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Alors que la tension reste palpable en Algérie depuis le printemps, nous nous sommes entretenus avec Mathilde Panot, députée La France Insoumise, et Murad Tagzout, son suppléant et militant franco-algérien pour la démocratie, à propos de leur séjour sur place, marqué par leur expulsion du pays en septembre dernier. Cet entretien apporte un éclairage in situ sur les questions d’ingérence étrangère, la condition des prisonniers, de l’émergence et de la pérennisation du mouvement sur place, et de la mise en place nécessaire d’une réelle solidarité internationale envers la lutte des Algériens. Entretien réalisé par Edern Hirstein, et transcrit par Dany Meyniel.


 

LVSL – Vous êtes allés en Algérie tous les deux. Pouvez-vous nous préciser quel était le programme prévu, les acteurs à rencontrer, et plus généralement la démarche globale de votre entreprise ?

Murad Tagzout (M.T.) – C’est un voyage auquel on pensait depuis un petit bout de temps déjà. L’idée était d’aller voir concrètement les acteurs de la révolution citoyenne dans leur diversité en tant que représentants de la France Insoumise. Ces acteurs sont relativement « classiques » – on compte notamment parmi eux les forces progressistes et politiques – mais existent en parallèle d’autres organisations, telles que celles précédant le mouvement – des collectifs pour les droits des femmes ou de l’homme. Puis évidemment aussi de simples citoyens. Dans un cadre de temps réduit et face à certaines contraintes.

Nous étions partis sur 5 jours, dont Alger et la Kabylie : pourquoi la Kabylie ? C’est la région la plus avancée en terme d’organisation et de constance révolutionnaire, et celle qui recèle à elle seule près de 80 % des prisonniers politiques. Il s’agissait ainsi bien entendu d’exprimer notre solidarité : en les voyant, c’est-à-dire en allant leur parler, les voir, échanger avec eux.

Il y a un besoin énorme d’échanger avec l’extérieur et de briser la chape de plomb qui est encore très forte, en particulier en France du fait des liens entre l’oligarchie française et algérienne.

Ce sont nos deux jeunesses de mouvement et de changement social qu’il faut réunir, car elles ont les mêmes aspirations. Le potentiel de ces synergies rend la création d’un dialogue vraiment nécessaire comme condition minimum pour tout militant progressiste. Il s’agissait de construire des passerelles entre les jeunesses intéressées par un changement de société des deux côtés.

LVSL – Comment fait-on pour construire des passerelles avec un mouvement marqué par son caractère organique, pour l’instant assez flou ?

Mathilde Panot (M.P.) – De l’autre côté de la Méditerranée, juste à côté de nous, il y a une des plus massives révolutions citoyennes à l’œuvre dans le monde ! Donc au-delà même d’un acte de solidarité entre des peuples qui ont des luttes en communs, et avec un mouvement remarquable en de nombreux points, en tant que militants de la révolution citoyenne en France, il s’agissait pour nous d’apprendre et de comprendre : comment une telle mobilisation de masse est-elle possible ? Comment des mouvements populaires s’organisent, et se lèvent en masse ? Comment font-ils pour ne pas se laisser diviser ? Le mouvement ne se laisse pas diviser, c’est inouï !

On nous parle souvent de la Kabylie, et des aspirations différentes entre les berberophones et les arabophones, je peux vous dire que les techniques utilisée par le pouvoir pour diviser le peuple ne marche pas ! Il y a une réelle intelligence du peuple. Face à ces diversions politiques et ses tactiques de division !

En France, nous ne parlons pas de ça ! Or il y a des similitudes structurelles : le dépassement des cadres institués, des partis, des syndicats, et de la société civile. Et la question de l’auto-organisation qui se pose évidemment. Cependant, ce qui revenait principalement de nos échanges a été l’inquiétude face à l’augmentation drastique de la répression.

M.T – Cela fait en effet quatre mois qu’on est dans une répression qui va crescendo, qui cible trois catégories : une partie dite « de diversion », en forme de tentative de calmer la colère populaire en punissant les oligarques, les politiques et les profiteurs du système en premier ; ensuite des individus considérés comme organisateurs ; et puis plus durement des jeunes, pour faire peur ! Le plus jeune ayant 18 ans, c’est un mouvement massif. Les arrestations se font pour des motifs triviaux : atteinte à la sûreté de l’état, démoralisation des troupes.

