2% pour 2° : Entretien avec l’institut Rousseau autour du financement de la transition écologique

2% pour 2°. C’est le nom qu’a choisi le laboratoire d’idées l’Institut Rousseau pour sa dernière contribution au débat sur la transition écologique et climatique. Dans ce rapport, les experts de l’Institut Rousseau ont livré la première estimation globale du niveau des investissements publics et privés supplémentaires à consentir pour atteindre la neutralité carbone en 2050 et atteindre nos objectifs intermédiaires. Nous avons rencontré Nicolas Dufrêne, directeur de l’Institut Rousseau, ainsi que Guillaume Kerlero de Rosbo et Christian Nicol, coordinateurs de l’étude, pour décrypter les principaux enseignements de leur travail ainsi que leurs implications économiques, politiques et sociales. Entretien réalisé par Etienne Cassel.

LVSL – Alors que le dernier rapport du GIEC, publié la semaine dernière, nous rappelle l’urgence d’investir de manière massive et immédiate dans l’atténuation et l’adaptation au changement climatique, l’Institut Rousseau, think tank dont vous assurez la direction, vient de publier mercredi dernier un rapport d’une ampleur inédite sur les investissements publics et privés nécessaires pour atteindre la neutralité carbone de la France en 2050. Pourriez-vous nous parler succinctement de la méthodologie et des principaux enseignements de ce rapport, que ce soit en matière de coûts ou de principales actions identifiées ?

Nicolas Dufrêne – Nous sommes partis du constat qu’il n’existe à l’heure actuelle ni de recensement, ni de chiffrage global des investissements publics et privés nécessaires pour atteindre la neutralité carbone. Cela fait défaut aux stratégies officielles comme la stratégie nationale bas-carbone (SNBC) ou la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) mais aussi à la plupart des rapports des travaux produits par des associations comme le Shift Project ou negaWatt qui se concentrent sur la question du comment plutôt que du combien. Nous avons voulu remédier à cela en chiffrant le besoin d’investissement nécessaire à la transition. Le premier enseignement central de notre rapport c’est que l’atteinte de la neutralité carbone nécessitera d’investir environ 2% du PIB en plus  chaque année, en dehors des dépenses déjà existantes et qui seront réorientées vers des investissements moins carbonés. Concrètement, cela représente à peu près 57 Mds€ par an, répartis entre 36 Mds€ pour la puissance publique et 21 Mds€ pour le privé. Cette somme n’est pas démesurée et est tout à fait atteignable et abordable. Pour comparaison, cela représente moins que ce que paie chaque année l’État aux banques en matière d’intérêts privés (38 Mds€), moins que le budget de la défense (41 Mds€) ou encore que ce que l’on verse chaque année en dividendes aux actionnaires (49 Mds€ en 2019).

« L’atteinte de la neutralité carbone nécessitera d’investir environ 2% du PIB en plus chaque année. »

Le deuxième enseignement de notre étude est que l’on a une idée assez précise de ce qu’il faut faire. Quelques incertitudes subsistent, notamment en matière énergétique et concernant certaines innovations. Il ne manque réellement plus que la volonté de mener et financer la transition, de conduire ces investissements. Il faut trouver cette volonté politique et arrêter de fixer, de manière quelque peu schizophrène, de grands objectifs très lointains sans jamais mettre les moyens qui vont avec, et ensuite d’augmenter encore ces objectifs sans être sûr de pouvoir les tenir. C’est exactement ce qui se passe avec la stratégie européenne du Fit for 55. Notre rapport propose donc une approche globale complète du point de vue des financements, à même d’éclairer réellement le débat public.

