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Jacques Attali, Pierre Mauroy, Michel Rocard, Jean-Pierre Cot et Jacques Delors autour de François Mitterrand. Photo prise par Alain Longeaud pour le magazine l'Expansion, 1976. Capture d'écran : http://www.pressesdesciencespo.fr/fr/livre/?GCOI=27246100656020

La peur du saut dans l’inconnu. Cette appréhension a longtemps barré la route du pouvoir à la gauche. Dans les années 1970, le Parti Socialiste s’est engagé de manière résolue dans une stratégie de conquête du pouvoir. Mais sa réputation d’incompétence économique continuait de lui coller à la peau. Pour corriger cette image et apparaître légitime à gouverner, François Mitterrand a su mettre en place une stratégie de respectabilisation en recrutant des experts économiques capables de contester au camp giscardien le monopole de la compétence économique. Un moment historique dont toute force politique qui prétend à l’exercice de la responsabilité suprême se doit aujourd’hui de tirer des leçons.


« Nous sommes passés, comme vous le savez, pour le Deutsche Mark… pouvez vous me dire les chiffres ? » bafouille Valéry Giscard d’Estaing dans le débat qui l’oppose, le 5 mai 1981, à François Mitterrand lorsqu’il lui demande le taux de conversion du Mark. Celui-ci lui rétorque, froidement, « je ne suis pas votre élève ». Le président sortant, lunettes carrées sévèrement vissées sur le visage et le nez dans ses notes, peine cependant à convaincre lorsqu’il essaie de coincer son adversaire sur sa méconnaissance des dossiers. Mitterrand a fait du chemin depuis leur précédent duel de 1974. Il a su corriger l’image d’incompétence économique qui collait à la peau du Parti Socialiste depuis des années. Il a derrière lui une cohorte d’experts économiques et un programme solide. Dix ans après le congrès d’Epinay, le Parti Socialiste est métamorphosé et fin prêt à conquérir le pouvoir. A la fin des années 1960 pourtant, la gauche non-communiste est en miettes. Éparpillée et décrédibilisée, elle s’engage dans un travail de reconstruction et de respectabilisation.

Reconstruire la gauche

A l’élection présidentielle de 1969, le candidat socialiste Gaston Defferre réunit à peine 5% des suffrages. Face à lui, le Parti Communiste de Jacques Duclos réalise le meilleur score de son histoire avec 21% des voix. Mitterrand lui, n’était pas candidat. En 1965 il avait réussi à mettre De Gaulle en ballottage, mais quatre ans plus tard, il n’est plus que le président de la Convention des Institutions Républicaines, petite organisation qu’il intègre à la plus large Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS) dont il prend la tête. La SFIO quant à elle, est sur le déclin. Le parti de Jean Jaurès a soutenu du bout des lèvres le tandem formé par Gaston Defferre et Pierre Mendès-France, lequel s’est engagé dans une stratégie au centre qui l’a conduit à l’échec. Étouffée entre le nouveau Premier Ministre Jacques Chaban Delmas et son projet social de « nouvelle société » d’une part et le puissant Parti Communiste d’autre part, la gauche socialiste peine à s’aménager un espace.

Moins compétents que les partis de gouvernement, moins marxistes que les communistes, le logiciel économique socialiste est en panne, incapable de se réinventer après le vide intellectuel laissé par le passage de Guy Mollet au gouvernement. Face à l’hégémonie marxiste à gauche, les socialistes ne disposent pas d’un corpus économique homogène. Plusieurs courants s’affrontent. Les keynesiano-mendésistes d’abord, les régulationnistes keynésiens (dont on peut dire qu’ils s’accordent sur l’essentiel avec les premiers) ensuite et un pôle plus marxisant incarné par le CERES de Jean-Pierre Chevènement. Le CERES, fondé en 1966 par trois énarques, Jean-Pierre Chevènement, Didier Motchane et Alain Gomez, dispose d’un quasi monopole sur l’expertise économique chez les socialistes – au point que Pierre Mauroy verra en lui « un parti dans le parti ». Proche des idées marxistes et de la théorie du Capitalisme Monopoliste d’Etat d’inspiration léniniste, le CERES aide François Mitterrand à « remarxiser » le discours socialiste dans le but de faciliter le rapprochement avec le PCF.

