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La Commune de Paris, révolution démocratique et sociale écrasée dans le sang

La Commune de Paris, révolution démocratique et sociale écrasée dans le sang
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Les programmes scolaires se focalisent sur les réalisations de la IIIème République : liberté publiques, école gratuite et obligatoire, laïcité… Ils passent sous silence le fait que ces mesures avaient déjà été mises en place, bien avant Jules Ferry et Aristide Briand. En l’espace de deux mois, de mars à mai 1871, la Commune de Paris avait réalisé ce que la IIIème République a mis trente ans à faire. Mais les Communards ne se sont pas contentés d’instituer les libertés publiques et l’école gratuite, laïque et obligatoire. Ils ont également mis en place un embryon de démocratie directe et enclenché une révolution sociale. C’est pourquoi la Commune a été écrasée dans le sang.

En 1870, le Second Empire vacille. Après plus de vingt ans à la tête de l’Etat, Napoléon III laisse en place une France en pleine ébullition. La situation sociale est terrible et la colère populaire gronde. Jamais dans l’histoire de France, la condition ouvrière n’aura été aussi cruelle. La loi, mal appliquée, limite le travail à 11 heures par jour. Dans certaines régions, on travaille jusqu’à 14, voire 16 heures par jour. En 1870, 80% des ouvriers meurent avant d’avoir atteint l’âge de 18 ans. Ce taux de mortalité vertigineux témoigne de l’extrême dureté des conditions de vie de la classe ouvrière.

Nap III
Napoléon III, Empereur de France de 1852 à 1870.

« La classe ouvrière avait pris l’habitude d’être nourrie par l’autre à ne rien faire »

Les grèves se multiplient ; souvent réprimées avec brutalité, elles ont pourtant des revendications bien modestes, comme la hausse des salaires ou une plus stricte limitation du temps de travail. La grande bourgeoisie ne le voit pas de cet œil. « La classe ouvrière avait pris l’habitude d’être nourrie par l’autre à ne rien faire », écrit le député Jules Favre.

Sedan
Défaite de Sedan. Les armées de Napoléon III sont écrasées par celles de Bismarck.

À cette crise sociale se superpose une crise politique et militaire. Napoléon III a déclaré la guerre à la Prusse de Bismarck. Les armées françaises sont rapidement réduites à néant et les troupes prussiennes contre-attaquent : elles marchent sur Paris. L’Empire de Napoléon III est balayé par une insurrection, et un « Gouvernement de Défense Nationale », coalition de républicains modérés et de monarchistes, se met en place. Son but est de défendre la France assiégée contre les troupes prussiennes. Officiellement. En réalité, le Gouvernement de Défense Nationale ne souhaite pas armer le peuple de Paris. Il craint que les ouvriers en armes ne s’en prennent aux grands possédants après avoir chassé les Prussiens.

« Si Paris s’aperçoit un jour qu’on l’a trompée, le revirement sera terrible »

VH
Victor Hugo. Opposant à Napoléon III, il dénonce l’invasion de la Prusse et plaide pour la paix jusqu’au dernier moment avant d’appeler à la résistance lorsque les Prussiens pénètrent en France.

Pendant quelques semaines un consensus national apparent se met en place, de l’extrême-gauche aux monarchistes : il faut défendre la France contre les armées prussiennes. Le républicain Victor Hugo, le révolutionnaire Jules Vallès, l’anarchiste Louise Michel ou encore le collectiviste Auguste Blanqui s’étaient opposés à l’agression de la Prusse par les armées de Napoléon III. Mais lorsque les armées prussiennes envahissent la France, ils se rallient à la défense nationale. S‘ils n’approuvent pas le gouvernement conservateur en place, ils savent que l’indépendance de la France est la première condition pour l’édification d’une société démocratique et égalitaire.

Mais le Gouvernement de Défense Nationale ne l’entend pas de cette oreille. Il préfère collaborer avec la Prusse et signer un armistice plutôt que de courir le risque d’une insurrection populaire. Il joue l’attentisme et décourage les tentatives de désencerclement de Paris.

Blanqui
Auguste Blanqui, surnommé « l’Enfermé ». Il a passé 37 années de sa vie en prison.