Guillaume Kerlero de Rosbo – Nous avons développé une méthode relativement simple sur le papier pour répondre aux différentes questions que nous nous posions. Tout d’abord, comment décarbone-t-on la France d’ici 2050 ? Pour cela, nous nous sommes placés dans la lignée d’autres études comme le plan de transformation de l’économie française proposé par le Shift project ou le scénario Negawatt. A partir de ces études, nous avons identifié plus de 30 leviers de décarbonation, tous secteurs confondus. Ces leviers sont d’ordre divers : conversion des véhicules thermiques vers des véhicules bas carbone, rénovation des bâtiments, etc. Pour chacun, nous avons défini quel devait être le bon niveau d’ambition et le bon rythme de mise en œuvre pour atteindre la  neutralité d’ici 2050. A quelle vitesse faut-il changer notre flotte de véhicules, combien de personnes cela concerne-t-il, quel rythme de rénovation faudrait-il atteindre d’ici 2050 ? Ensuite, et c’est la principale valeur ajoutée de notre étude, nous avons calculé le coût de mise en œuvre de chacun de ces leviers et répondu aux deux questions suivantes : Combien faut-il investir pour que cette transition se fasse ? Quel effort d’investissement supplémentaire cela représente-t-il par rapport à ce que l’on va de toute façon investir si l’on poursuit la tendance actuelle ?. Enfin, nous nous sommes interrogés sur le rôle de la puissance publique, que ce soit l’État ou les collectivités, pour que la transition ait lieu au bon rythme. Pour chacun des 33 leviers, nous avons donc listé, dimensionné et chiffré les mesures de soutien public qui pouvaient être mises en place. Certaines existent déjà à l’image de la prime à la conversion des véhicules ou des aides à la rénovation, d’autres n’existaient pas et nous avons pu les proposer. Au total, ce sont donc plus de 70 mesures, pour la plupart d’ordre budgétaire et fiscal, pour d’autres d’ordre réglementaire et normatif, qui sont étudiées et chiffrées dans notre rapport. 

Figure 1 – Surcoût lié à la décarbonation, Institut Rousseau

LVSL – L’investissement pour atteindre nos objectifs climatiques est conséquent. Pourtant, votre rapport démontre qu’une telle politique d’investissements aurait des impacts macro-économiques très positifs que ce soit en matière d’emploi, de balance commerciale ou de relocalisation d’activités stratégiques. Pourriez-vous nous détailler ce cercle vertueux ?

Christian Nicol – Le premier cercle vertueux que nous identifions consiste à faire, grâce à la transition énergétique, une économie colossale sur les importations de combustibles fossiles. Ces importations d’énergies fossiles représentent entre 45 et 50 Mds€/an (2019). La transition écologique permettrait donc de redresser la balance commerciale de plusieurs dizaines de milliards d’euros chaque année en sortant des énergies fossiles, somme à laquelle des avantages complémentaires permettent d’ajouter de l’ordre de 7 à 8 Mds€ supplémentaires. Le cabinet de conseil McKinsey prévoit que les exportations de l’Union européenne vont augmenter car en effectuant en premier sa transition, elle aura des avantages compétitifs sur des technologies et expertises nécessaires à la transition.

L’autre bénéfice majeur de la transition, ce sont les créations massives d’emplois, démontrées par plusieurs études. La transition va créer de 300 000, pour l’estimation la plus prudente, à 900 000 emplois (ADEME). Il est ici question de création d’emploi net, incluant 1,1 million d’emplois créés et 800 000 détruits. Nos estimations prennent aussi en compte le coût actuel du chômage. La sortie du statut de chômeur de centaines de milliers de personnes peut permettre jusqu’à 10 Mds€ d’économies chaque année grâce aux cotisations supplémentaires et aux prestations sociales évitées.

« La transition va créer de 300 000, pour l’estimation la plus prudente, à 900 000 emplois. »

Enfin, la transition écologique aura des impacts positifs forts sur la santé de la population. Par exemple, la pollution de l’air est un des grands enjeux de notre temps et engendre chaque année plusieurs dizaines de milliards de dégâts d’un point de vue financier à la Sécurité Sociale. La sortie des énergies fossiles permet de s’attaquer à ce fléau. Certains rapports prudents estiment les économies directes pour la Sécurité sociale à 3 Mds€ par an. Notre plan de transition aborde aussi d’autres thèmes comme celui du mal logement, dont un rapport de l’Assemblée nationale estime le coût à 660 M€ pour la sécurité sociale. Des bénéfices, que nous n’avons ici pas pris en compte, sont aussi escomptés du côté de l’alimentation.

Enfin, les ménages sortent aussi, en moyenne, largement gagnants de cette transition. L’action sur la transition du parc automobile et la rénovation des logements leur est bénéfique et permet une économie moyenne cumulée de 1700 € sur une année.

