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J'accuse, Zola / Wikimedia Commons
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De la profondeur, du souffle, de l’empathie, de l’éloquence et surtout : de la politique. Le lecteur saura certainement trouver, au sein de la création littéraire récente, les éléments d’une littérature populaire.


Émerge en France, et dans d’autres démocraties occidentales, un sujet politique dont l’importance va croissante au fil des scrutins : le peuple. Peuple volontiers contestataire et relativement divisé, mais qui formule parfois le sentiment d’une condition largement partagée : celle d’évoluer dans un jeu économique et institutionnel qui fait désormais une majorité de perdants. Poussées par les enjeux des politiques publiques et les surprises électorales, les sciences sociales se sont saisies de la question il y a déjà plusieurs années, et ont fait fleurir une terminologie adéquate. France périphérique, précariat, déclassés, oubliés de la mondialisation – des mots amplement repris dans le débat public.

Qu’en est il sur le plan littéraire ? La création s’est elle saisit de ce sujet nouveau ? N’ayant pas à se soucier outre mesure des conséquences électorales de la situation sociale du pays, la littérature a peut-être l’opportunité d’aborder la question d’un point de vue plus vaste. Et bien que toujours soumise aux contraintes de la fiction et du récit, elle n’en garde pas moins une formidable puissance de description sociale. Plus encore, elle donne au champ politique ce qu’il a perdu depuis un certain temps : une consistance humaine.

Au cours de diverses lectures, nous avons retenus quelques romans qui se saisissent de l’enjeu : le très médiatisé Vernon Subutex de Virginies Despentes, une découverte de rentrée littéraire Fief de David Lopez, et l’iconoclaste Qui a tué mon père d’Édouard Louis. Trois auteurs de talent, d’horizons et d’âge divers, qui ne sauraient résumer à eux seuls l’immensité des possibles en la matière, mais dont les succès en librairies attestent que même en se limitant aux têtes de vente, on y découvre déjà son bonheur. Les quelques éléments d’analyse qui suivent reflètent pour beaucoup un enthousiasme certain à la lecture de ces ouvrages et ne constituent au fond qu’un long et vibrant conseil de lecture.

Dans son Vernon Subutex, Virginie Despentes nous fait le portrait d’une France en ébullition. Au travers des pérégrinations d’un ancien disquaire devenu chômeur, puis SDF, elle croque l’extraordinaire diversité de ceux que ce début de siècle laisse amers, déçus, lésés, révoltés. Roman vocal, rythmique, où l’évaporation cruelle des idéaux collectifs fait écho aux souvenirs des années mythiques de la culture rock. À l’image de son héros venu d’un autre âge – celui où l’on rêvait à l’hédonisme pop d’un monde d’amour et d’audace – toute une galaxie de personnages se heurte à la dureté et la froideur d’un ordre socio-économique qui les rejette, les phagocyte ou les ignore. Il ne reste alors à cette foule de marginaux que la jouissance des corps, la musique et la danse, qu’ils érigent en bastion d’une contre-culture en germe. Et le groove, le beat, se hissent au-dessus du simple plaisir festif pour accéder au statut de quasi spiritualité.

Fresque pessimiste et sans concessions, Vernon Subutex est cependant bien plus qu’un simple cris de colère littéraire. Et s’il peut se lire comme un guide d’introduction à la pop culture – les références musicales y foisonnent, témoignant d’une impressionnante érudition de l’autrice sur la question – le roman s’aventure également sur le terrain politique. En multipliant les points de vues et les trajectoires croisées, Virginie Despentes balaye la quasi totalité du spectre sociologique français – du chômeur au trader, du militant identitaire à l’actrice porno transgenre – nous livrant avec une fidélité étonnante le tableau d’une société criblée d’antagonismes. Une plongée dans un labyrinthe d’intimités clivées où se jouent les mystères des passions collectives les plus profondes. Terrorisme, guerre des classes, destin national, les diagnostiques et les convictions s’engendrent, s’affrontent, se transforment au sein d’une population aussi hétérogène que conflictuelle.

