lors agir. Ils annoncent lancer une enquête sur l’Afghanistan 11 ans après l’ouverture de leur examen préliminaire, alors qu’ils avaient mis 3 semaines pour la Libye, et tout cela est avalé par les médias qui ne font pas leur travail, donc l’apparence tient, mais la réalité s’effondre.

Le rapport qui aujourd’hui est utilisé pour soutenir la seconde enquête, je l’ai vu tel quel déposé sur le bureau du procureur en 2011, quand j’y travaillais ! Qu’est-ce qui justifie ces années d’attente ? Alors on peut continuer à défendre des chimères, faire comme la FIDH et quelques autres, contre vents et marées prétendre. Mais à quoi bon… lorsqu’ontologiquement, l’institution ne peut faire autrement, sauf à se mettre en tension d’une telle façon qu’elle se saborderait ? Est-ce qu’il ne faut pas mieux se concentrer sur des combats plus pragmatiques ? Après on peut se dire aussi “bon ben c’est bien que symboliquement ça existe et qu’il y ait cette sorte de vague peur”, puisque justement, la théorie des apparences permettra de cacher la véritable nature de l’institution…

Propos recueillis par Vincent Ortiz pour LVSL


  •  
  •  
  •  
  •  
  •