En France, la répression est sanglante parfois. En Algérie, c’est plus psychologique et pernicieux. On enlève des gens !

M.P. – Ils organisent ce qu’ils appellent des « disparitions », comme ce qui est arrivé au Président du RAJ (le Rassemblement Action Jeunesse, ONG algérienne fondée en 1992).

M.T. – L’image du mouvement est pourtant intacte. Un des militants emblématiques du mouvement, un grand défenseur des Droits de l’Homme originaire de la région du M’Zab, est mort au mois de juillet des suites de sa grève de la faim. Un autre jeune est mort au début du mouvement à Alger.

Le pouvoir a une stratégie simple : celle de la division, au-delà même des répressions violentes comme en France. Le premier des exemples est celui de la Kabylie bien sûr, avec, comme nous l’avons vu, les disparités entre Alger et les villes en région. Il existe effectivement une grande différence de traitement des arrestations entre elles : à Alger, les porteurs du drapeau amazigh (ou berbère) sont systématiquement arrêtés alors que ce n’est pas la cas à Oran par exemple. Alger est donc bel et bien une vitrine pour le pouvoir en place.

LVSL – Vous êtes la seule membre d’un parti politique français à s’être rendue en Algérie. Pouvez-vous revenir brièvement sur les conditions matérielles de votre interpellation ?

M.P – Voici ce qu’il s’est passé : premières rencontres à Alger, avec une avocate du comité contre la répression et différents partis politiques le jour même, puis avec des mouvements féministes car je pense que la place des femmes est très intéressante dans ce mouvement.

Le maire de Chemini, dans la région de Béjaia nous attend ensuite. Nous allons à donc à Béjaia, et nous arrivons à la fin de la marche des étudiants. On est interpellés par les gens présents et on s’entretient avec eux, car c’est l’un des objectifs de notre voyage. La question de l’emploi est souvent revenue : des années d’études puis le chômage, la difficulté à joindre les deux bouts, même en occupant plusieurs emplois.

Après avoir discuté avec plusieurs manifestants, on s’éloigne de la fin du cortège, auquel j’insiste, nous n’avons pas participé (le gouvernement algérien le prétend pourtant). Nous allons vers un restaurant et c’est à ce moment que nous nous faisons arrêter. L’arrestation a l’air d’un contrôle de routine, mais ce n’en est bien sûr pas un. Les policiers nous emmènent directement au commissariat. L’unité de lutte contre les stupéfiants nous prend en charge. Ils prennent à ce moment-là Murad à part car il est franco-algérien, puis nous montent l’un contre l’autre en confrontant nos versions des faits. Quels faits ? Ils nous demandent « qui nous a demandé de venir en Algérie », et face à cela nous ne cachons rien : « nous sommes venus parler avec les gens ».

Avant de partir, le commandant nous intime que le café littéraire qui nous avions prévu le lendemain à Chemini ne va pas se tenir -sans jamais l’avoir évoquée avec eux-. Les policiers nous relâchent mais continuent de nous suivre de façon ostensible.

En allant vers Chemini, suite de notre visite, les autorités organisent un barrage routier qui a pour effet de créer un bouchon (qui se résorbe après notre mise sur le bas-coté). La, c’est la seconde arrestation, nous sommes retenus presque 3 heures sur le bord de la route, avant que « les ordres d’en haut » les obligent à nous dire qu’ils vont nous livrer aux autorités compétentes. Le Maire de Chemini et Redraa Boufraa (conseiller départemental), représentants du RCD viennent, eux, nous soutenir. Nous refusons, bien entendu, cette arrestation sans motifs, et notre transport à Alger vers une destination inconnue sans qu’il nous soit fourni plus d’explications.

À ce moment-là, nous appelons l’ambassade de France et son numéro d’urgence – mais celle-ci est incapable de nous promettre une quelconque aide. Le consul en personne estime que le cas de Murad, franco-algérien, court plus de risques vis-à-vis des autorités algériennes, et ne peut promettre de nous loger à l’ambassade.

