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L’Ecosse, l’Europe et l’indépendance, ou comment jouer à cache-cache avec l’Histoire

L’Ecosse, l’Europe et l’indépendance, ou comment jouer à cache-cache avec l’Histoire
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Le 13 mars 2017, le gouvernement écossais a annoncé son intention de tenir un nouveau référendum sur l’indépendance du pays en 2018 ou 2019. Cette décision fait suite au choix de l’Ecosse, qui, en juin dernier, s’est prononcée à 62% en faveur du maintien dans l’Union Européenne. Deux ans après l’échec d’un premier référendum pour l’indépendance en septembre 2014, l’enchaînement des événements est sans surprise. Toutefois, une grande question demeure : le motif européiste de ce second référendum peut-il s’accommoder de l’histoire récente du mouvement indépendantiste, lequel fut, en 2013-2014, l’un des principaux éclaireurs populistes de la gauche occidentale ? 

  À la gauche du septentrion

Septembre 2014. C’était la virginité politique de Tsipras, l’enfance de Podemos, l’enlisement du Front de Gauche, et l’humble obscurité de Jeremy Corbyn. La pauvreté semblait encore bercer les beaux esprits européens de son silence et la sacro-sainte vérité médiatique suivait les cours de la bourse, en toute quiétude. Pourtant, aux marges méconnues du septentrion, un mince chardon courrouçait déjà la plante du pied oligarchique.

Lorsqu’une semaine avant le référendum sur l’indépendance écossaise, prévu pour le 18 septembre, plusieurs sondages annoncèrent une possible victoire du « Yes » – que d’aucuns, dans les salons huppés d’Edimbourg avaient cru vouée à ne jamais rester que le fantasme d’un quarteron de Mel Gibson en tartan mal défraîchi – le capital britannique, d’une manière qu’on ne lui connaissait pas, se mit soudain à ruisseler de sueurs froides. Tout à coup, BP et Standard Life hurlèrent leur inquiétude pour l’avenir du pays, à l’unisson d’une presse tremblante, tandis que Lloyd Bank et la Royal Bank of Scotland déclaraient leur intention de déplacer leurs quartiers généraux au sud de la rivière Tweed en cas d’éclatement du Royaume-Uni.

A l’époque, les supporters du « Yes » furent les premiers étonnés par ces atermoiements financiers. C’est qu’ils ne s’étaient pas rendus compte du monstre qu’ils avaient créé. Après un an de porte-à-porte, de meetings et de manifestations menés en commun par le social-démocrate Scottish National Party (SNP) et les différents mouvements de gauche du pays, unis sous la bannière de la « Radical Independence Campaign », la campagne pour l’indépendance avait, pour la première fois en trente ans, soulevé l’espoir d’en finir avec les souffrances engendrées par l’interminable alternance entre ultra et social-libéralisme. L’indépendance promettait une page blanche, celle où pourrait se redessiner les contours politiques et sociaux de la nation écossaise. Une nouvelle constitution, un nouvel Etat écologique et social, un système de santé renforcé et une réforme de la propriété agricole : tel était l’horizon autour duquel le peuple écossais, introuvable jusqu’alors, semblait enfin capable de se fédérer.

Les cris d’effrois de la presse britannique, les froncements de sourcils européens, les soubresauts du capital écossais, et, il faut le dire, l’attachement de certains à l’union des royaumes, finirent toutefois par avoir raison de ce peuple embryonnaire, tué dans l’œuf. « We are the 45% », furent-ils nombreux à clamer au lendemain du référendum, les militants du « Yes », apitoyés sur le destin minoritaire d’une vague que l’on avait crue capable de soulever le pays, mais trop tôt fracassée sur quelque récif constitué à 55% de pur granit.

Dans l’amertume de la défaite, surgissait pourtant deux faits intéressants. Non seulement les écossais s’étaient mobilisés comme jamais auparavant, avec 85% de participation, mais en outre, les deux zones urbaines les plus pauvres du pays, Glasgow et Dundee (avec respectivement 33 et 28% d’enfants élevés dans la pauvreté en 2014[1]) étaient aussi les seules circonscriptions à avoir voté en nombre et significativement en faveur de l’indépendance. Avec 53% de « Yes » à Glasgow et  57% à Dundee, contrairement aux 61% et 58% de « No » dans les riches villes d’Edimbourg et d’Aberdeen, une tendance semblait se dessiner : le contenu national-populaire de la campagne indépendantiste avait su parler aux masses profondes du pays, mais certes pas suffisamment pour rassembler une majorité au-delà des principaux murs géographiques et sociaux du pays.