La femme d’Edgard Quinet, membre du Gouvernement de Défense Nationale, écrit : « si Paris s’aperçoit un jour qu’on l’a trompée, le revirement sera terrible ». Inévitablement, les Parisiens finissent par s’en apercevoir. Jules Vallès, rédacteur du journal Le Cri du Peuple, écrit : « la France, notre pays, est maintenant sur la croix ; et jamais les clous n’ont été fournis par plus de Judas ni enfoncés par plus de bourreaux ». Blanqui dans son journal La patrie en danger, écrit le 15 janvier : « le cœur se serre au soupçon d’un immense mensonge ». Il dénonce « l’abominable comédie » qu’est en train de jouer le Gouvernement de Défense Nationale qui prétend défendre la France mais refuse de donner au peuple les moyens d’en chasser les Prussiens. Conscient de son influence sur le peuple, le Gouvernement de Défense Nationale le fait arrêter et mettre en prison.

« Place au peuple, place à la Commune ! »

Fraternisation - 18 mars
Un ouvrier fraternise avec un soldat le 18 mars.

Le 18 mars 1871, le Gouvernement de Défense Nationale ordonne le désarmement de Paris. Partout dans Paris, des troupes s’activent pour retirer l’attirail qui permettait de défendre la capitale. Mais sur la butte de Montmartre, les ouvriers parisiens refusent qu’on retire leurs canons. Les soldats envoyés pour désarmer Montmartre reçoivent l’ordre de tirer sur les ouvriers ; ils refusent, finissent par rejoindre les ouvriers et par livrer leurs officiers à la fureur vengeresse des ouvriers. Ainsi débute l’insurrection de la Commune. 

Les mouvements républicains et socialistes réclamaient depuis plusieurs semaines la mise en place d’une « Commune » de Paris. La fonction de cette institution serait de défendre Paris à la place du Gouvernement de Défense Nationale et de secourir sa population, victime du froid et de la misère.

Misère à Paris
Caricature qui dénonce la misère qui frappe le peuple de Paris.

Sur une affiche placardée en janvier 1871 et co-écrite par Jules Vallès, on peut lire : « Le grand peuple de 89 qui détruit les Bastilles et renverse les trônes, attendra-t-il dans un désespoir inerte, que le froid et la famine aient glacé dans son cœur, dont l’ennemi compte les battements, sa dernière goutte de sang ? ». Elle se conclut sur ces mots : « Réquisitionnement général. Rationnement gratuit. Attaque en masse. Place au peuple ! Place à la Commune ! ».

À la suite du 18 mars, des élections sont convoquées pour diriger cette Commune. Une majorité jacobine est élue, héritière de la tradition révolutionnaire de 1793, teintée d’éléments socialistes, collectivistes et anarchistes. Terrifiés, les représentants du Gouvernement de Défense Nationale se réfugient à Versailles. Ainsi la France se retrouve-t-elle divisée entre « Communards » et « Versaillais ». Partisans de la défense de la France d’un côté : républicains et socialistes pour beaucoup, travailleurs pauvres pour la plupart. Partisans de la capitulation avec la Prusse de l’autre : « républicains » modérés, monarchistes, orléanistes (monarchistes libéraux), grands propriétaires terriens et banquiers richissimes.

« Devant nous, c’est la République rouge, jacobine et communiste »

Liberté, égalité, fraternité ou la mort
La Révolution Française, source d’inspiration constante pour la Commune.

Communiste, la Commune ne l’était pas. Son but premier était de défendre « la patrie en danger » contre la Prusse. La Commune était en revanche indéniablement populaire et révolutionnaire. Le patriotisme dont se réclamaient les Communards n’était pas le patriotisme oligarchique et colonial de la future IIIème République, ni le chauvinisme haineux qui fut celui de Maurras et de Barrès. C’était le patriotisme révolutionnaire, égalitaire et populaire de la Ière République, celui de 1793 et des sans-culottes, celui qui affirmait que l’indépendance nationale était indissociable de la justice sociale et du pouvoir populaire. Le but des Communards était d’instituer une société radicalement différente de celle dont la France avait hérité du Second Empire. Constituée à l’origine pour défendre Paris, la Commune a mené en deux mois une véritable révolution démocratique et sociale, l’une des plus radicales de l’Histoire de France.

Club pop III
Les Assemblées populaires se sont multipliées sous la Commune. Leur but était de favoriser l’émergence d’une démocratie la plus directe possible.