« Et le groove, le beat, se hissent au dessus du simple plaisir festif pour accéder au statut de quasi spiritualité. »

Un tableau noir et caustique donc, au dessus duquel on s’élève pourtant, porté par le souffle lyrique et l’écriture mordante de l’autrice. Car la force de Vernon Subutex réside, au-delà de son style populaire et soigné, dans sa construction. En superposant les expériences existentielles, en donnant une voix singulière à chacun de ses personnages, Virginie Despentes suscite curiosité et empathie pour chacun d’entre eux. Au contact de « la bande à Subutex » qui lutte activement contre l’isolement et la désintégration sociale, on s’y découvre des camarades, des voisins, des frères et sœurs, tant la profondeur et le détail du récit nous renvoient aux ressorts primaires de la vie commune.

Aux embardées d’un système socio-économique en roue libre, aux périls civilisationnels et aux bulldozers de l’Histoire, Virginie Despentes oppose l’esquisse d’une compassion publique, aux accents parfois délibérément bibliques. Servi par une intrigue originale et un sens de la mise en scène magistral, Vernon Subutex nous donne ainsi l’expérience littéraire de l’amour moderne du prochain, ce subtil élan par lequel on saisit les causes tragiques de la faiblesse humaine.

D’une facture et d’un ton très différent, Fief nous projette dans une atmosphère nouvelle. Si l’on retrouve comme chez Despentes le souci d’écrire dans une langue actuelle, orale, à l’image de ses locuteurs contemporains, David Lopez lui donne une place bien plus fondamentale. Loin des odyssées christiques et des grandes fresques, il développe au contraire son premier roman autour d’un microcosme : celui d’une bande de jeunes hommes, perdus dans une ville moyennes entre la banlieue et la campagne, dont il nous décrit la vie stagnante et incertaine. L’intrigue ? Un jeune homme tente vainement de vivre sa vie avec conviction. L’Amour, l’Ambition, la Victoire, lui sont autant de sommets inaccessibles tant il intériorise le poids des déterminismes sociaux. Dans cet ailleurs aux allures de nulle part, tout est vu sous le prisme d’une sorte de nonchalance résignée ; on se fait une raison, on vit à l’écart de la vie sans trop s’en faire, on se laisse couler dans l’ordre des choses. Le salut viendra, pour cette équipe de choc aussi attachante que paumée, du pouvoir des mots et des plaisirs de la conversation. Roman d’un jeune boxeur versé dans le rap, l’écriture y est en effet précise, incisive, scandée par les éclats et jeux d’esprit de la bande. Entre argot péri-urbain, idiome de banlieues et trouvailles personnelles, la langue est leur ultime territoire, leur refuge, leur fief, où il se créent de toutes pièces une mythologie collective.

« Le charme de Fief, c’est de tenter le portrait littéraire d’une génération qui lutte sans trop savoir contre quoi, qui se sent oubliée sans vraiment savoir par qui, et qui se cherche, dans les mots, un horizon. »

Rédigé dans un style qui sonne et qui détonne, le roman de David Lopez est un bijoux d’exploration sociologique autant qu’une ode à la créativité linguistique de son milieu social. À la première personne du singulier, l’auteur nous donne à voir un groupe traversé par un réseau d’affects complexes – mélange de naïvetés éclairées, d’amertumes tranquilles, de fiertés flottantes – à partir desquels se constituent une culture et une dignité que la société leur refuse. Retournant le sens de leurs stigmates – une mémorable scène de dictée devient un concours du plus grand collectionneur de fautes d’orthographes – la petite troupe s’approprie ainsi l’anonymat social pour en faire une joie de vivre. Assez éloigné des grands sujets politiques, le roman a cependant l’immense mérite de décentrer sociologiquement la création littérature, d’ouvrir une fenêtre sur une réalité voisine mais parallèle, potentiellement étrangère au lecteur (de l’aveu même de l’auteur, ses personnages n’achètent ni ne lisent de livres). Le charme de Fief, c’est de tenter le portrait littéraire d’une génération qui lutte sans trop savoir contre quoi, qui se sent oubliée sans vraiment savoir par qui, et qui se cherche, dans les mots, un horizon.

Décentrer sociologiquement la littérature… Un projet que n’aurait certainement pas renié Édouard Louis, dont la vocation créatrice se revendique comme la volonté franche et simple de « donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais ». Avec son nouveau texte Qui a tué mon père, il entreprend ainsi l’histoire brève et fatale d’un corps, celui de son père. Un corps broyé par le poids écrasant de l’ordre socio-économique moderne, mais également le corps d’un homme épris des signes extérieurs de la virilité et qui doit élever un fils gay.