LVSL – Votre rapport prévoit une répartition de l’effort entre financement public (36 Mds€) et financement privé (21 Mds€) afin de financer la transition écologique. Tout d’abord, sur quoi repose ce choix de répartition ? Ensuite, quels sont les leviers prévus pour inciter les acteurs privés à investir à hauteur de ce qui est nécessaire ? Sont-ils seulement incitatifs ou sont-ils aussi parfois contraignants ?

Guillaume Kerlero de Rosbo – La répartition de l’effort entre public et privé que nous affichons n’est pas un choix a priori de notre part, elle est le résultat d’une méthode consistant à analyser au cas par cas les besoins. Pour chaque levier de décarbonation de notre plan, nous avons défini et dimensionné l’ensemble des mesures de soutien public qui nous semblaient nécessaires pour obtenir les résultats attendus. On en déduit la part des investissements pris en charge par l’État. 

Notre plan de transition repose principalement sur un modèle incitatif, mais des incitations qui reposent sur des aides financières bien réelles. De nombreuses mesures permettent de compenser l’éventuel écart de coût ou de prix entre les solutions vertueuses et celles qui ne le sont pas. Par exemple, le développement de l’agriculture biologique et agroécologique implique de rendre les produits qui en sont issus accessibles à tous. Pour cela, nous proposons une baisse de la TVA sur ces produits pour les rendre plus abordables. En ce qui concerne les véhicules, le prix d’achat actuel des voitures électriques est globalement plus élevé que celui des véhicules à essence ou diesel, raison pour laquelle nous proposons une prime à la conversion venant compenser à hauteur de 80 à 100% la différence de prix pour l’acheteur. Ainsi, le choix devient plus facile et réalisable pour le consommateur, même modeste. La réduction des freins d’ordre économique encourage et facilite le changement de comportement et d’achats.

Dans un certain nombre de cas plus limités, nous proposons de faire appel à des réglementations plus contraignantes, comme sur la rénovation des bâtiments. Pour toute une série de raisons, l’incitation n’est pas toujours suffisante en la matière. On le voit bien aujourd’hui, l’argent public ne suffit pas à déclencher les bons gestes et les bonnes pratiques à un rythme suffisant. Dans ce genre de cas, il faut obliger à ce que la rénovation se fasse, à un moment adéquat du cycle de vie du logement : au prochain changement de locataire, de propriétaire, au prochain ravalement de façade. L’introduction de l’obligation permet de s’assurer que la transition ait lieu face à l’ampleur de l’enjeu. Précisons que dans notre plan, toute mesure contraignante est systématiquement doublée des outils d’accompagnement et de financement permettant de s’assurer que les acteurs ont la possibilité et les moyens de la respecter.

LVSL – Vous estimez le besoin global d’investissements supplémentaires annuels pour atteindre la neutralité carbone à hauteur de 57 milliards d’euros par an, dont 36 milliards d’euros via un financement public. Quels seront les outils de financement que vous préconisez ? Aurez-vous recours à un endettement supplémentaire ? Est-ce soutenable selon vous ? 

Nicolas Dufrêne – D’une part, la dépense prévue est parfaitement soutenable, parce que la somme est relativement limitée. En effet, elle représente moins de 10% du budget de l’État hors sécurité sociale. D’autre part, parmi les leviers que nous identifions, nous recommandons aussi de supprimer un certain nombre de niches fiscales. Nous proposons aussi quelques taxes supplémentaires, par exemple sur la viande de bœuf non biologique et non issue de l’agroécologie, celle sur le gasoil routier, qui  représente aujourd’hui plus de 1 Mds€, ou la dépense fiscale relative au kérosène qui représente près de 3 Mds€. Le Réseau d’Action Climat a chiffré entre 15 et 20 Mds€ les économies possibles sur les dépenses fiscales. Par ailleurs, comme l’a dit Guillaume, à chaque fois qu’une dépense fiscale est supprimée, le rapport propose l’accompagnement à mettre en face. C’est le cas par exemple sur le carburant agricole, on supprime la niche fiscale mais on s’assure que les agriculteurs bénéficient d’aides suffisantes pour acheter des tracteurs propres et limiter le surcoût. 