La Commune a mis en place des mesures d’urgence chargées de soulager la population parisienne : extension du remboursement des dettes sur trois ans, interdiction d’expulser un locataire de son logement, rationnement gratuit… Des embryons de mesures sociales sont votées : interdiction du travail de nuit pour les boulangers, réquisition des entreprises abandonnées par les grands propriétaires : elles sont gérées en autonomie par les ouvriers eux-mêmes, et le travail y est limité à 10 heures par jourLa Commune met surtout en place les germes d’une démocratie directe. Des jacobins aux anarchistes, l’objectif des Communards est de permettre aux citoyens d’exercer une souveraineté populaire pleine et entière. La Commune met en place la possibilité pour les citoyens de révoquer leurs représentants une fois qu’ils sont élus. Les Communards pensaient que sans contrôle des élus par le peuple, sans implication permanente et quotidienne du peuple dans les affaires politiques, sans politisation intense et constante de la vie de chaque citoyen, la démocratie ne serait qu’une coquille vide. Comme sous la Révolution Française; une multitude de clubs politiques, de sociétés populaires, de journaux essaiment partout dans Paris. Ils favorisent l’implication permanente du peuple dans la vie de la cité. D’ordinaire, sous un régime représentatif, le suffrage universel permet au peuple « de décider une fois tous les trois ou six ans quel membre de la classe dirigeante doit « représenter » et fouler aux pieds le peuple au parlement » écrit Karl Marx, contemporain des événements. À présent, il lui permet « de remplacer les maîtres toujours hautains du peuple par des serviteurs toujours révocables ».

Dans le même esprit, la Commune a encouragé la prise du pouvoir militaire par le peuple. Pour concrétiser la souveraineté populaire, la Commune a aboli l’armée de métier et encouragé chaque citoyen à devenir un soldat. Soldats communardsLe Comité central de la Commune appelait à la création d’une « milice nationale qui défend les citoyens contre le pouvoir, au lieu d’une armée qui défend le gouvernement contre les citoyens ».

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Louise Michel en 1871. C’est l’une des figures majeures du féminisme et de l’anarchisme dans l’Histoire de France.

Cette effervescence politique a permis aux femmes de s’émanciper du statut de citoyennes passives auquel les cantonnait la société. Ce sont elles qui, à la tête des clubs populaires et des journaux féministes comme la Sociale d’Andrée Léo, ont imposé à la Commune ses mesures sociales les plus avancées. C’est sous la Commune que sont apparues plusieurs des grandes figures du féminisme, comme Louise Michel.

Sur la plan scolaire, la Commune réalise en deux ans ce que la IIIème République a mis trois décennies à mettre en place. L’école gratuite, laïque et obligatoire pour tous est votée et des écoles sont construites.

Bien sûr, les classes dominantes ne pouvaient accepter une telle révolution. La Commune, qui posait les jalons d’une société qui ne serait pas dominée par l’argent, devait être écrasée. Rouland, gouverneur de la Banque de France, écrit : « La Banque de France est écrasée ». « Devant nous », ajoutait-il, « c’est la République rouge, jacobine et communiste ». Il concluait : « ces gens-là ne connaissent qu’une seule défaite : celle de la force ».

« Fils des désespérés, tu seras un homme libre ! »

Le 28 mars 1871, une gigantesque fête est organisée. Sous des drapeaux rouges et tricolores mêlés, 200 000 gardes nationaux défilent. 28 mars 3Pour la première fois depuis longtemps , le peuple en armes n’était plus cette « chair à canon amoureuse de son canonnier », comme le désignait Jules Vallès, qui obéissait aveuglément aux ordres pour défendre des intérêts contraires aux siens. Il était en armes pour la conquête de ses propres intérêts, de sa souveraineté et de sa dignité. Jules Vallès rend compte de ce 28 mars dans Le Cri du Peuple : « Ce soleil tiède et clair, le frisson des drapeaux, le murmure de cette révolution qui passe, tranquille et belle comme une rivière bleue (…) notre génération est consolée ! Nous voilà vengés de vingt ans de défaites et d’angoisses. » Il ajoutait : « Fils des désespérés, tu seras un homme libre ! ».

Jules Vallès
Jules Vallès, écrivain et journaliste. Élu de la Commune de Paris, il a été condamné à mort par les Versaillais et contraint à l’exil.

