Hannibal vainqueur contemple pour la première fois l'Italie depuis les Alpes. Tableau de Francisco de Goya.
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L’heure est venue. L’occasion présente est trop importante pour manquer de la saisir. Il faut en effet tenter de mettre au jour ce qui se joue dans l’extraordinaire crise devant nous. Malgré le temps que le confinement offre à chacun, il reste difficile de lire les conséquences de la multiplication des crises qui feraient passer la tempête de 2008 pour une vulgaire bourrasque. Ce qu’on sait, tout simplement, c’est qu’un grand changement culturel a commencé et qu’une nouvelle étape de décomposition de l’hégémonie néolibérale s’est enclenchée. Ce basculement reste indécis, car il peut déboucher sur deux modèles de société antagoniques : le néolibéralisme autoritaire, dépecé de la nécessité d’un consentement élargi, ou un compromis keynésien écologique.


On le pressentait, l’année 2020 démarrait de façon cauchemardesque. Entre les risques de guerre avec l’Iran, propices à allumer la poudrière du Moyen-Orient, et les incendies en Australie, il était difficile de ne pas penser que tout foutait le camp. À vrai dire, cela fait bien un an et demi que le sentiment que le sol se dérobe sous nos pieds traverse les esprits. Malgré la prompte amnésie collective, il est irréalisable d’oublier que les gilets jaunes ont bien mis en branle toute la structure sociale et fait trembler le pouvoir en place. Ils ont pressé on ne sait quel interrupteur qui semble toujours enfoncé sur On. Si ces événements n’ont pas de lien évident ni objectif, ils ont tout de même révélé que quelque chose couvait. Ils ont construit le sentiment épars qu’un mécanisme s’est cassé à l’intérieur du néolibéralisme et que d’autres à-coups étaient devant nous.

Une décennie perdue s’achève. L’hégémonie néolibérale a, bon an mal an, reconstruit sa cohérence interne après le choc important provoqué par la crise de 2007-2009. Ce maintien du statu quo s’est fait au prix de politiques d’austérité agressives en Europe. Du droit du travail jusqu’aux protections multiples de nos États-providence, tous les assauts ont été permis : retraites, santé, hôpitaux, etc. Ce sont donc des sociétés affaiblies, moins bien armées, qui affrontent la pandémie en cours, à l’exception des pays du Nord de l’Europe qui n’ont pas subi les mêmes purges budgétaires et qui bénéficient depuis le début de leur position dans la construction européenne. Mais ce retour au business as usual, payé par un accroissement des inégalités, masquait d’énormes fragilités sous-jacentes. Notre système économique a implosé à la suite de la propagation d’un simple virus, qui n’est jamais moins qu’un choc externe, mais le pire est bien devant nous. Les chutes rapides des cours des bourses et l’explosion du nombre de chômeurs dans les pays au droit du travail « flexible » (États-Unis, Espagne, etc.), ne sont que des mises en bouche face à ce qui nous attend.

La fin d’un modèle

Quelles étaient les fragilités qui conduisent la société aujourd’hui au bord du précipice économique et social ? Il est possible d’en lister quelques-unes sans chercher à être exhaustif. En premier lieu, l’évident écartèlement des chaînes de valeurs mondiales. Le secteur automobile et le secteur aérien en sont les premières victimes, sans parler du secteur médical. Lorsqu’il faut se fournir en pièces dispersées dans le monde entier, à flux tendus, la sensibilité au premier choc logistique s’en trouve accrue. En second lieu, le montant des dettes héritées de la dernière crise, publiques et privées, conjuguées à un contexte de faible inflation lié aux politiques d’austérité, notamment salariale, a obligé les principales banques centrales du monde à mener des politiques monétaires dangereuses. Depuis dix ans désormais, la FED, la BCE et la Bank of England impulsent des politiques monétaires expansionnistes qui ont péniblement empêché une entrée de nos économies en déflation, mais permis une explosion du prix des actifs financiers. Ces programmes de rachats d’actifs et de baisse des taux d’intérêt ont charrié avec eux des bulles immobilières de nature à augmenter les inégalités. Mais ils ont aussi eu pour conséquence d’accroitre les fragilités financières et le risque systémique. Dans un contexte de taux bas, les acteurs des marchés financiers, en particulier ceux qui sont peu régulés (shadow banking), prennent plus de risques pour maintenir leur rentabilité. Ces institutions s’endettent massivement pour mener leurs opérations et s’exposent à des pertes démultipliées en cas de renversement du cycle. C’est à ce type de renversement que l’on assiste, amplifié par l’effondrement des prix du pétrole, une des matières premières les plus financiarisées, omniprésente dans les bilans des banques.

