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Devant le bureau de Poste Crimée, à Rennes, les postiers en grève contre la réorganisation de leur travail. © Yves Souben
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Depuis le 9 janvier, les facteurs de Rennes sont en grève. Pour briser leur mouvement, la direction de la Poste multiplie les attaques, entre recours aux cadres pour distribuer le courrier, ouverture de centres de tris dissimulés, et attaques en justice.


Le silence se fait lorsque la direction de La Poste entre dans la salle d’audience. Dans leurs costumes, les cadres n’osent pas avancer davantage. Devant eux, la quasi-totalité des bancs est occupée par des facteurs en grève. Seules les places des premiers rangs sont libres. Les responsables de La Poste traversent finalement les travées pour s’y installer. Les bavardages entre grévistes, eux, reprennent, peut-être plus discrets qu’auparavant. Cela fait une heure qu’ils attendent le début de leur audience. Au total, 35 postiers sont convoqués par la justice ce mercredi 21 février. Leur principal tort : faire grève.

Ils ont arrêté le travail le 9 janvier dernier. Depuis, le mouvement n’a pas faibli. Les mains entre les jambes, en attendant l’arrivée du président de l’audience, un facteur explique : « on lutte contre un projet de réorganisation de La Poste, qui prévoit des suppressions d’emplois, des journées de travail allongées ». D’après un rapport commandé par le Comité d’Hygiène, de Santé et des Conditions de Travail (CHSCT), cette nouvelle organisation dégraderait les conditions de travail et la santé des facteurs.

La direction rennaise a échelonné dans le temps cette nouvelle organisation des tournées de distribution sur le département. À Rennes, le bureau de poste Crimée était le premier concerné. Depuis le début de cette grève illimitée, il est au cœur de la contestation. « Sur les 28 titulaires, 20 sont en grève tous les jours », poursuit le gréviste. À côté de lui, dans sa veste bleue à liseré jaune de facteur, son fils hoche la tête. Contrairement à son père, lui n’a pas arrêté le travail. Il est en CDD. Mais il a tenu à l’accompagner au tribunal, en cette journée d’audience.

Feux de palettes et prises de paroles, le quotidien de la grève

Pendant douze semaines, les facteurs ont multiplié les prises de paroles, les piquets, les manifestations, les distributions de tracts. Les journées commencent à 5h45, 6h, pour s’installer devant les bureaux de poste rennais, échanger avec les collègues qui ne font pas grève.  Les matinées commencent avec des feux de palettes et du café, puis s’allongent dans l’après-midi avec des assemblées générales et des débats sur la poursuite du mouvement. « On fait grève chaque jour, avec des actions chaque jour », explique un des facteurs assigné devant le tribunal de grande instance de Rennes. « On est allés jusqu’à Fougères, pour échanger avec nos collègues », à l’autre bout du département.

Il tient dans ses mains l’assignation en justice qu’il a reçue la veille. Une épaisse liasse de feuilles agrafées, qui détaille les griefs de La Poste envers ses salariés en grève. Dans leur langage froid et technique, les constats d’huissiers tissent une histoire des premières semaines de grève, du durcissement du mouvement.

« Le 16 janvier vers 7h30, Monsieur G., représentant syndical SUD, a pris la parole dans les locaux du centre courrier de Janzé sans y être autorisé par la direction pour inciter les facteurs à faire grève », note l’huissier. Qui continue : « Le 30 janvier à 15h20, Maître T., huissier de justice, a constaté la présence de plusieurs manifestants brandissant des drapeaux à l’effigie de SUD à l’intérieur, devant l’entrée et à l’extérieur du bureau de poste Rennes Crimée. Les « manifestants » n’ont pas quitté les lieux malgré une demande de l’Huissier en ce sens. »

Et les journées s’égrènent ainsi, les unes après les autres, chaque date, chaque fait jugé majeur soigneusement soulignés. Le 8 février, les grévistes entrent dans le bureau de poste Crimée. Le 9, de nouveau, ils retournent à Janzé, au sud du département. Le 13 février, prises de paroles devant le bureau Rennes Colombier, et rebelote le lendemain, puis le surlendemain…

La police contre les grévistes

Malgré les journées qui passent, le mouvement ne faiblit pas. Au 15 février, 177 000 plis n’avaient pas pu être distribués, note l’huissier. La Poste recule sur la suppression d’un poste pour le traitement des recommandés, sur la suppression d’une prime de collation, mais ne veut pas reculer sur le principal. Les syndicats, eux, ont déjà demandé à la justice l’annulation de cette réorganisation. Alors la direction muscle sa réponse face à la grève.