Cependant, les militants de l’indépendance ne se laissèrent pas aller à la mélancolie, et dans les mois qui suivirent, les effectifs du SNP passèrent de 25.000 à près de 120.000 (soit 2.5% de l’électorat écossais). Des deux pôles modérés et radicaux de la campagne pour le « Yes », c’était donc le premier, celui du SNP, aux manettes du gouvernement écossais depuis 2007, qui raflait la mise. Il faut dire que le parti avait offert des garanties aux anciens militants du « Yes ». Alors que depuis sa modernisation, dans les années 1960, l’organisation avait toujours subordonné son positionnement idéologique aux opportunités à même de favoriser l’indépendance politique du pays, il semblait, pour la première fois, s’être décidé à prendre un authentique virage à gauche. Face à un travaillisme écossais en déroute, les élections au parlement britannique étaient ainsi gagnées haut la main en mai 2015 (avec 54 sièges remportés sur 59), au terme d’une campagne dominée par la critique de l’austérité. De même, à la fin du mois de juin, Nicola Sturgeon, la nouvelle dirigeante du parti et Premier ministre écossaise, prenait position, dans un article du Guardian, contre l’intransigeance de la troïka vis-à-vis du gouvernement Tsipras, et appelait de ses vœux un accord qui prît en considération les intérêts du peuple grec autant que ceux de ses créanciers[2]. Dans une Europe où personne ne mouftait alors contre l’étranglement du peuple grec, la position, même modérée, de la dirigeante écossaise, avait tout pour rallier ceux qui, un an auparavant, tractaient dans les grands ensembles délaissés du pays.

Face au succès du SNP, le reste de la gauche écossaise se trouvait en revanche quelque peu désarçonné. Passés de 2000 à 9000, les effectifs du parti vert donnaient peut-être l’illusion à ce dernier de pouvoir se tailler seul un petit morceau dans la part du lion écossais, et lorsqu’au mois d’août 2015, certains anciens de la « Radical Independence Campaign» décidèrent de créer une nouvelle formation, RISE (Respect, Independence, Socialism, Environmentalism), aucune discussion sérieuse ne fut engagée avec les écologistes. Chacun partit en campagne de son côté et personne ne sut se transformer en garant-fou du SNP. Ainsi, lors des élections au Parlement écossais de mai 2016, RISE ne remporta que 0.5% des voix, tandis que les 6 élus verts (6% des voix) s’alliaient aux 63 députés nationalistes sans imposer de conditions.

Le dernier « bon élève » (opportuniste) de l’UE ? 

Le SNP avait dès lors les mains libres pour gérer la séquence suivante, attendue avec un espoir confus par la plupart des indépendantistes du pays : celle qu’allait ouvrir le référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union Européenne. Jusqu’en 2016, la question européenne n’avait été jamais l’un des principaux chevaux de bataille du SNP, lequel, en 1973, avait d’ailleurs appelé à voter contre l’adhésion à la CEE.  De même, lors du référendum de 2014, le sort de la question européenne en cas d’indépendance était également resté incertain. La ligne officielle du parti prescrivait ainsi une ré-adhésion immédiate de l’Ecosse à l’UE, hors du cadre britannique et sans intégration à la monnaie commune, mais laissait également ouverte une solution à la norvégienne (participation au marché unique sans appartenance à l’union) au cas où certains Etats européens devaient s’opposer à ce que l’Ecosse devînt un pays membre. Ainsi, et d’une manière générale, la position du SNP vis-à-vis de l’UE était restée prudente, sinon critique, comme lors de la crise grecque en juillet 2015.

Les résultats
Les résultats du Brexit, où l’on voit très nettement l’Ecosse se détacher du reste du Royaume-Uni. Le visuel, bien qu’édifiant, cache d’importantes disparités.

Cependant, avec l’échec du « Yes » en 2014, la question européenne ne pouvait demeurer dans un vague soumis à la confrontation idéologique des diverses tendances du parti. Au contraire, après l’annonce par David Cameron de la tenue d’un référendum sur la sortie de l’UE par la Grande-Bretagne le 23 juin 2016, il apparaissait très clair que la meilleure chance de remettre l’indépendance de l’Ecosse sur la table consistait dans la provocation d’un différend constitutionnel majeur entre l’Angleterre et l’Ecosse, au cas où la première était amenée à voter pour sortir et la seconde pour rester. Ainsi, dans sa profession de foi pour les élections au Parlement écossais de mai 2016, le SNP se lançait dans un pari prudent et écrivait : « Dans le cas où un référendum sur l’appartenance à l’UE devait se tenir, nous ferons le nécessaire pour amender la législation en vigueur afin de s’assurer qu’aucune partie de la Grande-Bretagne ne soit contrainte de quitter l’UE contre sa volonté ».