Les Communards, comme tant d’autres, ont été sujets à ce que Malraux nommait une « illusion lyrique ». S’il y a bien une caractéristique qui singularise les Communards, c’est cette déconnexion totale entre l’urgence critique du moment et l’utopisme de leurs projets. Tandis que les Versaillais aiguisaient leurs baïonnettes aux côtés de l’armée prussienne, les Communards songeaient à faire de l’école un instrument qui extirperait l’individualisme et l’égoïsme de l’esprit des citoyens. Sur une note issue du Comité chargé de l’éducation, dirigé par Jules Vallès, on peut lire : « L’école doit apprendre à l’enfant à respecter et à aimer les autres. Lui inspirer le goût et le souci de la justice. Lui faire comprendre qu’il doit s’instruire non pas seulement pour son propre devenir, mais dans l’intérêt de la collectivité ». Quelques jours plus tard, alors même que Paris était encore encerclée par les troupes prussiennes, les Communards déracinaient la Colonne Vendôme érigée à la gloire de NapoléonCette colonne, selon les Communards, constituait « un monument de barbarie, le symbole de la force brutale et de la fausse gloire, l’affirmation de l’impérialisme, la négation du droit des gens ».

colonne vendôme 5Tandis que les Communards affirmaient ainsi la vocation internationaliste de leur idéal, à Versailles, se constituait une autre Internationale : celle des classes dominantes.

La plèbe châtiée pour avoir « refusé de reconnaître l’ascendant des classes supérieures »

Semaine Sanglante
Des Communards victimes de la répression

Adolphe Thiers, président du gouvernement provisoire français, prend en charge la répression de la Commune. Après avoir signé l’armistice avec l’armée allemande, il ordonne la levée d’une armée venue des quatre coins de la France pour marcher sur Paris. Avec la complicité de l’armée prussienne, il pénètre dans la capitale le 21 mai et massacre méthodiquement les insurgés. La « Semaine Sanglante », qui se déroule du 21 au 28 mai, constitue l’un des épisodes les plus brutaux de l’Histoire de France. Entre 17,000 et 30,000 Communards ont été massacrés par l’armée versaillaise. Ce massacre a été soutenu par l’immense majorité de l’élite intellectuelle et politique de l’époque, qu’elle soit monarchiste ou « républicaine » (républicaine « modérée », par opposition aux républicains « jacobins » de la Commune). Cette Révolution devait être écrasée. Comme celle de 1793 et de 1848, elle remettait en cause le pouvoir de ceux qui se désignaient comme les « honnêtes gens » : banquiers, grands propriétaires et aristocrates. En donnant le pouvoir à « la canaille », elle marquait, aux yeux du Duc de Broglie, « le refus de la plèbe de reconnaître l’ascendance des classes supérieures ». Interrompue par la Commune de Paris, la domination du pouvoir de l’argent pouvait reprendre.

 

Pour aller plus loin:

  • Henri Guillemin, les origines de la Commune, trois tomes. Les conférences d’Henri Guillemin sur la Commune sont disponibles en ligne: https://www.youtube.com/watch?v=dMGNcmx_bEg&list=PLCw0z_JNQO5TQ4b1uc8w8vo65_r-olPsT
  • Jacques Rougerie, Paris libre, 1871
  • Jacques Rougerie, « la Commune et la démocratie »: http://www.commune-rougerie.fr/la-commune-est-la-democrat,fr,8,77.cfm
  • Témoignages de Jules Vallès (l’Insurgé, articles du Cri du Peuple), Louise Michel (la Commune, Histoire et Souvenirs) ou encore Edmond de Goncourt (Journal).

 

Crédits:

http://clioweb.canalblog.com/archives/2015/09/02/32571908.html

http://www.histoiredumonde.net/Victor-Hugo.html

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Louis_Auguste_Blanqui.JPG?uselang=fr

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1185

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1185

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1185

gallica.bnf.fr

http://www.19e.org/documents/1871commune/actesparoles2.htm

http://www.commune1871.org/?Les-clubs-sous-la-Commune

https://fr.wikipedia.org/wiki/Louise_Michel#/media/File:Louise_Michel,_grayscale.jpg

https://richardjeanjacques.blogspot.fr/2012/01/la-colonne-vendome-est-abattue-le-16.html

https://www.herodote.net/28_mai_1871-evenement-18710528.php

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