En troisième lieu, les faiblesses de l’Union européenne, qui n’a jamais aussi mal porté son nom malgré les faux-semblants médiatiques et le marketing des médiocres plans approuvés à l’Eurogroupe et au Conseil européen pour in fine préserver les apparences. Cela fait désormais trop longtemps que ces réunions n’ont d’autre but que de sortir des communiqués de presse à partir de formulations a minima sans engagements réels. Les États de l’UE, dans leur divergence croissante, sont devenus des experts de l’enfumage. Le problème est bien entendu que de plus en plus de monde le remarque. 500, 1000, 1500 milliards d’euros, des chiffres mirobolants sont agités dans la presse pour essayer de prouver que l’Union fait quelque chose et que « vous voyez, nous sommes unis », alors que le fossé se creuse entre le Nord et le Sud. Voici la recette de ces chiffres qui n’engagent à rien :

1) Des crédits garantis, qui vous permettent d’annoncer un montant qui représente souvent dix fois votre exposition réelle. Pour 350 milliards de crédits garantis, l’exposition réelle peut ne pas dépasser les 35 milliards, selon le taux de faillite des entreprises qui voient leur crédit être garanti par l’État ;

2) Le recyclage de dépenses déjà prévues dans des programmes déjà existants et déjà financés ;

3) Des fonds qui simulent un endettement commun pour afficher une solidarité collective alors que leur utilisation (conditionnée) et leur fléchage n’apportent rien par rapport à un financement national dans un contexte où la BCE rachète les dettes publiques sur le marché secondaire.

Mixez ces trois ingrédients selon votre convenance et vous obtiendrez à peu près tous les plans annoncés en grande pompe ces dernières années, du plan Juncker au dernier accord européen, sans que le problème principal ne soit jamais affronté : le besoin d’un stimulus direct de l’économie, d’un grand plan d’investissement, et non de garanties de crédits et autres instruments détournés.

L’Union européenne est ainsi devenue un abîme de la post-politique dans lequel certains États se comportent comme des petits comptables de province près de leurs sous, Allemagne et Pays-Bas en tête, pendant que d’autres s’enfoncent dans le déclassement, on pense bien sûr à l’Europe du Sud. Au milieu, la France, couarde, signe des lettres en faveur des coronabonds et de la mutualisation des dettes au Conseil européen, en contradiction profonde avec les positions rhénanes, tout en restant bloquée dans le « franco-allemand », ce qui la conduit à abandonner ses propositions au moindre refus. L’Union européenne n’a pas besoin d’un simulacre de consensus pour préserver les apparences, mais d’un conflit ouvert sur la marche à suivre pour le futur. Pourquoi la France n’a-t-elle pas assumé de mettre sur pied un instrument de dette commune avec les treize autres États de la zone euro qui y étaient favorables ? C’est tout à fait légal et cela peut se faire dans le cadre des traités. Cela aurait isolé l’Allemagne et aurait pu la forcer à changer de position. La réalité est que la France a capitulé et qu’elle a abandonné en rase campagne l’Europe du Sud dans les négociations de mars-avril. Il est alors d’autant plus risible de voir Emmanuel Macron s’épancher dans le Financial Times, demandant avec force une réforme de l’Union, alors qu’il a laissé filer le moment opportun. Plus personne ne peut prendre au sérieux la parole d’une France qui a peur de son ombre et de son voisin depuis trop longtemps.