Face au blocage de la situation et après avoir discuté avec nos amis algériens, nous décidons d’obtempérer et sommes donc contraints de rentrer à Alger sous escorte. Et ce sans rien nous dire quant aux conditions routières, que les routes sont bloquées par des manifestants. Nous devons les obliger à s’arrêter pour manger, et le trajet dure 7 à 8h au lieu des 4 prévues.

Une fois arrivés à Alger à trois heures du matin, cela fait depuis 17h que notre liberté est directement entravée, cela fait plus de 10 heures que nous sommes entre leurs mains, immobilisés : c’est une privation de liberté, clairement.

La douzaine de policiers qui nous a suivis pendant tout ce temps nous disent alors qu’ils se réservent le droit de nous revoir le lendemain matin, et se mettent en faction devant les deux sorties de l’hôtel.

M.T. – Par rapport à notre démarche en amont, nous avons demandé les visas, évidemment. D’ailleurs, lorsque nous avons fait cela, les autorités nous ont proposé une réception officielle, afin de nous récupérer politiquement. Nous l’avons refusé. C’est une situation commune pour les personnalités politiques françaises, surtout « les jeunes » originaire du Maghreb en général, lorsqu’ils rentrent au pays. Les autorités algériennes étaient bien entendues informées de la venue de Mathilde et de son équipe et auraient aimé organiser une visite sous leur contrôle, donc très lisse.

À ce titre, ils ont dû être bien désappointés du caractère très libre de nos déplacements et de notre communication plutôt transparente. Ils ont donc clairement voulu mettre un terme à une visite conduite dans ces conditions et notamment empêcher l’organisation du café littéraire prévu à Chemini le troisième jour.

Le lendemain de l’incident, les policiers étaient toujours devant l’hôtel. Assignés à résidence à Alger et suivis en permanence de la sorte, la question se posait de mettre fin au voyage au vu des risques encourus.

Mais surtout, il nous était impossible de continuer nos rencontres : cela allait mettre en danger les personnes que nous étions censés rencontrer. Continuer notre programme a semblé trop dangereux pour les acteurs locaux comme pour nous-mêmes.

LVSL – Qu’entendez-vous par cafés littéraires ?

M.T. – C’est un mouvement original et de fond. Il est important, je pense, d’en parler : ils s’organisent depuis quelques années, dans un pays ravagé au niveau culturel, par la guerre civile et l’hiver islamiste, des cafés littéraires qui constituent une vraie bouffée d’air frais pour les gens de la région (notamment en Kabylie). Ces cafés s’organisent dans toute la région et aussi dans des localités de petites tailles.

Ce ne sont pas les « banquets » de la classe ouvrière française du XIXème mais presque. Ce mouvement des cafés littéraires a permis au peuple de reprendre goût au débat. Ce sont des événements très populaires et des espaces d’expression précieux. Ceux-ci ont sûrement été en partie à l’origine du mouvement populaire d’aujourd’hui.

Les gens continuent d’en organiser et ce, jusque dans les grandes villes. Au début, ces événements étaient vraiment basés sur la présentation d’une œuvre littéraire, mais ça va à présent largement au-delà. Il est en effet possible aujourd’hui d’organiser un débat sur l’agriculture de montagne ou sur quasiment n’importe quel sujet d’intérêt. Avec ce qu’il se passe actuellement dans le pays, ce sont des occasions évidentes de parler de politique, ce sont petit à petit devenu des cafés citoyens sur de vrais thèmes politiques. Le thème de la Constituante y est par exemple très présent en ce moment.

Il faut tout de même savoir qu’en Algérie, il n’est pas possible d’organiser des événements de la sorte sans l’aval des autorités. Pour les cafés littéraires, cela a posé un problème à un moment donné : ils ont voulu les interdire. Il y a deux ans, une manifestation nationale a eu lieu à Aokaas près de Béjaia, avec des milliers de citoyens et des intellectuels dont Kamel Daoud, les manifestants brandissant un livre à la face des autorités. C’est un réel cadre d’expression que s’est donné le peuple pour se réunir et s’exprimer.