L’endettement est aussi un outil tout à fait utilisable. Les taux demeurent encore très faibles. Par exemple, l’État a emprunté 24 Mds€ sur des échéances jusqu’à 30 ans à un taux inférieur à 1% rien que sur les deux premières semaines du mois de février 2022. Donc en fait c’est très facile, d’autant plus qu’à chacune des demandes de financement de l’État, il y a 3 fois plus d’offre de la part des investisseurs que de demande de l’État. Le financement sera d’autant plus facile si l’on s’autorise l’utilisation de leviers un peu moins orthodoxes comme celui de la politique monétaire. On voit que dans la période récente, à chaque crise, qu’elle soit sanitaire ou financière, la BCE neutralise complètement le coût de financement de l’État en rachetant massivement de la dette publique sur les marchés ce qui conduit à écraser les taux d’intérêts à un niveau proche de 0% tout en maximisant la liquidité de la dette publique. . Ce qui a été fait pour la crise sanitaire et pour la crise financière, il faut aussi le faire pour la crise écologique. L’enjeu pour la survie de notre société est aussi important même s’il est plus éloigné. En outre, les investisseurs vont avoir de plus en plus besoin de véritables green bonds, qui ne soient pas du green washing

On pourrait par ailleurs, si l’endettement était vraiment un problème, imaginer des mécanismes d’injection monétaire directe, par exemple en finançant les banques publiques d’investissement via la banque centrale ou en finançant des fonds ad hoc

Enfin, il y a deux autres leviers de financement qu’il me semble important d’évoquer : un qui est dans le rapport et un autre qui n’y est pas. Celui qui est dans le rapport, c’est la commande publique : elle représente plus de 200 Mds€ chaque année, sauf qu’aujourd’hui l’Observatoire de la Commande Publique Responsable montre que moins de 13% des marchés publics ont de réelles clauses environnementales. Ce problème est lié au fait que, dans les marchés publics, le critère prix écrase tous les autres. Il faut donc contraindre par la loi les acheteurs publics à ce que les critères écologiques et sociaux représentent une part au moins aussi importante, voire plus que le critère prix, pour changer les comportements. S’il faut aider les collectivités pour faire ça, on les aidera via un Fonds d’aide à la commande publique verte qui aujourd’hui n’existe pas mais qu’il serait possible de créer.

Un dernier mot sur le levier non abordé dans notre rapport. Ce levier regroupe les mécanismes d’incitation et de mobilisation de l’épargne financière des Français vers les investissements écologiques. On s’occupe un peu moins des financements privés mais on aurait tout intérêt à développer des mécanismes de mobilisation de l’épargne privée vers du financement de la transition via des livrets dédiés. Cela existe déjà un peu, mais il faudrait le faire via des mesures davantage contraignantes. 

Figure 2 – Financement de la transition, un investissement somme toute raisonnable, Institut Rousseau

LVSL – L’atteinte de la neutralité carbone est aussi une question de changements de modes de vie. Dans ce contexte, est-ce que le plan part du principe que la société fonctionne toujours à peu près de la même manière en 2050 ou un pari est-il fait en matière de réglementations et de sobriété de la part de la population qui, par exemple, feraient que les gens se déplacent ou consomment moins ?

Christian Nicol – Les hypothèses qu’on a faites restent des hypothèses prudentes, nous nous sommes principalement basés sur celles d’autres scénarios comme la stratégie nationale bas carbone. De fait, nous intégrons un peu de sobriété, par exemple au niveau de la diminution du nombre de voitures particulières, de camions. Mais en parallèle nous proposons un plan d’investissement massif dans les transports en commun et pour le redéveloppement du rail. Ainsi, certaines mobilité auront changé dans le France de 2050 mais il n’y en aura pas forcément moins. Dans notre scénario, il faudra changer des habitudes de vie, mais pas de manière aussi radicale que chez Négawatt par exemple. 