Cette situation n’est évidemment pas nouvelle. Toutes ces fragilités se sont accrues depuis vingt ans et semblent aujourd’hui n’avoir d’autre débouché qu’un déclassement généralisé des pays européens. Il faut dire que l’Europe a été l’épicentre de la « fin de l’Histoire », du confort douillet de la modernité et de l’aveuglement sur la marche du monde. Le Brexit n’aura pas suffi à la secouer. Il y a fort à parier que les États retireront leurs billes en panique et détourneront le regard quand un État de l’UE s’effondrera. La BCE ne peut pas tout.

Le pire est devant nous

Toutes les litanies mièvres sur le « monde d’après » ont pour vertu paradoxale de mettre en évidence notre faible capacité d’apprentissage. Le confinement n’est pas une parenthèse d’un mois ou deux. La crise en cours n’en est qu’à ses balbutiements. Elle va d’autant plus durer en Europe que le niveau de coordination européen dans la réponse aux événements a été plus bas que jamais, que ce soit sur le plan sanitaire ou économique. C’est sur ce dernier aspect que le drame ne fait que commencer.

Les filets de sécurité mis en place par le gouvernement ne suffiront pas à empêcher des faillites en série et des destructions d’emplois massives. Les garanties de crédits et le chômage partiel sont utiles pour traiter la crise de liquidité du secteur privé, mais ils sont insuffisants pour traiter la crise de solvabilité[1] qui vient. Certains secteurs vont être durablement impactés : tourisme, restauration, événementiel, etc. La récession sera profonde et des faillites sont inévitables. Faut-il rappeler que l’hypothèse d’une chute de PIB de 8 % pour la France formulée par le FMI est optimiste car elle ne prend pas en compte toutes les boucles de rétroaction[2] ? Il est désormais certain que le déficit public va dépasser les 9 % du PIB en 2020 et que les rentrées fiscales seront durablement obérées. L’hypothèse de 115 % de ratio d’endettement public/PIB sera vraisemblablement dépassée. Puisqu’on sait que l’État ne pourra pas retirer son soutien à l’économie avant longtemps, que les stabilisateurs automatiques continueront à être sollicités, et qu’un plan de relance est à venir, il n’est pas farfelu d’imaginer que nous dépasserons les 130 % de ratio dette publique/PIB. Cette trajectoire vient révéler en creux l’absurdité des dix années d’austérité infligées à la population pour des économies de bouts de chandelle. Les années que la France aura mises pour retrouver son niveau de richesse d’avant-crise sont d’ores et déjà parties en fumée.

L’endettement privé n’est pas en reste. Comment les entreprises vont-elles pouvoir rembourser les prêts garantis par l’État ? Dans de nombreux secteurs, cela ne sera pas possible. D’autres feront purement et simplement faillite à bas bruit. Une TPE a en moyenne trois mois de trésorerie devant elle, sans parler des indépendants et autres microentrepreuneurs qui sont peu éligibles aux dispositifs mis en place par l’État. En tant que sous-traitants, ils sont souvent les premières victimes de la désorganisation actuelle. Des pans entiers de notre économie ne pourront pas faire face à leurs échéances et à leurs obligations. Un drame social s’annonce et le nombre de chômeurs va exploser.

Cette situation pourrait encore se dégrader selon l’ampleur de la récession aux États-Unis et chez nos voisins. Tout porte à croire que la crise financière n’est pas derrière nous, mais bien devant nous. Si les ménages et les entreprises ne peuvent pas faire face à leurs dettes, de nombreux actifs financiers ne vaudront plus rien. Aux États-Unis, des millions de néo-chômeurs sont d’ores et déjà menacés d’expulsion de leur logement en raison de leur incapacité à faire face à leurs échéances de crédits. Le spectre de 2008 et des subprimes vient refaire surface et menace de tout emporter. Mais le basculement pourrait venir d’Europe.