Ainsi, un café littéraire avec une députée insoumise sur le thème de la révolution citoyenne et l’écologie, cela a dû au moins les angoisser, en tout cas, ça n’a pas dû leur plaire beaucoup.

LVSL – Comment qualifieriez-vous l’attitude des autorités consulaires françaises ?

M.P. – L’effacement. On nous explique ainsi que les autorités algériennes sont très fébriles, que les derniers mois nombre de gens ont été expulsés ou se sont vu refusés leurs visas, et en particulier des journalistes. Donc le conseil sous-jacent était bien de faire profil bas.

En ce qui concerne le dénouement de la situation, est-ce bien l’appel direct du ministre Jean-Yves Le Drian qui a amorcé votre expulsion « de fait » ?

M.P. – Nous n’en sommes pas vraiment certains. Mais effectivement, il a fallu je pense qu’au bout d’un moment que les choses se débloquent et que les autorités françaises réagissent. À ce titre, c’est une conférence de presse improvisée par Jean-Luc Mélenchon, dans la salle des Quatre-Colonnes à l’Assemblée Nationale, qui a permis d’interpeller réellement le Président de l’Assemblée. Richard Ferrand a, lui, vraiment joué son rôle de président de l’Assemblée…

M.T. – Il faut tout de même admettre une certaine réticence à évoquer le sujet algérien en général, dans les médias comme de la part des membres de la majorité (ou affiliés). Des expressions commencent doucement à se faire entendre : issues de maires, des élus comme Rachid Temal (sénateur socialiste), quelques démocrates… Ça commence à prendre une certaine forme, malgré la relative omerta médiatique.

Mathilde n’a même pas été invitée à France 24, France 24 où il y a des débats en permanence sur les relations internationales. Bon ce qui nous rassure c’est que RT France ne nous a pas invités non plus ; ça veut dire qu’on n’est pas trop mal…

LVSL – Du point de vue des autorités algériennes, vous mentionnez le fait que les autorités et les forces de l’ordre vous ont demandé « qui vous a demandé de venir en Algérie ? ». Qui est donc cette main de l’étranger selon vous et quels intérêts avaient-ils à vous arrêter ?

M.P. – En fait, il y a deux choses : une des manières de discréditer ce que nous avons fait, ce qui a fait la une de certains médias proches du pouvoir là-bas, c’est de nous montrer comme des espions, des personnes qui essayeraient de faire de l’ingérence, de décider à la place du peuple algérien. D’autant plus que je suis une députée française et c’était pour eux une manière de discréditer le mouvement et justement de ne pas parler de ce pourquoi nous sommes venus…

Le deuxième point, c’est que dans cet interrogatoire-là, ils ont précisément cherché à savoir avec qui nous avions prévu des rencontres, et qui nous avions identifiés comme interlocuteurs sur place. Donc de savoir avec qui on avait des liens, afin d’exercer leurs techniques répressives.

M.T. – Ces militants-là ont déjà été arrêtés, et ils continueront de subir des arrestations, je ne veux pas dire de chiffre, mais presque trois-quarts des personnes qu’on a rencontré ont été arrêtées et relâchées, en une semaine, deux ou trois fois.

« La main de l’étranger » qu’évoquait Mathilde est permanente dans le discours du pouvoir.

Elle a été plus prononcée ces derniers temps, la députée Maria Arena du Parlement européen de la Commission des Droits de l’Homme a par exemple évoquée la situation des prisonniers politiques algériens. Le pouvoir a d’ailleurs fait pression sur l’Union européenne qui a reculé par rapport aux propos de cette députée par rapport aux droits de l’Homme. Donc il y a ce jeu-là de la pression et la pression en retour d’un pouvoir aux abois.

Il y a un enjeu réel dans le mouvement populaire algérien de la jeunesse il y a tout ce caractère inédit, cette massivité, cette créativité, cette volonté, cette soif de l’extérieur qu’il s’agirait de pouvoir canaliser afin de créer les conditions propices à la mise en place d’une réelle solidarité internationale.