Guillaume Kerlero de Rosbo – D’un point de vue méthodologique, notre objectif n’était pas forcément de choisir un unique scénario qui trancherait clairement dans le champ des possibles, notamment en termes de modes de vie. Je pense notamment au rapport de l’ADEME 2050 qui est sorti récemment et qui décrit différents modes de vie possibles suivant les choix de société faits pour décarboner la société. Notre travail n’avait pas vocation à choisir strictement un camp mais plutôt à évaluer l’ampleur économique de ces transitions, à travers des ordres de grandeurs qui ne soient pas trop restrictifs. Dans tous les cas, la population française de 2050 se déplacera moins, quel que soit le degré, elle prendra moins l’avion et plus le train, moins la voiture et plus le vélo. Elle mangera mieux, moins de viande, mais de meilleure qualité. Elle vivra dans des logements plus confortables car mieux isolés thermiquement et phoniquement. Elle aura moins besoin de se déplacer au quotidien pour avoir accès aux différents services publics, à ses magasins de proximité. Concrètement, c’est le schéma général “lotissement-voiture-centres commerciaux” et “1h de voiture pour aller au travail” qui va nécessairement être remis en cause. Cette transition peut s’accompagner d’une réelle hausse de qualité de vie et en cela aussi, elle est désirable. Le niveau exact de changement culturel et de bousculement des pratiques et modes de vie dépendra du scénario spécifique que nous choisirons collectivement d’adopter. 

Figure 3 – Les leviers de décarbonation proposés par le rapport, Institut Roussea

LVSL – À la suite de la pandémie, un certain nombre de plans de relance avec une part d’investissements dits “verts”, relativement faible au regard de l’enjeu, ont émergé. Or, comme vous le soulignez, l’application d’un plan comme celui de l’Institut Rousseau tenant réellement compte des enjeux de décarbonation possèderait un certain nombre d’impacts positifs. Ainsi, qu’est-ce qui explique l’insuffisance complète des politiques climatiques sous les deux derniers quinquennats alors qu’on aurait tout intérêt à agir ?

Nicolas Dufrêne – C’est toujours la même question qui se pose dès lors qu’on veut se fixer des objectifs ambitieux : la reconstruction écologique se heurte au mur de l’argent. C’est pour ça que nous avons voulu produire ce rapport. Je l’ai dit de manière un peu provocante : les questions de moyens financiers, ce sont des questions “Dracula” parce qu’on craint de les mettre en lumière. C’est toujours un problème parce qu’on peut adopter des objectifs ambitieux, même passer des lois, mais s’il n’y a pas les moyens derrière, les choses ne changeront pas ou pas assez vite. Par exemple, la loi économie circulaire qui a été faite sans quasiment ajouter un euro d’argent public, fait quasi exclusivement reposer les enjeux sur les filières à responsabilité élargie du producteur (REP). Les politiques publiques préfèrent systématiquement inciter les acteurs privés à agir plutôt qu’à les contraindre. Pourquoi pas, mais au bout d’un moment ce n’est plus suffisant pour agir vite et de manière radicale. 

« Les politiques publiques préfèrent systématiquement inciter les acteurs privés à agir plutôt qu’à les contraindre. Ce n’est plus suffisant pour agir vite et de manière radicale. »

C’est d’ailleurs pour répondre à cet enjeu que la part du financement public dans le plan est à ce niveau. Dans un certain nombre de domaines, il n’y a que la puissance publique qui a la surface financière et la capacité d’impulser un véritable changement, qui soit rapide et efficace. Les acteurs privés ne l’ont pas ou essaient parfois même dans le pire des cas de retarder les changements le plus possible. Je pense par exemple aux banques qui ont dans leur stocks un certain nombre d’actifs financiers liés aux énergies fossiles, de valeur supérieure à leurs fonds propres. Si demain le rythme de perte de valeur de ces actifs s’accélérait, ces banques se retrouveraient vite en faillite, comme nous l’avions mis en évidence dans un précédent rapport de l’Institut . Ainsi, à chaque fois, nos objectifs se heurtent au mur de l’argent et à une idéologie de la moindre dépense publique, à la conviction idéologique que le marché devrait rester le seul vecteur de transformation et que ce n’est pas à l’État de donner des plans ou de fixer un cap. Or on comprend bien aujourd’hui que sans un minimum de planification, de programmation à long terme, la transition bas carbone et plus encore la transition écologique globale de nos modes de vie ne se fera pas. A partir d’un moment, il faut associer une volonté, des moyens et la mise en œuvre sur le terrain de tout cela. 