Cela fait plusieurs années que la fragilité de l’Italie est connue. Depuis son entrée dans la zone euro, l’économie italienne a connu trois récessions dont elle est ressortie chaque fois plus affaiblie. Tous les indicateurs sont au rouge : productivité en berne, dégradation des infrastructures, chômage élevé, démographie à l’arrêt, endettement public élevé, peu d’investissement en capital humain, etc. Avant la crise, l’Italie était endettée à hauteur de 134 % de son PIB et ce ratio pourrait exploser à plus de 180 % du PIB. La pandémie a heurté le cœur de l’économie italienne : la Lombardie, l’Émilie-Romagne et la Vénétie. Les recettes fiscales vont plonger encore plus fortement et conduire à ce que les doutes sur la solvabilité du pays s’exacerbent. D’autant plus que l’Italie a une autre fragilité : les bilans de ses banques sont grevés de crédits pourris hérités de deux décennies perdues et la situation va encore se dégrader. C’est tout le système bancaire de la péninsule qui risque d’avoir besoin d’une recapitalisation de la part d’un État lui-même surendetté. Par ailleurs, la population refusera probablement de voir l’État payer encore une fois pour les banques du pays. En d’autres termes, la situation italienne est intenable. Si ce n’est pas le risque économique, ce sera le risque politique. En vingt ans, l’Italie est passée du statut de pays très europhile au record de l’euroscepticisme. L’Institut Tecné a récemment publié un sondage réalisé les 9 et 10 avril 2020 qui indiquait que 49 % (+20) des Italiens voteraient en faveur de la sortie de l’Union européenne en cas de référendum, contre 51 % (-20) pour y rester. 14 % des sondés restent indécis. L’opinion publique italienne a basculé et refusera des humiliations supplémentaires. Le même institut révélait il y a peu que 88 % des Italiens jugent que l’Union européenne n’a rien fait pour le pays pour contrer la pandémie. Les forces politiques vont en conséquence être amenées à durcir leurs discours et leurs actes.

Les fondements de l’ordre sociopolitique néolibéral

Avant d’aller plus loin sur les scénarios possibles qui s’offrent aux États de l’UE pour le futur, il est nécessaire de revenir sur les fondements de l’hégémonie néolibérale. Cette dernière repose sur plusieurs piliers :

1) La mise hors de la délibération politique d’un ensemble toujours plus large de politiques publiques, en particulier dans le champ économique. Cela se traduit par exemple par le développement du constitutionnalisme économique, hérité de Friedrich Hayek et de ses disciples de l’école de Fribourg. Il s’agit ici en particulier de tout le cadre juridique et économique de l’Union européenne.

2) La sédimentation d’un bloc historique capable d’arrimer une partie de la société à son projet. En l’espèce, il s’agit d’un bloc formé par les diverses franges des élites économiques, politiques et culturelles, alliées aux grandes masses de retraités qui votent et aux CSP les plus intégrées dans l’économie mondialisée : les cadres et libéraux en particulier. C’est la totalité de ce réseau de relations entre groupes divers qui forme le bloc historique néolibéral.

3) La matérialisation de ce bloc dans une série d’institutions clés qui donnent une direction à la société : médias, partis, administrations de l’État, universités, think tanks, directions d’entreprise, etc.

4) L’existence d’un sens commun néolibéral, c’est-à-dire de la constitution d’énoncés néolibéraux en évidences du quotidien : « il y a trop d’État » ; « on trouve de l’emploi quand on en cherche » ; etc. Ces évidences sont en particulier celles du groupe dominant, mais elles se difractent de façon différenciée dans les représentations des divers groupes sociaux. À défaut d’être toujours majoritaire, ce sens commun domine.

Plusieurs de ces piliers sont menacés, en particulier la cohérence de ce bloc historique et l’état du sens commun. La mise hors de la délibération politique des politiques publiques pourrait aussi refluer en cas de rupture avec le cadre européen, mais il existe des tendances lourdes à la technocratisation des politiques publiques qui vont au-delà de la simple construction européenne. Le troisième pilier constitué par l’entrelacs d’institutions politiques, administratives et sociales est sûrement le plus intouchable en l’état, à la fois du point de vue de la présence dans les institutions du pouvoir d’un groupe élitaire adhérant au sens commun néolibéral et de la pérennité de ces institutions en tant qu’institutions organiques du projet néolibéral. Il constitue un obstacle important à tout projet de changement, qu’il chercherait immédiatement à neutraliser. Il n’est envisageable de commencer à le démanteler qu’une fois au pouvoir, même si cette guerre de position se prépare en amont. La raison en est assez simple : ces institutions sont trop puissantes, les individus qui les composent sont trop nombreux, pour pouvoir envisager une forme de bataille rangée avec celles-ci. Seule la guerre asymétrique a du sens, mais en raison de sa nature elle ne peut pas être menée à l’échelle suffisante pour submerger ces institutions et l’emporter dans la société civile. Ainsi, le fonctionnement des universités et de la recherche est-il plus aisément modifiable pour les extraire des logiques marchandes depuis le pouvoir que depuis une position isolée dans un laboratoire ou un conseil d’administration. Il en va de même pour les règles qui encadrent le fonctionnement des médias et les barrières à l’entrée qui compliquent la tâche des médias non-dominants, faiblement dotés en capitaux initialement.