A la fin des années 1960 et au début des années 1970, les questions économiques font office de variable d’ajustement au service de la convergence politique. L’objectif de F. Mitterrand est simple : faire l’unité de la gauche et nouer une alliance avec les communistes. Politique d’abord, l’économie passe après. Cette stratégie aboutit à la signature du « programme du 14 juillet 1967 » entre la FGDS et le PCF, avant que les événements de 1968 et la répression du Printemps de Prague ne viennent compliquer les relations entre les deux appareils. Cinq ans plus tard, le 27 juin 1972, le processus de rapprochement aboutit de nouveau et permet la signature du Programme Commun de gouvernement entre les communistes et le Parti Socialiste nouvellement fondé. Le PS, créé au congrès d’Issy-les-Moulineaux de 1969 et dont Mitterrand a pris la tête en 1971 au congrès d’Epinay sur la promesse de rupture avec le capitalisme, renonce à une culture partisane marquée par le remord du pouvoir et affiche son ambition de conquête des institutions. Il va trouver la réponse à l’essoufflement de son logiciel politique dans une époque qui aime les idées.

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François Mitterrand lors d’un meeting à Caen en avril 1981.

Les années 1968 engendrent une ébullition intellectuelle qui touche également le milieu de la réflexion économique. L’idée d’autogestion est ainsi propulsée sur le devant de la scène. Portée principalement par la CFDT (dont la ligne était alors autrement plus radicale qu’aujourd’hui) et par le Parti Socialiste Unifié (PSU) de Michel Rocard qui porte un programme révolutionnaire assumant le recours éventuel à la violence pour conquérir le pouvoir. Ces deux organisations influencent le débat à Gauche et se placent en héritières des expériences démocratiques du mois de mai. Ces années 1968 sont marquées par la grève autogestionnaire des « Lip », par le Chili d’Allende et par la Yougoslavie de Tito. Trois exemples pris pour modèles par les partisans de l’autogestion. Si les communistes sont réticents à toute incorporation des revendications autogestionnaires, jugées gauchistes et qui n’ont de sens pour eux que dans le cadre de la construction du socialisme, les socialistes sont quant à eux davantage réceptifs. François Mitterrand joue habilement du thème de l’autogestion et lui accorde une place pour se rapprocher des gauches dissidentes et tenter de déborder le PCF par sa gauche. La greffe autogestionnaire, cependant, n’est que superficielle, et répond avant tout à des impératifs tactiques. En ce début des années 1970, le débat économique à gauche est structuré par un triangle idéologique : 1) planification démocratique, 2) nationalisations, 3) autogestion. La politique commande à l’économie et cet équilibre est réajusté par les socialistes au gré des évolutions stratégiques.

C’est dans cette optique tactique que Mitterrand accepte d’allonger la liste des entreprises à nationaliser. Pour obtenir la signature du programme commun, il cède du terrain et accède aux demandes des communistes. Une fois l’union de la gauche réalisée, il a les mains libres pour organiser le recentrement du Parti Socialiste.

Le virage expert

Les années 1973 et 1974 marquent un tournant. La progression du Parti Socialiste sur le plan politique lui permet d’engager un virage sur le plan économique. Aux élections législatives de 1973 en effet, le PS obtient 89 députés contre seulement 73 pour le PCF – bien que celui-ci ait obtenu davantage de voix. Surtout, c’est l’élection présidentielle de 1974 qui est décisive. Valéry Giscard d’Estaing l’emporte d’une très courte tête face à François Mitterrand, ce qui confère à celui-ci une carrure présidentielle et lui permet de dominer son partenaire communiste. Sur le plan économique, le choc pétrolier rend caduc un programme fondé sur des estimations de croissance de 8%. Pour asseoir la crédibilité de son projet, Mitterrand prend ses distances avec le programme commun et bouleverse son parti de l’intérieur. Le 8 avril 1974, il annonce le nom de celui qui sera chargé de superviser ce virage : Jacques Attali.

Sorti major de Polytechnique, classé 3ème à l’ENA, passé par Sciences Po et l’école des Mines, Jacques Attali est un jeune universitaire de 28 ans, plus habitué aux bancs des grandes écoles qu’aux salles de congrès. Chercheur à l’IRIS et professeur à Dauphine, il est l’artisan d’une réactualisation de la tradition keynésiano-mendésiste et régulationniste par l’injection d’idées nouvelles. Les travaux de l’économiste John K. Galbraith, du sociologue Alain Touraine et du philosophe Herbert Marcuse nourrissent son manuel L’anti-économique publié en 1975 avec Marc Guillaume. A partir de 1974, J. Attali dirige tout et contrôle tout.