Pour nous c’est vraiment un non sens, quelque chose d’absurde que ces investissements ne se fassent pas, parce que comme vous le soulignez dans votre question, le secteur privé aurait tout à y gagner. Il ne s’agit pas de faire uniquement des plans descendants de l’État qui n’impliquent pas les acteurs privés. Au contraire ! Toute cette commande publique supplémentaire, cette réallocation d’argent, ces incitations à rénover le bâti vont profiter aux entreprises ! De plus, les emplois induits sont non délocalisables et vont conduire à du fonctionnement économique, des salaires, tous les avantages que Christian a rappelé tout à l’heure. Je pense qu’aujourd’hui on est dans une forme d’aveuglement face aux questions budgétaires, monétaires et face aux outils publics de financement qui nous conduisent dans le mur et cela sans aucune raison valable.

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Christian Nicol – Les avantages que les différents acteurs pourraient en retirer ne sont pas suffisamment connus et pas suffisamment chiffrés. C’est quelque chose qu’il faudrait bien plus mettre en avant. Le financement est souvent le premier blocage. Les acteurs ne savent pas quels avantages ça leur apporterait mis à part qu’on arrêterait de polluer (et pour certain ce n’est même pas une raison suffisante).

Guillaume Kerlero de Rosbo – La puissance publique est d’accord pour rester dans les schémas de rentabilité court terme du privé sans voir plus loin que le bout de son nez, sans voir que, ne serait-ce qu’à court-moyen terme, des bénéfices sont engrangeables si on fait ce qu’il faut, au delà du fait que c’est nécessaire de la faire.

Nicolas Dufrêne – Oui, c’est toute la difficulté de vouloir diriger l’Etat comme s’il s’agissait d’une entreprise. J’ajoute qu’au sein de l’Etat il y a beaucoup de gens qui sont conscients de la transition à mener et que le principal blocage se situe en fait à Bercy. C’est quelque chose qu’il faut rappeler, comme il faut rappeler que malgré les grands discours écologistes, près de 6 000 postes ont été supprimés au Ministère de la transition écologique et dans ses opérateurs au cours des 5 dernières années. Plus de 20 000 postes si on remonte jusqu’à  2007 : c’est autant de personnel en moins pour les DREAL (Direction régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement), l’ONF (Office National des Forêts), l’OFB (office français de la biodiversité), pour Météo France, qui jouent tous un rôle fondamental sur la question de l’adaptation au changement climatique et des évolutions climat. Non seulement l’argent nécessaire pour faire la transition bas carbone n’est pas investi, mais en plus de cela, on se prive d’année en année d’un certain nombre de compétences qu’il va falloir reconstruire sans trop attendre si on veut avoir des résultats.

LVSL – Pour finir, une question en lien avec le contexte de la présidentielle. Le climat ne concerne que 2,7% des temps médiatiques à la télévision et il n’en est pas assez souvent question dans le débat politique. Pourtant, plusieurs candidats ont dévoilé des projets relativement complets sur l’enjeu climatique, à l’image des comparatifs établis par I4CE ou le Shift Project. Selon vous, les candidats ont-ils bien mesuré l’effort à consentir et les programmes permettent-ils de répondre à l’urgence climatique ? Par rapport à 2017, diriez-vous que la situation politique sur ces sujets s’est améliorée ou dégradée ?

Guillaume Kerlero de Rosbo – C’est très hétérogène, c’est le moins qu’on puisse dire. Vous avez mentionné le Shift et I4CE, l’Affaire du Siècle évalue aussi les candidats là-dessus. Sans donner de noms puisqu’on n’est pas là pour promouvoir qui que ce soit, quelques programmes sont relativement complets et vont dans la bonne direction, en posant les bonnes premières pierres. D’autres programmes sont complètement à côté de la plaque, pour qui ce n’est même pas un sujet ou qui choisissent volontairement d’en faire un non-sujet. 