La guerre de position progresse

Nos dirigeants ont pour habitude d’emprunter le lexique de la radicalité et de la réinvention lorsque des crises de grande ampleur ont lieu. Il suffit de se rappeler des discours de Nicolas Sarkozy contre le capitalisme immoral en 2008 pour remettre en perspective les grandes déclarations d’Emmanuel Macron. Le moment oblige et emporte tout. C’est ainsi que Patrick Artus a prédit la fin du capitalisme néolibéral dans une note pour Natixis, ou qu’Alain Minc a appelé dans Les Échos à l’annulation de facto des dettes détenues par la BCE en les transformant en dettes perpétuelles. Au sein des élites, les esprits les plus avisés se rendent bien compte du guêpier dans lequel nous sommes installés et qu’il y a peu de solutions pour en sortir. Ce qui était autrefois inaudible apparaît désormais comme une évidence. Le sens commun se déplace et se transforme, la fenêtre d’Overton[3] s’élargit. Ainsi, on a vu l’opinion se remodeler en faveur du protectionnisme, contre la mondialisation, pour l’intervention de l’État dans l’économie, etc. Ce moment de flottement et de fluidité de l’opinion est de nature à être exploité par les acteurs, soit qu’ils veuillent radicaliser ce changement culturel, soit qu’ils prêchent le sang et les larmes au nom du défi à relever.

Ce déplacement du sens commun tend à désarticuler le bloc élitaire au pouvoir qui assure la continuité de l’hégémonie néolibérale. Étant donné qu’il n’y a rien à espérer des plans d’action européens, les élites au pouvoir n’auront que trois options : accepter l’austérité après la présidentielle de 2022, forcer un aménagement du cadre économique et financier en place ou rompre avec ce dernier. Les deux premières tendances semblent actuellement les plus fortes au sein des classes dirigeantes. Qu’en est-il de chacune de ces hypothèses ?

Le retour de l’austérité se heurte à une problématique de faisabilité politique et économique. Du sang et des larmes ne suffiront pas pour revenir dans les clous budgétaires européens. Après une telle explosion de l’endettement public et privé, il faudrait des politiques d’austérité de bien trop grande ampleur, comparables à ce qu’a vécu la Grèce, pour atteindre leurs objectifs. Pire, il y a fort à parier qu’un tel ajustement casserait toute possibilité de reprise et entrainerait notre économie par le fond. Sur le plan politique, la société française semble chaque jour plus polarisée, l’acceptabilité d’une purge budgétaire est plus que douteuse après les gilets jaunes. Pourtant, il est probable qu’à défaut d’une autre solution, cette voie soit empruntée de gré ou de force par une partie des élites. Le ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire ainsi que le gouverneur de la banque de France, François Villeroy de Galhau, ont déjà envoyé des signaux en ce sens en rappelant les Français au besoin de payer la dette après la relance. Le premier a notamment déclaré qu’il faudrait « faire des efforts » et le second que nous étions condamnés à « rembourser » l’endettement supplémentaire. Si ce scénario devait se réaliser, les élites porteuses de ce projet seraient obligées de conduire un agenda fermement autoritaire pour le mener à bien. La régression des libertés publiques est certes bien entamée, mais la mue illibérale du néolibéralisme serait nécessairement plus aboutie.