« La politique pour certains est une question esthétique, pour d’autres elle est une question de vie ou de mort, elle imprime ses marques dans les corps. En quelques pages, tout est dit des fractures de la société française, de leur enracinement, de leur violence. »

Sujet banal en soi, la relation de l’auteur à son père nous est cependant restituée avec une rare intensité, qui tient à la manière et au style adopté par Édouard Louis pour rendre compte de la vie de son père par le prisme du pamphlet politique. Car c’est justement les diagnostiques tranchés, la clarté des accusations, la netteté des évidences qui donnent au récit sa force et sa profondeur. La politique pour certains est une question esthétique, pour d’autres elle est une question de vie ou de mort, elle imprime ses marques dans les corps. En quelques pages, tout est dit des fractures de la société française, de leur enracinement et de leur violence.

Fractures de classes, fractures de genres. Esquissé chez David Lopez, le thème de la construction genrée est ici abordé de plein fouet, à travers les destins si différent des deux hommes. Un père irascible et dépassé, un fils qui s’échappe dans les temples parisiens du savoir. Et la mécanique implacable des passions tristes. Détrônés par la performance scolaire, les attributs de la force physique deviennent l’arme et le talisman du faible, du perdant, du relégué au bas de l’échelle méritocratique. Touché par la débâcle d’un homme qui se définit uniquement par ce qu’il n’est pas, et saisissant les ressorts de son homophobie existentielle, Édouard Louis redécouvre le corps de son père et désigne des responsables.

En faisant le choix de nommer ce que la politique fait souffrir aux corps, Édouard Louis s’inscrit dans la filiation d’une littérature qui dénonce et fustige au risque de se perdre en hyperbolisme. Pourtant, si les mots sont forts, la rage est contenue et le geste sincère. Pas de fantasmes romantiques, rien qu’une réalité humaine, impitoyable et glacée.

Ainsi se dessine peut-être – au regard des trois exemples cités, certes loin d’être exhaustifs – ce qu’on pourrait appeler un « populisme de lettres ». Sans se limiter aux seuls regards politiques, souvent sombres, qu’ils développent, nos trois auteurs partagent en effet une aspiration à incarner des vies, complètes et denses, dans lesquelles se retrouve spontanément le politique, comme l’une des expériences existentielles des personnages. Le talent des fictions commentées ici est de donner une voix entière et pleine à ceux qui d’ordinaire ne sont écoutés que pour leurs souffrances, ou tout simplement oubliés de la représentation symbolique. Plus que porter les difficultés ou les infortunes d’individus, elles portent leurs préoccupations, leurs convictions, leurs visions du monde, nous invitant par là à parcourir tous les stades et les nuances psychologiques qui les constituent. Et la littérature, par sa magie et sa puissance, nous fait entrevoir un rapport politique nouveau aux classes populaires : l’oublié, le perdant, le précaire n’est plus simplement une personne à plaindre mais un miroir, un être multiple, un égal. Il n’est plus l’élément périphérique ou accessoire du monde social, mais le cas général, l’individu moyen.

De telles qualités ne pouvaient cependant que faire planer l’ombre des grandes plumes du réalisme littéraire sur les frêles épaules de ses héritiers. Mais là aussi, notre nouvelle littérature parvient à dépasser les monuments d’un Zola, d’un Hugo ou d’un Flaubert. À chaque siècle sa littérature et sa sociologie. Chez Virginies Despentes, la France est un carnaval de marginaux qui finissent par prendre conscience de leur majorité sociale. Chez David Lopez ou Édouard Louis, l’oppression c’est l’indifférence.

« Et la littérature, par sa magie et sa puissance, nous fait entrevoir un rapport politique nouveau aux classes populaires : l’oublié, le perdant, le précaire n’est plus simplement une personne à plaindre mais un miroir, un être multiple, un égal. »

En partant d’une France contemporaine, actuelle, nos auteurs participent aussi à l’élaboration quotidienne de sa langue – sans doute plus caustique, plus lapidaire que son aînée du XIXè siècle mais si bien adaptée au récit de son époque ! Et, par d’autres moyens esthétiques et stylistiques, perdure toujours l’idéal d’une littérature populaire : celui de donner à un peuple la faculté de se représenter soi même.


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