« Les facteurs attendaient une rencontre avec un interlocuteur compétent pour ouvrir des négociations. Ils ont eu la police, ce qui ne peut pas être une réponse de nature à faire reprendre le travail.  »

Le 14 février, l’huissier venu constater la présence des grévistes ne vient pas seul. Vers 10h, une quarantaine de policiers, casqués et équipés, interviennent pour chasser les postiers. « Les facteurs attendaient une rencontre avec un interlocuteur compétent pour ouvrir des négociations », commente dans Ouest-France le syndicat Sud PTT. « Ils ont eu la police, ce qui ne peut pas être une réponse de nature à faire reprendre le travail.  »

« Ils ont enlevé les palettes avec leurs tonfas, nous ont dit de nous mettre sur le côté », témoigne un gréviste présent ce jour-là. L’intervention musclée reste ponctuelle. Les camions de livraison du courrier partis, les policiers laissent les facteurs reprendre leur place sur le piquet de grève. La direction se tourne vers la justice une première fois pour expulser les grévistes, en vain. Le 16 février, avec une détermination intacte, les postiers sont de nouveau installés devant ce même bureau de poste, le plus gros de la capitale bretonne. Quatre jours plus tard, ils sont 200 à manifester devant le siège régional de La Poste à Rennes. Alors, une nouvelle fois, La Poste tente de casser le mouvement en ayant recours à la justice.

Du piquet de grève au tribunal

« Ce 20 février, six facteurs en grève ont pu recevoir ou aller chercher le recommandé de leur assignation en justice », explique Fabrice Le Goff, secrétaire de la CGT FAPT d’Ille-et-Vilaine. La liste des facteurs concernés par ces poursuites, elle, est bien plus importante : 35 noms au total, dont une bonne partie de délégués syndicaux. C’est uniquement grâce au bouche à oreille que la plupart d’entre eux apprennent la nouvelle, et se rendent à l’audience du lendemain.

Pour l’avocat de la Poste, ces blocages doivent cesser immédiatement : « nous ne pouvons pas discuter avec un couteau sous la gorge », lâche-t-il dans la salle d’audience. Un grondement sourd se lève depuis les bancs des grévistes pour accueillir ses propos. Pour lui, blocages et envahissements « portent atteindre à la liberté de travailler. »

« Ce qu’ils nous reprochent, c’est des prises de parole, se déplacer de bureau en bureau, s’indigne Fabrice Le Goff. C’est l’activité syndicale qui est attaquée de plein fouet ! » Les extraits soulignés dans les constats d’huissiers semblent lui donner raison : La Poste dénonce les prises de paroles de syndicalistes, qui pour elle « désorganisent le travail ». Sur les bancs du tribunal, les grévistes racontent les stratégies des cadres pour les empêcher d’échanger avec leurs collègues d’autres bureaux. « À Fougères, ils interdisaient aux salariés de La Poste de nous causer », souffle l’un d’entre eux, alors que le président entre dans la salle d’audience.

« C’est une tentative désespérante de La Poste de bâillonner ce mouvement de grève, alors qu’on est dans une phase d’extension », accuse Serge Bourgin, de Sud PTT. Le tribunal de grande instance de Rennes semble lui donner raison. Non seulement la direction de la Poste se voit déboutée, mais en plus elle est condamnée aux dépens, et doit payer au syndicat Sud PTT 2 500 € …

Intérimaires illégaux et centre de tri clandestin

À la sortie du tribunal, des chansons moqueuses saluent les cadres qui partent déjeuner ensemble. Les quolibets ciblent tout particulièrement un cadre du bureau de poste de Janzé. « Il a été surpris à distribuer les tournées des grévistes, alors qu’à Janzé, une dizaine de personnes est en arrêt maladie », explique une élue Sud PTT au CHSCT de La Poste.