Le second scénario, celui d’un aménagement forcé du cadre économique et budgétaire, pourrait avoir la préférence d’une autre fraction des élites en place. Après les épisodes de polarisation des dernières années, une partie de nos dirigeants considère en effet qu’il est souhaitable de revenir à un capitalisme plus modéré, moins conflictuel, qui transige sur une partie de ses logiques et les amende. En d’autres termes, il faut parfois savoir prendre ses pertes pour conserver l’essentiel. Les interventions récentes et musclées de Xavier Bertrand contre l’hypothèse de politiques d’austérité après la crise sont une des preuves de l’existence de ce courant : « Si à la sortie de cette crise, la réponse est l’austérité, ceux qui nous gouvernent n’ont rien compris. Je suis farouchement opposé à l’idée de faire payer la facture aux salariés. » Ce second scénario se heurtera néanmoins aux conditions d’un aménagement du cadre économique et budgétaire européen. Pour empêcher des politiques d’austérité dans le futur et modérer l’endettement public et privé, il faudra nécessairement en passer par le maintien voire l’extension des politiques accommodantes de la BCE et l’annulation partielle des dettes publiques. Dans les interstices des traités, cela pourrait conduire la BCE à pratiquer l’hélicoptère monétaire[4] pour soulager les ménages, les entreprises et l’État. Cela permettrait de générer un peu d’inflation de nature à rogner le poids des dettes. Ceci n’aura pas lieu sans un conflit ouvert au sein de l’Union européenne, qui sera nécessairement risqué et incertain quant à ses résultats. Ces derniers dépendront en particulier du niveau de conflictualité que les acteurs seront prêts à déployer et de leur propension à recourir à des décisions unilatérales. Si on écarte le scénario d’une rupture nette et franche, celles-ci seront nécessairement limitées.

Une variante de ce scénario pourrait avoir lieu si les États du Nord se montrent relativement coopératifs pour maintenir le système en place quelques années de plus. Dans celui-ci, non seulement la BCE épongerait ce qu’il y a à éponger, mais la Commission et les pays du Nord mettraient en sourdine le pacte de stabilité en raison de la compréhension de son caractère toxique et destructeur politiquement parlant.

Le dernier scénario, celui de la rupture, est pour le moment parfaitement minoritaire au sein des élites. Mais en l’absence d’alternative, des fractions de celles-ci pourraient se ranger à cette hypothèse dans les années à venir. Qu’impliquerait une rupture ? Elle pourrait prendre plusieurs formes. Au niveau européen il pourrait s’agir de la mise sur pied d’un instrument de dette commune entre tous les États qui le souhaitent, tout en demandant à la BCE de racheter cet instrument sur les marchés secondaires. De la même façon, cela pourrait se traduire par la pratique forcée de l’hélicoptère monétaire par réquisition de la banque de France en cas de blocage au niveau européen, ce qui ne serait pas sans porter de menaces pour l’intégrité de l’Union économique et monétaire. Mais c’est probablement à la condition d’un subtil mélange entre coups de force unilatéraux et mouvements coordonnés multilatéraux qu’on redonnera des degrés de liberté à la politique économique des États de l’Union européenne. Ce scénario doit s’envisager conjointement avec les pays d’Europe du Sud, qui n’attendent que la France pour avancer leurs positions. Le degré de probabilité d’une telle hypothèse dépend largement des forces politiques qui arriveront au pouvoir dans les différents pays européens dans les trois années à venir.

L’opportunité du changement

Les piliers de l’ordre sociopolitique néolibéral ne se désagrégeront progressivement que si une large coalition sociale, porteuse d’une vision du monde et d’un nouveau projet hégémonique, apparaît et remplace la précédente. Cette coalition ne pourra se former sans acteurs qui l’unifient, lui donnent forme, l’incarnent électoralement, et assurent son déploiement dans la société civile et dans les institutions.