Ce coup de la « main de l’étranger », c’est un peu, comme nous le disions, le coup des Kabyles contre le reste de l’Algérie. Ils ont quelques coups comme ça et ils les utilisent à l’usure.

Donc, même si la question de l’ingérence étrangère peut être posée, il n’en reste pas moins que notre voyage, il me semble, a permis de médiatiser un peu plus les conditions – qui empirent – dans lesquelles les Algériens mènent leur lutte.

On a des demandes d’interview. Il y a des gens qui s’expriment pour dire que notre voyage a eu aussi cet effet-là, je l’ai vu dans les réseaux sociaux : de susciter un débat entre les gens donc leur rapport au reste du monde et à la France en particulier.

M.P. – En ce qui concerne les réactions sur place, il y a les deux, l’idée que nous avons pu servir de caution à la communication du pouvoir algérien sur « la main de l’étranger ». Soit, mais elle est loin d’être majoritaire. Les gens sur place espèrent surtout qu’au niveau français, ça aide à briser ce mur du silence dont on parlait.

En fin de compte, ce qu’il est important de relater, c’est ce que subissent les jeunes qui ont vingt ans, vingt-deux ans, vingt-cinq ans, ils sont d’abord en détention provisoire pendant quatre mois, puis passent devant le juge et on est en train de requérir cinq ans de prison ferme contre des gens qui ont juste pris un drapeau en main.

Et qu’en ce moment, vu l’augmentation de la répression, il y a un réel besoin : celui qui attend qu’une solidarité internationale se constitue et que justement l’on continue d’interpeller les différentes forces politiques, les citoyens, les associations en France et dans l’Union européenne en demandant : quand parlera-t-on de ces jeunes-là ?. Pour le coup, je pense que le pouvoir a fait une erreur. C’était une marque de solidarité importante quoi qu’il arrive, mais ça n’aurait pas eu cet impact-là s’ils ne nous avaient pas empêchés  de parler avec les gens.

M.T. – Mathilde a rencontré plusieurs fois la jeune qui vient de fêter son anniversaire, ses vingt-deux ans vendredi dernier en prison, militante de l’Hirak et les jeunes, les avocats et tous nous ont dit : continuez, on en a besoin !

Après, il ne faut pas se leurrer, il faut aussi dire que les conditions dans lesquelles la révolution se joue, ce n’est pas un champ de roses, un pays immense avec des jeux de division du peuple volontaires, une main-mise sur les médias lourds du pouvoir. Aujourd’hui, nous sommes dans une phase d’attente.

On a vu aussi un exemple très concret de ce que signifie aujourd’hui la guerre électronique de la part des régimes autoritaires : ils ont des bataillons de ce qu’on appelle des « mouches », c’est-à-dire des gens qui envoient des messages violents, obscènes et souvent complotistes.

M.P. – Une des choses qui ressortait le plus c’était « occupez-vous des gilets jaunes, alors que notre position à la France Insoumise est clairement en soutien et contre cette répression incroyable de Castaner sur les gens…

M.T. – Et tu avais aussi, notamment sur internet « occupez-vous de vos affaires », ou aussi « vous êtes liés aux Kabyles vous voulez séparer le pays », et puis du sexisme évidemment vis-à-vis de Mathilde.

LVSL – Que pensez-vous qu’il faille faire pour mobiliser les forces de progrès en France et en Europe afin qu’elles manifestent leur solidarité à l’égard d’un peuple en lutte ? L’angle d’attaque serait donc d’insister sur les détentions arbitraires et les conditions des détenus politiques en Algérie pour justement utiliser l’argument des Droits de l’Homme pour faire bouger les gouvernements ici ? Est-ce la seule arme à votre disposition ?

M.T. – Il y a plusieurs angles d’attaque, il y a celui-là évidemment. Il y a d’abord la conscience que c’est très difficile, qu’il y a encore une chape de plomb et qu’il faut vraiment faire beaucoup de bruit pour pouvoir faire avancer cette cause dans l’opinion.

Le peu de relais dans les « médias lourds » nationaux donne le cadre dans lequel on agit et montre bien les liens qui existent entre les deux oligarchies, les liens très forts qu’a la France avec le régime algérien.