C’est que le groupe fait tout pour saper le mouvement de grève qui paralyse le tri et la distribution d’une bonne partie du courrier. En janvier, La Poste a ainsi eu recours à des intérimaires pour remplacer les facteurs grévistes. Une décision absolument illégale, qui a été constatée et sanctionnée par l’inspection du travail. Alors La Poste a changé de stratégie et a eu recours à ses propres cadres pour trier et distribuer le courrier. « Et quand les cadres font les tournées, c’est fait n’importe comment », s’amusent les grévistes.

« Un corps de ferme, chauffé aux parapluies à gaz, des bâches transparentes tendues façon labo de meth, des bonbonnes de propane entreposées là dans la plus pure insouciance, bref, un centre de tri sauvage organisé dans le plus grand mépris des règles élémentaires de sécurité »

En plus de ces distributions parallèles, le groupe a ouvert des centres de tri discrets dans la campagne environnante. Le 26 février, les facteurs témoignent ainsi leur surprise face au centre ouvert par La Poste à Vieux-Vy-sur-Couesnon, une petite commune d’environ 900 habitants à une demi-heure de route de Rennes. Sur leur site, ils décrivent « un corps de ferme, chauffé aux parapluies à gaz, des bâches transparentes tendues façon labo de meth, des bonbonnes de propane entreposées là dans la plus pure insouciance, bref, un centre de tri sauvage organisé dans le plus grand mépris des règles élémentaires de sécurité ».

Ce mépris des règles de sécurité conduit à la fermeture du centre par la direction, après une visite du CHSCT. Pas de quoi arrêter La Poste, qui en ouvre … un second. Cette fois, l’inspection du travail ne trouve rien à redire sur la légalité du lieu. Pour justifier ces pratiques, le groupe explique qu’il a une obligation de continuité du service.

Et pour cela, les cadres sont mobilisés au-delà même du département. Ainsi, le 17 mars, la directrice du service courrier colis du Nord a envoyé un mail à l’ensemble de la direction, pour trouver des volontaires afin de trier et de distribuer le courrier à la place des grévistes, accuse le syndicat Sud PTT. Qui, pour prouver ses dires, joint une capture d’écran du mail en question : « Bonjour, le conflit sur Rennes ne faiblit pas. Les collègues ont besoin d’aide. Avez-vous des collaborateurs qui pourraient y aller qq jours, tout frais payés, organisés, compensés ? Merci d’avance. »

La mobilisation de ces cadres, pourtant, ne suffit pas. Alors que, le 23 mars dernier, Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, apportait son soutien au mouvement, La Poste indiquait à Ouest-France que, désormais, 350 000 plis étaient « en souffrance ». Un nombre sous-estimé pour les syndicats, qui parlent eux d’un million de plis non-distribués…

La solidarité en réponse

Face à la persistance du mouvement, La Poste ne veut pas abandonner. D’après les syndicats, la direction aurait proposé aux grévistes que la réorganisation ne s’applique pas à eux. Certains grévistes, eux, accusent des cadres d’envoyer des SMS mensongers à leurs salariés pour les décourager de rejoindre la grève. Et pourtant, celle-ci se poursuit sans s’essouffler.

À Rennes, les solidarités se développent autour de cette grève inédite par sa durée. Des soirées sont régulièrement organisées au bar libertaire Le Papier Timbré pour soutenir la caisse de grève. La fédération locale du Parti communiste a également apporté un soutien financier aux grévistes, pendant qu’un adjoint communiste de la majorité municipale, Eric Berroche, a fait don de 1 500€ sur ses indemnités d’élus. Les multiples soutiens anonymes permettent aussi au mouvement de durer, et de s’étendre. Le 16 mars, les facteurs de Fougères, dans l’est du département, se sont mis en grève à leur tour. Le 22 mars, le syndicat CGT de la Poste en Mayenne a déposé un préavis illimité de grève, contre une réorganisation similaire. Et le 27, c’était au tour des postiers de Saint-Malo, le port corsaire du nord de l’Ille-et-Vilaine.