« L’heure est à la transformation du département des études en arsenal intellectuel de la machine de guerre électorale qu’est en train de devenir le Parti Socialiste »

Il réalise la fusion des courants keynésiano-mendésiste et régulationniste keynésien. Au même moment, le CERES marxisant de Jean-Pierre Chevènement est mis à l’écart. Mitterrand dénonce en 1973 un groupe accusé de vouloir « faire un faux Parti Communiste avec de vrais petit-bourgeois ». L’heure est à la transformation du département des études en arsenal intellectuel de la machine de guerre électorale qu’est en train de devenir le Parti Socialiste.

Sous la férule de Jacques Attali, les experts économiques affluent. Les cadres du PS jouent les chasseurs de têtes. Pierre Joxe fait fonctionner ses réseaux au Conseil d’Etat et à Sciences Po, Jean-Pierre Chevènement fait jouer ses contacts à l’ENA et au ministère des finances. Jacques Delors et Michel Rocard recrutent également tous azimuts au ministère des finances et à la CFDT. Attali enfin, intègre de nombreux chercheurs de l’IRIS et recrute à Polytechnique et dans la haute administration.

Les profils de ces experts sont multiples. Ils se regroupent en courants : les mitterrandistes d’un côté, autour desquels gravitent les deloristes et les mauroyistes, le CERES plus à gauche et les rocardiens enfin. Dans son livre Le socialisme français et l’économie (1944-1981), Mathieu Fulla identifie plusieurs types d’experts. Les hauts fonctionnaires, principalement issus de l’ENA et du ministère des finances forment le gros des troupes. A eux seuls, ils représentent 40% des experts mitterrandistes (34 individus), 52% des économistes du CERES (23 individus) et 41% des rocardiens (19 individus). A leurs côtés, on trouve des universitaires : 19% pour le pôle mitterrandiste, 7% pour les chevènementistes et 9% pour les rocardiens. Enfin, on compte bon nombre d’experts issus du mouvement syndical, de permanents politiques, de chefs d’entreprises et de cadres du privé qui apportent une approche davantage micro-économique et plus proche des réalités du terrain. Si des courants économiques existent au PS, ils n’affaiblissent pas pour autant la structure du parti. François Mitterrand joue habilement des divisions, organise la rivalité entre les commissions et les personnes, et accroît la compétition.

Ces hommes – les femmes ne représentent qu’environ 3% des économistes du PS – sont encadrés par des politiques experts, c’est-à-dire des acteurs politiques dont la formation économique leur permet de superviser les différentes commissions et de politiser les travaux. Parmi eux, Pierre Joxe, J-P Chevènement, André Boulloche, Jean Pronteau, Michel Rocard ou Laurent Fabius, ont pour tâche de traduire les rapports et les notes dans un langage plus politique, moins technique, et partant, plus accessible au grand public. Aux côtés de ces politiques experts, on trouve les jeunes loups de François Mitterrand. Pour l’essentiel énarques, passés par Sciences Po, ils constituent le premier cercle des « conseillers du Prince ». Beaucoup sont passés par la direction de la Prévision et par le Plan, départements qui sont surreprésentés par rapport à l’Insee (où le Parti Communiste recrute davantage que le PS), au Budget et au Trésor. Dans leur conquête des grands corps d’Etat, les socialistes peinent néanmoins à recruter des inspecteurs des finances, élite de la haute administration qui reste fidèle au camp giscardien.

La légitimation économique du Parti Socialiste passe également par la multiplication des liens avec les milieux patronaux. François Mitterrand ne s’appuie pas seulement sur les commissions économiques du PS et les court-circuite en faisant appel à des canaux d’expertise parallèles. Outre ses énarques et ses conseillers du premier cercle, il active des contacts noués avec des chefs d’entreprise comme André Bettencourt, François Dalle, Roger-Patrice Pellat ou Jean Riboud, PDG de Schlumberger. Michel Rocard, de son côté, ne fonctionne pas autrement. Le rocardien Robert Chapuis rapporte ainsi qu’existait un « groupe des Arcs » qui rassemblait des chefs d’entreprise amis de Michel Rocard au moment des sports d’hiver.