Le 24 juin au matin, alors que les mêmes personnes qui avaient frissonné en septembre 2014, versaient, cette fois-ci, les larmes de crocodiles auxquelles nous nous sommes depuis habitués, le Janus écossais, qui avait voté à 62% pour rester dans l’UE, se réveillait avec une belle grimace souriante. Après que Nicola Sturgeon eut estimé la possibilité d’un nouveau référendum comme « très probable », compte tenu de l’opposition flagrante entre les choix anglais et écossais, les drapeaux européens se mirent aussitôt à dégouliner dans les rues d’Edimbourg et de Glasgow, cernés par des slogans qui célébraient, dans le même élan, les vertus du libre mouvement des hommes et des marchandises. Les poncifs pro-européens, trop connus des Français, se trouvaient ainsi redécouverts par les portes-étendards écossais, qui voyaient par-là le meilleur moyen de rallier les classes moyennes qui avaient fait défaut en 2014 à la cause de l’indépendance.

Aujourd’hui, alors que la séquence ouverte en juin 2016 est toujours en plein développement, la position du gouvernement écossais est resté parfaitement inchangée. En effet, malgré le succès de Donald Trump dans la Rust Belt étasunienne et malgré la popularité croissante de Theresa May et du UKIP dans le nord de l’Angleterre[3]rien ne semble plus éloigné de la pensée du SNP que l’idée d’une possible parenté entre la nature du vote écossais de 2014 et celle des votes anglo-américains de 2016.  Alors que la date du prochain référendum sur le maintien d’une Ecosse indépendante au sein de l’UE vient d’être annoncée pour la fin de l’année 2018 ou le début de l’année 2019, l’heure est donc toujours à la mise en kilt des litanies centristes, désormais éculées et en recul dans tout le monde occidental.

Partie de cache-cache à venir pour un Janus en kilt

 

Ne nous y trompons pas toutefois : le SNP ne croit pas plus en l’Europe aujourd’hui qu’il n’y croyait hier. Seuls comptent pour lui l’indépendance, ses pages blanches à remplir et les boulevards de radicalité qu’elle pourrait offrir à un peuple enfin séparé de son voisin réactionnaire et libéré de la discipline opportuniste qu’il aura dû s’infliger pour y parvenir.

Ainsi, puisqu’il ne convient pas de juger le SNP idéologiquement mais stratégiquement, reste désormais à répondre à cette question : l’européisme est-il une tactique appropriée pour mener à terme la stratégie indépendantiste ?

D’emblée, on serait tenté de répondre que non. Quelques chiffres montrent d’ailleurs la nature extrêmement glissante du terrain dans lequel s’est engagé le SNP. En effet, s’il est vrai que les villes écossaises aisées, qui s’étaient prononcées contre l’indépendance en 2014, ont massivement voté pour rester dans l’UE en 2016 (avec 61% pour le « remain »à Edimbourg et Aberdeen) et représentent un gisement de voix potentiel pour le nouvel indépendantisme écossais, il en va, en revanche, tout à fait différemment pour Dundee et Glasgow-Est (la partie la plus modeste de la ville) qui ont certes voté pour rester dans l’UE (60% et 56%) mais dont la participation a été parmi la plus faible de tout le Royaume-Uni (56 et 63% alors que les deux villes avaient atteint plus de 75% en 2014).  Les voix du Yes en 2014 et du Remain en 2016 ne se recoupent donc que très imparfaitement, et le gain d’électeurs au sein des classes moyennes-supérieures n’offre aucune garantie de victoire alors que le vote des bastions indépendantistes de 2014 risque fort d’être affecté par le rejet et/ou l’indifférence vis-à-vis de l’UE.

Face à l’inexorabilité des contradictions qui se dessinent, seuls deux facteurs semblent, à mon humble avis, rendre possible une victoire finale du Yes dans les deux ou trois prochaines années.