La Poste voulait « crever la grève », dénonçait un avocat des syndicats de facteurs. Mais face à la dégradation continue des conditions de travail des facteurs et grâce aux multiples soutiens, elle semble plus que jamais mise en difficulté par ces grévistes. « C’est la première fois sur Rennes qu’on a un conflit avec autant de solidarité », se félicite Fabrice le Goff.

Derrière la grève, la souffrance des facteurs

« Tous les deux ans, La Poste lance une nouvelle réorganisation », expliquait un facteur, rencontré dans un bar rennais. « À chaque fois, des tournées de distribution sont supprimées. » Ce n’est jamais une surprise. Le volume du courrier distribué diminue chaque année, argumente habituellement La Poste. Il faut donc s’adapter. Cette année, sur 28 tournées pour le bureau de poste de Crimée, au sud de Rennes, six devaient être supprimées. Des postes de facteurs sont eux aussi supprimés : entre 6 000 et 10 000 chaque année, à l’échelle nationale. « À chaque fois, la réorganisation est acceptée avec résignation », explique le jeune facteur.

Mais cette année, l’imposition d’une pause méridienne crispe toutes les tensions. Cette pause obligatoire de trois quarts d’heure, non payée, vient allonger les journées de travail. Et grignoter un peu plus les après-midi habituellement libres des facteurs. La goutte de trop, alors même que la pénibilité du travail augmente à chaque suppression de poste.

« La Poste ne prend pas en compte les paquets, les recommandés, les services rendus, dans les calculs de sa charge de travail », accuse l’un des grévistes assignés devant la justice. Le syndicat SUD-PTT avait demandé à La Poste sa méthode de calcul de la charge de travail : refus de la direction, qui dit avoir égaré ses documents. Le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail de La Poste (CHSCT) semble en tout cas donner raison aux grévistes.

« Ce sont les facteurs qui en paient le prix. Cette organisation conduit, d’après le rapport, à « une intensification du travail », avec « une pénibilité accrue » et « un développement des risques physiologiques ». Or, la pénibilité physique et psychique du travail des facteurs est déjà préoccupante. »

Dans un rapport de quelques 130 pages, une expertise indépendante pointe ces nouvelles méthodes de calcul. « Pour contrôler et réajuster les tournées, historiquement, des postiers suivaient d’autres postiers », explique le rapport. Cette page est maintenant tournée. Désormais, la charge de travail est modélisée, à travers des algorithmes. Et l’expertise de tacler : « aujourd’hui, La Poste ne mesure pas la charge de travail, mais elle modélise et elle prescrit. Autrement dit, elle ne cherche pas à dire « ce qui se fait » (le réel), mais « ce qui devrait se faire » (prescrit ce que le réel doit être) et « ce qui va devoir être fait » (prescription ce que le futur doit être). » Face aux nombreux biais – volontaires ou non – des logiciels de modélisation, la charge de travail est sous-estimée, attaque l’expertise. Voire, pour certaines tâches, elle n’est pas du tout estimée.

Ce sont les facteurs qui en paient le prix. Cette organisation conduit, d’après le rapport, à « une intensification du travail », avec « une pénibilité accrue » et « un développement des risques physiologiques ». Or, la pénibilité physique et psychique du travail des facteurs est déjà préoccupante. « Les trois-quarts des répondants déclarent des souffrances au bas du dos », dénonce l’expertise. « Pour un quart d’entre eux, elles sont fréquentes ou permanentes. Pour 22%, elles sont fortes ou insupportables. » Plus de la moitié déclare aussi des souffrances au cou, aux genoux, à au moins l’une des deux épaules. La moitié des facteurs ayant répondu à l’enquête de l’expertise déclare ainsi prendre des anti-inflammatoires. Une situation qui ne peut plus durer.


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