« En quelques années cependant, la reconnaissance de l’économie comme science du réel s’est opérée. »

Certains, à l’instar de Jean Poperen, dénoncent la dérive social-technocratique du Parti Socialiste, mais rien n’y fait, le recrutement d’experts et la professionnalisation des cadres s’accélèrent. Les commissions se multiplient, notes et rapports s’entassent sur les bureaux et le premier cercle des experts de François Mitterrand peine à synthétiser les travaux tant ils sont nombreux. Libération note ainsi dans un article du 14 février 1978 au titre évocateur (« La technostructure ») : « dix-sept commissions subdivisées en cent quarante et un groupes suffisent à peine à éponger le flot des militants qui désirent participer aux études du parti ». Et les résultats sont là.

Les journalistes soulignent le sérieux économique du travail effectué par le Parti Socialiste, plusieurs chefs d’entreprises apportent publiquement leur soutien à François Mitterrand et ce dernier peut contester au camp giscardien le monopole de l’expertise économique. Les hauts commis d’Etat passent à gauche. Ainsi, en mars 1976, Jean-Pierre Fourcade, ministre des finances de Valéry Giscard d’Estaing, sort furieux des studios d’Antenne 2 où il débattait avec F. Mitterrand, après qu’il a constaté que celui-ci disposait des mêmes chiffres et des mêmes notes que ses services.

La centralité nouvelle de l’économie

Si ce virage expert s’opère dans le cadre du programme commun, il n’en reste pas moins qu’il en prépare la rupture. Celle-ci interviendra en 1977, cinq ans après sa signature. Le Parti Communiste est siphonné, et le Parti Socialiste fin prêt à conquérir le pouvoir.

Lorsque François Mitterrand et Valéry Giscard d’Estaing s’affrontent pour la seconde fois en 1981, la politique a changé. Le président sortant, ancien ministre des finances de Georges Pompidou, avait longtemps bataillé pour imposer sa compétence économique comme un facteur de légitimité à gouverner. En quelques années cependant, la reconnaissance de l’économie comme science du réel s’est opérée.

Si « VGE » a su convertir sa compétence économique en capital politique, il n’en reste pas moins que, même aidé de son Premier Ministre Raymond Barre, qu’il qualifie de « meilleur économiste de France », il échoue à redresser la situation économique du pays. Son capital de crédibilité se trouve symboliquement dévalué et son monopole de la compétence économique, qui est, en dernière analyse, un monopole de la crédibilité politique, lui est contesté par son adversaire socialiste.

Les débats politiques des années 1980 ne sont en rien semblables à ceux qui se tenaient deux décennies auparavant. A l’heure de la publication de L’archipel du goulag de Soljenitsyne, l’affaiblissement des pensées de système commence à se faire sentir. Les batailles de chiffres succèdent à la conceptualisation d’une idée globale de la société. L’époque est au pragmatisme et à l’adaptation au réel dans une économie toujours plus ouverte. Tandis que le chômage de masse fait son apparition, les Français intériorisent une culture de crise et accordent davantage d’importance aux questions économiques. On peut dire avec Polanyi que le champ de l’économie se désencastre de nouveau de la société pour s’imposer à elle et parvient à asseoir sa domination sur le champ politique.

Si l’on peut déplorer la technicisation du discours politique et la place écrasante accordée à la figure de l’expert, nous devons souligner l’intelligence stratégique des socialistes d’alors. Partant du principe qu’il faut combattre l’adversaire sur son propre terrain, François Mitterrand a su se placer sur le terrain du principe de réalité jusqu’alors abandonné à la droite. En participant activement à la construction médiatique de la figure de l’expert, il a su conquérir la centralité de l’échiquier politique et asseoir la crédibilité économique de son parti.

L’économie, cependant, a toujours le dernier mot. Le recrutement dans les années 1970 d’experts pour qui la « rupture avec le capitalisme » promue par François Mitterrand à Epinay, n’était guère plus qu’un vulgaire propos de congrès, laisse penser que le tournant de la rigueur ne s’est pas décidé un jour de mars 1983, mais plonge ses racines dans le virage expert de la décennie précédente. Cette histoire montre la frontière parfois ténue entre la quête de respectabilisation et la compromission, et exprime la tension toujours renouvelée entre l’âpreté de la conquête du pouvoir et la facilité du renoncement.


http://www.pressesdesciencespo.fr/fr/livre/?GCOI=27246100656020Cet article s’appuie sur le livre de Mathieu Fulla Les socialistes français et l’économie (1944-1981) : une histoire économique du politique

Les Presses de Sciences Po, 2016, 25€