Nous en arrivons au cœur stratégique de la guerre de position. La formation d’une coalition, l’articulation d’une vision du monde et la façon dont elle s’inscrit dans la société procèdent d’un même mouvement. Par vision du monde, Antonio Gramsci entendait une conception qui embrasse l’ensemble des sphères de la vie sociale, de ses aspects les plus infra-politiques jusqu’à ses manifestations les plus immédiatement partisanes. Elle s’ancre dans la vie ordinaire et traduit l’exigence d’une réforme intellectuelle et morale, point d’aboutissement de tout projet de rupture véritable. En l’espèce, la vision du monde qui nous intéresse est celle qui permettra d’embrasser l’hétérogénéité des représentations des différentes couches des classes populaires et des classes moyennes opposées au bloc élitaire en place. Elle devra mettre au cœur de son projet le besoin de reprendre le contrôle sur tous les aspects de nos vies où celui-ci est menacé : dans le champ démocratique par l’oligarchie en place ; dans la vie ordinaire par l’extension indéfinie des relations marchandes et leurs implications anthropologiques ; et au niveau international où la perte de souveraineté des États est criante. Vient ensuite le sentiment de protection qui est une exigence croissante dans un monde où les certitudes de la vie ordinaire ont été progressivement balayées au cours des trois dernières décennies. C’est d’autant plus le cas que ces certitudes sont en train d’être percutées par la débâcle environnementale déjà commencée. Cette exigence se décline dans les domaines social, économique, écologique et international. Si ces deux idées-forces ne suffisent pas à dessiner l’ensemble des contours de cette conception de la vie ordinaire qui nous fait défaut, elles permettent de lui donner un axe de départ.

La négativité à l’égard du système en place et de ses représentants peut tout à fait maintenir ensemble des électorats qui divergent en profondeur du point de vue du sens commun. Si ce registre est naturellement mobilisé dans des contextes électoraux tels que l’élection présidentielle, il ne suffit pas à construire un bloc historique pérenne qui donne une direction à la société. C’est la raison pour laquelle il est impossible de faire l’impasse sur la construction d’une vision du monde puissante, de nature à modeler le sens commun en même temps qu’elle s’enracine dans l’expérience de la vie ordinaire.

Venons-en à la coalition sociologique en question. À gauche, est souvent évoquée « l’alliance des bobos et des prolos », pour être présentée comme la clé de voûte de la victoire d’un projet contre-hégémonique, mais elle ne dit rien sur la nature de l’alliance en question. Pire, ce sont régulièrement des intellectuels organiques des classes moyennes diplômées qui, implicitement, implorent les classes populaires de leur apporter leur appui et leur soutien. Rappelons-nous de la stupéfaction et de l’état désemparé des diverses fractions de la gauche sociologique au moment du mouvement des gilets jaunes… De la stupéfaction au rejet, la frontière a parfois été fine au début du mouvement. On y détecte trop bien la frustration à l’idée de se faire déposséder de son jouet, de « sa révolution », et de « sa contestation ». La réalité est que les classes moyennes et les classes populaires ont rarement autant divergé, notamment en raison d’alliances sociales qui ont trop souvent bénéficié aux premiers. L’enjeu est donc simple : cette alliance sera possible uniquement si ce sont les classes populaires qui ont le rôle dirigeant à l’intérieur de ce nouveau bloc historique. Qu’elles aient le rôle dirigeant n’implique pas nécessairement que les élites de ce bloc soient toutes issues des classes populaires. Cela nécessite a minima que cette nouvelle classe dirigeante ait la capacité de sentir et d’embrasser les demandes politiques des classes populaires.

Pour autant, il sera indispensable d’arrimer une partie des élites traditionnelles à ce projet. Ceux qui ont affronté le système de face se sont toujours cassé les dents. Il est aujourd’hui d’autant plus pertinent de tenter d’attirer à soi une part de l’élite en place que l’état de tension de la société finit par être difficilement supportable pour une fraction croissante de nos dirigeants. Certains d’entre eux seront tentés de prendre leurs pertes et d’accepter un compromis, plutôt que de persévérer dans une logique de polarisation qui conduira la France à une exacerbation des tensions sociales. Ce qui est certain, c’est qu’il est plus simple de vaincre un adversaire divisé qu’en provoquant un réflexe de cohésion chez lui.

C’est sur le versant des acteurs capables d’incarner ce nouveau bloc historique qu’il y a le plus de raisons de douter de la capacité du personnel politique à saisir l’opportunité de déloger l’hégémonie néolibérale. Même si l’on peine à identifier les acteurs qui pourraient donner forme à ce projet, ce dernier reposerait à l’évidence sur un nouveau compromis keynésien écologique et populaire, apte à arrimer une partie des élites à son agenda et à en propulser de nouvelles aux manettes.