Christian Nicol – Certains ont pris en main le sujet et ont fait de vrais plans chiffrés, et en général qui arrivent à 20-30 Mds€ d’investissements par an, tandis que d’autres proposent entre 5 et 8 Mds€. Je parle de chiffres parce que notre rapport est très chiffré mais ça donne un premier indicateur. Ceux qui sont contents parce qu’ils mettent 5-8 milliards pour l’environnement sont complètement à côté de la plaque. Alors même que les plans qui vont dans le bon sens dépassent les 20 Mds€ et ne sont même pas à la hauteur, même s’ils vont vraiment dans le bon sens. 

« Certains ont pris en main le sujet et ont fait de vrais plans chiffrés, et en général qui arrivent à 20-30 Mds€ d’investissements par an. »

Guillaume Kerlero de Rosbo – Le montant des enveloppes décrites est en effet un bon indicateur de la volonté de faire même si ce n’est pas engageant à ce stade, surtout pour des candidats qui ne sont pas forcément en position de gagner. Pour autant, on voit vraiment une différence entre d’un côté des plans chiffrés assez détaillés et de l’autre, ce qu’on décriait en introduction : un double discours où on s’en tient encore et toujours à des objectifs qualitatifs un peu flous du type “il faudrait faire ceci, ou cela” sans jamais entrer dans les détails de la manière ni des moyens à mettre en œuvre pour y arriver.

Nicolas Dufrêne – Je rajouterai à cela qu’aujourd’hui aucun parti ne semble être en capacité d’accomplir un travail comme celui qu’on a fait, ce qui est quand même inquiétant parce que ça veut dire qu’au niveau des partis politiques, l’expertise nécessaire pour construire des plans semble ne plus exister, ou en tout cas être trop limitée pour conduire à des évaluations vraiment sérieuses alors qu’ils ont le temps, les moyens et l’argent nécessaire. Ce manque-là n’est pas un bon signe pour juger de la vitalité des partis politiques et du débat démocratique. Par ailleurs, il faut bien avouer que par rapport à 2017, une nouvelle fois les enjeux climatiques ne sont pas vraiment au cœur de la campagne, même si quelques candidats peu nombreux essaient d’en parler sérieusement. Alors il y a, bien sûr, une actualité brûlante avec l’Ukraine, mais quand même, avant la guerre en Ukraine on passait un temps énorme sur l’immigration, la sécurité, et tous les épouvantails agités par l’extrême-droite. Finalement, le débat sur les questions écologiques, donc économiques et sociales puisque les trois enjeux sont connectés d’une manière vraiment étroite, est passé à la trappe. Il y a une pétition qui est en train de circuler qui appelle à fixer un minimum sur le temps consacré au changement climatique dans les médias. C’est une solution contraignante vis à vis de ce qu’on pourrait initialement penser comme étant la liberté de la presse, mais on en est à un tel degré (et c’est pas le seul sujet d’ailleurs) d’irresponsabilité, il faut le dire, dans le débat public, qu’il faut peut-être en passer par ce genre de mesures contraignantes.

LVSL – Un mot de conclusion ?

Nicolas Dufrêne – Je reprendrai la citation de Clémenceau en début du rapport : « Il faut d’abord savoir ce que l’on veut, il faut ensuite le courage de le dire, il faut ensuite l’énergie de le faire ! »

Guillaume Kerlero de Rosbo – Ta citation me fait penser à une autre de Churchill : « Mieux vaut prendre le changement par la main avant qu’il ne nous prenne par la gorge. » C’est très vrai sur les questions d’environnement. Est-ce qu’on préfère choisir et piloter maintenant le changement de société que l’on veut, ou est-ce qu’on préfère le subir plus tard, dans l’urgence et, probablement, la violence ? Il n’y a pour le moment pas de fatalisme, bien que plus pour longtemps et bien que les conséquences de l’inaction passée se fassent déjà sentir et ne s’arrêteront pas là. Les solutions existent, elles sont connues, et nous venons de démontrer qu’elles sont abordables et finançables, même dans le système actuel (qui peut être questionné par ailleurs). Il faut lever la tête du guidon et s’y mettre maintenant, pas demain, et à fond, pas à moitié. Nous avons toujours en nous la capacité d’initier un pas de côté et d’opérer les changements nécessaires.

Le rapport complet est disponible ici.