Le premier facteur est la force communicante et militante du SNP. Impressionnante, en effet, est la capacité de ce parti à convaincre et à imposer sa vision du monde à coups de slogans simples et attrape-tout. Répétés en boucle et sur tous les média par des cadres et des élus très disciplinés, ces derniers conduisent, le plus souvent, à lisser les tensions qui parcourent la société écossaise pour ne présenter qu’un seul antagonisme : celui qui oppose les valeurs doucement sociales et gentiment libérales, intrinsèquement prêtées à l’Ecosse, face à la réaction étriquée, xénophobe et antisociale des conservateurs anglais et de leurs satellites. Une telle vision des choses, particulièrement efficace dans un pays où le souvenir du Thatchérisme a laissé des traces profondes, permet d’effacer la nouveauté incarnée par le gouvernement de Theresa May et la rupture qu’il est précisément en train d’engager avec une partie de l’héritage de la « Dame de Fer ». De même, elle permet de modeler à l’envie et positivement les contours d’une Europe lointaine, et dont les Écossais, tenus à l’écart de la zone euro, n’ont pas connu les folies austéritaires. Assénée avec suffisamment de conviction, cette mise en scène bipolaire du monde politique écossais peut sans doute camoufler, quelque temps encore, la naissance d’un monde nouveau, où l’Union européenne et la social-démocratie à l’ancienne n’ont plus leur place.

Ces considérations nous amènent alors au second facteur essentiel qui permettrait une victoire du Yes s’il était bien utilisé : le temps. Si Nicola Sturgeon parvient à imposer son agenda et à négocier avec Theresa May (ce qui n’est pas acquis) la tenue d’un référendum entre l’automne 2018 et le printemps 2019, il faudra encore tenir la distance d’une campagne qui promet d’être longue et éprouvante. Même assénés avec la vigueur des semi-convictions, les poncifs pro-UE pourraient bien s’essouffler face aux calmes effets du temps, lesquels ne tarderont pas à montrer que le Brexit ne porte pas l’apocalypse en bandoulière. En effet, le moment risque de venir où les couches populaires blanches de Glasgow et de Dundee, comme celles de Sheffield et de l’Ohio, se rendront compte qu’un monde sans barrière douanière et en proie au grand marché-déménageur n’est pas mieux, sinon pire, que le monde protégé et replié sur soi proposé par les souverainistes de droite. Incapable d’avoir prolongé le mouvement de 2014 par un véritable national-populisme de gauche, le mouvement indépendantiste devra donc faire feu de tout bois pour tenir le peuple écossais en haleine et maintenir, dans la durée, le grand écart rhétorique entre l’idéalisation d’une Europe austéritaire et la critique du modèle conservateur anglais. 

S’il échoue dans sa tâche, le SNP saura toujours s’en remettre et s’adapter à la nouvelle conjoncture historique qu’il a pour le moment affecté d‘ignorer. Toutefois, il faudra sans doute plusieurs décennies avant que ne renaisse la belle idée indépendantiste et, entre temps, le peuple écossais aura très certainement connu les calvaires d’un capitalisme national, non moins exploiteur et vorace que le capitalisme mondialisé de Thatcher, Reagan et Jacques Delors.

S’il réussit, en revanche, peu importe, par la suite, que l’Europe implose, que la supercherie soit dénoncée, ni même que certains regrets bourgeonnent sur les chardons des Hautes-Terres. L’Ecosse sera indépendante et tout sera possible, à commencer par la mise sur pied d’un véritable mouvement populiste de gauche, sorti de la cuisse d’un SNP certes impur, mais auquel les lauriers reviendront tout de même pour avoir accompli sa mission historique au cours d’un périlleux jeu de cache-cache avec l’Histoire.

 

SOURCES

[1] « Campaigners unveil child poverty map of the UK », 14/10/2014, http://www.bbc.co.uk/news/uk-scotland-glasgow-west-29618050

[2] Nicola Sturgeon, « Let me tell you about referendum – threats won’t help » in Guardian, 30/06/2015, https://www.theguardian.com/commentisfree/2015/jun/30/referendums-eu-leaders-greek-exit-no-vote-austerity-nicola-sturgeon

[3] « Labour now third party amonst working class voters », in Telegraph, 13/02/2017, http://www.telegraph.co.uk/news/2017/02/13/labour-now-third-popular-party-among-working-class-voters-poll/

CRÉDIT PHOTO

https://pxhere.com/fr/photo/1057767

 

Merci à Scott Taylor dont le dialogue soutenu m’a permis d’aiguiser ma pensée sur ce sujet.

Paul Malgrati

Paul Malgrati habite à St Andrews, en Ecosse, où il prépare un doctorat sur l’héritage et les usages politiques de Robert Burns, le poète national écossais, au XXème siècle. En 2016, il a obtenu le diplôme du Master d’Histoire de Sciences Po Paris, après un mémoire composé sur le sujet : « Virilités et radicalités en France dans l’entre-deux-guerres. Les cas du Parti communiste et du Parti populaire français. »

En Ecosse, il est un membre (critique) du SNP et milite pour l’indépendance du pays.

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