Ce compromis reposerait sur plusieurs piliers :

1) Une transition écologique massive de notre économie, dans la droite ligne d’un « Green New Deal ». Cette transformation de fond en comble est susceptible de créer de nombreux emplois qualifiés et non qualifiés. Un contrôle public des secteurs clés de l’économie est impératif : énergie, télécommunications, transports, etc. ;

2) Des barrières protectionnistes (tarifaires ou réglementaires) qui assurent un contexte favorable pour les nouvelles industries vertes naissantes et non matures ;

3) Une dynamique de croissance du pouvoir d’achat qui fera plus que compenser le coût social de certaines politiques de transition écologique. Cela passe par une re-réglementation du marché du travail et par l’accroissement du pouvoir de négociation salariale des syndicats, mais aussi potentiellement par l’usage transitoire de certains outils tels que la monnaie hélicoptère ;

4) Un régime d’inflation plus élevé, de nature à rogner le poids des dettes du passé et à rééquilibrer les relations entre créanciers et débiteurs au bénéfice des débiteurs ;

5) Enfin, la sortie progressive de la mondialisation financière par le retour de certaines formes de contrôle des capitaux et par la remise en cause du cadre économique et monétaire européen.

À ces modifications de la structure économique, il faudra ajouter l’extension plus politique de droits qui changent la vie ordinaire des gens : garantie d’emploi, progressions professionnelles, reconnaissance du travail, accès au logement, à la santé, etc. Tous les domaines qui ont été marqués par des régressions importantes ces trente dernières années.

Il est certain que ces cinq piliers sont en rupture avec l’ordre sociopolitique néolibéral et qu’ils ne seront pas construits aisément. Cependant, la crise devant nous est d’une telle gravité qu’elle n’offrira d’autre alternative qu’un néolibéralisme autoritaire et illibéral. Ce dernier est déjà en germe dans l’extension des méthodes de surveillance et de tracking, mais il s’est aussi manifesté par le durcissement croissant de la répression policière et judiciaire à l’égard de la contestation des politiques gouvernementales. Le néolibéralisme est tout à fait en mesure d’achever sa mue césariste et de transformer les forces de l’ordre en garde prétorienne. Qui sait de quoi seront capables ses représentants lorsque la menace d’une alternance véritable s’aiguisera ? Ils nous ont habitués à s’affranchir d’un nombre croissant de limites en ce qui concerne les libertés publiques et les fondements de l’État de droit. Si la voie de l’austérité est empruntée après la relance en cours, nul doute que le pouvoir se préparera à un nouveau durcissement autoritaire pour imposer son agenda.

Si nous ne souhaitons pas vivre dans des sociétés de plus en plus polarisées et illibérales, il faudra saisir l’opportunité du changement qui se présente par un travail sérieux et consciencieux de nature à précipiter l’avènement d’un compromis keynésien écologique et populaire. Si l’ordre néolibéral vacille, il ne tombera pas tout seul. Pour imposer cette bifurcation à des dirigeants récalcitrants, il sera nécessaire de déployer un subtil mélange entre guerre de position et guerre de mouvement. C’est dans les interstices de la séquence historique qui s’ouvre qu’il faudra se lancer à l’assaut du ciel.

[1] Une crise de liquidité porte sur des besoins de trésorerie à court terme et la difficulté à obtenir des crédits pour combler ces besoins. Elle n’implique pas nécessairement des pertes financières. La crise de solvabilité porte sur la pérennité de l’activité à moyen et long terme.

[2] Une boucle de rétroaction désigne l’effet d’une action sur sa propre origine. L’enchainement des causes et des effets vient amplifier la cause initiale. Par exemple, la désorganisation des chaines de valeurs conduit à des faillites qui elles-mêmes perturbent les chaines de valeurs mondiales.

[3] La fenêtre d’Overton est une allégorie qui désigne l’ensemble des idées, opinions ou pratiques considérées comme acceptables dans l’opinion publique d’une société.

[4] Il s’agit d’une opération qui consiste à ce que la banque centrale créé de la monnaie en créditant directement les citoyens, les entreprises ou l’État, sans passer par les mécanismes traditionnels de création monétaire.

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