Et ça aussi c’est une des questions importantes et qui démontre la force et la clairvoyance de ce mouvement populaire, c’est à dire que très tôt dans les manifestations les gens avec les affiches ont exprimé la conscience de la profondeur historique de leurs actions.

C’est un moment où ils renouent avec leur histoire, ils sont dans l’appropriation, ils sont dans une bataille d’émancipation de leur pays, ils parlent d’une deuxième indépendance et dans les manifs et ils pointent le poids des impérialismes. La France dans ce cadre a une position particulière. Il y aurait les Colonel Massu et les Maurice Audin. Les manifestants dénoncent eux aussi la main mise de l’étranger et plus particulièrement son emprise sur les décisions gouvernementales. Ils pointent très clairement la France d’un côté et les Émirats de l’autre.

Une loi sur les hydrocarbures va être votée et il y a des manifestations monstrueuses à Alger, à Oran, à Béjaïa contre ce texte qui brade les intérêts nationaux, qui ouvre la voie à une exploitation des gaz de schiste accélérée.

Donc l’un des angles est bien évidemment humaniste – le respect des droits etc. – mais il est également possible de dénoncer avec eux l’emprise de l’oligarchie sur l’économie et les conséquences en termes économiques, sociaux et environnementaux que cela peut avoir sur nos sociétés. S’élever contre l’oligarchie, c’est aussi dénoncer Total qui a pris la majorité des parts dans l’exploitation des hydrocarbures dans le sud algérien par exemple.

M.P. – Cette loi sur les hydrocarbures est symptomatique de ce qu’il se passe en ligne de fond : concrètement, le système est en train de donner des gages à l’oligarchie en général pour s’assurer des soutiens, tout en se servant eux-mêmes au passage. Total a ainsi obtenu depuis le mois de mars un certain nombre d’ouvertures, d’accès très importants.

Et en termes d’intérêt entre les peuples, il y a des choses à expliquer aux Français aussi : nous faisons face aux mêmes oligarchies, au même système économique inique. Selon moi, c’est l’angle d’attaque le plus important.

Sur la question des détenus, il est essentiel de nommer ceux qui sont enfermés. Lorsque les autorités algériennes réalisent qu’il y a une attention internationale, une attention des peuples sur les gens, ils ne peuvent pas faire n’importe quoi et dans un sens ça les protège aussi… Il va falloir multiplier les efforts, car on ne sait pas jusqu’où ils sont prêts à aller.

Ensuite la deuxième des choses c’est ce que disait Mourad sur le fait d’agir en France vis-à-vis du peuple français : on envisage des conférences en France sur ce qui se passe en Algérie notamment pour expliquer ce qui se passe, pour dire évidemment que l’on a des luttes en commun mais aussi pour dire qu’on a des choses à apprendre !

L’Algérie est encore beaucoup dans le moment destituant, dégagiste. Or dans des révolutions citoyennes il y a le moment destituant et puis il y a un moment constituant. Il y a beaucoup à apprendre des Algériens.

M.T. – Enfin ! Ce qui se passe en Algérie ne peut pas être sans effet sur la France, sur l’Espagne, sur tout l’Ouest de la méditerranée !

En France, une population d’origine algérienne de plusieurs millions de personnes, très active est prête et volontaire à créer des ponts et des coopérations. Nous sommes dans cette situation où tu as tous les dimanches depuis huit mois sur la place de la République des milliers de personnes. Il nous faut soutenir cet effort. Nous sommes la France Insoumise, nous voulons construire un monde de coopération, une méditerranée de coopération.

M.P. – Pour ce qui est de la France Insoumise, il y a au moins cinq ou six groupes d’actions qui ont déposé des vœux dans leurs conseils municipaux, dès le printemps, de solidarité sur la question de la répression etc. Ils sont bien seuls. C’est l’ensemble des forces progressistes françaises qui devrait exprimer sa solidarité.

Moi, par exemple j’ai fait deux voyages de solidarité depuis que je suis députée, l’autre c’était au Rojava. On en a moins parlé pourtant. C’est peut-être un sujet plus consensuel. L’enjeu sur l’Algérie, c’est que ça pousse les autres forces politiques à se positionner.

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